Pour Noël, j'apporte le dessert (et un mec !)
Chapitre 11
11.
Un réveillon de Noël cinq étoiles, pour vous, c’est :
L’indécence : mieux qu’un buffet romain dans Astérix et Obélix ou
qu’une soirée apéro-restau-disco à gogo : cotillons, repas décadent, playlist
YMCesque de folie, danse des canards suivie par tous, bref, tout pour
réveiller « en toi le tourbillon d’un vent de foliiiiie ».
Une réunion familiale et traditionnelle : repas savoureux, conversations
agréables (pas d’oncle relou aux blagues douteuses ; pas l’ombre d’un
cousin diagnostiqué HPI en maternelle et qui ne cesse de se faire mousser
depuis) ; cadeaux sous le pied du sapin.
La solitude choisie : Noël, c’est aussi surfait que les échanges
philosophico-amoureux dans Dawson. Bref, un film d’action, une bonne
bouteille de rouge, des Kinder à profusion constitueront une soirée de choix
pour le réveillon.
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Aveux
— Et voilà ! Tout est en place ! s’exclame Sandro, sa toute nouvelle et
charmante petite amie Dorothy au bras.
Tomas enlace Annie et hoche la tête d’un air satisfait, alors que Duarte
et moi-même acquiesçons tout en observant la table que nous avons
préparée ensemble : son bois brut est dissimulé par une nappe vert foncé,
légèrement irisée. Bien entendu, nous mangerons dans la vaisselle en
porcelaine que Max a sortie tout à l’heure, et nous utiliserons les couverts
« spécial consoada » en argent, ternis et lourds, que nous ne parvenons
jamais à expédier aux oubliettes. Serviettes épaisses en lin beige, repassées
et pliées, avec les initiales de Conception ; hauts verres à pied : tout y est.
Selon la tradition, la décoration doit être simple, mais Maxima, fleuriste
dans l’âme, ne peut s’empêcher de confectionner de magnifiques ornements
de table. Au centre trône un gros bouquet d’hiver, composé de fleurs de
coton, dans lequel elle a glissé de minuscules pommes de pin et quelques
branches de houx. À côté de chaque assiette ont été déposés des petits pots
en zinc contenant de délicats perce-neige. L’effet est superbe ! Comme
d’habitude, je salive à la pensée des plats qui nous attendent. Et pourtant…
j’ai l’estomac noué. La faim ne me tenaille pas – moi qui, en temps normal,
serais prête à me séparer d’un orteil pour déguster un dîner tel que celui de
ce soir… Dois-je préciser que la venue de Marius me tend comme cet
ancien maillot de bain (acheté en 2010, taille 36) que j’avais absolument
voulu reporter un été (2018, quand je faisais un généreux 40) et qui me
comprimait si fort les seins que j’ai cru que mes tétons allaient se résorber ?
— C’est… correct, intervient Conception qui effleure la table avant
d’arracher un pétale. Bien que ces fleurs soient de trop. En plus, alignées,
comme ça, au milieu, on dirait des décorations de pierre tombale… Peut-être est-ce un clin d’œil douteux de Max, qui tente de me mettre en
condition ? Enfin ! Au moins, nous échappons aux brocolis, pas comme il y
a cinq ans !
— Ça se fait beaucoup les bouquets de légumes, maintenant ! lance
Tomas qui se ratatine immédiatement sous le regard acéré de notre grand-
mère, avant de poursuivre d’un ton soumis : Mais je suis d’accord avec toi,
c’est bien mieux cette année !
Stratégiquement placée derrière Conception, je mime une grimace
moqueuse à l’adresse de Tomas, qui fait mine de ne pas me prêter attention
et toussote en bombant le torse, style chouchou de la classe.
Meu Deus ! Si nous étions les comédiens dans Harry Potter, il
incarnerait Percy à l’aise-Blaise, les doigts dans le nez ! Quel fayot !
— Moi, j’adorais les bouquets de légumes ! lance Sandro. On pouvait
les manger avec un peu d’aïoli, je trouvais ça cool et vraiment original !
Duarte éclate de rire.
— On n’était pas censé y goûter ! Il y avait du vernis dessus !
— Ça ne m’a pas gêné en tout cas !
— L’effet ravageur de tout le vin que tu t’es enfilé cette année-là !
Nous pouffons tous de bon cœur, alors que Dorothy fronce les sourcils.
— What ? demande-t-elle, l’air égaré.
— Santa Mãe de Deus ! Cette petite est-elle stupide ? croasse
Conception.
— Arrête, avo ! Elle est anglaise, je te l’ai déjà dit, explique Sandro, qui
parvient à conserver un air absolument serein. Normal qu’elle ne pige pas
tout, right, baby ?
Il saisit Dorothy par les hanches et de lui adresser un sourire ravageur,
auquel elle répond avec la même ardeur. Visiblement, ces deux-là n’auront
pas besoin de se comprendre pour passer à la vitesse supérieure !
Vitesse supérieure…
Soudain, mon cerveau s’égare, puis se met à tourner à plein régime et
m’inflige à un rythme furieusement soutenu des images torrides en noir et
blanc (pour plus de sensualité) : peaux humides, souffles courts, mains qui
caressent et s’attardent, parfum du désir…
Marius…
Je frissonne en nous imaginant, tous les deux… avant de m’administrer
une claque mentale aller-retour force 9, et de me ressaisir. Marius est ici
pour me dépanner. Il ne se passera rien de plus.
Comme à chaque fois.
Comme l’été dernier.
À cette pensée, la ribambelle de clichés voluptueux retourne
piteusement s’enterrer au fin fond de mon inconscient. J’ignore si j’ai hâte
de le voir ou si je préférerais ne pas avoir affaire à lui. Une bouffée de
chaleur me donne la sensation d’étouffer et je quitte donc le salon pour me
rendre à la cuisine.
