Pour Noël, j'apporte le dessert (et un mec !)

Eve Borelli · Chapitre 14 sur 14

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Pour Noël, j'apporte le dessert (et un mec !)

Extrait

Avant

 

Un cookie aux pépites de chocolat blanc et au caramel beurre salé,

juste tiède, qui a refroidi sur la table à l’ombre du grand pin de mon jardin

 

Aujourd’hui, Pia-Mia a bien voulu jouer avec moi. Elle a pris toutes les

chenilles qui rampaient à la queue leu leu dans la cour de récré et elle me

les a collées sur les bras, les jambes et dans le cou : c’était pour me

décorer. J’ai eu très mal, et je suis allé à l’hôpital. Maman m’a dit que ce

qu’elle avait fait était grave, car les poils des chenilles processionnaires

sont très irritants. Elle ne veut plus que je parle à Pia-Mia, elle pense que

c’est « une graine de mafieuse ». Je n’ai pas compris ce que ça voulait dire

et, de toute façon, je m’en fiche. Pia-Mia a voulu jouer avec moi ! Enfin ! Je

trouve que son jeu était drôle, moi. Pia-Mia a toujours de bonnes idées.

Pia-Mia est encore plus géniale qu’un cookie aux pépites de chocolat blanc

et au caramel beurre salé. Les cookies que maman m’a appris à faire. Ils

sentent bon, et le meilleur, c’est de les manger tièdes, quand ils ont refroidi

sur la table de notre jardin, à l’ombre du grand pin. C’est comme si l’arbre

et les cigales leur donnaient encore plus de goût. Oui, Pia-Mia est comme

un cookie.

 

Victor, 7 ans

 

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1.

 

Maintenant

 

Où un #sexprise et un smiley pêche rencontrent une guirlande de

Noël. À leurs risques et périls.

 

Salon d’un appartement,

Vue sur le Vieux-Port de Marseille

19 heures

 

OK. Tout est en place. Je suis prête. Opé. Ready pour une nuit de folie.

Ce sera plus intense qu’une soirée mousse au Cubana Pulpa, la boîte de

night de ma jeunesse ; plus magique qu’une licorne aux rots aromatisés à la

framboise, plus torride qu’une fondue aux trois fromages arrosée de vin

blanc du Jura. Je me redresse, adopte une pose avantageuse et réajuste la

« bretelle » (triple guillemets) de ma « tenue » (quadruple guillemets). Puis,

plissant les paupières, je contemple mon reflet dans le miroir en pied d’un

œil plus impitoyable que celui de Diego Santiego, mon coach de CrossFit,

quand il me regarde exécuter à grand renfort de gémissements sa ronde

infernale jumping jack-burpees-squat-gainage-allez-y-les-filles-on-met-le-

paquet-vous-en-êtes-capables. (Oui, il me flique, parce qu’il a remarqué

que j’ai tendance à m’affaisser comme une vieille poitrine sans push-up dès

qu’il a le dos tourné. Il m’a d’ailleurs surnommée « la petite maligne du

dernier rang ».)

Mais là, c’est une réussite. J’esquisse un sourire satisfait et

m’autocongratule allègrement.

— Tu es une déesse, Pia ! Une DÉESSE ! Une DÉ-ESSE.

Plus que ça, même ! Certes, je me sens très légèrement saucissonnée,

mais on ne peut pas dire que j’ai atteint le stade Justine Bridou. D’accord,

j’aperçois sur mon tibia un petit bouquet de poils noirs et épais que mon

rasoir multi-lames bande lubrifiante Skin Elixir de Bonheur a oublié, mais il

faut vraiment avoir l’œil pour le remarquer. Détail ! En toute honnêteté, je

peux considérer que ma première tentative de surprise coquine est une

réussite. C’est à la fois sensuel et original. Torride et inattendu. Si ce n’était

pas si olé-osé, je m’offrirais la coquetterie d’un selfie et pousserais même le

vice jusqu’à l’instagrammer, tiens ! #sensualchristmas. Un gloussement ravi

m’échappe. Sans déconner, sur l’échelle de sexytude noëlesque, je me

situe… Allez… Soyons fous… à 18/20, coef 5. Voire 6. En pole position,

juste après le pompier torse nu sali par quelques traces de suie et en

pantalon de Père Noël qui serre (délicatement) un chaton aux yeux bleus

dans ses gros bras musclés. Chaton qu’il vient de sauver d’une mort

certaine et qu’il tend doucement à une demoiselle assistant à la scène avant

de lui adresser un sourire torrido-ravageur. Une demoiselle comme moi…

Un pompier comme Evan… Mon mec. Mon combattant du feu. Mon

pourfendeur de flammes déchaînées.

Je jette un œil à la pendule. 19 h 15. Il devrait être là depuis un quart

d’heure. Mais il ne va pas tarder. À nous la nuit de folie !

 

20 h 10

 

Cazzo 1 Evan a toujours eu tendance à être en retard, mais ces derniers

temps ce vilain penchant est devenu une habitude. Je lui ai pourtant envoyé

un SMS : « Rentre vite à la maison, une SEXPRISE t’attend. » Je pensais

que les majuscules feraient mouche, tout comme les subtiles émoticônes qui

accompagnaient ce message tentateur : cœur/cœur/cœur/aubergine/pêche.

Où est-il ? Que fait-il ? Qu’est-ce qui peut bien passer avant une nuit de

folie ? Son boulot ? Une grand-mère victime d’un malaise ? Une mère de

famille, ses quadruplés sous le bras, appelant à l’aide du haut du trentième

étage d’un immeuble en feu ? Il ne s’est même pas donné la peine de me répondre ! Non, mais ! Quand on nous promet une SEXPRISE en

majuscules, on se fend au moins d’un texto impatient !

Je me regarde dans le miroir, mon enthousiasme quelque peu douché.

Les doutes et le malaise que je ressens depuis quelque temps m’envahissent

à nouveau. Entre nous, tout a changé. Ça ne fait qu’un an que nous sommes

ensemble, et pourtant la folie et la passion des débuts se sont effritées.

Parfois (souvent ?), j’aimerais ne l’avoir jamais rencontré. N’avoir rien

quitté pour lui. Ne pas être partie de chez moi comme une voleuse. Ma sœur

me manque. Mon frère, n’en parlons pas. Marin, Juan… Et Thaïs… Et

Vic… Non. Ne pas penser à lui. I.A.T.P.D.P.A.L. (Interdiction Absolue

Totale Permanente De Penser A Lui). Focus sur Evan. Quand je songe qu’il

y a une heure j’étais toute contente de ma SEXPRISE… Mais si j’y

réfléchis… Est-ce que je n’essaye tout simplement pas (de manière

pitoyable) de raviver une flamme qui n’a pas plus de chance de survie

qu’une allumette en fin de vie sous un vent du nord déchaîné ? Juste pour

me convaincre que je ne me suis pas complètement plantée en quittant tout

pour lui ?

