Pour Noël, j'apporte le dessert (et un mec !)

Eve Borelli · Chapitre 4 sur 14

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Pour Noël, j'apporte le dessert (et un mec !)

Chapitre 5

5.

 

 

Vous avez shoppé une super lampe au vide-grenier du quartier, et en la

nettoyant, POUF, d’un coup d’un seul, le génie de la lampe apparaît devant

vous. Il vous propose d’exaucer un vœu (un seul et non trois, ce n’est pas

négociable. Il est devenu radin avec le temps, c’est la triste évolution des

choses) :

 

Vous réfléchissez activement afin de formuler votre souhait de la

meilleure des manières et ainsi combiner plusieurs désirs en un, style : « Je

voudrais être riche pour toujours, non seulement matériellement, mais

également sentimentalement, familialement… Bref dans tous les domaines

existant sur cette terre. » Pas folle, la guêpe !

Trop excitée, vous hésitez, vous hésitez, vous hésitez… Une idée vous

séduit, puis une autre… Vous arrêtez votre décision, puis vous vous ravisez.

Excédé, le génie perd patience et décide de retourner fissa dans sa lampe

pour ne plus jamais en sortir, définitivement écœuré par les humains.

Vous vous décidez en quelques minutes, comme ça, spontanément, dans

le feu de l’action, emportée par vos préoccupations actuelles (« j’aimerais

enfin réussir à combattre les mauvaises herbes qui envahissent mon jardin

et contre lesquelles je lutte tout le temps, malgré la pose de graviers censés

les étouffer »). Vous regretterez ensuite d’avoir déblatéré végétation au lieu

de demander l’amour, le bonheur ou la richesse, mais trop tard. Vous voilà

avec un extérieur 100 % béton.

 

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L’olive vengeresse

 

 

L’intérieur des Halles est noir de monde. Je lève les yeux pour admirer

le plafond en verre à travers lequel j’aperçois la lune, orange et ronde ; pour

les fêtes, il a été constellé d’étoiles scintillantes, dorées et argentées.

Chaque stand – et notamment, la poissonnerie de Loulou, les fleurs de

Mme Gontrand, la fromagerie d’Anita – est décoré : des guirlandes

serpentent entre les produits et des sapins de taille moyenne dont les

parfums se mélangent à ceux des fruits de mer, des épices et des olives,

embaumant et égayant les allées. Nous nous frayons un chemin à travers la

foule et atteignons L’Essai. Le bar est délimité par de larges comptoirs en

bois brut où sont accoudés des gens qui grignotent ou boivent un verre. Tout

autour sont disposées des tables massives cernées par de longs bancs un peu

rudimentaires : ici, on s’éternise en mangeant et en discutant. Le rugby est

omniprésent : des maillots de joueurs célèbres et des affiches de matchs

inoubliables sont placardés sur toutes les surfaces verticales. C’est

convivial, chaleureux et populaire. Tout le monde aime L’Essai, les gens du

coin comme les touristes. Et la raison est simple : c’est parce que…

— Marius fait le show, constate Hugo.

Voilà… Marius fait le show. On le contemple, on l’écoute, on rit avec

lui et on se laisse happer par sa voix chantante. C’est un spectacle. Marius a

toujours été solaire, il fait partie de ceux qui aimantent. Parfois, je me

demande comment auraient tourné les choses s’il avait été plus renfermé,

moins aimé. Un peu plus comme moi, en fait. Peut-être que notre histoire

aurait été différente ? Qu’il m’aurait moins impressionnée ? Qu’à cette

heure-ci, je n’aurais pas la gorge serrée et les tempes battantes ? Mon regard

s’attarde sur son visage riant. Il a beau froncer les sourcils, ses fossettes

sont, comme toujours, apparentes, et sa bouche s’étire en un large sourire, lorsqu’il lève un mégaphone au niveau de sa bouche. D’une voix assurée,

grave et légèrement rocailleuse, il lance :

— OK, table 2 pour Mme Nouaillhaguet, plus jolie que jamais, et pour

son mari qui, je l’espère, réalise la chance qu’il a de l’avoir dans sa vie ! Si

j’avais vingt ans de plus, je tenterais ma chance !