Le front plissé par la concentration, Maxima scrute le four, dans lequel
chauffent les rissois de camarao, de délicieux beignets de crevette. Jao,
attablé, le menton sur sa paume, la regarde d’un air morne.
— Ça va, de te tourner les pouces comme ça ? demandé-je en lui
administrant une claque affectueuse sur l’épaule. Arrête de te morfondre !
OK, tu n’as pas trouvé de petite amie pour faire illusion, mais ce n’était
qu’un petit pari de rien du tout ! Perdre, ce n’est pas si dramatique…
— … Dit celle qui a toutes ses chances !
Il grimace en tapant du poing sur la table.
— Je déteste être le loser de la bande. C’est nul, ce truc d’affirmer que
le plus important est de participer. Écraser les autres, c’est tellement plus
jouissif !
— Belle mentalité ! commente Max.
— Tu n’es pas un loser, réponds-je avec un sourire compatissant, pour
mieux lui donner le coup de grâce. Tu es juste moins bon que moi, Sandro,
Duarte. Ah, et aussi Tomas.
Jao se tourne, lève brusquement la jambe et m’inflige un coup de pied
aux fesses bien senti. J’attrape le lobe de son oreille et tire dessus
vigoureusement.
— Jeux de mains, jeux de…
— Vilains ! complétons-nous à l’unisson.
— Cinq ans d’âge mental, conclut Max.
— Au moins dix ans, s’il te plaît ! proteste Jao.
Max sort les rissois du four, les pose sur la plaque et se redresse. Elle
jette son torchon sur son épaule et plante les poings sur ses hanches.
— Pour en revenir à vos histoires de faux couples… je pense que tu vas
bien mieux t’en sortir que les autres, Jao. Tu n’auras pas à supporter les
jugements de Conception sur ta promise, en plus des critiques acerbes
qu’elle te réserve personnellement !
— Elle n’a pas tort ! Cela dit, me concernant, je ne suis pas inquiète
puisque Conception a rencontré Marius et l’a beaucoup apprécié !
— Tiens, tiens, tiens… Marius et toi… Toi et Marius ! s’exclame
Duarte, qui vient d’entrer dans la pièce. Alors ? Vous remettez ça ?
Maxima et Jao braquent leurs regards sur moi, interrogateurs.
— On ne remet rien du tout, puisqu’on n’a jamais « mis »…
Duarte hausse un sourcil sceptique.
— Heu…
— Il me dépanne puisque Hugo n’est pas disponible, dis-je d’une voix
précipitée avant qu’il aille plus loin.
Lorsque Duarte et Julie étaient venus me chercher, après ce moment
hors du temps au stade Aimé-Giral, ils n’ont posé aucune question. Mais
mon cousin n’arrêtait pas de me scruter dans le rétroviseur. Il a vu le rouge
sur mes joues, mes yeux humides, mon sourire résigné.
— Et comment ce cher Marius en est-il arrivé à te dépanner ? insiste-t-il
tout de même lourdement.
— Et toi, qui est ton invitée-surprise ? demandé-je pour changer de
sujet.
— N’essaye pas de noyer le poisson ! Responde !
— Une histoire de tirage au sort gagné. Et tu…
La sonnette m’interrompt. Immédiatement, c’est le branle-bas de
combat en moi. Mes paumes deviennent moites et mon cœur bat la
chamade. Je me dirige vers la porte de la cuisine en tâtant mon chignon
d’un geste nerveux. Au moment où je dépasse Duarte, il attrape mon bras et
murmure à mon oreille :
— Ne t’inquiète pas, 1 mosquita. Tu es bien jolie ce soir. C’est ce qu’il
se dira en te voyant.
J’embrasse la joue de mon cousin, qui hoche la tête et esquisse un
sourire encourageant.
Voilà. On y est. Avant d’ouvrir, je jette un œil à mon reflet, dans le
couloir d’entrée.
Gueule de bois : plus aucune trace.
Chignon lâche : réussi.
Robe courte à fleurs rouges, bottines plates : tenue tout à fait correcte !
OK, OK, OK. Je suis prête. Je l’accueillerai en toute décontraction, je
ne vais ni trop parler ni être mutique. Je trouverai un parfait juste milieu. Dignité et naturel. Tiens, si je me rongeais un ongle, d’abord ? Je porte mon
pouce à mes lèvres, mais m’abstiens courageusement. Stop ! Il est temps.
Um, dois, três…
TADA !
Et… Pas de TADA ! Je remballe vite fait bien fait mon sourire bright-
shine-Colgate-spécial-blancheur, car la personne plantée en face de moi
n’est PAS Marius. PAS LE MOINS DU MONDE ! 2 Isto é incrivel !
— Bonsoir.
Son ton est un peu moins hautain que d’habitude et elle se balance
d’avant en arrière, comme… Oui, comme si elle était gênée. Célia, mal à
l’aise ? C’est une première ! Notre petite conversation aurait-elle porté ses
fruits ? A-t-elle décidé de se montrer un tant soit peu humaine avec moi ?
— Qu’est-ce que tu fais ici ?
— C’est mon invitée ! s’écrie Duarte, qui est apparu à mes côtés. Salut
Célia ! Tu es absolument superbe !
— Merci ! répond cette dernière en lui tendant la bouteille de vin rouge
qu’elle tient à la main.
— Depuis quand ? demandé-je.
— Tout à l’heure ! On s’est croisés, on a discuté. Célia n’avait rien de
prévu pour le réveillon et moi, j’avais besoin d’une fausse petite amie…
C’était le destin ! Le deal parfait, conclu en trois minutes top chrono. En
plus, ça ne risque pas de déraper, puisque Célia et moi nous sommes déjà
sortis ensemble, et que nous savons que ça ne fonctionne pas, pas vrai,
miúda ?
