Pour Noël, j'apporte le dessert (et un mec !)

Eve Borelli · Chapitre 1 sur 14

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Pour Noël, j'apporte le dessert (et un mec !)

Chapitre 2

2.

 

Vous emboutissez la voiture d’un beau gosse…

 

Vous vous excusez, dégainez un constat et dans la foulée, pour vous faire

pardonner (et plus si affinités), vous l’invitez à dîner.

Vous perdez vos moyens, bafouillez, vous excusez et parlez pour ne rien

dire entre deux toussotements dus à la fumée suspecte qui se dégage du pot

d’échappement de sa voiture, tout en admirant sa formidable musculature.

Vous filez sans vous arrêter. Hors de question de récolter un malus, quitte

à être poursuivie pour délit de fuite.

 

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Pare-chocs contre pare-chocs

 

Port-la-Nouvelle. Enfin ! Au fil du trajet, je me suis peu à peu détachée

de la Grande Catastrophe de l’Enfonçage de Stylo d’hier. Premièrement,

Émilie m’a textotée pour m’informer que Djonanate a survécu et qu’il

n’aura aucune séquelle, ce qui m’a grandement soulagée. Il est certes

remonté comme un coucou (les premiers mots qu’il a prononcés quand elle

l’a eu au téléphone ont été : « je vais anéantir Gina »), mais il est en pleine

forme. C’est l’essentiel. Deuxièmement, j’ai passé un très long coup de fil à

ma tante Max, ma confidente préférée, pour tout lui raconter en détail.

Duarte, l’un de mes cousins, était avec elle. Évidemment, elle a mis le haut-

parleur. Évidemment, Duarte a loué mon esprit combatif et l’originalité de

mon attaque. Selon lui, Djonatane l’a mérité. D’ailleurs, il l’a copieusement

insulté, et je peux vous certifier que dans ce domaine, son répertoire

portugais est bien plus fourni que le mien. Max a essayé de le sermonner en

se lançant dans un discours sur le bien-vivre ensemble et la maîtrise de soi,

mais étant donné qu’elle gloussait dès qu’elle prononçait les mots « stylo »

et « tympan », elle n’était pas du tout crédible. Quand nous avons épuisé le

sujet, nous nous sommes concentrés sur Noël, et j’ai enfin ressenti la magie

de cette période que j’adore, magie que j’avais mise de côté tellement

j’étais prise par le boulot. Bien sûr, il a surtout été question du repas de la

consoada 1. Comme chaque année, Max a fait des propositions : « S’il vous

plaît, laissez-moi suivre une recette qui sort de l’ordinaire pour la bacalhau

2 ! Allez, je pourrais au moins faire un dessert original sur les treize servis

traditionnellement ! Et pourquoi ne pas mettre un Père Noël lumineux dans

le salon ? » Comme chaque année, nous avons vigoureusement protesté.

Nous sommes portugais et on ne touche pas aux coutumes. Les plats seront

les mêmes qu’à chaque fois ; le clou de la décoration sera la crèche géante que nous connaissons depuis toujours ; et la présence de ce gros bonhomme

rouge qui semble abuser du foie gras ne sera pas tolérée dans notre maison.

Chez nous, c’est le petit Jésus qui dépose les cadeaux. Un point c’est tout.

Max a tenté d’argumenter, puis elle a soupiré et capitulé.

Le sourire aux lèvres, je traverse le rond-point qui marque l’entrée de

Port-la-Nouvelle et au centre duquel on a installé mes décorations de Noël

préférées, en forme d’algues et de coquillages. Même si elles sont éteintes –

 il n’est que 16 heures –, je ralentis pour les admirer. J’ouvre la vitre pour

sentir l’air de la mer, et une bourrasque glaciale pénètre dans ma voiture,

me faisant frissonner sans pour autant amoindrir mon plaisir. J’actionne

mon clignotant tout en jetant un œil à droite, en direction de l’île Sainte-

Lucie : j’ai hâte d’y retourner ! Avec Hugo, mon meilleur ami, on connaît

par cœur ce coin préservé où, au fil des années, nous avons bu des litres de

Coca (ou plus tard, de rosé) en échangeant nos secrets. Me voilà désormais

sur le pont Bleu, dont les rambardes sont rehaussées de bouquets de houx,

qui permet d’accéder à la route bordant le canal sur lequel se croisent

d’énormes cargos, accompagnés de leurs remorqueurs. Hugo dirige-t-il l’un

d’eux ? En tant que capitaine, il alterne les missions : soit il demeure au

port et aide aux manœuvres des gros bateaux, soit il conduit ces derniers à

destination. Je sais qu’il reste à Port-la-Nouvelle pour les fêtes ; je devais

revenir demain et le voir dans la foulée mais peut-être pourrons-nous nous

retrouver ce soir ? Je lui enverrai un message. Je plisse les yeux pour tenter

de le repérer sur l’un des cargos quand soudain… BOUM ! C’est le choc. Je

suis projetée en avant et manque de dégobiller le paquet de Croco Dragibus

(format familial, tant qu’à faire) et le Twix Plaisir cacahuète-chocolat blanc

format double que j’ai ingurgités pendant le trajet.