La première concernée rougit et roucoule, son mari se rengorge, et les

clients rient de bon cœur alors qu’il poursuit :

— Pour ce couple phare de La Nouvelle, un steak et une entrecôte, s’il

te plaît, Jo !

Il fait mine de déposer son mégaphone mais se ravise.

— Je vous rappelle que toute commande passée vous inscrit

automatiquement au tirage au sort de ce soir !

— Et qu’est-ce qu’on remporte ? questionne un jeune homme dont la

voix couvre les sifflements enthousiastes de ses amis.

— Le droit de me demander ce que vous voulez…, répond Marius en

s’inclinant, grand seigneur.

Hourras et bravos.

— … Dans la limite du raisonnable ! précise-t-il. Un repas gratuit, une

tournée, ou autre… C’est moi qui régale ! Cadeau de Noël !

— Et si on te demande un strip-tease sur le bar ? clame une brune

magnifique, encouragée par ses amies.

Elles le dévorent toutes des yeux…

— Je danse comme un canard, j’ai toujours du mal à me sortir le cul de

ce jean et je serais capable de me casser la gueule. Crois-moi, ça ne serait

pas joli-joli ! réplique Marius. Non, je ne veux pas vous infliger ça !

Les clients s’esclaffent, font d’autres propositions saugrenues et

applaudissent, mais Marius ne s’attarde pas : avec des gestes rapides, il

attrape deux bières qu’Amhed, son employé, vient de préparer et les fait

glisser sur le comptoir juste devant deux clients. Puis, au coup de sifflet de

Jo, le boucher du stand d’en face à qui il a passé commande, il se redresse

et saisit la viande, que ce dernier lui a lancée comme s’il s’agissait d’un

ballon de rugby. Quand on l’acclame de nouveau, Marius fait mine de

saluer avant de tendre le paquet à Ingrid, sa sœur et associée. Certains

filment la scène : ce sont probablement des touristes, qui ont appris que les

envols de viande qui rasent les têtes des clients et la gouaille de l’ancien

rugbyman de Perpignan constituent l’attraction locale.

— Regarde, on va se faufiler ici ! lance Hugo en me prenant par le

coude pour me guider jusqu’au comptoir. Hé ! Salut, chef !

Marius se retourne et son visage s’illumine. Lorsqu’il m’aperçoit, il

hausse un sourcil surpris, avant de me sourire largement puis de se tourner

vers sa sœur.

— Ingrid, je peux te confier la maison une trentaine de minutes ?

Cette dernière acquiesce et Marius fait le tour du comptoir pour nous

rejoindre. Il serre la main de Hugo avant de reporter son attention sur moi.

— Je ne te fais pas la bise, Gina, puisqu’on s’est déjà vus !

— Quand ? demande Hugo qui me dévisage, surpris.

— En arrivant, réponds-je d’un ton volontairement léger, afin qu’on ne

s’attarde pas sur le sujet.

Mais évidemment, Marius renchérit. Si l’on devait résumer mon état

d’esprit en émojis, ça donnerait :

 × 1 000.

— Gina ne t’a pas raconté que, tout à l’heure, on a eu un accident ? Un

peu plus et ma voiture finissait à la casse ! explique Marius en m’adressant

un clin d’œil.

— C’était un minuscule accrochage. Sa voiture n’a rien eu ! Elle est

comme neuve, rectifié-je à l’adresse de Hugo.

— Elle a simplement zappé de freiner, c’est rien, ça nous arrive à tous,

pas vrai ?

Marius et Hugo se mettent à rire.