— Si tu n’embrassais pas aussi bizarrement, ça aurait peut-être collé
entre nous ! rétorque-t-elle en souriant.
— Je n’y peux rien si nos lèvres ne sont pas accordées : toi, tu les as
fines, moi, épaisses. J’avais l’impression de te dévorer toute crue quand on
s’y mettait ! Ça me donnait la sensation d’être une sangsue accrochée à ta
pauvre petite bouche délicate !
— C’est vrai que nous sommes buccalement incompatibles !
— Mais j’adore ton esprit !
— C’est réciproque ! répond Célia avant de se tourner vers moi. Est-ce
que tu m’autorises à entrer ?
— Heu… Oui, bien entendu ! dis-je. Bien sûr…
Mais alors que je m’efface pour la laisser passer, la voix de Marius
résonne :
— Salut tout le monde !
Jambes en coton, gorge serrée. Le voilà… Alors que je reste muette,
Célia prend la parole :
— Tu vois, tu dois me supporter, même hors du boulot !
— Vu que tu as eu la délicatesse de me prévenir par texto, j’ai eu le
temps de me préparer psychologiquement à passer une soirée affreuse en ta
compagnie ! rétorque Marius. Mais vu que c’est pour la bonne cause, je
peux faire cet effort !
Son sourire creuse ses fossettes et ses rides d’expression s’épanouissent,
lui donnant un charme fou.
— Bon, arrêtez de bavasser et rentrez parce qu’il caille ! intime soudain
Duarte.
Nos deux invités s’exécutent. Célia suit Duarte en direction du salon,
mais Marius et moi ne bougeons pas. Nous restons face à face, figés. Ni
l’un ni l’autre ne songent à fermer la porte, et le vent glacial fait voleter des
mèches échappées de mon chignon. Elles chatouillent ma nuque. J’y passe
la main, et son regard s’attarde sur ma chevelure.
— Tu es très jolie, Gina.
Il tend le bras et effleure mes boucles d’oreilles.
— Je les reconnais.
Le contact m’arrache un frisson, alors que le sous-entendu affole mon
cœur.
— Je les portais la dernière fois.
— Je sais. Et tu m’as dit que c’étaient celles que Maxima t’a données.
Ta mère les lui avait achetées pour son anniversaire. Maxima a pensé
qu’elles te revenaient, puisque ta mère n’a jamais eu le temps de t’offrir de
beaux bijoux.
C’est comme si tout s’arrête. La gêne, l’excitation, le malaise. La bêtise
des faux-semblants. J’ai profondément envie de me hisser sur la pointe des
pieds, de passer les bras autour de son cou et me blottir contre lui. Tout
serait à sa place. Je serais à ma place.
— Ça va ?
Je hoche la tête.
— Tu en es certaine ? reprend-il avec douceur.
Je me ressaisis et lui souris.
— Oui, bien sûr ! Je suis contente que tu sois là.
Mes mots sont tellement fades, comparés à ce que je ressens…
— Moi aussi, répond-il gravement, avant d’esquisser un sourire et de
me tendre une bouteille. Tiens ! Ce n’est pas très original, mais j’ai pensé
que tout le monde aimerait ! Je me suis fait conseiller parce que je t’avoue
que je n’y connais pas grand-chose en porto !
— C’est le préféré de Conception. Tu as visé juste ! Elle va encore plus
t’apprécier !
Il pousse un soupir de soulagement très exagéré.
— Tu me rassures ! J’ai trop peur de ce qui pourrait se passer si je
baisse dans son estime !
— On baisse toujours dans l’estime de Conception à un moment ou un
autre ! Mais on survit… L’ego piétiné, mais on survit !
Marius rit doucement.
— Alors ? Tout le monde a ramené son faux date ?
— Duarte a invité Célia, et Sandro a dégoté une Anglaise, hier. Elle est
sympa, d’ailleurs !
— Bien sûr ! Je me souviens du rapprochement entre ces deux-là !
— Jao n’a trouvé personne, par contre. Il se morfond de ne pas pouvoir
gagner notre petit pari. Et Tomas est le seul qui a une authentique fiancée. Il
a donc toutes ses chances…
— Et si on entrait dans le jeu ? propose Marius, l’œil pétillant. On a
toutes nos chances de remporter la partie, toi et moi !
Tout le monde s’est réuni dans le salon ; ma tante montre sa crèche à
Tomas et Annie, Duarte et Célia se trouvent devant le feu de cheminée – il a
enroulé son bras autour de son épaule, et ils discutent à voix basse, tout en
caressant Livio qui les contemple avec adoration –, Sandro et Dorothy sont
passés à l’étape supérieure et s’embrassent près du sapin. Quant à Jao –
pobre ! –, il est pris au piège avec Conception qui fronce les sourcils en lui
administrant probablement une de ses leçons de respectabilité dont elle a le
secret…
Je sursaute lorsque Marius effleure le dessus de ma main, avant
d’entrelacer ses doigts aux miens. La chaleur de sa paume contre la
mienne… Il exerce une légère pression, et je lève le regard vers lui. Il
m’observe d’un air confiant et heureux. Une minute, j’imagine que tout est
vrai, que nous sommes ensemble, que nous nous sommes réveillés l’un
contre l’autre ce matin, que nous avons traîné au lit, les jambes entremêlées dans des draps froissés. Qu’il est parti au travail et que je l’ai rejoint, juste
pour l’embrasser. Que nous nous sommes habillés pour la consoada, avant
de nous déshabiller et de faire l’amour, pour nous rhabiller ensuite. Que
nous sommes venus ici en couple. Je me laisse aller à imaginer que sa
grande main, qui enveloppe la mienne, est là naturellement, que c’est une
chose normale, et ça me fait du bien, puis du mal…
Pour une fois, je suis ravie que Conception porte son attention sur moi,
histoire de me changer les idées. La voilà qui nous fonce dessus comme une
horde de moustiques sur une peau en sueur, et qui arrache à Marius sa
bouteille de porto.