Un peu sonnée, je relève la tête et aperçois la voiture dans laquelle je

viens de rentrer : un 4×4 Suzuki Vitara bleu et blanc qui était arrêté au stop

que l’on est censé scrupuleusement respecter avant de s’engager sur

l’avenue de la Mer. 3 Merda ! Foda-se ! Je suis une catastrophe

ambulante… Tout se bouscule dans mon esprit – pour la deuxième fois en

deux jours –, alors que je détache ma ceinture de sécurité. Et si on y était,

cette fois ? Si j’étais devenue une meurtrière pour de bon ? Si la victime

n’avait pas mis sa ceinture et qu’elle avait subi un choc fatal, genre coup du

lapin ? Un instant, je songe au délit de fuite avant de me ressaisir.

1) Il y a des caméras en ville.

2) C’est immoral.

J’ouvre ma portière, les larmes aux yeux, pile en même temps que le

conducteur, qui s’extrait lentement du véhicule. Meu Deus ! Il est

VIVANT ! Le fantôme de la combi de bagnarde s’éloigne, et je soupire de

soulagement, tout en observant la scène. D’abord, j’aperçois une jambe très

musclée, recouverte d’un pantalon de survêt Nike gris chiné, qui jaillit de

l’habitacle. Puis un bras : biceps ronds et puissants, main épaisse. Je

reconnais. Évidemment que je reconnais… Je reconnais Marius, même s’il

a changé de voiture, même si je ne vois qu’un bout de lui. Enfin, il sort du

véhicule. Comment fait-il pour passer l’hiver sans manteau et sans

écharpe ? Mon regard s’attarde sur ses épaules larges et embrasse sa

silhouette immense. Et voilà son visage, qu’il frotte de sa paume gauche, et

que je ne peux que deviner, puisqu’il est de trois quarts… Deviner ? Facile.

Menton carré ; barbe de trois jours – que dis-je ? de quinze jours ; cheveux

épais en bataille ; nez fort, très légèrement déformé en son centre depuis

qu’il a été cassé lors d’un des innombrables matchs de rugby qu’il a

disputés, en tant que demi de mêlée ; oreille droite abîmée par les coups

encaissés sur le terrain. Bouche généreuse et bien dessinée ; sourcils épais,

broussailleux, noirs qui donnent une intensité folle à son regard et qu’il

fronce souvent quand il est concentré. Iris verts dans lesquels se niche une

lueur moqueuse.

— Vous ne m’avez pas raté, vous ! Vous n’avez pas vu le panneau de…,

commence-t-il avant de pivoter dans ma direction, agacé.

Quand il me reconnaît à son tour, il s’interrompt aussitôt.

Première pensée : Oh oui ! Ce qu’il est beau !

Deuxième pensée : Non, il ne me fait aucun effet. J’ai tiré un trait.

Immédiatement suivie d’une troisième pensée : Oh non ! Esta em

palpos de aranha 4 ! Il a l’œil tuméfié. Est-ce par ma faute ?

— Gina ! s’exclame-t-il d’une voix grave à l’accent du sud. Ça faisait

un moment…

Oui, cet été, quand tu m’as brisé le cœur. Comme s’il avait oublié ! Ele

me irrita 5 ! Je serre les poings mais décide de garder mon calme. De

l’ignorer, tout comme il m’a ignorée, ce fameux 31 août à 17 heures. Il

s’agit juste de régler cette fâcheuse situation. Pas plus. Mes mains doivent

arrêter de trembler et mon cœur cesser de jouer à saute-mouton dans ma

poitrine.

— Je suis vraiment désolée, Marius…, dis-je d’une voix que j’espère

ferme. J’étais distraite. Je m’excuse… Je t’ai blessé ?

Il esquisse un sourire généreux, qui dévoile ses dents bien alignées

avant de demander, en pointant du doigt son œil :

— Tu parles de ça ?