Je jette un œil dans le miroir, et me découvre tout affaissée, la paupière

en berne, la mine renfrognée. Coup de pied au cul mental. Non, non, non !

On ne se laisse pas abattre. Evan et moi sommes censés nous aimer. Evan et

moi, nous nous aimons. Evan va rentrer et tombera à la renverse. Ce sera

chaud. Cho ka ka o, cho-cho-chocolat…

Guai 2 !

Voilà que j’ai la chanson d’Annie Cordy dans la tête.

Cho ka ka o, cho-chocolat…

 

20 h 40

 

Si tu me donnes tes noix de coco, moi je te donne mes ananas…

Je n’en pouvais plus d’être plantée comme un piquet, alors je me suis

assise. S’il arrive par surprise, je pourrai toujours prendre une pose de

sirène. Je déverrouille mon téléphone, tape « pose sexy de naïade » sur

YouTube et m’instruis. C’est assez passionnant, mais une seule question

tourne en boucle dans mon esprit : Qu’est-ce qu’il fabrique ? Je l’ai appelé

dix fois. Dix ! Sans succès. S’il n’est pas là dans deux minutes, juré craché, je vire tout et je vais me coucher. Je regarderai un épisode de Friends, après

avoir enfilé mon T-shirt « Friends » extra-large, et je boulotterai au moins

trois Kinder Bueno White. À mort le glamour.

 

20 h 42

 

Corragio 3 ! Je peux encore patienter cinq minutes. Allez, six et trente

secondes. J’en ai les ressources mentales. J’ai fait du yoga pendant un

mois : le lâcher-prise, ça me connaît (un peu) : inspiration-expiration de la

grande baleine bleue qui vogue dans le lagon azur peuplé de poissons

multicolores qui lui massent le dos et lui brossent les dents… Je ne me suis

pas donné tout ce mal pour rien. Ça va bien finir par rentrer.

Merda !

Ce qu’il peut m’agacer !

 

21 heures

 

Où, quoi, quand, comment, qui ? Je me réveille en sursaut, essuie le

méchant filet de bave qui me rafraîchit le menton et me redresse. On a

frappé. C’est lui. Ai-je fermé à clé ? Bien sûr que non ! Hop, debout ! Que

le spectacle commence ! J’attrape le câble de la guirlande lumineuse que

j’ai enroulée autour de mon corps nu et le branche. Dieu que ça clignote !

Un vrai petit sapin de Noël ! Mieux que ça ! Un sexpin ! Je prends une pose

à la fois naturelle et sensuelle, puis l’invite à pénétrer dans l’antre de la

tentation de ma voix la plus glamshinelove :

— Tu peux entrer, c’est ouvert ! Bienvenue !

Des bruits de pas résonnent dans l’entrée. Sans plus attendre, je lance

Spotify et opte pour ma playlist « Christmas powa ». Et… c’est parti ! Go,

Mariah ! « Iiiiiiiiiii don’t want a lot fooooor Christmas… » Mon cœur bat la

chamade. Je frétille d’impatience, je glougloute de joie, j’en suis presque à

hennir de bonheur… quand soudain… Soudain, quelque chose se produit.

Quelque chose qui cloche sévèrement. Quelque chose qui attaque ma fesse droite. Comme une piqûre de guêpe. Une morsure de chien. Un coup de

soleil carabiné. À moins que ce ne soit les flammes de l’enfer qui lèchent

mon arrière-train ! QUELQUE-CHOSE-NE-VA-PAS. Merda, merda,

merda !

— Ça brûle ! ai-je la force de couiner alors que je prends conscience de

l’abominable réalité.

Cette foutue guirlande lumineuse grille mon derrière aussi sûrement

qu’un barbecue en pleine saison estivale ! Durant quelques instants fatals

pour ma pauvre peau, je perds la raison : je me tortille, je gesticule, je gémis

(toutes les nanas possédées par le diable dans les films de ces dix dernières

années peuvent se rhabiller) et enfin, tentant de me ressaisir, je me baisse

pour atteindre la prise. Elle paraît si loin ! Et cette guirlande qui entrave

mes mouvements… Je trébuche. Choc frontal. Rencontre brutale avec le

sol. Sonnée, je cligne des yeux pour aussitôt me remettre à hurler. Mes

fesses ont dû fondre. Elles ont dû FONDRE ! Une pensée incongrue et

sinistre me traverse alors que je tends un bras tremblant vers la prise :

apparaîtrai-je dans le Guinness Book des records, section insolite « La

femme sans postérieur » ? Je crois que je vais m’évanouir. Ou vomir. Ou les

deux. Ce qui fait que, fatalement, je m’étoufferai. Ma mort sera pitoyable.

Imaginer l’inscription sur ma pierre tombale rend mon calvaire encore plus

pénible. « Ci-gît Pia-Mia Cabrera, vaincue par une guirlande. » Une ombre

se profile au-dessus de moi. Evan ? Je grimace tellement que je parviens à

peine à le distinguer.

— Evan ! dis-je d’une voix agonisante. Ev…

— Mais enfin, mademoiselle Cabrera ? Je… Vous… Quoi ? Comment ?

Que s’est-il passé ?

Même si mon cerveau est anesthésié, je pige avec effarement que je n’ai

pas affaire à Evan, mais à Roger Duchon, le voisin d’à côté.

#retraitéquivaàlamesse. Je devrais être mortifiée, mais je veux seulement

que tout s’arrête.

— Débranchez ce truc, monsieur Duchon ! hurlé-je, au comble de la

douleur.

Il s’exécute tout en appelant sa femme d’une voix stridente. « Pas la

peine de rameuter tout l’étage ! » ai-je envie de protester, mais je suis trop

occupée à me dégager de cette guirlande à la con pour le faire. Enfin, j’y

parviens et m’affaisse sur le sol… avant de réaliser que je suis à poil.

Devant M. Duchon. Qui me contemple d’un œil horrifié et curieux. Un peu comme moi devant ces documentaires animaliers où l’on voit un lion

dévorer une pauvre gazelle. On éprouve toujours un mélange de curiosité et

de répulsion. Je rabats un pan de tapis sur moi, pile au moment où Yvette,

sa femme, nous rejoint. Je bloque sur son pendentif en forme de croix, avec

le sentiment d’être une vilaine, vilaine, vilaine fille. Silence de mort. Elle

plisse les paupières, puis elle regarde son mari. Puis moi. Puis son mari.

