Pas de répit pour Mélanie

Goulet Stella · Chapitre 10 sur 11

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Pas de répit pour Mélanie

Chapitre 10 - L’enlèvement de la vieille dame

CHAPITRE 10

 

L’enlèvement de la vieille dame

 

Mélanie, Florence et Martin-Pierre observent attentivement le parc de

l’hospice. Un infirmier et sa collègue surveillent quelques pensionnaires

dont madame Labbé, assise dans une chaise roulante, un petit pansement

sur le front.

— Es-tu prête ? demande Mélanie à Florence.

— Oui, oui ! répond celle-ci, nerveuse.

Oh ! Seigneur. J’espère que ça va marcher !

— Ça va marcher, Florence, la rassure Martin-Pierre. T’es belle ! Ils ne

se méfieront pas de toi.

— O.K. c’est le temps ! décrète Mélanie en voyant l’infirmière entrer

dans le bâtiment. Vas-y !

— Hii ! Seigneur ! Je vais m’en souvenir, moi, de ces vacances-là ! dit

Florence en s’introduisant dans le parc.

Elle se dirige immédiatement vers l’infirmier avec lequel elle engage

une conversation, lui demandant s’il fume. « C’est pour une enquête »,

prétend-elle. Florence amène ainsi l’homme à tourner le dos à madame Labbé pour permettre à Mélanie et à son frère de pousser cette dernière vers

la sortie, à l’insu de l’infirmier. Les autres pensionnaires ont surpris le

manège mais pas un n’irait dénoncer la fillette pour tout l’or du monde. Un

vieux monsieur, coiffé d’un chapeau de pêcheur, semble sincèrement se

réjouir de la situation.

Martin-Pierre et Mélanie ont déjà tourné le coin de la rue lorsque

florence les rejoint en courant. Ils poussent la chaise à toute vitesse sur le

trottoir. Il leur faut rattraper l’autobus avant que celui-ci ne reparte pour

Pointe aux Lilas. Jamais madame Labbé n’a roulé si vite ! Elle retrouve la

sensation de vertige qu’elle éprouvait, du temps de sa jeunesse, lorsqu’elle

embarquait dans les manèges de la foire qui venait s’installer parfois, au

printemps, dans la petite ville où elle vivait. Madame Labbé sourit et n’a

pas peur du tout. Elle est heureuse !

Pendant que Mélanie, Florence et Martin-Pierre s’occupent de rapatrier

madame Labbé, Louis, Sarah et Julie font une épicerie monstre. Le chariot

est rempli à craquer et les enfants ajoutent encore de la marchandise.

Hmm ! de bons biscuits ! Des saucisses, des fruits ! Quel festin préparent-

ils donc ?… À moins qu’ils ne se préparent pour un long siège… dans la

maison de madame Labbé ? En tout cas, à la caisse, c’est Louis qui paye. Il

sort l’enveloppe de la rançon et tend l’argent à la caissière avec un grand

sourire.

Mélanie a installé madame Labbé dans son fauteuil. Celle-ci rayonne de

joie, l’écharpe rose sur les épaules.

— Madame Labbé, j’ai une surprise pour vous, dit Mélanie en lui

tendant l’écrin.

— Vous l’avez trouvé ! Mon bijou ! s’exclame la vieille dame,

émerveillée. Merci ! ajoute-t-elle en passant le bijou à son cou.

— On a une autre surprise pour vous, ajoute Julie, mystérieuse.

Et celle-ci, accompagnée de Sarah, s’avance avec Rose.

— Rose ! Mon gros bonbon ! Ah ! les enfants, vous pouvez pas savoir

comme je suis contente ! J’ai l’impression de sortir d’un long cauchemar.

Vous pouvez pas savoir !

 

• • •

 

Mélanie raccompagne Louis à la porte.

— Mon père m’attend, dit Louis pour excuser son départ. Si tu as

besoin de quelque chose, appelle-moi.

— O.K. Louis, répond Mélanie avec un si beau sourire que Louis

commence enfin à soupçonner les sentiments qu’elle éprouve à son égard.

Merci beaucoup ! ajoute la fillette en refermant la porte et poussant les trois

verrous.

Les enfants entassent les provisions dans les armoires qui débordent.

Puis, ils barricadent la vieille maison, en poussant des meubles devant les

portes. Mélanie pense même à poser la vieille carabine près d’un fauteuil.

On ne sait jamais, ça pourrait servir.

Pendant ce temps à l’hôpital, on a constaté la disparition de madame

Labbé. On a déjà alerté la police. À Pointe aux Lilas aussi, des parents

s’inquiètent. Il fait déjà noir et ils ne savent plus que penser de la disparition

de leurs enfants. Madame Tremblay est au téléphone avec la mère de Julie.

— D’habitude elle m’avertit quand elle ne vient pas souper… Non,

Martin-Pierre non plus. Les petits Poirier aussi, j’ai vérifié. Je commence à

être vraiment inquiète… Non, non, je ne bouge pas… C’est ça, espérons !