— Oui, soufflé-je avec embarras.

S’ensuit un silence durant lequel il me dévisage consciencieusement.

Palpitations de mon cœur. Il a toujours eu cette fiche habitude de fixer les

gens de cette manière. Sa mère ne lui a pas appris que c’était malpoli ?

C’est vrai, quoi ! On finit toujours par se demander si on a une crotte de nez

qui dépasse de la narine ou un point noir non éliminé sur le nez.

Embarrassée, je plonge la main dans mes cheveux sauf qu’au lieu de voguer

sur mes boucles à la L’Oréal-parce-ce-que-je-le-vaux-bien, elle cogne

durement mon front. Mauvais calcul. La bouche de Marius frémit. Il se

retient de rire et j’ai envie de disparaître. Mais comme je ne suis pas dotée

de ce super pouvoir, j’utilise les moyens du bord. Alors je parle, je parle, je

parle, sans pouvoir m’arrêter :

— J’espère que tu ne vas pas porter plainte. Non, parce que ça ferait

redite. Je vais finir par être fichée dans le dossier des serial killers. Non pas

qu’il soit mort. Et d’ailleurs toi non plus ! Et puis, ce n’est pas du tout le

même mode opératoire. Mais bien sûr, ce n’était pas prémédité. Je ne savais

même pas que c’était toi. Enfin là, maintenant, je sais que c’est toi mais

avant non. Parce que je ne t’avais pas vu. Alors que tu es visible hein,

vraiment. Enfin, pas transparent, quoi ! Bref, j’aimerais… Je raconte

n’importe quoi. Bref, j’aimerais qu’on puisse régler ça à l’amiable. Non,

parce que des coquards, tu en as eu dans ta carrière. Pas que je les aie

comptés, hein ! Mais…

Mais qu’est-ce que je raconte, 6 porra ! C’est comme si ma bouche

avait déclaré son indépendance – en mode révolution – et qu’elle avait

décidé comme une grande de s’exprimer sans mon consentement. CHUT, à

la fin !

— Bref…, tenté-je de conclure. Je suis désolée pour ton œil. Je propose

de te dédommager.

Pensée émue pauvre pour mon compte en banque et correctif :

— Enfin, quand je dis dédommager, je ne parle pas d’une somme

colossale, parce que…

— Tu sais que tu parles beaucoup, Gina ?

Merci d’énoncer des évidences : j’avais REMARQUÉ… Comme

j’aimerais posséder une ceinture de chasteté verbale ! Dès que je croiserais Marius, hop, je bouclerais tout ça à trois tours et je me la FERMERAIS.

C’est un fait : Marius Cazalet me rend nerveuse. Est-ce parce qu’il est

fabuleusement beau ? Non. Je suis sortie avec des mecs canons et ils ne me

faisaient pas plus d’effet qu’une salade de concombres à la crème. Parce

qu’il est sûr de lui ? Très honnêtement, en temps normal, j’ai confiance en

moi également. Je me trouve plutôt futée, et mon visage assez classique –

yeux noirs, nez un peu épaté et bouche pulpeuse – tout comme ma

silhouette – basique : un mètre soixante, assez mince option bourrelets

localisés au niveau du ventre et des hanches – me vont très bien. Ma tante a

pris soin que mon esprit s’entende bien avec mon corps et elle a réussi sa

mission.

Non, je sais très bien pourquoi Marius Cazalet me rend nerveuse… Il

me rend nerveuse parce que dès que je le vois, mon cœur, mon esprit et mon

corps ne m’appartiennent plus : tout s’emmêle, tout bat trop fort, tout

devient si grisant et gênant… Tout est lié à nos instants volés ; à ces baisers

que nous avons échangés, qui m’ont fait tourner la tête à cinq reprises et qui

sont restés les plus délicieux de toute ma vie, à ces moments volés où nous

n’avons fait qu’un, où nous avons formé un couple…

La première fois, nous étions en CM2. Sans crier gare, ce souvenir

lumineux me revient à l’esprit avec une netteté déconcertante.

 

Le baiser au goût de mer

 

C’était en fin d’année, lors de la traditionnelle excursion des CM. Il

faisait beau, très chaud. Après une longue balade depuis l’école jusqu’à la

plage du Rouet, une balle au prisonnier et un pique-nique, la maîtresse nous

avait demandé de nous regrouper par deux pour ramasser des coquillages.

Nous devions les décrire avec précision sur la fiche prévue à cet effet « pour

travailler notre sens du développement, de l’observation et du style ».