Puis moi. Puis son mari. Puis moi. Le jour du Jugement dernier a sonné,

sans déconner.

— Je voulais faire une sexprise à Evan…, dis-je d’un ton piteux.

— Une… sexprise…, répète Roger, l’air absent, en secouant la tête.

Yvette pousse un long soupir, puis lève les yeux au ciel.

— Roger, tu n’es pas à la page ! Mlle Cabrera parle d’une surprise olé

olé… qui a dû mal tourner. Allons, relevez-vous, ma petite. Croyez-moi,

nous avons vu pire que cela durant notre existence. Et enfilez quelque chose

de décent, pour l’amour de Dieu et de ses apôtres !

 

22 heures

 

— Vous vous sentez mieux ? me demande Yvette avec une compassion

tout à fait chrétienne.

J’ai généreusement enduit mes brûlures de Biafine en grimaçant-

pestant-protestant. Me voilà habillée et enroulée dans mon plaid le plus

moelleux, armée de la verveine que ma voisine m’a préparée en fredonnant

un cantique de Noël. Je leur ai tout raconté. Le fait qu’Evan déteste Noël,

alors que moi j’adore. Ma tristesse face à son refus de mettre un sapin dans

le salon. Mon envie de lui redonner goût à cette fête : mes tentatives

diverses et variées. Son unique effort : celui de balancer une vieille

guirlande sur la plante artificielle qui trône dans le salon. Mon idée de

génie : me substituer à la plante. Nue.

— Et voilà Roger qui débarque chez vous, en quête de ketchup…,

conclut Yvette.

J’acquiesce tout en jetant un œil à mon téléphone. Rien. Aucune

nouvelle d’Evan. Alors que j’ai failli mourir. Ou pire, perdre ma fesse ! La

colère me fait frémir.

— J’ai découvert le nœud du problème, annonce Roger qui nous a

rejointes et se plante devant nous, sans réussir à me regarder dans les yeux.

Je viens de vérifier vos prises : rien n’est aux normes. Vous auriez pu

mourir électrocutée avec vos velléités de surprise plus qu’osée. En dehors

des liens sacrés du mariage, qui plus est ! Je suis à deux doigts d’émettre

l’hypothèse que le ciel vous a punie et…

Je me ratatine dans mon plaid, prête à faire pénitence et à avouer tous

mes péchés, même celui d’avoir mis des crottes de pigeon dans le bénitier,

le jour du baptême de mon cousin, quand j’avais dix ans… Mais Yvette me

sauve en foudroyant son époux du regard. Puis, elle m’adresse un sourire

compatissant qui m’encourage à poursuivre.

— Je voulais juste qu’Evan aime Noël. Moi, j’adore ça, depuis toujours.

Dans ma famille, on le fête si fort ! Ça fait battre notre cœur très vite ! La

veille de Noël, ma sœur cache des mots d’amour pour nous tous, dans la

grande cour et le jardin de notre domaine : quand on les trouve et qu’on les

lit, on pleure à chaque fois. Enfin, tous sauf moi, puisque je ne sais pas

pleurer. Mon beau-frère est fou de décorations de Noël et on a les

installations les plus féeriques du monde entier. Il y a tant d’amour dans sa

manière de créer cette magie… Et mon frère boit du prosecco au goulot le

soir du réveillon… Mon neveu, qui est impertinent mais délicieux, passe

son temps à s’engueuler avec sa mère et à la câliner… Mes amis…

Je m’interromps une seconde pour reprendre mon souffle avant de

poursuivre :

— C’est comme ça ! J’aime Noël, j’aime respecter les traditions. J’aime

les décorations affreusement kitsch et surchargées. J’aime courir dans les

boutiques pour trouver le cadeau idéal, déguster des amaretti à la cannelle,

enfiler des pulls moches, faire des concours de karaoké ringards, écouter

des playlists démodées, m’affaler sur le canapé devant les téléfilms de M6.

Mais Evan, lui… Il refuse d’en entendre parler. Il considère que cette fête

n’a aucune valeur. Et puis, il n’est jamais là en ce moment…

Yvette et Roger échangent une œillade embarrassée et désapprobatrice.

— Oui, je sais, c’est pathétique. Je ne devrais pas vous raconter tout

ça… Pardon. Changeons de sujet, d’accord ?

— Ce n’est pas ça, ma chère enfant…, commence Yvette, alors que

Roger secoue la tête frénétiquement.

— Ça ne nous regarde pas. Laissons cette jeune femme se remettre de

ses brûlures tranquillement et…

— Non, Roger ! proteste Yvette en se levant pour s’installer à mes

côtés. Elle a le droit de savoir. Nous sommes les messagers qui la guideront

vers le droit chemin.

Vont-ils essayer de me convertir ? Un frisson de panique parcourt ma

nuque alors qu’Yvette pose la main sur mon bras.

— Ce que j’ai à vous dire n’est pas drôle, mais je préfère que vous

soyez au courant.

Elle demeure silencieuse un instant avant de poursuivre.

— Comment vous l’annoncer ? Voilà. Il y a deux semaines, nous

sommes tombés sur Evan, dans la cage d’escalier. Et… disons qu’il n’était

pas seul…

— Yvette !

— Non, Roger, poursuit résolument cette dernière alors que mon cœur

se brise. Il était avec…

Silence, regard éloquent. Ma respiration se bloque, mon cœur se

décroche de ma poitrine. 4 Lo stronzo !

— Une magnifique rouquine frisée ? suggéré-je.

Yvette acquiesce. Dans le mille. Je le sentais, je le savais. Sa collègue

pompier, la fille trop drôle, trop sportive, trop cool. La bonne copine sexy.

La Cameron Diaz de la grande échelle. La Rachel Green des tuyaux.

Évidemment… Une partie de moi n’en avait pas le moindre doute.

— Oui. Ils s’embrassaient.

— Goulûment, ajoute Roger d’un ton réprobateur.

Goulûment…

Salaud d’Evan ! Alors que je m’étais déguisée en sexpin pour lui faire

une sexprise ; alors que mes fesses hurlaient sous les affres de la cuisante

brûlure, lui était occupé à batifoler avec Miss Fire qui, j’en suis certaine,

déteste Noël, elle aussi. Yvette tapote mon genou.

Dans les heures qui suivent, je passe par toutes les émotions : choc,

déception, colère… Les étapes du deuil vitesse grand V. Mais une fois la

terrible révélation digérée, je réalise, avec un brin de soulagement, que ma

place n’est pas ici. Finalement, ça faisait un moment que je le savais. Je ne

voulais pas me l’avouer.