— Du porto pour des Portugais ! s’exclame-t-elle. On ne peut pas dire
que vous faites dans l’originalité… Mais heureusement, c’est le meilleur
qui soit. Vous avez visé juste, 3 meu caro ! Ma propre fille ne m’en offre
jamais alors que vous, dont je viens de faire la rencontre, avez le bon goût
d’en apporter ! Ça joue en votre faveur !
Je jette un œil à Sandro et Duarte, afin de leur adresser un sourire
victorieux. Duarte plisse les paupières d’un air revanchard, alors que
Sandro, la mine déterminée, nous rejoint. La guerre est déclarée. Je le sais,
je le sens, il va tenter de tout faire foirer.
Que le meilleur gagne !
— Marius est un garçon exceptionnel, lance-t-il. Au fait, vous n’avez
pas raconté à Conception comment vous vous êtes trouvés tous les deux ?
Hein, Gina, cette histoire où tu avais trop bu… Et toi, Marius, tu étais avec
trois autres filles qui…
Aussi fourbe que Loki ! Comment est-ce que je me débrouille pour
aimer autant ce sale type ?
Il veut jouer au discrédit ?
Je vais le ratatiner comme une pomme de terre destinée à finir ses jours
dans un hachis parmentier ! J’ouvre donc la bouche pour lui clouer le bec,
quand Marius me prend de court :
— Oui, c’était pendant l’été. Il faisait une chaleur insupportable.
L’Essai tenait un stand près du tournoi de beach-volley annuel. Gina a
tellement bu de menthe à l’eau qu’elle s’en est trouvée malade. Je suis resté
avec elle, puis je l’ai raccompagnée. Quant aux trois filles… Enfin, tu
exagères, Sandro ! Ce sont mes sœurs !
Conception plisse les paupières et scrute Marius, puis Sandro, puis
Marius… avant de (demi) sourire à ce dernier. 4 Vitoria !
Je m’apprête à contre-attaquer lorsque ma tante tape dans ses mains et
nous invite à passer à table.
22 h 30… Comblée, je contemple notre petite assemblée et savoure le
bruit des couverts qui s’entrechoquent, les rires et les conversations mêlés.
C’est une réussite totale : les échanges sont simples et légers, la sopa da
pedra était goûteuse et, bien évidemment, la pierre au fond de la casserole a
intrigué. Conception et Max ont décrit nos traditions à nos invités, qui ont
posé des tonnes de questions. La bacalhau com todos était parfaite : le
poisson fondait sur la langue, et les légumes étaient cuits à point. Un tel
régal que même Conception n’a rien trouvé à redire !
— Non, vraiment ! Je ne pense pas qu’un être humain équilibré puisse
aimer Star Wars ! affirme Jao, qui rit tout en sauçant son assiette avec
application.
— Moi, pourtant, j’adore ! rétorque Tomas.
— Qui t’a fait croire que tu étais normal, toi ? lance Duarte d’un ton
guilleret… avant de grimacer. Aie ! Arrête de me donner des coups de pied
sous la table.
— Ce n’est pas moi ! répond Tomas d’un air innocent.
— 5 Parem ! Vous n’allez pas commencer ! intervient Max en levant
les yeux au ciel. Pas le soir de la consoada ! Pas devant nos invités ! Aviso-
o 6 !
— Ne vous inquiétez pas, on est habitués aux chamailleries des
Ferreira ! s’exclame Célia en riant. C’était déjà comme ça quand on était
jeunes…
J’acquiesce vigoureusement et ajoute :
— C’est clair ! Mais je crois que les pires sont Duarte et Sandro !
Ce dernier tente de prendre une moue innocente.
— Je suis sans doute aucun le plus calme, affirme Tomas.
Je secoue l’index en signe de protestation.
— Non, non ! C’est moi qui…
Je ne peux terminer ma phrase : un cri strident m’interrompt, et nous
nous tournons comme un seul homme vers Max, qui a plaqué la paume
devant sa bouche. Ses yeux roulent dans leurs orbites.
— QUOI ? Qu’est-ce qui se passe ? s’écrie Conception en serrant la
gorge de sa main frêle.
Max ne bouge pas d’un pouce, et Sandro bondit de sa chaise en hurlant :
— Tu t’étouffes ?
Tout le monde s’affole. Por favor ! Nao ! Mon cousin se précipite vers
Max et lui assène un grand coup dans le dos…
— Stop ! Stop ! 7 Tu nao entendes ! s’exclame-t-elle en se levant.
Sandro se fige, alors que Max plante ses yeux dans les miens.
— Je sais qui c’est ! Comment ai-je pu oublier ? COMMENT ?
— Oublier quoi ? bafouille Jao.
Tout le monde se met à parler en même temps, jusqu’à ce que je
m’écrie :
— TAISEZ-VOUS !
Silence.
Waouh ! C’est comme si l’âme de Conception m’avait envahie un
instant. Merda ! Elle n’est pas morte d’une crise cardiaque et ne s’est pas
réincarnée en moi, j’espère ! Je fais un signe de croix et lui jette un œil.
Ouf ! Non. Elle trône toujours sur sa chaise et nous fixe, Max et moi, avec
la plus grande concentration.
— Belle autorité, chuchote Marius, ce qui me donne envie de glousser.
— Max, explique-toi, ordonné-je en parvenant malgré tout à conserver
mon sérieux.
Elle se rassied, s’empare de sa fourchette et se met à triturer l’unique
pomme de terre qui reste dans son assiette, en soupirant.
— Le corbeau. Les menaces… Je m’en veux, mais je m’en veux ! Tout
était sous mon nez depuis le début, et je n’ai rien vu… Incroyable.
— Mais dis-nous, enfin ! la presse Conception.
— C’est Laurent, assène-t-elle.
