Pour Noël, j'apporte le dessert (et un mec !)
Chapitre 7
7.
Si vous étiez propulsée au cœur d’un thriller haletant, vous prendriez la
place :
De l’héroïne que rien n’arrête : poursuivre le grand-méchant-avec-son-
regard-de-maître-psychopathe-et-son-couteau-ultra-pointu-et-sa-cicatrice-
de-guerre, puis l’attraper par la peau des fesses, lui coller votre poing dans
la figure et le menotter dans la foulée ne vous font pas peur.
De la victime terrorisée : vous êtes observée par un harceleur, mal
planqué derrière le lampadaire en bas de chez vous… Il apparaît, il disparaît
et vous épouvante : vos ongles sont rongés jusqu’au sang, vos lèvres sont
gercées à force de mordillage, et votre tension est aussi élevée que si vous
vous étiez enfilé trente boissons énergisantes d’affilée. Décidément, le
visionnage de Ça (qui vous avait traumatisée), c’était de la rigolade, à côté
de ce que vous vivez.
Du témoin : tranquillou-bilou, vous avez assisté à pas mal de trucs,
planquée derrière votre rideau entrouvert ou en faisant mine d’arroser vos
plantes artificielles. Rien ne sert de payer un abonnement à Disney+, la vie
des gens est tellement fascinante ! Vous vous sentez open pour coopérer
avec les forces de l’ordre en cas d’enquête. Pire que l’œil de Sauron, vous
voyez TOUT.
OceanofPDF.com
Mystère à La Nouvelle
Max tient l’enveloppe entre le pouce et l’index comme s’il s’agissait
d’un sac à crotte contenant une déjection canine fraîche et fumante. Ou une
bombe atomique programmée pour tous nous envoyer dans l’au-delà en
moins de deux. Ou un mix des deux.
— Entre cette… chose et l’arrivée de ma mère… J’ai l’impression
d’avoir été plongée dans un thriller alors que ce que j’aime, moi, ce sont les
séries romantiques !
— Attends, tu devrais essayer ! Tu as vu La Femme qui habitait en face
de la fille à la fenêtre ? Avec Kristen Bell ? C’est vraiment chouette ! Je te
conseille de t’y mettre parce que c’est à la fois flippant ET second degré :
vraiment, l’actrice est…
Œillade atterrée de ma tante ; je m’interromps. Qu’est-ce qui me
prend ? Comme si je n’avais pas d’autres chats à fouetter que de me lancer
dans une critique cinématographique détaillée ! L’affaire est gravissime. Je
suis la cible d’une ignoble attaque anonyme, la proie d’un infâme
corbeau… Tout à coup, l’image de Jon Snow dans Game of Thrones, super
sexy, supra hot, méga viril, s’impose à moi… Mmmh, j’accepte d’être sa
proie sans hésiter. Il peut me kidnapper, me ligoter, me… STOP ! Jon Snow
est LE seul homme-corbeau glamour du monde. Et c’est un personnage de
fiction. Moi, j’ai affaire à un être vil et lâche, qui n’assume même pas ses
propos. À moins que… ? Je saisis la feuille « Ne reviens jamais » et
l’observe sous toutes les coutures, à la recherche d’un indice, de la moindre
petite trace, d’une…
— Empreinte digitale…, murmuré-je.
— Gina, minha preciosa, tu nages en plein délire. Tu regardes des
thrillers et pourtant, tu ignores que les empreintes digitales ne sont pas visibles à l’œil nu ?
— On ne sait jamais ! Si leur propriétaire a boulotté du Nutella et qu’il
ne s’est pas lavé les mains…
Mais je déchante vite : la feuille est impeccable. Max s’empare alors de
l’enveloppe, fourre le nez dedans, paupières closes, puis elle inspire comme
si elle s’apprêtait à déguster un grand cru (elle pourrait vraiment faire
illusion chez un caviste !). Alors que je pouffe, elle me lance une œillade
sévère.
— En tant que fleuriste, je m’y connais, tout de même ! Il y a une
fraîcheur bien ronde. La terre n’est pas sèche, commente-t-elle d’un air
savant, avant de fourrer la main dans l’enveloppe pour tâter son contenu.