Justine et moi étions dans les starting-blocks pour donner le meilleur de

nous-mêmes : être les plus fortes de la classe, c’était notre spécialité à nous.

Premières à récupérer la feuille, premières à courir vers la mer pour s’y

coller. J’étais en plein ramassage d’un coquillage « dont les couleurs irisées

reflétaient le soleil » (c’est ce que je comptais mettre dans mon observation pour m’assurer d’un 10/10) quand la maîtresse s’est pointée avec Marius,

tout sourire, sur ses talons.

— Les filles, je vais devoir vous séparer. Marius fera le travail avec toi,

Gina. Justine, tu iras avec Ismaël. Je suis désolée, mais ces deux-là sont

absolument intenables. Au moins, je sais qu’avec vous ils s’investiront un

minimum…

J’ai jeté un regard noir à Marius qui riait franchement. Lorsque nous

nous sommes retrouvés tous les deux, je me suis remise à la tâche sans lui

prêter attention. Ce garçon m’avait toujours énervée ; il passait son temps à

taper dans un ballon et à bavarder en classe. Et le pire dans tout ça, c’est

qu’il avait des bonnes notes. Parfois MEILLEURES que les miennes. Ça

me rendait folle, moi qui planchais des heures sur mes devoirs et qui étais

plus que concentrée à l’école.

— Tes lunettes glissent sur ton nez quand tu te penches, a-t-il remarqué.

Je me suis redressée et les ai repoussées un peu trop violemment. Ça

m’a fait mal. J’ai grimacé.

— Merci pour ton aide, ai-je marmonné.

— Je veux bien faire le travail avec toi. Même que ça me ferait plaisir !

Je me suis figée et j’ai ressenti une drôle de sensation le long de mes

bras, comme des frissons ; et dans mon cœur, quelque chose de doux a

palpité. À la fois mal à l’aise et excitée, je me suis lancée dans un long

monologue sur le peu de variété de coquillages peuplant notre littoral, alors

que tant de belles choses existaient, si j’en croyais le reportage que j’avais

lu dans Geo au sujet des pays tropicaux.

— Tu parles vraiment beaucoup, toi, en fait ! m’a-t-il interrompue.

Je n’ai rien trouvé à dire. Puis il m’a prise par la main et entraînée vers

le grand ponton qui précède la station de pompage des salins – structure en

bois sur pilotis qui s’avance dans la mer –, sous laquelle on s’est arrêtés. Il a

haussé la voix à cause du ronron des moteurs :

— Tu en veux des coquillages variés, tu vas être servie ! Regarde, ils

sont tous là ! a-t-il dit en pointant du doigt le bout de la structure.

— La maîtresse nous a interdit d’aller dans l’eau !

— La maîtresse ne sait pas que je nage comme un pro et elle ne verra

rien. Elle est trop loin.

J’ai ouvert la bouche, mais…

— On pourrait avoir 20 !

Ça a suffi à me faire taire. Ensuite, il a enlevé ses vêtements – TOUS

ses vêtements. Fascinée et horrifiée, j’ai couiné comme une souris. Il a

tourné la tête vers moi et a éclaté de rire.

— Quoi ? Tu n’as jamais vu la lune ? s’est-il exclamé en se donnant une

bonne tape sur les fesses.

Puis, il a foncé dans l’eau. Il a nagé rapidement jusqu’aux planches de

bois les plus lointaines pendant que je le regardais faire, hypnotisée par son

sens de la liberté.

— Tu ne veux pas venir ? a-t-il crié alors que son visage émergeait des

flots.

J’ai secoué la tête comme une folle en serrant mon cahier sur ma

poitrine. Quand il est sorti, je me suis pudiquement retournée pour qu’il se

rhabille et ensuite, nous nous sommes assis sous le ponton pour observer

son trésor. Il y avait de tout, bien plus que ce qu’on pouvait trouver sur le

bord de plage.

— Tu veux que je fasse les descriptions ? ai-je demandé.

Il a pointé du doigt l’une de ses trouvailles.

— Le pétoncle est fin, avec une arête délicate et possède une teinte lilas,

un peu nacrée. Il est de forme moyenne. Tu vois ? Je sais faire aussi. On

peut se partager le travail.

J’ai baissé la tête et épousseté le sable sur mes mollets.

— Tes lunettes tombent encore, a-t-il murmuré. Montre sans !

Il les a ôtées de mon nez et tout est devenu flou.

— J’aime bien sans et j’aime bien avec, a-t-il commenté.