— Bien sûr ! Un petit carambolage par-ci, un petit accrochage par-là !

Pas grand-chose ! Rien qui mérite d’être raconté, hein, Gina ! lance Hugo

d’un ton taquin.

Ele exagera 1 ! Quand ils sont réunis, ces deux-là sont épuisants !

J’adopte ma voix la plus sentencieuse pour mettre fin à cet échange stérile :

— Effectivement, ça n’avait pas d’intérêt !

— Et voilà comment en une petite phrase, une seule, elle me tue ! À ses

yeux, je suis juste un mec dénué d’intérêt ! ironise Marius en faisant mine

d’agoniser.

Dénué d’intérêt ! Si seulement…

— Alors que tant de gens t’admirent ici ! complète Hugo avec humour.

Marius laisse échapper un rire bref. Puis, il se frotte les mains.

— Trêve de plaisanterie, vous voulez boire quoi ? Non attendez ! J’ai

mieux ! On va prendre un verre en face !

— Ton nouveau restau ? demande Hugo.

— Futur nouveau restau ! On y est presque. Les travaux de construction

et la décoration intérieure sont terminés. Il ne reste que les sanitaires… J’ai

envie que tu voies ça ! Gina, tu viens ou tu trouves ça sans intérêt ?

Je lui adresse ma plus belle grimace… Mais elle ne fait pas mouche,

puisque son attention est détournée par Célia, qui s’est matérialisée à nos

côtés. Elle sourit largement à Hugo, me toise d’un air légèrement méprisant,

avant de retrouver une expression gracieuse quand elle se tourne vers

Marius.

— J’ai le pain ! Le stock de sauces est OK, j’ai vérifié. On a de quoi

faire ce soir, mais il faudra faire une commande demain.

— Génial, Célia, merci beaucoup ! J’allais prendre une pause de trente

minutes. Ça ira pour toi, avec Ingrid et Amhed ?

— Bien sûr ! Tu n’as pas arrêté depuis ce matin ! répond-elle avec

chaleur. Par contre, passe-moi les clés du restaurant, je dois relancer une

fournée de frites : on a un monde fou, ce soir !

— Pas besoin, on y va, donc ce sera ouvert.

Célia hoche la tête et s’éloigne. Marius nous entraîne vers la sortie en

face de L’Essai. Elle donne sur une rue étroite, que nous traversons.

— On a commencé à faire les préparations des frites et des desserts en

face. C’est bien plus pratique ! L’autre cuisine, au fond des Halles, était trop

petite et surtout, on devait la partager. Une galère ! Surtout quand le mec de

chez Dourny voulait faire griller son poisson. Parfois, il utilisait notre

plancha… Pas top le mélange avec la viande. Enfin, bref. Le problème est

réglé.

Nous nous arrêtons à ce « en face » : un bâtiment clair, dont les murs en

pierres apparentes sont percés d’immenses baies vitrées. Une pancarte en

bois gravé – Chez Marius –trône au-dessus de la porte.

— Mon futur royaume ! s’exclame ce dernier d’un ton ravi, tout en

tournant la clé dans la serrure. Un stand aux Halles, c’était très sympa, mais

depuis le temps que j’ai envie de quelque chose de plus élaboré… D’un vrai

restau !

— Tu comptes ouvrir quand ? demande Hugo.

— Si tout va bien, au printemps !

Nous pénétrons dans le restaurant au plafond voûté, divisé en plusieurs

espaces par de larges poutres et colonnes en pierre. Le parquet clair et les

tables, de toutes tailles et de tous styles, donnent du cachet à l’endroit. Le clou du spectacle est un fût immense, en plein milieu de la salle, qui est en

fait une cave à vin dans laquelle ont été déposées une multitude de

bouteilles.

— C’est superbe !

— Ça oui ! renchérit Hugo. Et je suis certain que le menu sera à la

hauteur !

— Il n’est pas encore finalisé, mais je l’espère ! Allez, venez !