Souple au toucher, homogène…
Waouh ! Elle ferme même les yeux ! Meu Deus ! À ce train-là, si je ne
l’arrête pas, elle va finir par la goûter !
— OK, Miss Marple ! Merci pour ces conclusions, mais moi, ce qui
m’intéresse, c’est l’identité du coupable…
Elle ouvre brusquement les paupières, comme ramenée à la réalité.
— Sandro pourrait nous aider : il a toujours été doué au Cluedo. Tu te
souviens de la fois où il a deviné dès le début de la partie que le colonel
Moutarde était le meurtrier ? Je…
— Où est-il ?
— Je l’ai envoyé faire quelques courses pour la consoada.
D’un geste de la main, elle désigne le plan de travail, rempli de
victuailles, sur lequel trône l’un des treize desserts du réveillon, mon
préféré : le baba de camelo, un flan tout simple au lait concentré et aux
amandes, accompagné de fios de ovos, cette garniture en forme de fils à
base de jaunes d’œufs et de sucre. J’en ai l’eau à la bouche et ne peux
m’empêcher de m’en approcher pour goûter les brindilles dorées.
— C’est réussi ? demande Max, inquiète.
— Absolument parfait, comme d’habitude ! Elles fondent sous la
langue !
— Il y a intérêt. Au moindre faux pas, Conception va me tomber
dessus…
Elle se tord les mains avec angoisse, jusqu’à ce que je la rejoigne et que
je la prenne dans mes bras. Elle accepte mon étreinte quelques secondes,
avant de gigoter pour se dégager et de poursuivre en s’agitant inutilement :
— Conception arrive dans la journée. Je ne sais même pas quand. Cette
femme est incroyable de perversion ! Comment puis-je être si gentille alors
qu’elle est si méchante ? Elle nous gâchera la soirée ! Elle est tellement
maligne… Comment a-t-elle réussi à trouver un vol en moins de deux ? Elle
a dû terroriser un pauvre employé d’Air France qui en a cauchemardé toute
la nuit, c’est certain ! Elle lui a peut-être fait du chantage… Je suis
persuadée qu’elle va m’appeler au dernier moment pour que je vienne la
chercher à l’aéroport… Et quand je me pointerai, elle me reprochera mon
retard. À moins qu’elle ne débarque sans crier gare pour essayer de me
tendre un piège. Quelle vieille bique… Elle est de pire en pire : je te jure,
querida : les parents, c’est comme le coton blanc, ça vieillit mal. Et…
— Max, on sera tous là pour temporiser… On te soutiendra !
— C’est ça ! La dernière fois où Conception est venue, vous avez tous
trouvé une raison pour filer, bande de lâches !
Je rougis et lève les paumes en signe d’excuses.
— Je l’admets, elle fait trop peur…
— Je ne te dirais pas le contraire. Mais bon ! Revenons à nos moutons.
L’enveloppe. Tu crois que c’est…
… Lui. C’est une évidence. Il veut avoir le dernier mot. C’est si typique
de ce pauvre poivron farci à la connerie. De ce 1 louco de…
— Djonatane.
Le regard de ma tante s’éclaire.
— Mais bien sûr ! Il enfonce le clou !
— Ah, ça pour l’enfoncer, il l’enfonce ! Avec la finesse du marteau de
Thor !
La colère me gagne. Comment ce suppôt de Satan aux cheveux ultra-
gominés (et malgré tout légers et virevoltants : c’est agaçant !) ose
m’envoyer une lettre de menace ? Comment a-t-il trouvé mon adresse ?
COMMENT ? Quoi qu’il en soit, je lui ferai comprendre les choses, moi. Je
lui montrerai qui est le plus puissant. Cette fois, ce n’est pas dans l’oreille
que je lui fourrerai mon stylo, mais dans la bouche pour étouffer son venin !
Dans les yeux, pour l’aveugler ! Dans les bijoux de famille, histoire de
couper net son ego délirant de petit conn…
— Pourquoi est-ce qu’il a mis de la terre dans l’enveloppe ? demande
Max, pensive.
C’est vrai, ça ! Pourquoi ? Instant de silence durant lequel mon cerveau
s’active comme un lapin de garenne sous ecstasy… avant que l’horrible vérité éclate dans mon esprit (de moins en moins embrumé par les effets
dévastateurs de l’alcool : recevoir un tel courrier est encore plus efficace
qu’une nuit en cellule de dégrisement). 2 Meu Deus ! Ele é o diablo !