— J’ai fait le tour, dit monsieur Tremblay qui arrive de l’extérieur. Je

suis même allé jusqu’à la rivière. Ils ne sont pas là. Veux-tu bien me dire dans quelle histoire elle est encore allée s’embarquer, celle-là !… On ferait

mieux d’appeler la police, suggère l’homme.

Pourtant, dans la cuisine de madame Labbé, tout va merveilleusement

bien. La table est dressée et les enfants terminent un succulent gâteau. On

dirait une fête. Il ne manque que les chandelles. Il y a longtemps que la

vieille maison n’a résonné de ces bruits et rires d’enfants. Mais la vieille

dame se lève, un peu fatiguée par tant d’émotions.

— Je crois que je vais aller dormir. Merci, les enfants.

— On vous accompagne, dit Mélanie en faisant signe à Florence

d’éloigner madame Labbé de la cuisine.

— Rentrez chez vous maintenant, dit la vieille aux enfants. Il est tard !

— … Oui oui, répondent ceux-ci sans grande conviction.

— Vous montez la garde, chuchote Mélanie aux enfants, dès que

Florence et madame Labbé ont quitté les lieux. Et n’oubliez pas de fermer

les lumières. Ne faites pas de bruit !

Mélanie a rejoint Florence et la vieille dame dans l’escalier. Celle-ci se

demande comment elle pourrait prouver aux fillettes toute sa

reconnaissance. Elle a soudain une idée.

— Les enfants, je vais vous montrer quelque chose que je n’ai jamais

montré à personne.

Sortant la vieille clef de son sac de lin, elle la tend à Mélanie.

— Allez-y, dit-elle en montrant de la tête la trappe mystérieuse.

Mélanie grimpe l’escalier abrupt et tourne la clef dans la serrure qui

grince.

— Tiens bien la trappe ! recommande la femme, un peu nerveuse.

La fillette soulève donc celle-ci prudemment et jette un coup d’œil dans

le grenier. Fascinée, elle y découvre un véritable musée. Partout, des

instruments de vétérinaire accrochés aux murs parmi des papiers, des diplômes et de vieilles photos. Des illustrations d’anatomie d’animaux y

sont aussi suspendues. Il y a une grande table de travail, un classeur, une

machine à écrire antique et tout ce qui meublait l’ancien cabinet de

monsieur Labbé. Mais le plus extraordinaire, ce sont les animaux empaillés.

Il y a un veau, un mouton, un coq et un lapin. On les croirait vivants !

— Wow ! s’exclame Florence qui a réussi enfin à pénétrer dans le

grenier. Super !

— C’est beau ! dit Mélanie.

— Quand je me sens seule, je monte ici, je me souviens… et ça va

mieux, dit la vieille dame en s’assoyant dans un fauteuil. Je sens que mon

mari est là, tout près de moi. Chaque objet me le rappelle.

— C’est votre planète, comme le Petit Prince, dit Mélanie à la vieille

dame qui la regarde, étonnée, ne comprenant pas trop.

— … Comment est-il mort, votre mari, madame Labbé ? demande

soudain Mélanie.

— … Pourquoi tu me demandes ça ? s’étonne la vieille dame.

— Est-ce que c’est de la faute à monsieur Dupuis ?

— … Non… je le sais bien. Mais c’est plus fort que moi… Ils étaient

ensemble dans l’auto. Ils étaient en boisson. C’est Gaston qui conduisait.

J’avais besoin d’un coupable… Mais ici, dit enfin la vieille dame en

regardant autour d’elle, je retrouve mon mari. Venez ! invite-t-elle les

fillettes en s’avançant vers un grand coffre recouvert d’une nappe de

dentelle.

Mais Mélanie et Florence ne semblent pas très empressées de

s’approcher de ce coffre dont la forme ressemble tellement… à un cercueil !

« Mon Dieu ! pense Mélanie. Elle a gardé le corps de son mari ici.

Empaillé ! Comme les animaux du grenier. »

— Venez, venez ! répète madame Labbé, tout excitée à la pensée de leur

montrer ce qu’elle possède de plus beau.

Les fillettes s’avancent doucement, à contrecœur. Madame Labbé

soulève le couvercle du coffre et Mélanie et Florence y découvrent… toute

une collection de magnifiques petits cochons. Il y en a de toutes les sortes,

des gros, des petits, en bois, en plastique, en porcelaine, en argile. Ils sont

disposés dans plusieurs clos séparés par des barrières. Une porcherie

miniature très jolie !

Madame Labbé est ravie de l’admiration que sa collection suscite chez

les fillettes.

— À l’intérieur de chacun, leur confie-t-elle, il y a un trésor.

Prenant un cochon en bois, elle le tend à Mélanie.

— Ouvre-le.

La fillette retourne la bête et enlève le bouchon qui ferme un trou creusé

dans le ventre du cochon. Elle y découvre un gros bouton.