Un hoquet de stupeur m’échappe.
— LAURENT ? Laurent le voisin ?
— Oui.
— Mais pourquoi ? À cause de l’histoire du mur ? Mais c’est quoi le
rapport avec « ne reviens jamais » ? Et la terre ?
— Je ne sais pas… Mais je viens de me souvenir… La première fois où
nous nous sommes rencontrés, c’était au magasin. Il était venu pour acheter
une tonne de choses, car il voulait agrémenter son jardin. On a passé des
heures et des heures à choisir des plantes sur le catalogue. Ensuite, nous
sommes allés dans l’arrière-boutique pour choisir les terres et les engrais
dont il aurait besoin… On a commandé ce que je n’avais pas sous la main, puis on a chargé tout ce qu’il avait pris sur place. Il n’a pas fait les choses à
moitié, je vous le jure ! On a fait connaissance et on a passé un bon
moment. Et avant qu’il parte… Oui, c’est bien ça ! Avant qu’il parte, je lui
ai dit : « Ne reviens plus jamais. » C’était une plaisanterie, parce qu’on
n’arrêtait pas de répéter que ça nous avait épuisés. J’étais en nage…
— Ça n’a aucun sens, murmuré-je.
— C’est clair… Pourquoi est-ce qu’il t’en voudrait ? intervient Sandro.
Et pourquoi faire référence à cette première rencontre ?
— Dans les thrillers, les voisins sont souvent des psychopathes de
service ! affirme Annie d’un ton docte. Il est tout bonnement fou !
— Non… C’est à cause du mur, dis-je.
— Oui, mais pourquoi en arriver là ?
— C’est dingue.
— Il est complètement louco !
Conception se lève majestueusement et se racle la gorge si bruyamment
que tout le monde se tait. Son visage est livide (Casper, sors de ce corps) ;
sa bouche, pincée comme jamais (un encéphalogramme plat).
— Comme je l’ai répété à Gina ce matin, personne n’a le droit de vous
menacer ou de vous intimider. Moi seule possède ce privilège. Je me sens
donc attaquée dans ma dignité et dans mes fonctions. Nous allons agir. Fort.
Ensemble. Soudés !
À ces mots, elle serre la fourchette qu’elle tient dans la main, à s’en
faire blanchir les articulations, avant de la planter sauvagement dans le plat
de bacalhau.
— Ouah ! Une vraie mafieuse ! s’extasie Jao.
— 8 Vamos !
Personne ne bouge.
— Alors, bande de vers de terre décérébrés ? Va-t-on rester là sans
agir ?
— Même moi ? demande Annie d’une petite voix effrayée.
— Tout le monde ! tonne Conception.
— Pose cette fourchette et dis-nous d’abord ce que tu veux faire. Un
meurtre est inenvisageable, intervient Max.
— Surtout à la fourchette ! ajoute Duarte, hilare.
— Et le soir de la consoada…, conclut Tomas.
— Bande d’imbéciles ! Assassiner ce pauvre garçon n’est pas mon but !
Mais il a besoin d’être fermement recadré.
Annie pousse un cri de souris terrifiée.
— Et s’il nous tue tous, comme dans les films d’horreur ?
— Nous avons de charmants jeunes hommes prêts à nous sauver !
rétorque Conception en attrapant le bras de Duarte, placé à côté d’elle, pour
le forcer à se relever.
— Heu… Je n’ai jamais eu la fibre d’un héros, moi ! proteste-t-il.
Conception pose sur lui un regard atterré.
— Moi, si ! lance Sandro en bombant le torse.
Dorothy le contemple avec des yeux admiratifs, alors qu’Annie pousse
Tomas du coude.
— Ne te dégonfle pas !
Conception se tourne vers Marius et agite l’index dans sa direction.
— Debout. Nous aurons besoin de tes muscles.
— Avec plaisir, madame.
Nous nous levons et échangeons sur la manière de procéder tout en nous
bousculant vers le couloir. Ma grand-mère ferme la marche, accrochée au
bras de Marius. Nous enfilons nos manteaux, et c’est moi qui sors la
première, en compagnie de Max. D’un même élan, nous aspirons une
grande bouffée d’air, toutes deux angoissées par la perspective d’une
confrontation avec un éventuel tueur en série.
— Tu n’aurais pas ton super stylo vengeur sous la main ? plaisante
Sandro qui m’a rejointe.
Je le fusille du regard, mais ça ne produit aucun effet sur lui. Bien au
contraire, la situation semble le distraire…
« Attention, on n’y voit rien ! », « Allez, devant, accélérez le
mouvement ! » : des murmures impatients résonnent dans la nuit calme.
Pourquoi ai-je l’impression de me jeter droit dans la gueule du
Démogorgon ?
Nous avançons dans l’obscurité et j’essaye de trouver en moi une once
de courage, quand soudain… C’est le choc. On me fonce dessus et, sans
que je puisse saisir ce qui se passe, des bras vigoureux m’attrapent et me
font virevolter dans les airs.
— Ma chérie ! J’ai pu me libérer ! Je suis là pour toi !
Hein ? Quoi ? Malgré l’immense envie de dégobiller le porto, la morue,
la soupe et les beignets de crevettes que j’ai ingurgités, et qui me
désoriente, je parviens tout de même à comprendre ce qui se produit.
— Repose-moi ! Hugo !
Quand il s’exécute, je m’apprête à lui demander ce qu’il fabrique ici,
mais n’en ai pas le temps ! Il place ses lèvres pile à côté des miennes,
murmurant : « On joue le jeu à fond ! », puis me renverse en arrière, dans le
plus pur style Rhett Butler. J’ouvre la bouche pour mettre fin à cette
mascarade… au moment où Hugo me lâche avec un cri de douleur.