J’ai souri. Sans crier gare, il s’est approché de moi et a posé ses lèvres

sur les miennes. Elles ont atterri là, de manière un peu appuyée, mais pas

trop. J’ai retenu mon souffle, je n’ai pas bougé. J’ai senti le goût du sel,

quelques grains de sable et l’odeur de sa peau. Mes épaules se sont

relâchées. On a dû rester au moins trois minutes comme ça, parfaitement

immobiles, comme des statues, bouche fermée contre bouche fermée… J’ai

oublié les coquillages, la fiche à remplir et la promesse du 20/20, absorbée

par ce contact étrange, agréable et humide, capable de tout faire vaciller…

jusqu’à ce que la voix indignée de la maîtresse résonne :

— Ah vous êtes là ! Je vous ai cherchés partout ! Occupés à vous

embrasser, en plus ! C’est du joli ! Marius, tu files du mauvais coton ! Du

très mauvais coton. Je vais convoquer tes parents. Quant à toi, Gina ! Que

t’arrive-t-il enfin ?

Elle nous a ordonné de nous relever. J’ai arrangé ma tenue, remis mes

lunettes et j’ai replongé dans la réalité : le ronron provenant du ponton, le

mécontentement de la maîtresse, la chaleur. Nous l’avons suivie sans nous

regarder, en direction du reste de la classe. Juste avant de rejoindre nos

camarades, Marius a attrapé ma main et l’a serrée brièvement, puis il a

retrouvé Ismaël, et moi Justine. Ce baiser n’a plus jamais été évoqué. Il a

été oublié, déposé dans les vagues, sous le sable, au cœur des coquillages.

Pendant près de quinze années, il a été jalousement conservé par le ponton

de bois, et par mon cœur.

— Ne t’inquiète pas Gina, il n’y a pas mort d’homme !

Je me force à chasser le souvenir de la plage du Rouet et me concentre

sur l’instant présent : peut-être que cet accrochage pourrait être rangé au

rayon « oubli », comme ce baiser ? Je propose toutefois :

— Tu veux qu’on fasse un constat ?

Marius marche jusqu’à nos pare-chocs. Il se penche et observe les

éventuels dégâts, mais secoue la tête en se redressant.

— Pas besoin. Il n’y a rien, annonce-t-il en enfonçant les mains dans ses

poches.

— Et pour ça ? dis-je en pointant du doigt son œil.

— Oh ça ! Rien à voir avec toi ! Une petite bagarre de rien du tout sur le

terrain !

— Tu joues toujours au rugby ?

— De temps en temps, répond-il en haussant les épaules.

— Malgré ta blessure ?

— C’est Hugo qui te donne de mes nouvelles ?

— Pas du tout, bafouillé-je. Je n’en demande jamais. Pourquoi je le

ferais ? J’ai d’autres choses à faire. Mon boulot est prenant : je dois écrire,

rendre mes articles à temps, corriger. Non, vraiment, je n’ai pas l’occasion

de…

Il éclate d’un rire grave avant de déclarer :

— Tu recommences.

— Quoi ?

— À trop parler. Et sache que moi, je lui demande de tes nouvelles.

Il est gonflé. Comment ose-t-il, alors que c’est lui qui s’est détourné de

moi ? L’amertume de cette fin d’été dernier, la colère des non-dits et

l’immense vide refont surface, alors qu’il précise :

— De toi. À Hugo.

Il plonge son regard dans le mien de manière si intense que ma

respiration s’accélère. Je suis gênée. Alerte envie-de-parler-pour-parler !

Ma langue rebelle frétille dans ma bouche mais je me mords les joues. Je

DOIS arrêter les monologues sans queue ni tête !

— Bon, on a fini ? dis-je un peu brusquement.

— Bien sûr. J’espère qu’on se reverra pendant les fêtes, Hugo m’a dit

que tu restais une semaine.

À ces mots, il fait volte-face et ouvre la portière avant de son véhicule.

Puis, il se retourne de nouveau. Les sourcils froncés, il me demande :

— Au fait… Tu ne portes plus tes lunettes ?

— Non, je mets des lentilles depuis deux mois.

— Ah !

Et sur ce « Ah ! » mystérieux, il plie son corps immense pour entrer

dans sa voiture, claque la portière et démarre, me laissant là, les bras

ballants, le cœur en vrac, à la fois glacée et brûlante.

 

1. « Réveillon de Noël ».

2. « Morue ».

3. « Putain de merde ! »

4. « Je suis dans de beaux draps ! »

5. « Il m’énerve ! »

6. « Bordel ! »

 

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