— C’est un bouton de son veston, déclare madame Labbé, émue. Il le

touchait chaque jour.

Mais l’atmosphère paisible du grenier est soudain troublée par des

lueurs fauves provenant du jardin.

— Bougez pas, conseille Mélanie aux deux autres, en se précipitant à la

lucarne.

— C’est la police ! J’espère qu’ils ont bien fermé les lumières en bas !

Oh ! mauzus ! Quel innocent a oublié sa bicyclette dans la cour ? s’exclame

la fillette en voyant le chef de la police s’attarder auprès d’un vélo.

Mais l’homme se dirige vers la maison. Il monte sur la galerie et frappe

à la porte. Naturellement, il n’obtient aucune réponse. Il secoue la porte en

vain. Puis, se penchant vers les fenêtres, il aperçoit le meuble poussé contre

la porte. Tout ça ne lui semble pas très catholique ! Mais lorsqu’il voit une carabine près du fauteuil, il en déduit que l’histoire commence à être

sérieuse. Il se hâte de retourner à sa voiture. Mélanie sourit, croyant que le

policier abandonne la partie, convaincu que la maison est déserte.

Madame Labbé est au lit et, dans le grand salon, les enfants s’apprêtent

à se coucher.

— Laisse-moi un peu de place, se plaint Martin-Pierre à Alexis.

Mais les enfants n’ont pas le temps de fermer l’œil car des sirènes se

mettent à hurler à l’extérieur. Tous les enfants se précipitent à la fenêtre.

— Ah ! là on est mal pris, s’écrie Julie.

— La maison est encerclée ! crie le chef à l’extérieur en se servant d’un

porte-voix. Veuillez sortir immédiatement !

— Oh ! pourquoi je me suis embarquée dans une histoire pareille ?

gémit Sarah.

— Ça ne sert à rien de pleurer, riposte Mélanie, de mauvaise humeur. Il

faut trouver un moyen de se sortir de là.

— Je sais que vous tenez en otage madame Labbé et les enfants, crie le

chef.

— Penses-tu qu’ils vont nous envoyer en prison ? chuchote Martin-

Pierre à sa sœur.

— Je ne sais pas.

— Moi, j’en ai assez ! s’exclame Sarah en décrochant le téléphone.

J’appelle ma mère.

— Si tu fais ça, déclare Mélanie en lui enlevant l’appareil des mains,

tous les parents vont venir nous chercher et madame Labbé va être obligée

de retourner à l’hospice.

— Je m’en fiche ! Je ne veux pas aller en prison !

— Tu n’as pas de cœur, Sarah Poirier !

— Sortez ! insiste le chef de police. Il ne vous sera fait aucun mal.

Mélanie, énervée, va à la fenêtre et la soulève.

— On ne sort pas tant qu’on n’a pas l’assurance que madame Labbé

n’ira pas à l’hospice ! crie la fillette.

Le chef reste bouche bée. Il ne comprend plus. Mais la vieille dame a

quitté sa chambre pour rejoindre les enfants.

— Il faut appeler vos parents avant que la situation ne devienne trop

compliquée, leur recommande-t-elle.

Mélanie regarde la vieille dame d’un air désespéré. Se peut-il que tous

leurs efforts n’aient servi à rien ? Ce serait vraiment trop injuste !

 

• • •

 

Sitôt avertis, les parents arrivent en délégation chez madame Labbé. Ils

envahissent le terrain, à la grande surprise du chef de police. En voyant

leurs parents, les enfants, rassurés, sortent les rejoindre. Les parents sont si

heureux de retrouver leurs petits sains et saufs qu’ils en oublient leur

mécontentement et leurs peurs.

Le chef bondit dans la maison avec son assistant. Ils en ressortent

bientôt, bredouilles. Nul trace de ravisseur !

— Qu’est-ce qu’on écrit sur le rapport, chef ? demande naïvement

l’assistant.

Le chef, humilié, se contente de grogner en se hâtant vers sa voiture

pendant que madame Labbé, prenant son courage à deux mains, s’approche

de Gaston Dupuis venu voir ce qui causait tout ce brouhaha chez sa drôle de

voisine.

— Gaston Dupuis, lui dit-elle, il faut que je te parle.

• • •

 

Le calme est enfin revenu à Pointe aux Lilas. Les fermiers ont repris les

travaux des champs. Mais dans le village, c’est une madame Labbé

rayonnante qui, assise dans son jardin, se fait gâter… par Gaston Dupuis

lui-même. En effet, l’homme installe une petite table devant la vieille dame

pour que celle-ci puisse se consacrer à sa passion des mots croisés au grand

air.

— On s’entend là-dessus ? dit l’homme. Je m’occupe de vous et de

votre maison mais vous ne me parlez plus du passé ni de médecine. On

enterre tout ça. C’est clair ?

— Oui, oui, répond avec un sourire espiègle la vieille femme… Mais ce

que je dis à ton fils, ça ne te regarde pas.

 

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