Hébétée, les fesses en feu, je lève la tête : mon ami se frotte le crâne en
grimaçant, et Conception, juste derrière lui, brandit la louche que nous
avons utilisée pour la soupe. Max bégaye. Sandro glousse alors que sa
petite amie murmure : « What the fuck ? » Les autres contemplent la scène.
— Hugo ? lance Jao en s’approchant.
— Qu’est-ce que tu fais là ? demande Tomas.
— Je suis venue voir la femme de ma vie ! répond ce dernier.
Soudain, une ombre devant moi. C’est Marius, qui me tend la main et
m’aide à me relever d’un geste vigoureux, comme si je ne pesais rien. Une
seconde, je me retrouve plaquée contre son torse. Une seconde, je savoure.
— Mais enfin, qui êtes-vous ? Qu’avez-vous fait à ma petite-fille ?
lance Conception d’une voix stridente. Si vous vous approchez encore
d’elle, je n’hésiterai pas à vous administrer un deuxième coup de louche.
Acredite em mim 9, je n’irai pas avec le dos de la cuillère, cette fois !
— Heu… Je…, bredouille Hugo, confus, le regard faisant l’aller-retour
entre elle, Marius et moi.
— Toi qui me disais qu’il ne t’aimait pas ! Pourquoi je t’ai fait
confiance ? lance soudain Célia d’une voix glaciale.
— Parce que c’est la vérité ! protesté-je.
— Il y a quelque chose entre vous ? insiste-t-elle.
— Meu Deus ! s’écrie Conception. Gina ! Ferais-tu partie de ces
créatures sulfureuses qui collectionnent les conquêtes ? Qui est ton fiancé ?
Pourquoi éprouves-tu ainsi les nerfs d’une pauvre vieille femme comme
moi ?
— Gina ? Que se passe-t-il entre Hugo et toi ? radote Célia.
— Rien, je le jure ! dis-je en levant les mains en l’air.
— Encore heureux…, murmure Marius.
— Sérieusement ? Ça t’importe ? réponds-je en pivotant vers lui.
— Que quelqu’un m’explique ! exige Conception, qui tape du pied sur
le sol.
— Je crois qu’on va devoir m’emmener aux urgences, j’ai la tête qui
tourne, gémit Hugo.
— Si vous faites un malaise pour un coup de louche dans le crâne, vous
n’êtes pas un homme !
— Mais…
— Arrêtez avec vos histoires à dormir dehors ! s’impatiente soudain
Max. On a un corbeau à voir !
S’ensuit un vacarme épouvantable, durant lequel tout le monde exprime
son point de vue sur la situation. Tout le monde… Et au final, c’est Tomas
qui braille plus fort que les autres :
— Avo, ils t’ont menti ! Sandro, Duarte et Gina ne t’ont pas dit la vérité.
Ils sont célibataires et ils ont demandé à Marius, Dorothy et Célia de se
faire passer pour leurs fiancés.
— QUOI ?
Conception ouvre des yeux horrifiés.
— Il est désormais très clair que votre vœu le plus cher, en ce Noël, est
de me tuer. M’achever. M’enterrer purement et simplement !
— Avo, moi, c’est pour de vrai avec Annie. Même que…
— Espèce de balance ! lance Duarte en le poussant par les épaules.
— Traître toi-même ! On ne ment pas à sa grand-mère quand on est un
petit-fils respectable !
— Tu as toujours voulu en faire trop, et ça continue. Je…
Duarte s’interrompt et le pousse plus fort. Tomas en fait de même, et
quelques secondes plus tard, les voilà à terre, à se battre comme des
chiffonniers. Marius esquisse un mouvement pour les séparer, mais Sandro
le retient.
— Laisse. Ils vont jouer à roulé-boulé pendant un petit quart d’heure, et
ça passera.
— J’espère juste que cette fois, Tomas ne cassera pas ses lunettes !
soupire Annie.
Je détourne mon attention de ces deux guerriers de pacotille pour me
concentrer sur Conception.
— Avo, je suis désolée. On s’excuse…
— … mais on n’a jamais l’impression d’être à la hauteur avec toi !
complète Jao avant de lever les yeux au ciel et de se tourner vers Tomas et
Duarte qui sont toujours en train de s’étriper à grand renfort de
grognements. Moins fort, les gars !
— Donc, quand on a appris que tu venais, on a voulu te montrer que
nous étions heureux et casés. Sandro a invité Dorothy, qu’il a rencontrée hier. Duarte a trouvé Célia, qui est une copine. Et moi…
— Toi, tu as mis les bouchées doubles ! s’esclaffe Hugo. Deux fiancés
pour le prix d’un !
— J’ai invité Hugo, qui est mon meilleur ami, tu le sais, je t’en ai
parlé…
— Mais je ne pouvais pas être là parce que j’ai été appelé en urgence au
travail, explique ce dernier.
— Vous êtes militaire ? Tueur à gages ? le questionne Conception en
fronçant les sourcils.
— Conducteur de cargo ! Et j’étais d’astreinte.
— Alors, j’ai demandé à Marius de jouer le rôle de Hugo.
— Rôle que j’ai accepté avec plaisir ! intervient Marius.
Je me tourne vers lui et plonge mes yeux dans les siens, osant le
regarder bien en face, puisque l’obscurité cache la rougeur de mes
pommettes.
— ET ? insiste Conception.
— Et… Voilà ! Par contre, je ne sais pas pourquoi Hugo est là. Hugo ?
— J’ai été libéré plus tôt et j’ai eu envie de te faire la surprise ! Tu n’as
pas répondu à mes messages, je m’inquiétais. Je croyais que tu m’en
voulais ! Mais je suis soulagé que tu aies trouvé quelqu’un d’autre, parce
que moi, je t’adore, mais jouer ton futur époux, c’est trop !
— Tu vois, Célia ? dis-je avant de me mordre les lèvres, souhaitant ne
pas avoir trahi ses sentiments.