Marius passe derrière le bar, à notre droite. Il dépose trois verres sur le

comptoir, ainsi qu’un vin rosé qu’il ouvre avant de nous servir

généreusement. Puis, il attrape un bol en terre cuite et y verse un sachet

d’olives noires avant de soupirer de contentement en jetant un regard

circulaire sur son restaurant.

— À la vôtre ! lance-t-il. Je suis content d’avoir pu vous montrer les

lieux à tous les deux !

— Heureusement que Gina a pu revenir plus tôt. Sans son coup d’éclat

au boulot, elle ratait ça ! réplique Hugo, à qui je donne un coup de pied

sauvage.

Quand il se tourne vers moi, choqué par tant de violence (il a les yeux

brillants de larmes, j’y suis peut-être allée un peu fort), je le fusille du

regard (hors de question de me laisser attendrir, il y va de ma réputation).

Cette histoire ne doit pas être ébruitée ! Marius me prendrait pour une

folle !

— Effectivement, mon dernier article, pertinent et bouclé avant l’heure,

m’a permis de revenir plus tôt, expliqué-je avec un brio mensonger qui me

surprend et m’épate à la fois.

— Heu, voilà…, acquiesce Hugo qui a compris qu’il ne devait pas la

ramener. D’ailleurs, je…

Les vibrations de son téléphone l’interrompent. Il l’extrait de sa poche

et consulte l’écran avant d’annoncer :

— C’est Mélina. Je dois décrocher, désolé !

À ces mots, il s’éloigne, ce qui me donne la très désagréable impression

d’être un mauvais nageur ayant perdu sa planche. Ce mauvais nageur s’en

sortait plutôt pas mal avec son accessoire. Mais sans, c’est la noyade

assurée, option suffocations sans fin et souffrance infinie. Hugo est ma

planche, ma bouée, mes brassards, et Marius est… la mer en furie. Et je ne

veux pas rester seule avec lui. 2 Por favor ! Je pourrais prétexter quelque chose pour m’éclipser, non ? Une furieuse envie de faire pipi ? Un

irrépressible besoin de prendre l’air ? Un…

Le silence s’installe alors que j’égrène les excuses qui me permettraient

de fuir pendant que Marius, lui, m’observe posément, tout en buvant son

verre. Tranquille. À l’aise. Souriant. Et moi… Moi, il faut que je dise

quelque chose, que je comble ce blanc ultra-gênant… Mais pour parler de

quoi ? De la pluie et du beau temps ? De Noël ? Du dernier TikTok

fascinant que j’ai visionné (deux chats en tutu qui se battent) ? De l’effet

dévastateur de l’Hépar sur mon transit (j’en ai acheté quarante packs pour

combler mon déficit en magnésium : vive les effets secondaires aux

toilettes…). Non, non, non… Je divague. Je délire. Parler de ça à Marius ?

La panique me rend folle, c’est certain.

Tu pourrais aussi poser LA question…, me suggère soudain une petite

voix malsaine jaillie des tréfonds de mon cerveau, que je meurs d’envie

d’étouffer à mains nues. Mais elle n’a pas tort… Je pourrais tout

simplement demander : « Pourquoi est-ce que tu m’as laissée, après ce que

nous nous sommes dit ? » Mais je n’ai pas le courage d’aborder ce sujet, de

me replonger dans ce qui m’a fait tant de mal, ce que j’ai tenté d’oublier.

— Tu es muette, Gina ? demande Marius en s’accoudant au comptoir.

C’est étonnant !