— C’est évident, murmuré-je, abasourdie. C’est une menace de mort en
bonne et due forme !
Max porte la main à son cœur et esquisse un rictus de panique.
— De… mort ?
Sa voix s’est transformée en un couinement terrorisé.
— Une vraie menace de mort ? poursuit-elle. Pas comme celle de
Conception ?
Je hoche la tête d’un air sinistre.
— Conception est ce qui se fait de mieux en matière d’épouvante, mais
Djonatane joue dans une autre catégorie : celle des fourbes accros au
boulot. Il tient à récupérer ma rubrique plus qu’à sa propre vie. Enfin, il est
débarrassé de moi en m’exilant, ce qui lui laisse le champ libre pour essayer
de s’en emparer ! Voilà le message qu’il veut faire passer : si tu reviens, je
te zigouille puis je te colle six pieds sous terre. Je t’enterre. Je t’ensevelis.
Je…
— Oui, oui, j’ai bien saisi l’idée, 3 pedade !
Max place la paume devant sa bouche pour étouffer un cri avant de
poursuivre :
— Tu dois à tout prix porter plainte !
Je gonfle la poitrine et prends un air conquérant (le même que Buffy,
quand elle s’apprête à envoyer une armée de vampires dans l’au-delà) avant
de clamer :
— Je ferai mieux que ça. Je parlerai à ce 4 palerma. Je te jure qu’il
retirera ses menaces, sinon cette histoire ira bien plus loin qu’un tympan à
peine effleuré.
— J’ai l’impression de voir Guillermo… Tu sais, mon arrière-arrière-
grand-oncle chasseur de prime. Et je t’avoue que ça m’effraye. Por favor,
ne te transforme pas en criminelle ! Je n’ai pas envie que tu finisses derrière
les barreaux !
— Ne t’inquiète pas et laisse-moi gérer la situation. Je reviens : il me
faut juste passer un petit coup de fil à ce 5 palhaço, à cette tête d’endive, à
ce fils de mouette, à ce…
— Tu es certaine de ne pas vouloir confier cette affaire à la police ?
— Non, j’exige une confrontation à l’ancienne. Un véritable DUEL !
m’exclamé-je avant de quitter la cuisine d’un pas flamboyant alors que Max
s’écrie : « Sans épée, hein ! »
Je gagne ma chambre au pas de course, ouvre la porte à la volée puis
contourne mon lit pour empoigner mon téléphone, déterminée à pulvériser
verbalement Djona-con et…
Une notification.
Un nouveau message de…
10 h 21 – Marius [hors ligne] :
Étrangement, mon détestable collègue passe au second plan illico… Et
l’image d’un Marius sexy, vêtu d’un T-shirt noir laissant apparaître ses
biceps, sourire ravageur aux lèvres, envahit mon esprit.
C’est comme tu veux, mais moi, j’étais ravi de ton invitation ! Je suis complètement libre puisque dans ma famille, on se réunit le 25. Alors ? Qu’est-ce que tu en penses ? Tu tires à pile ou face et tu me dis ?
Impossible qu’il soit en couple avec Célia. Mes mains se mettent à
trembler, et me voilà envahie par un souvenir que je ne peux repousser. Pile
ou face…
Le baiser sous cape
C’était durant l’année de seconde, celle qui a précédé le départ de
Marius à Perpignan pour suivre une filière sport-études.
Au mois de juin, le lycée avait organisé un bal masqué afin de clôturer
l’année en beauté. Thème ? La mer, évidemment ! Hugo et moi nous étions
longuement penchés sur nos choix de costumes, puisqu’il fallait que je
refuse chacune de ses suggestions (celle des murènes tarées d’Ursula dans
La Petite Sirène, celle de la baudroie abyssale – clairement la créature la
plus terrifiante des fonds marins – et celle d’une méduse gluante et
gélatineuse : rien que de l’antisexy) car, selon Hugo, un déguisement
DEVAIT être drôle.