Ma décision est prise.

Il est temps d’activer le code lasagne.

 

WhatsApp – Cabrera Dream Team

Pia, 22 h

 

Code lasagne. Evan est un 5 bastardo de première. Il m’a trompée avec sa collègue rousse. Mes voisins bigots me l’ont annoncé et j’ai la fesse en feu.

 

Albertina, 22 h 01

 

Code lasagne bien reçu.

 

Milo, 22 h 01

 

Code lasagne bien reçu. Mama mia, sœurette ! Je te dis depuis le début qu’Evan

est un 6 rompiscatole de première classe ! Tu te sens comment ? Dépitée ? Triste ? Désespérée ? Au bord du gouffre ?

 

Milo, 22 h 03

 

Est-ce que le fait qu’elle soit rousse a une importance particulière, vu que tu le précises ? Quel rapport, la fesse en feu ? Tu as fait un plan à trois avec tes voisins SM ? Fais-moi rêver ! #itssogoodtobebadhanhanhanhan #rihanna

 

Pia, 22 h 04

 

Non, le « rousse » était superflu. Je suis soulagée de quitter ce plouc. Mes voisins sont de fervents croyants et ils sont retraités. #remballerihannaetdégainelescantiques

 

Milo, 22 h 05

 

Ce sont les plus coquins !

 

Pia, 22 h 06

 

Tu m’écœures, tu vois le sexe partout. Revenons au code lasagne. Je rentre.

 

Albertina, 22 h 10

 

Miracle ! (Je lève les yeux au ciel.)

 

Milo, 22 h 12

 

@Albertina : tu sais qu’il y a des smileys qui lèvent effectivement les yeux au ciel ? Il faut vraiment que tu te mettes à la page, ma grande.

@Pia : SÉRIEUX ? Attends je t’appelle. Et tu vas me faire le plaisir de développer cette histoire de fesse brûlée.

Milo, 22 h 35

 

OK. Tu m’as l’air capable de conduire. Mais je me coucherai pas avant que tu sois arrivée. À tout à l’heure, fesse calcinée.

 

Pia, 22 h 36

 

Va fa enculo !

 

Milo, 22 h 36

 

Quelle vulgarité… Mais pourquoi pas, je n’attends que ça ! Ti amo.

 

Albertina, 22 h 40

 

Je t’attends aussi.

 

1. Merde.

2. Génial.

3. Courage.

4. Le salaud.

5. Bâtard.

6. Connard.

 

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Avant

 

 

Des lasagnes qui sentent le romarin, l’huile d’olive et le parmesan

 

Aujourd’hui, Pia-Mia m’a invité chez elle. Sa maman nous a préparé

des lasagnes. Elles étaient délicieuses. Les meilleures de toute ma vie.

Ensuite, on a joué à cache-cache avec son frère Milo et sa sœur Albertina.

Albertina n’arrêtait pas de commander. C’est elle qui a choisi celui qui

allait compter en premier, les endroits interdits et le gage du perdant. Milo,

lui, il n’arrêtait pas de faire des grimaces derrière le dos d’Albertina. Il a

même dit des choses en italien et je crois que c’était grossier parce que

Albertina lui a collé une grosse claque sur la tête. Pia-Mia et moi, on a

décidé de se cacher ensemble dans le débarras du jardin. C’était tout petit.

Il y avait des sacs de terre, des râteaux, des pelles et des sacs de béton

partout. J’étais collé à Pia. J’avais ma joue contre la sienne. Elle sentait le

romarin, l’huile d’olive et le parmesan. Elle sentait les lasagnes de sa

maman. Les meilleures lasagnes du monde entier.

 

Victor, 7 ans

 

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2.

 

Maintenant

 

Où un code lasagne rencontre quatre bouteilles de manzana et un

pyjama en satin. Pour l’amour de l’ivresse.

 

— Heureusement que tu es là, Thaïs ! Parler à ma meilleure amie à

2 heures du matin, ça n’a pas de prix !

— Savoir que tu reviens et t’écouter pendant tes trois longues heures de

trajet insulter Evaneuneu, c’est inestimable, répond-elle d’une voix lasse.

Une vraie berceuse. Je t’avoue que je me suis endormie à certains moments

mais, comme tu tournais en boucle et que parfois tu t’emballais en italien, je

suis sûre que tu ne m’en voudras pas.

J’étouffe un rire.

— Vu qu’on peut résumer toute cette conversation à « Evan

= bastardo », je t’absous ! Et je vais te laisser. J’arrive à Gruissan. Je vois le

rond-point, 1 cara mia ! Il est décoré ! Noël, Noël, Noël ! J’ai envie de

pleurer d’émotion !

— Tu n’arrives pas à pleurer, pauvre fille que tu es ! me contredit-elle

en gloussant.

— Je n’y suis pas encore arrivée !

— Il faut te rendre à l’évidence, tu es un cas désespéré : tu n’as pas

pleuré devant Titanic. Ni quand tu as fait ton stage en maison de retraite et

qu’il y avait ce papi super émouvant avec son petit banjo qui chantait en l’honneur de l’amour de sa vie perdu dix ans auparavant, mais qu’il aimait

encore. Ni quand Vict…

Elle s’interrompt brusquement avant de prononcer son prénom. Victor…

Non, je ne veux pas y penser. J’y penserai plus tard, comme disait Scarlett

O’Hara dans ses pires moments. Technique de l’autruche : la meilleure du

monde. Je déglutis et tâche de prendre une voix enjouée.

— Je t’aime, Thaïs.

— Je t’aime, ma chérie, on se voit demain, souffle-t-elle avant de

raccrocher.

J’ai les yeux qui brûlent un tout petit peu, effet combiné de mon retour,

de ma rupture, de la mention de Victor et de la perspective d’avoir les fesses

zébrées en rouge vif à vie, mais la larmichette ne viendra pas, Thaïs a

raison. C’est la sécheresse toundresque de la rétine, le néant intersidéral

lacrymal depuis toujours quand il s’agit de pleurer d’émotion. De douleur,

pas de problème, comme la fois où je me suis agenouillée dans le garage

pour appeler Herbet, le vénérable chat de la famille qui s’était planqué sous

la voiture, et que mon genou est tombé pile-poil sur un clou (évidemment

positionné pointe en haut). Qu’Yvette ne vienne pas me parler du calvaire

de Jésus ! Ce jour-là, j’ai souffert plus que lui, 2 giurin, giurello. J’ai

abondamment pleuré. Mais c’est vrai, je n’ai jamais sangloté d’émotion ou

de tristesse. #cœurdepierre, #ellepleurepasmais-questcequellepisse, comme

dirait Milo.