Il me fixe avec une intensité qui me trouble. Ses iris verts prennent des

nuances plus sombres. Je ne parviens bien entendu pas à soutenir son

regard ; mes yeux glissent sur ses lèvres. Cinq baisers. À cette pensée, je

sens mes joues devenir brûlantes. Et… Voilà, c’était prévisible. Ma langue

remue dans ma bouche, et je sens que je m’apprête à me lancer dans un

monologue sans queue ni tête ! Oh non ! Non, non, non ! HELP ! Ceinture

de chasteté verbale ! Triple verrouillage lingual ! Serré de bouche ! Cette

fois, je ne me laisserai pas avoir. Hors de question de caqueter. Je suis

mature, raisonnable, adulte. Je n’ai PAS à être troublée par Marius, qui ne

représente rien, plus rien du tout, pour moi.

— J’allais te demander si tu es heureux et si le rugby ne te manque pas,

dis-je d’un ton tout à fait digne.

Voilà, c’est bien. Pertinent. Pas de discours autocentré. Sujet à la fois

intime mais neutre. Pas de pente glissante. Je m’autocongratule

mentalement tout en essayant d’enterrer la fameuse question qui me brûle

les lèvres – question aussi tenace que la gale. Et je pèse mes mots, ayant

contracté cette terrible maladie après un séjour à Londres (ce truc affreux qui refusait de partir, malgré les traitements, les mises en quarantaine de

vêtements et les pschitts désinfectants. Je frissonne encore de dégoût

chaque fois que j’y repense !).

Le visage de Marius devient songeur.

— Oui et non. Le sport de haut niveau, c’est grisant, c’est clair. Tu as du

succès, ton ego explose. Tu as l’impression que tu peux obtenir tout ce que

tu veux. Et tu l’obtiens, même ! Et surtout, il y a l’amour du jeu… Être payé

pour faire ce qu’on adore, c’est une chance énorme. J’ai eu du bol de

monter vite et de vivre des choses que je n’aurais jamais imaginées. Le Top

14, c’est fou. Mais au final…

— C’était trop ?

Son sourire se voile, et son regard devient vague. Machinalement, il

passe une main sur son oreille abîmée. Il a cette manie, quand il est stressé

ou qu’il aborde un sujet sérieux.

— Je crois que je n’étais finalement pas fait pour ça. Je ne l’ai jamais

confié à qui que ce soit, mais la pression, le fait de vivre constamment par

et pour le sport, c’était usant. Et j’avais toujours en tête l’après, quand je

serais moins bon, moins performant. Comment je réagirais ? Et ma

famille ? Mes proches ?

— Je comprends, murmuré-je. Même si je n’ai jamais ressenti ça. Je

peux l’imaginer.

— Quand j’ai été blessé et que j’ai dû me faire opérer des croisés, à

deux reprises, qu’on m’a dit que c’était foutu pour moi, j’étais presque…

— Soulagé ?

Marius acquiesce et secoue la tête avant de me sourire.

— C’est exactement ça, Gina. J’avais une bonne raison d’arrêter. Je

pouvais revenir ici et mener une vie paisible. Port-la-Nouvelle me manquait

trop, mais jamais je n’aurais abandonné le rugby sans y être obligé.

Il attrape une olive, la lance en l’air et ouvre la bouche. Elle atterrit droit

dedans.

— Enfin ! Tout est bien qui finit bien, quoi ! conclut-il en riant. Et toi ?

Tout le contraire, non ? Pour rien au monde tu ne reviendrais dans le coin !

Tu adores ton boulot et Nice… C’est génial, ça.

J’ai envie de lui raconter que je reste ici pour un long moment et que ça

tombe bien, puisque vivre ici me manquait énormément, mais ça

impliquerait le récit du Grand Carnage du Stylo…

Vivre ici…

Vais-je sans cesse tomber sur lui ? Si c’est le cas, mon cœur se calmera-

t-il au bout d’un moment ou continuera-t-il à s’affoler chaque fois que je le

verrai ? À cette pensée, je me trouble. Pouls au maximum, bouffées de

chaleur. Foda-se ! Ce mec est une ménopause à lui tout seul ! (Max m’a

décrit en détail ce type de réjouissances, et ça correspond.)