Au final, nous avions trouvé un compromis en décidant d’incarner
Nemo et Dory. Je portais un legging et un top bleus, assortis d’une queue jaune (Hugo avait insisté), alors que lui avait customisé un pantalon et un T-
shirt blancs en y peignant des rayures orange. Nous avions dégoté deux
masques en forme de gueule de poisson, et le rendu final, quoiqu’un poil
ridicule, n’était pas mal du tout.
Le conseil des lycéens, présidé par Célia (forcément), avait décoré la
salle polyvalente. C’était magnifique : des néons azur balayaient les lieux ;
de grands panneaux représentant des vagues avaient été placardés sur les
murs. Des bulles de savon flottaient au-dessus de nos têtes. Les élèves
étaient installés autour des larges tables de la cantine, déplacées ici pour
l’occasion, ou dansaient. La plupart des filles portaient un déguisement
glamour – sirène, naïade –, et je me suis sentie un peu stupide. Mais je suis
passée outre, et nous nous sommes amusés. Vraiment !
Ce n’est que plus tard dans la soirée que Marius et les autres
rugbymans, qui jouaient un match contre Béziers, sont arrivés. Comme
d’habitude, ils ont fait sensation, et les regards se sont braqués sur eux,
même s’ils n’étaient pas déguisés. Damien m’a repérée et m’a rejointe :
nous sortions ensemble depuis deux semaines. Il était mignon, sympa et
distrayant. Ce n’était pas transcendant. Je n’étais pas amoureuse, mais sa
compagnie m’était agréable. Je ne voulais ni le quitter ni rester avec lui.
J’attendais mollement que l’année se termine et que nos relations se
délitent. Il a déposé un baiser rapide sur mes lèvres, puis, pressé par Hugo,
il lui a raconté le déroulement du match seconde par seconde. Marius s’est
approché. Il a serré la main de Hugo et m’a souri. Mon cœur a cogné plus
fort.
— Bravo pour la victoire ! a lancé Hugo.
— Merci ! a répondu Marius. Jolis costumes, tous les deux ! Et j’aime
bien le souci du détail !
Il a pointé le doigt sur mes lunettes aux montures bleues.
— Tu les as coloriées pour les assortir à ton déguisement ?
J’ai acquiescé.
— Très réussi, a-t-il commenté. Dory te va bien. Très attachante bien
que fatigante !
Un rire taquin lui a échappé.
— Tu fais référence au TP de chimie que j’ai eu le malheur de devoir
faire avec toi ? ai-je répliqué en lui administrant un léger coup à l’épaule. Si
ce prof arrêtait son jeu de pile ou face pour nous mettre en binôme, aussi !
« Pile, vous choisissez votre partenaire, face, c’est moi ! » Enfin, bref, je suis peut-être fatigante, mais grâce à mon sens du détail, on a eu 19 je te
rappelle !
— Sens du détail qui t’a amenée à m’envoyer un message à minuit, la
veille du rendu, pour m’ordonner de recommencer le croquis de notre
solution, car le violet n’était pas assez clair pour toi !
— Il ne l’était pas ! Si tu n’avais pas accepté, on aurait eu…
— 18,5 ?
— Voilà ! Un demi-point, ce n’est pas rien !
Nous avons ri et Damien a passé un bras autour de mes épaules avant de
commenter :
— C’est ma petite intello à moi…
— C’est vrai que c’est la plus intelligente. D’ailleurs, je me suis exécuté
sans protester, a poursuivi Marius. Le pile ou face a finalement bien fait les
choses ! Tu aurais pu tomber sur quelqu’un qui conteste tes décisions et
refuse de passer une nuit blanche à dessiner pour tes beaux yeux !
— Au final, je dois te dire merci, alors ?
Marius a fouillé dans sa poche et en a extrait une pièce de 1 euro.
— Pile, tu exprimes publiquement ta reconnaissance devant ton
meilleur ami et ton mec. Face, je te dispense des remerciements de mise.
Nous avons ri et il a lancé la pièce.
— Face !
J’ai serré le poing en signe de victoire et lui ai tiré la langue. Il a haussé
les épaules. Ses prunelles pétillaient.
— Moi, le pile ou face, je trouve ça nul et je n’en ai pas besoin pour me
décider, contrairement à notre prof ! Alors merci d’avoir été conciliant ! ai-
je dit.