Au moment où je m’engage sur le rond-point, ma playlist laisse la place

à George Michael et je me mets à chanter à tue-tête : « Laaaaaast

Christmas, I gave you my heart, but the very next day… » Mon cœur bat la

chamade. Mon chez-moi, ma maison ! Rien n’a changé, en un an, pas un

détail. Juste à droite, il y a le grand étang. J’ouvre la vitre de la voiture, me

prends une claque de vent glacial, et respire l’odeur de sel. Plus loin, la tour

de Barberousse, toute illuminée pour les fêtes.

Deuxième sortie, il y a la route qui longe la garrigue, ses pins, ses petits

chemins. Après la bifurcation, la montée, la petite route qui zigzague. On

peut imaginer le chant des criquets, même en plein hiver. Les tombes des

marins morts en mer (« À mon André vénéré, décédé dans un naufrage

épouvantable à bord de l’Amérique : je détesterai à tout jamais la mer, les

vagues, la pluie, le sel, les bateaux, les phares, l’eau et l’orage » est

définitivement mon inscription préférée, pour son côté drama queen

assumé), le sentier tortueux qui mène à la chapelle des Auzils, et plus loin, encore plus loin, il y a notre chez-nous, notre domaine, notre écrin, notre

cocon. La vida. Je gare ma voiture devant le portail d’entrée et inspire

profondément en songeant à mes retrouvailles avec Milo et Albertina, mon

frère et ma sœur. Enfin… surtout avec Albertina. Pourvu qu’elle ne m’en

veuille pas trop ! C’était bon signe qu’elle réponde au code lasagne. Mais

quand elle m’a dit qu’elle m’attendait, je l’avoue : j’ai frissonné. Est-ce

qu’elle va m’ouvrir grands les bras, façon mama enveloppante qui sent bon

le romarin et la pâte à pizza et vas-y-que-je-te-plante-un-gros-baiser-sur-la-

joue OU me prépare-t-elle un accueil façon parrain qui règle ses comptes et

viens-là-que-je-te-balance-mon-regard-revolver-et-tes-quatre-vérités ? Si

c’est le cas… Allez ! Je n’ai qu’à me dire que ce n’est qu’un mauvais

moment à passer.

#iwillsurvive

Peut-être que ça aurait été plus facile si nos parents n’étaient pas

repartis en Italie, pour y couler une retraite dolcevitesque. Mama aurait

arrondi les angles…

Avec Albertina, on ne s’est pas parlé une seule fois depuis que je suis

partie pour suivre Evan sur un coup de cœur, un coup de tête, un coup de

colère. Elle doit toujours m’en vouloir à mort. OK, elle a répondu au code

lasagne, mais le code lasagne, c’est l’urgence absolue, le « on n’a pas le

choix », l’obligation totale et inconditionnelle de soutien fraternel. On

répond à son frère ou à sa sœur quand il ou elle l’active, et ça dure depuis

vingt ans.

Depuis le grand scandale de l’assiette retournée. Albertina avait déclaré

qu’elle était végétarienne, parce qu’elle faisait de l’équitation et que les

boucheries vendaient du cheval. Mais les lasagnes, chez nous, c’est une

institution. On ne refuse pas les lasagnes de mama. C’est péché, c’est

sacrilège, c’est pire que d’insulter sa grand-mère ou la Juventus. Ce jour-là,

Albertina s’est dressée contre l’ordre établi. Comme une vraie rebelle, elle a

dit non. Enfin, plus précisément : non merci (on tient à la politesse, chez

nous). Ma mère a ouvert de grands yeux affolés et a pressé ses mains sur sa

bouche ; mon père a ri, croyant à une blague ; Milo a failli s’étouffer avec

son gressin, et moi, j’ai attendu la suite comme si j’étais au ciné, pop-corn

en main. Quand il s’est avéré que ce n’était pas une plaisanterie, ma mère a

collé les lasagnes dans l’assiette de ma sœur en la prévenant : « Si tu ne les

manges pas, cara mia, je te jure que je te les fais avaler avec un

entonnoir ! » Albertina l’a regardée droit dans les yeux avant de retourner son assiette. Je revois encore la scène au ralenti : le geste rebelle et

magistral, le lent écrasement des lasagnes en un splash à la fois mou et

retentissant… C’était une déclaration de guerre. Furax, ma mère l’a prise

par l’oreille et l’a traînée dans sa chambre. Le verdict est tombé : Albertina

serait privée de repas pendant toute une journée (et peut-être durant un

mois).

Mais mon frère et moi avons agi : Milo s’est débrouillé pour grimper à

l’olivier et lui faire passer nos goûters par la fenêtre en signe de soutien

total. En remerciement, Albertina nous a lancé des petits avions en papier

avec écrit dessus : « code lasagne ».

Depuis, à chaque urgence, on peut activer le code lasagne, quels que

soient l’heure ou le contexte. Quand Milo est monté à Paris pour rencontrer

Monica Bellucci afin qu’elle décide si sa boîte de com était apte à gérer le

compte Instagram de son chihuahua, et qu’il s’est rendu compte dans le

train qu’il avait oublié son porte-bonheur : code lasagne. Avec Albertina, on

s’est tapé l’aller-retour pour lui ramener son Kiki-le-kiki-de-tous-les-kikis

miniature sans lequel il paniquait.

Quand Albertina a accouché : code lasagne. Fabrice, son ex-mari, s’était

barré à son cinquième mois de grossesse. Elle était seule et terrifiée. Code

lasagne, même si vivre un accouchement sans prépa, c’est quand même

éprouvant. Ça ressemble à du Tarantino : de la violence, des cris, du sang.

Milo s’est évanoui quatre fois et, moi, j’ai failli vomir quand le gynéco a

brandi une masse rouge et visqueuse d’un air victorieux en s’écriant :

« Voici le plus beau placenta que j’aie vu de toute ma vie ! » Ne parlons pas

du cordon ombilical, cette espèce de truc dégueu qui ressemble à un

saucisson périmé, que personne n’a eu le courage de couper et que la sage-

femme a tranché avec cérémonie, comme si elle était mairesse et inaugurait

l’ouverture d’un monument.

Code lasagne…

Je sursaute quand j’aperçois un mouvement devant mon pare-brise. De

multiples petits mouvements, en fait. Je plisse les yeux. Je rêve ! Il neige !