— Oui, j’adore Nice. D’ailleurs, la promenade des Anglais, bien que

trop touristique, est mon endroit préféré. J’apprécie les chaises bleues,

disposées le long de la plage. Il y a même une statue de chaise. Elle est de

travers. Enfin, de travers… Inclinée, tu vois ? Et…

Et voilà… je parle, je parle et je parle. Trop, trop et trop. Meu Deus !

Comment stopper ce débit insupportable ? Le visage de Marius devient

moqueur. STOP, GINA ! STOP ! Mais je continue à pérorer comme une

pauvre poule égarée jusqu’à ce que… je trouve la solution. Le bol d’olives.

Les olives. Avec précipitation, je n’en prends ni une, ni deux, ni trois, mais

quatre, que j’enfourne dans ma bouche avec précipitation. Au moins,

comme ça, impossible de parler. Je me la bouclerai et… et…

Non !

NON !

Quelque chose cloche. Quelque chose cloche VRAIMENT dans ma

gorge. Il y a une fausse route. UNE FAUSSE ROUTE !

L’une des quatre olives… 3 Que desgraça ! L’une des quatre olives

s’est coin… cée… Juste là… Et… Je suffoque. Merda, je suis en train de

mourir étouffée par une olive, même pas délicieuse car bien trop pimentée.

Je défaille, j’agonise, mais étrangement, mon cerveau tourne à plein régime.

Il hurle : je ne VEUX pas quitter ce monde si jeune ! Pas comme ça ! Pas

pour avoir boulotté quatre olives au lieu d’une dans un accès de panique !

Pas devant Marius ! Ma respiration se bloque et je tente de tousser sans

succès. Une brusque chaleur me monte au visage, et je cherche Marius,

mais je ne le vois pas à travers mes larmes. Alors que je rêve d’une once

d’oxygène, je visualise une plaque grise sur laquelle sont inscrits les mots

suivants :

« Fauchée par une olive dans sa pleine jeunesse. Souvenez-vous

toujours : une olive à la fois. De préférence sans noyau ».

J’hallucine ou il s’agit de mon épitaphe à la con ? Je délire. Ce doit être

le début du coma. Bientôt, je verrai le tunnel et la lumière blanche au bout.

Est-ce que j’aurai l’occasion de faire demi-tour ? Je refuse de mourir, JE REFUSE DE MOURIR ! Dois-je faire un petit listing de mes péchés ? Tout

a commencé en CP, quand j’ai volé…

Mon autoconfession est soudain interrompue par le choc d’un corps

contre mon dos. On me saisit et l’on appuie fortement sur ma poitrine. Ce

doit être mon cœur qui s’arrête. Je voudrais hurler, mais comme j’agonise,

évidemment, ce n’est pas possible et… Et puis, c’est la libération. Ma cage

thoracique s’ouvre brusquement et, les yeux écarquillés, je vois la cruelle

olive jaillir devant moi, comme au ralenti. Et pourtant… Elle est projetée

hors de ma bouche avec une rapidité surprenante. Et elle vole, vole, vole…

jusqu’à atterrir… Suis-je en train de délirer ? … Sur… Oui ! Sur Célia.

Enfin, plus exactement sur le front de Célia. Pile entre ses sourcils.

Les bras vigoureux – ceux de Marius, je le sais – m’enlacent toujours et

je m’affaisse en inspirant comme une malade. Un cri de dégoût résonne

alors que le soupir de soulagement de Marius fait bouger sa poitrine qui

vibre contre mon dos.

— Ça va aller ? souffle-t-il dans mon oreille d’une voix grave et

rassurante. Tu m’as fait une de ces peurs ! Redresse-toi, tu respireras mieux.