Hugo fronce les sourcils.
— Qu’est-ce que Célia vient fabriquer là-dedans ?
Celle-ci baisse la tête et hausse les épaules avec gêne.
— Hein ? insiste-t-il.
— Rien ! Laisse tomber…
— Surtout qu’on a un corbeau à démasquer ! s’écrie Max avec
obstination.
— Oh les gars ! Arrêtez ! crie Jao, alors que Duarte et Tomas continuent
de plus belle.
— Eh bien… Je ne sais quoi dire…, conclut Conception.
Pour la première fois, elle semble ne trouver aucune ressource dans le
puits de reparties cinglantes dont elle dispose. Oui… Elle paraît même…
abattue. Max s’approche d’elle et prend son bras.
— Tu es déçue ?
Elle tend le bâton pour se faire battre ! Mais alors que je m’attends à
une tirade assassine, Conception se rabougrit.
— Moi qui pensais quitter ce monde avec une famille en sécurité et
heureuse…
— Écoute, mãe, nous n’avons pas forcément besoin d’être en couple
pour être en sécurité et heureux ! Les enfants sont jeunes ! Ils ont le temps.
Et puis si, au final, ils préféraient rester célibataires, ce ne serait pas la fin
des haricots !
— Mais oui ! crie Duarte, toujours au sol. Elle a raison !
Tomas se relève en époussetant son pantalon.
— Et puis, tu m’as moi, Conception ! Je suis l’exemple parfait de la
réussite !
Brouhaha d’insultes en portugais de notre part.
— Personne n’a besoin d’être casé pour être considéré comme un
modèle d’accomplissement ! affirme Hugo.
— Et moi, je suis content que Gina soit célibataire, décrète Marius.
Le silence se fait.
— Vraiment ? dis-je d’une toute petite voix.
— Vraiment…
Le souffle me manque.
— Mais oui, bien sûr ! Tout le monde sait qu’il y a quelque chose entre
vous ! s’impatiente Duarte. C’est gros comme une affiche de promo de chez
Carrefour ! Alors embrassez-vous jusqu’à vous racler les amygdales,
histoire qu’on puisse tous passer à autre chose !
Max hoche la tête, et je me tourne vers Marius, qui me sourit
tendrement… Mais la voix de Jao me fait sursauter :
— Bon, c’est pas tout, mais on n’a pas des comptes à régler avec notre
charmant voisin ?
— Si, carrément ! renchérit Tomas.
Les deux se tapent dans la paume comme s’ils ne venaient pas de
s’étriper il y a quelques secondes, et Conception frappe dans ses mains.
— Vamos ! Ça vaudra mieux que vos histoires abracadabrantes.
D’un pas militaire, nous sortons du jardin, gagnons la rue et pénétrons
chez Laurent.
— Il est là, c’est allumé ! chuchote Annie.
— Oui, il nous a dit qu’il était tout seul pour le réveillon…, réponds-je.
Nous nous regroupons sous le porche, et Max frappe trois coups à la
porte… qui tarde un peu à s’ouvrir. Finalement, la silhouette de Laurent
apparaît dans l’embrasure. Il s’avance légèrement. La surprise se lit sur son
visage, alors que son regard balaye notre petite assemblée. Puis, il rougit
tout en baissant les yeux sur sa tenue : un pyjama combinaison polaire à
l’effigie de Mickey. Pour un serial killer, je me serais plutôt attendue à un
tablier de boucher ensanglanté… ou un T-shirt déchiré par une victime
affolée. Mais Mickey… Alors là !
— Heu… Bonsoir…
— Bonsoir ! s’exclame Sandro de sa voix la plus imposante.
Laurent semble saisir que quelque chose ne va pas et se tourne vers
Maxima.
— Il s’est passé quelque chose ?
— À ton avis ? rétorque cette dernière d’un ton vindicatif.
— Le mur ? tente Laurent en se grattant le crâne. Il y a un souci ?
— S’il n’y avait que ça ! dis-je avec une ardeur belliqueuse.
— Je… Je ne comprends pas, bafouille notre voisin.
Conception se fraye un chemin parmi nous et plante l’index dans le
torse de Laurent en dardant sur lui son regard le plus assassin.
— VOUS ! C’est VOUS l’auteur des menaces qui ont effrayé ma fille
ET ma petite-fille et qui m’ont fait perdre un temps fou à mener une
enquête au lieu de profiter des retrouvailles avec ma famille !
Chaque mot est rythmé par un enfonçage d’index en règle. Avec une
grimace, Laurent recule, mais Conception le suit, et nous aussi. Nous
finissons dans l’entrée de notre voisin qui secoue la tête, visiblement
désemparé.
— De quoi parlez-vous ? demande-t-il. Ce mur, je n’y tiens pas tant que
ça, et jamais je n’oserais menacer Maxima !
— Ah oui ? lance cette dernière. Tu en es sûr ? La lettre « Ne reviens
jamais » et la terre dans l’enveloppe ? Qu’est-ce que c’est ? Tu nous
expliques ?
Laurent devient écarlate.
— C’est toi qui l’as écrite ! enchaîne Max.
— J’ai toujours trouvé ça triste, les gens qui rougissent. Ils se grillent
direct, murmure Marius à mon oreille.
— Concentre-toi. On est sur le point de démasquer un criminel !
— Il ne m’a pas l’air plus criminel que la souris sur son pyj !
— Chut ! dis-je en ne pouvant m’empêcher de glousser.
— Alors ? répète Max.
— Alors… Heu…
— Allez ! le presse Sandro.
— Alors, OUI, VOILÀ ! C’EST MOI !
— Assassino !
— Espèce de fou !
— Meurtrier !
— 10 Vous matar-te !
— Calmez-vous ! implore Laurent en levant les paumes devant lui.
Il a du mal à se faire entendre dans le brouhaha auquel Conception met
fin en claquant des doigts.