IL NEIGE ! C’est un signe : il neige, c’est Noël après-demain… Ma place

est ici. Ma rancœur contre Evan s’évanouit. Je peux le rayer de ma vie…

d’autant plus que je me suis vengée. Après la révélation fatale de Roger et

Yvette, et une fois remise de mes émotions, je me suis remarquablement

prise en main. J’ai cassé sa collection de vinyles, collé du liquide vaisselle

dans son produit à lentilles et dessiné des quéquettes partout sur les murs. Pas très mature, certes, mais terriblement réconfortant. Tout comme mon

mot d’adieu.

 

Cher Trouduc, je te souhaite le plus mauvais Noël de ta vie en compagnie

de ta collègue qui, je l’espère fortement, te filera une MST carabinée et une

grosse beigne quand elle verra à quel point tu es pathétique. Va fa enculo.

 

J’oublierai vite ce crétin. C’est une certitude.

Mais quand même ! Quand j’y songe… Je n’ai jamais eu de chance

avec les hommes. À croire que je suis maudite…

Ressaisis-toi, Pia ! « Quand ça ne va pas : pense à la Juliette de Romeo

et dis-toi qu’il y a pire ! », comme disait mama.

— C’est vrai ! murmuré-je en contemplant la neige.

Mais ça serait tellement bien de me trouver sous cette même neige, à la

place de la fille dans le clip de Perfect d’Ed Sheeran, en train de danser en

souriant comme une neuneu à l’homme de ma vie qui tient, va savoir

pourquoi, un chaton dans les bras…

Chaton…

Pompier sexy avec un chaton dans les bras…

Evan.

NON ! Je ne penserai plus jamais à cet abruti !

Tout à fait décidée à reprendre ma vie en main, je saisis mon sac à main.

C’est mon seul bagage. Dans ma précipitation, j’ai oublié chez Evan le gros

sac de voyage où j’avais jeté toutes mes affaires. Tant pis, je les lui laisse

bien volontiers. Je sors de ma voiture, frissonne sous le vent glacial, tire la

langue pour avaler un flocon et me dirige vers mon chez-moi, que j’ai quitté

sans même un au revoir il y a un an.

Les battements de mon cœur s’accélèrent en regardant les décorations

de Marin. Marin est le compagnon d’Albertina, son âme sœur. Après avoir

été abandonnée par Fabrice, Albertina a consacré sa vie à Juan, son fils.

Elle a refusé les avances des hommes qui n’avaient d’yeux que pour elle,

elle a repoussé tous ceux qui osaient s’approcher. Et puis, il y a eu Marin.

Marin, sa blondeur, sa barbe, ses yeux rêveurs, son côté… à côté de tout. Ils

se sont rencontrés dans l’allée centrale du marché du vendredi matin. Il

portait une énorme cagette de gariguettes, ne l’a pas vue, lui a foncé dessus.

Elle promenait Juan dans sa poussette et a failli tomber. Elle lui a hurlé

dessus. Marin s’est excusé d’une voix si douce, avec un regard si tendre qu’elle s’est tue. Juste comme ça, d’un coup. Alors, Marin en a profité pour

demander pardon à Juan, en parlant à l’enfant de trois ans comme à un petit

monsieur. Albertina raconte que c’est à cet instant précis qu’elle est tombée

complètement et irrémédiablement amoureuse de lui, son exact opposé, sa

moitié. Ce qui est particulier chez mon beau-frère, et ce que je préfère chez

lui, ce sont ses lubies. Marin a toujours un objectif un peu fou en tête.

Franchir les 6 km/h à cloche-pied, organiser des dates de hérissons afin de

perpétuer l’espèce en danger, confectionner des tongs d’hiver, fabriquer des

instruments de musique en peau de banane… Mais la plus magique de

toutes, c’est sa lubie de Noël. Marin emplit le jardin de décorations toutes

plus féeriques les unes que les autres. Il y songe toute l’année, achète,

dresse des plans. Il n’est pas rare, en plein été, qu’il conçoive déjà

l’organisation de son prochain jardin de Noël. Chaque année, il en fait

toujours plus, toujours trop. Chaque année, c’est la débauche. Mais c’est

tellement beau que tous les habitants des alentours viennent chez nous

admirer la magie de Marin. Notre jardin est ouvert à tous durant la période

des fêtes et, souvent, les rires des enfants résonnent devant nos maisons.

Tout commence ici, le long de l’allée sablonneuse bordée de grands

pins. Je la gravis à pas lents. Au-dessus de ma tête, une arche d’un bleu très

doux, lumineux sans être agressif : les déliés s’entrelacent, formant une

sorte de lierre charmant, piqué de points dorés, sur lequel sont posés des

oisillons azur. Les arbres, sur les côtés, sont entièrement recouverts d’une

poudre brillante gris-bleu. Au sol, une multitude de cailloux dorés, argentés,

acier, azur recouvrent le gravier. C’est magnifique. Un royaume gelé au

cœur de la garrigue. Je suis à deux doigts d’entonner Libérée, délivrée, sans

déconner. J’ai la sensation d’être parfaitement à ma place ; encore plus

quand j’atteins la grande cour : je ne sais par quelle magie, l’eau miroite

comme si elle était baignée par le soleil ! Et dans la cour où poussent la

lavande et le thym, c’est une débauche de structures lumineuses :

maisonnettes, pain d’épices, arches fleuries, personnages (un grand-père sur

son vélo, une vendeuse de pain…). Tout brille, tout éclaire la nuit. Les

couleurs sont douces : des argentés, des blancs et une palette incroyable de

bleus. Marin est un artiste de génie ! Et le pin… Le grand pin de Noël est

là ! Celui qu’il va couper en pleine nuit parce qu’il affirme qu’on sent

mieux le parfum des aiguilles et qu’il veut le meilleur… Il trône au milieu

de la cour, délicatement paré. Il n’y a rien de vulgaire, rien qui ne dissimule

le vert profond des épines.

Le cœur battant la chamade, j’observe à gauche, la maison d’Albertina,

celle aux volets lavande : c’est éteint. Puis ma maison, en face, la plus

petite, avec le toit un peu biscornu et les volets bleus. Enfin, à droite, se

trouve celle de Milo : volets verts, lierre dévorant le mur. La cuisine est

allumée. J’avance d’un pas, hésite. L’émotion me gagne, une certaine

appréhension aussi. La porte s’ouvre à la volée.

— Le retour de la fille prodigue ! s’exclame Milo, dont la silhouette

apparaît dans l’embrasure.

Il force sur l’accent italien et le ton est grandiloquent. Il s’amuse. Mon

cœur se gonfle de joie.

— Tu me guettais derrière les carreaux ?