Je te tiens. Je ne te lâche pas. Je ne te lâche pas, Gina…

Je m’exécute, tremblante. Je respire enfin… et me retrouve face à Célia,

armée d’un immense baquet qui déborde de frites. Il y a une si grande

concentration de haine dans son regard que je me demande si elle ne va pas

achever le travail de l’olive. Je tente de balbutier des excuses, mais un

gargarisme incompréhensible sort de mes lèvres. Marius se met à rire.

— Tu trouves ça drôle, toi ? fulmine Célia en se frottant le front.

Elle file les jetons. Je voudrais fuir, mais mes jambes sont en coton.

— Gina a l’art de viser. Peut-être qu’elle devrait se mettre aux sports de

ballon ! répond Marius qui essaye sans succès de reprendre son sérieux.

Je contemple l’olive recrachée, qui gît aux pieds de Célia. Elle suit mon

regard et écrase consciencieusement l’arme du crime. Oui, son pied

l’écrabouille lentement, avec précision, et elle ne me lâche pas des yeux

durant toute la manœuvre. Je suis certaine qu’elle imagine que c’est mon

visage, sous sa Converse.

— Elle t’a symboliquement tuée, commente Marius à mon oreille, au

moment où la porte du restaurant s’ouvre et laisse apparaître Hugo.

— C’est bon, j’ai eu Mélina qui…

Il s’interrompt et nous fixe sans comprendre : moi dans les bras de

Marius, Célia, furieuse, plantée devant nous.

— Qu’est-ce qui se passe ? Ça va, Gina ? Tu es toute pâle ! demande-t-

il d’un ton inquiet, en s’approchant de moi.

Célia soupire avec une force digne d’un tsunami puissance 10 et nous

dépasse d’une démarche rapide en marmonnant ce qui ressemble à des

insultes bien senties. Puis, elle disparaît par la porte du fond, probablement

celle de la cuisine.

— Je peux te lâcher ? s’enquiert Marius en desserrant son étreinte.

J’ai envie de crier : « Non, surtout pas ! Ne me lâche pas. Ne me lâche

jamais… »

Carrément ?

Acalma-te 4, Gina ! L’attaque de l’olive tueuse a dû me monter au

cerveau et assassiner bon nombre de mes neurones. Marius et toi, toi et

Marius, ça n’existe pas ! Il n’y a pas de « pour toujours et à jamais ». Juste

quelques baisers et une question en suspens. Rien, en somme…

— Gina doit avoir vraiment, vraiment faim, parce qu’en voulant manger

quatre olives d’un coup, elle s’est étouffée avec. Célia s’est pointée au

moment où je réussissais à la lui faire recracher et l’a reçue dans le front,

résume Marius.

— Je suis content que tu n’aies rien Gina. Célia s’est énervée ?

commente Hugo en jetant un regard vers la cuisine avant de nous scruter

tous les deux. Ça vous a fait marrer ?

— Moi, non, protesté-je d’une voix faible. J’étais trop occupée à

revivre.

— C’était nerveux ! proteste Marius. Jamais je ne vexerais

intentionnellement Célia. C’est ma perle rare et elle le sait. Je vais aller la

voir de ce pas. Pendant ce temps, finissez vos verres !

Il se dirige vers la cuisine avant de faire volte-face.

— Et par pitié, Gina, évite les olives, OK ? Je t’ai secourue avec plaisir

mais essaye de faire attention !

Alors qu’il disparaît de ma vue, j’ai l’insupportable sentiment de le

perdre. Je rejoins Hugo au comptoir, bien décidée à protéger mon cœur.

Célia est « sa perle rare ». Moi, je ne suis qu’une fille qui ne lui a jamais

sérieusement plu.

De toute façon, s’il tenait vraiment à toi, il t’aurait rejointe au phare

l’été dernier…, susurre la petite voix que je renvoie à coups de pied aux

fesses dans son tiroir, tout au fond de mon esprit.

1. « Il exagère ! »

2. « S’il vous plaît ! »

3. « Quel malheur ! »

4. « Calme-toi ».

 

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