— Maxima…
Laurent demeure silencieux un instant puis fixe ma tante avec douceur
avant de poursuivre :
— Maxima… Jamais je n’oserais te menacer… Jamais ! En fait…
J’ignorais comment me débrouiller pour…
— Pour ? l’interroge-t-elle sourcils froncés, bras croisés, visage fermé.
— Pour t’avouer… Tu sais, je suis quelqu’un de timide, moi ! Je ne suis
pas le genre de type qui fonce… Pourtant, j’ai essayé de me donner un coup
de pied aux fesses. Mais impossible. J’en suis arrivé à faire des choses…
peut-être un peu bizarres.
— Mais de quoi parlez-vous, jeune homme ? le presse ma grand-mère.
— Il est amoureux…, chuchote Marius en serrant mon bras.
— QUOI ?! m’exclamé-je bruyamment.
— Vous deux, cessez votre petit jeu tout de suite et taisez-vous ! intime
Conception. Marius, venez ici.
Marius m’adresse un clin d’œil avant de baisser la tête et de s’exécuter
docilement, comme un écolier puni par sa maîtresse.
— Et vous, poursuivez, ordonne-t-elle une fois qu’il se trouve près
d’elle.
Tout le monde observe Laurent qui tremble durant une minute, avant de
se reprendre. Il détourne le regard et, triturant la fermeture Éclair de son
pyjama, s’explique enfin d’une voix piteuse :
— Voilà, Maxima. Tu me plais. Énormément. Comme tu ne sembles pas
t’en être rendu compte, j’ai voulu te mettre sur la voie, mais je n’arrivais à
te faire part de mes sentiments. Plus ça allait, plus j’étais bloqué. Alors j’ai monté de toutes pièces cette affaire de crotte… Je t’ai fait croire que ton
chien venait dans mon jardin. Juste pour discuter avec toi.
Maxima devient toute rouge et pose la main sur son cœur.
— Tu es sérieux ?
— Oui… J’ai aussi inventé cette histoire de mur. Tu te souviens que je
t’ai proposé de boire un café ensemble pour qu’on en parle ? Je comptais
sur ce moment pour me rapprocher de toi. Tenter de te…
— … séduire ? complète Max timidement.
— C’est complètement stupide ! intervient Conception.
Laurent se met à ronger son index avec frénésie, mais Conception
s’avance vers lui et lui administre une tape bien sentie sur la main.
— Continuez ! Allez !
— Bref. Je voyais que ça ne menait à rien. Alors… Je réalise ce soir que
c’était idiot… J’ai voulu t’écrire une lettre. Mais je suis un comptable tout
ce qu’il y a de plus terre à terre, tu sais… Je ne trouvais pas les mots pour te
dire combien tu es belle, drôle et spirituelle…
— Alors tu as rédigé ce courrier…
— Pour que tu te souviennes de notre première rencontre. Que tu
comprennes que j’ai eu le coup de foudre pour toi, j’ai écrit : « Ne reviens
jamais : c’est quand tu m’as dit ça que je suis tombé amoureux de toi. »
Comment as-tu pu prendre ça pour une menace ?
— Ce n’est pas ce que tu as écrit ! proteste ma tante.
— Non, renchéris-je. Tu t’es contenté de : « Ne reviens jamais. »
— Quoi ? s’étonne Laurent.
Il fronce les sourcils et semble se concentrer pour comprendre ce que
nous lui disons. Puis, subitement, son visage s’éclaire.
— Mais oui, j’y suis ! J’ai été interrompu, pendant que j’écrivais.
C’était mon patron qui m’appelait pour m’engueuler, parce que j’avais fait
une bourde monumentale sur les comptes de M. Guiraux, notre meilleur
client. J’ai dû oublier de compléter ma phrase… Tu vois, Maxima…
Erreurs de calcul, lettre incomplète, tentatives désespérées pour te montrer
que tu me plais. Tu me rends un peu fou, tu sais !
Comme essoufflé, Laurent s’interrompt. Maxima s’approche de lui.
— Jamais je ne me serais doutée de tout ça !
— Il faut bien avouer que je ne suis pas très doué…
— Oh ! si ! Tu l’es ! réplique-t-elle d’une voix émue, en pressant sa
main. Crois-moi, tu l’es. Jamais personne n’a fait ça pour moi !
Laurent esquisse un large sourire. Ma tante et lui se contemplent
béatement.
— Heu… Excusez-moi ! intervient Duarte.
Tout le monde se tourne vers lui.
— Juste un détail qui me chiffonne… D’où venait cette crotte, si ce
n’était pas un pur produit de Livio ? Laurent, ne me dis pas que c’est toi
qui…
Marius part d’un grand rire, imité par toute l’assemblée.
— Je ne souhaite pas entrer dans les détails, élude notre voisin, mal à
l’aise.
— Et si on passait à autre chose ? propose Maxima sans s’attarder sur
ce sujet peu glamour. Laurent, à condition que tu enlèves cet horrible
pyjama et que tu te changes, voudrais-tu venir goûter nos treize desserts de
consoada ?
Notre voisin la regarde comme s’il avait gagné au super tirage de
l’EuroMillions.
— Avec plaisir…
— Incroyable, ce réveillon ! glisse Marius à mon oreille, tandis que
nous ressortons.
J’en oublie le discours de Conception, la lettre de menace qui n’en était
pas une, et même l’été dernier… Je me contente tout simplement de
savourer la main de Marius sur ma hanche, et la perspective de cette nuit,
loin d’être finie.
1. « Ma puce ».
2. « Incroyable ! »
3. « Mon cher ! »
4. « Victoire ! »
5. « Arrêtez ! »
6. « Je vous préviens ! »
7. « Tu ne comprends pas ! »
8. « On y va ! »
9. « Croyez-moi ! »
10. « Je vais vous tuer ! »
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