— Bien sûr, neuneu ! J’avais calculé l’heure de ton arrivée, arrêt pipi et

McDo boulimie réconfortante compris !

— Tu es si doué que je ne doute pas une seconde que tu sois de mon

sang !

Poussée par un élan de joie, je me précipite vers lui, avant de m’arrêter

net pour le regarder. Cheveux épais, très noirs. Iris ébène, yeux coquins.

Sourire immense qui dévoile des dents larges et bien alignées.

— Toujours aussi décoiffée, commente-t-il, haussant un sourcil et

tapotant mon chignon échevelé du bout des doigts.

— Toujours aussi avare en compliments !

Il rit de son rire chantant et m’attire contre lui. Je sens son parfum et sa

délicieuse odeur de shampoing.

— 3 Mangia bene, ridi spesso, amia molto, murmure-t-il en me serrant

très fort. Tu ne pouvais pas le faire mieux ailleurs qu’ici, sœurette.

Mon rire s’étouffe dans son étreinte. Puis, je me recule pour le regarder

encore. Je jette un œil à son pyjama de satin pourpre et il esquisse une moue

indolente. Mon frère fait tomber les hommes et les femmes comme des

mouches. L’été, les touristes du coin en font les frais et il traîne derrière lui

une nuée d’amoureux éperdus.

Nos regards s’accrochent et nos sourires se mêlent. Mais un raclement

de gorge se fait entendre. Milo esquisse une grimace comique avant de

mimer la décapitation… puis de s’effacer. Je me trouve face à Albertina. Je

pige à la seconde qu’on ne part pas sur un accueil mama généreuse. Ce sera

plutôt ambiance Al Capone : froideur et terreur. Nous entrons chez Milo.

Elle est assise, bien droite, magnifique. Malgré l’heure tardive, elle porte un

costume gris qui moule chacune de ses formes généreuses. Sa longue chevelure est relevée en un gros chignon (nickel, contrairement au mien).

Elle me fixe sévèrement de ses prunelles brunes, soulignées par un épais

trait d’eye-liner. Elle a le don de me faire me sentir comme une gamine

prise en faute.

— Arrête avec cette tête de gamine prise en faute ! lance-t-elle d’une

voix froide (elle a aussi le don de lire dans mes pensées). Assieds-toi.

Forza ! Su 4 ! Ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Albertina n’est

pas un monstre, c’est ma sœur. Celle avec qui j’élevais des escargots (même

si elle a écrasé tous les miens d’une sandale rageuse le jour où j’ai refusé un

mariage entre son petit gris et Titan, ma plus grosse prise). Celle qui

m’aime envers et contre tout (mais qui m’a dit avant que je parte que si

j’osais lui tourner le dos, ce ne serait plus la peine de revenir, jamais,

jamais, jamais).

Elle désigne du menton la manzana maison qui trône sur la table et

Milo, mimant l’assistant servile, s’avance avec empressement pour nous

servir. Il se régale, 5 lo sciocco ! Je tends un bras fébrile pour attraper mon

verre, mais Albertina m’octroie une violente tape sur la main, avant de

s’emparer du sien et de se lever. J’ai envie d’agiter les doigts pour savoir si

elle me les a brisés, mais je suis comme tétanisée.

— Es-tu revenue pour de bon ? demande-t-elle de sa voix chantante,

mais grave.

J’acquiesce piteusement.

— Regrettes-tu de nous avoir abandonnés du jour au lendemain pour

suivre ce crétin d’Evan à Marseille, alors que la maison Cabrera, avec son

garage et son projet de maison d’hôtes, était sur le point de dominer le

monde ?

— Heu, le monde, tu y vas un peu fort là parce que…, tente d’intervenir

Milo, qui se fait couper la chique en moins de deux.

— Tsss ! Gruissan, c’est le monde !

— Si tu le dis, 6 tesoro ! réplique-t-il, peu contrariant, en buvant une

gorgée à la bouteille.

— Tu as tourné le dos à la familia ! À ta destinée ! Au berceau de ta

vie…, poursuit-elle.

Je hoche la tête frénétiquement tout en admirant son sens inné de la

tragédie… puis me retiens de rire quand Milo mime un coup de fouet sans

qu’elle s’en aperçoive.

— Regarde-moi quand je te parle. Est-ce que tu reviens pour de bon ?

Un code lasagne ne s’active pas pour rien.

— Oui, dis-je d’une voix très contrite, histoire de la satisfaire.

Je plante mes yeux dans les siens. Noirs comme les ténèbres. Mais

brusquement, malgré sa bouche toujours sévère, le visage de ma sœur

s’éclaire. Ses lèvres pulpeuses s’ouvrent en un sourire ravageur, ses yeux

pétillent et une dizaine de petites rides d’expression au charme dévastateur

illuminent son regard. Elle me tend un verre et, quand elle lève le sien, Milo

et moi l’imitons.

— Tchin ! Tchin ! À la fratrie retrouvée. À Noël en famille. À l’amour.

À la vie.

J’y vais cul sec, puis s’ensuit un silence heureux… avant que chacun

ouvre la bouche en même temps pour tout se raconter. Rien n’a changé.

 

— Encore un petit, pour la route ? propose Milo deux heures plus tard,

l’œil vague, une bouteille de manzana (la troisième ? la cinquième ?) en

main.

— Un gros, même ! dis-je d’une voix chevrotante, avant de continuer

ma tirade. Non, mais en fait, Evan était insupportable ! IN-SU-PPOR-

TABLE… Pire que les pires salauds de tes romans, Albertina ! Une

mozzarella di bufala périmée : lisse, rassurant en apparence et vraiment

puant une fois croqué. Si je devais faire la liste de tout ce qui m’insupportait

chez lui, j’en aurais jusqu’au petit matin…

— Pitié, non ! réplique Albertina alors que je poursuis obstinément.

— Et sa mesquinerie ! Avant d’aller en soirée, il achetait une tenue et ne

coupait pas les étiquettes pour pouvoir la rendre le lendemain. Il a même

fait ça avec un caleçon.

Milo laisse échapper un cri horrifié.

— Oui, affirmé-je sombrement. Un caleçon.

— Rassure-moi, il avait enfilé un vieux caleçon sous ce caleçon, pour

que son engin ne touche pas le tissu ?

— Même pas !

Cri d’horreur d’Albertina.

— Et puis… ses commentaires affreux sur TripAdvisor… Il passait son

temps à en mettre. À chaque fois qu’on mangeait au resto, on aurait dit qu’il

traquait la moindre faille dans ce but ! Et sa manie de ne pas se brosser les

dents trois minutes.

— Sacrilège ! s’exclame Milo.

— Il avait trop de poils aux orteils. Il pétait au lit et secouait la couette.

— Comme… s’il se gargarisait de l’odeur ? demande Albertina,

véritablement choquée.

— OUI !

Milo glousse.

— Moi, j’aime bien le faire !

— Qu’est-ce qu’ils en disent tes chéries et tes mecs de passage ? Ils

hument ton doux parfum sans sourciller ?

— Ça les fait rire. Et puis, de toute façon, je suis tellement sexy que je

peux tout me permettre.

— Pas faux…, soupiré-je. Et tellement injuste !

— Attends, toi aussi, tu es au top du glamour ! Dois-je te rappeler que

tu es un… Attends, un quoi déjà ? Ah oui ! Un sexpin ? lâche-t-il avant de

s’esclaffer.

— Un sexpin…, répété-je, mi-hilare, mi-désespérée, avant d’enfouir ma

tête dans mes bras puis de me redresser. En tout cas, je suis contente d’être

ici. Ça m’avait manqué… Est-ce que l’association des pâtissières a déjà

dressé sa bûche géante pour le concours ? Est-ce que le maire a inauguré le

pont des amours ? Est-ce que…

— On te racontera ça plus tard, répond Milo en bâillant. Il est l’heure de

dormir.

À ces mots, Albertina m’adresse un regard « il faut qu’on cause toi et

moi ».

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Il se passe qu’on a transformé ta maison en gîte, répond-elle du tac

au tac.

— Tu aurais pu insuffler un brin de finesse à cette annonce ! commente

Milo en levant les yeux au ciel.

— Ma maison ? dis-je, abasourdie.

— La tienne.

— En gîte ?

— C’est ça.

Choc. Digestion de l’information. Colère.

— Vous… avez fait quoi ? répété-je d’une voix étranglée.

— On ne pensait pas que tu reviendrais ! Et on voulait lancer le projet…

— Oui, le projet commun que nous avions de faire construire un

bâtiment pour créer un gîte. Il n’a jamais été question de piquer ma

maison !

— On a pensé que…, tente Milo.

— Que quoi ? Qu’il fallait me rayer de vos vies ? Pia est partie !

Génial ! Oublions-la et profitons de sa maison ! Qu’est-ce que vous avez

fait de mes affaires ?

— On a…

Je ne laisse pas à Milo le temps de finir.

— Et dire que je me sentais coupable de vous avoir tourné le dos du

jour au lendemain pour suivre Evan. Mais vous vous frottiez les mains,

bande de vautours ! Ah, elle est belle, la familia !

— Ça suffit, Pia ! intervient Albertina. Tu en fais trop. Tes affaires ont

été soigneusement rangées. On a remarquablement retapé ta cuisine. Il y a

des locataires, ces vacances, pendant cinq jours. Après, tu retrouveras ta

maison ! N’en fais pas un drame. En attendant, tu dormiras chez moi. On va

se débrouiller.

Je souffle aussi fort qu’un taureau prêt à foncer sur un tissu rouge.

— Se débrouiller ? Je veux MA maison ! MON lit !

— Tu peux t’y installer, précise Milo. Mais actuellement deux

charmants retraités dorment dedans. Ceci dit, je sais que tu aimes nouer des

liens spéciaux avec les personnes âgées, alors si c’est vraiment ton

fantasme, on peut…

— 7 Quella cazo di boca, Milo ! Non, mais je rêve ! Je RÊVE !

— Tu peux dormir ici, propose-t-il alors qu’Albertina soupire

d’exaspération.

OK. Qu’ils aillent tous se faire cuire un œuf en Sicile ! Je me lève

brusquement et plante les poings sur mes hanches.

— Milo. La tente, exigé-je d’une voix impérieuse.

Il m’adresse un regard vide qui le fait furieusement ressembler à Chico,

le plus gros des poissons rouges du bassin extérieur.

— Quoi, la tente ?

— Je veux la tente. Je campe dans la cour.

— Tu ne peux pas dormir sous la tente en plein hiver, Pia ! À moins que

ton but ultime soit de crever d’hypothermie ?

— Ramène TOUT DE SUITE la tente, Milo !

Silence. Mon cher frère consulte ma chère sœur du regard. Elle hausse

les épaules, l’air affligé.

— Ramène-lui la tente, Milo, ordonne-t-elle avant de me défier du

regard. Mais si tu dors dans la tente, Pia, nous aussi.

— Hors de question !

— Si !

— Non.

— Si !

— Non.

— Si !

— Non.

On en est encore à ce petit jeu quand Milo redescend du grenier,

l’antique tente familiale sous le bras.

— Tu es sûre de toi ? demande-t-il avant de me tendre le gros sac qui la

contient.

— Je ne l’ai jamais autant été, dis-je avant de m’en emparer et de

quitter la maison en claquant la porte, digne comme un prince déchu.

 

WhatsApp – Cabrera Dream Team

 

Milo, 3 h 05

 

On t’a observée monter la tente et on tient à te dire que ta technique s’est améliorée. Tu t’es entraînée pendant cette année loin de nous ? Ha, ha, ha !

 

Pia, 3 h 36

 

Tu crois que j’ai envie d’échanger des « ha, ha, ha » avec toi ? Foutez-moi la paix. Restez dans vos maisons confortables. Laissez-moi seule, abandonnée, dans le froid, sans domicile fixe.

 

Milo, 3 h 36

 

#tragédienne

 

Pia, 3 h 37

 

#traîtreàtonsang

 

Milo, 3 h 38

Tu aurais pu dormir dans mon lit king size, mais tu as refusé. J’avais changé les draps exprès pour toi.

 

Pia, 3 h 38

 

J’en suis tellement honorée. Mais tu prends toute la place. Et je déteste tes draps en satin : ça fait vieux porno.

 

Milo, 3 h 38

 

Tu parles dans ton sommeil. Et je déteste les draps en coton : c’est cheap.

 

Pia, 3 h 39

 

Tu ronfles.

 

Milo, 3 h 40

 

Tu as les pieds gelés et tu donnes des coups de pied #calvaire

 

Albertina, 3 h 41

 

Vous me fatiguez. Toi, Milo, tais-toi. Toi, Pia, décale tes grosses fesses, on arrive. On amène oreillers et Kinder Bueno.

 

1. Ma chérie.

2. Promis, juré.

3. Bien manger, rire souvent, aimer passionnément.

4. Allez ! Sois forte !

5. Cet imbécile.

6. Mon trésor.

7. Ferme-la.

 

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Vous avez terminé Pour Noël, j'apporte le dessert (et un mec !)

Eve Borelli

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