Marius s’est incliné pour me saluer.
— Mais de rien, mademoiselle ! C’était un plaisir de passer la nuit à
satisfaire vos moindres désirs !
— Cette phrase, hors contexte…, a commencé Hugo.
— Arrête, je pourrais mal le prendre ! a lancé Damien en pressant mon
corps contre le sien.
J’ai ressenti une violente envie de le repousser. Oui, c’était bien ça, mon
sentiment. Non, pas un sentiment… une sensation physique, impérieuse. Je
me suis écartée et j’ai ri tout en me sentant chavirer… avant de sursauter
quand le cri de ralliement de l’équipe de rugby a retenti. Marius et Damien
se sont excusés et nous ont quittés.
La team au grand complet est revenue un quart d’heure plus tard : tous
les garçons étaient déguisés en requins. Ils portaient une tenue grise : un
collant qui laissait voir leurs cuisses musclées et un haut, gonflable et
gonflé, qui reproduisait la forme du corps du dangereux prédateur. Touche
finale : un aileron pointu dans le dos. Leur masque était assez réaliste,
effrayant, et l’on n’apercevait d’eux que leur bouche. Ils se sont dispersés à
droite et à gauche, semblant passer à l’attaque. Damien est revenu vers
nous. Il m’a tendu la main pour m’entraîner sur la piste de danse. Il m’a
enlacée : la sensation était chaude et agréable. Lorsque nos cuisses se
touchaient, le fin tissu de nos costumes me permettait de sentir la chaleur et
la souplesse de son corps. Nous étions bousculés de part et d’autre. Les
lieux étaient noirs de monde, à tel point que nous avions à peine la place de
bouger. Quand on m’a poussée brusquement, Damien a resserré son étreinte
et j’ai eu la délicieuse surprise d’un frisson, long et enivrant, qui m’a
traversée tout entière, qui a pris possession de moi. Nous avons commencé
à nous mouvoir, à danser lentement. Ma joue reposait sur son torse et ma
peau frottait contre le tissu rigide. J’avais le souffle court et le ventre
contracté sous l’effet du trouble, d’une émotion indescriptible que je n’avais
jamais ressentie en présence de Damien. Suis-je requinophile ? me suis-je
même demandé avec un zeste de terreur.
Juste avant que Stand by Me se termine, Damien a légèrement reculé. Je
me suis hissée sur la pointe des pieds pour l’embrasser. Son nez de requin a
cogné mon sourcil. Il a bougé, mais j’ai réussi à l’atteindre. Ses lèvres
étaient humides, un peu salées. Délicieuses. J’ai entrouvert la bouche. Il a
hésité puis m’a imitée, un peu timidement. Nos langues se sont à peine
effleurées, et alors que mon corps tout entier vibrait, j’ai réalisé. J’ai tout
compris. Ces lèvres étaient bien trop charnues pour être celles de Damien.
J’ai été renvoyée des années auparavant, sous le ponton de bois de la plage
du Rouet et… il a reculé brusquement puis disparu dans la foule. Il m’a
laissée là, les bras ballants, crevant d’envie d’en avoir plus. Je n’ai retrouvé
Damien que bien plus tard dans la soirée. Je l’ai quitté : jamais je n’aurais
pu l’embrasser après avoir goûté au délice des lèvres de Marius. Parce que,
j’en avais la certitude absolue, c’était Marius que j’avais embrassé ce soir-
là.
Émue, je m’extrais de mon souvenir et fixe mon téléphone, au creux de
mes paumes tremblantes, avant de relire les derniers mots de Marius :
Alors ? Qu’est-ce que tu en penses ? Tu tires à pile ou face et tu me dis ?
J’ouvre mon sac à main, jeté hier au sol, en sors mon portefeuille, et
prélève une pièce, que je lance en murmurant :
— Pile, tu viens. Face, je suis seule.
La pièce atterrit… Pile. Je ne peux m’empêcher de sourire, tout en
hésitant. Mais je visualise soudain ma terrible grand-mère, lèvres pincées,
chignon serré, me scrutant de haut en bas avec un air de vautour prêt à
fondre sur sa proie innocente, prête à me gratifier d’une remarque plus
acide que le pur jus de citron que j’essaye de m’enfiler le matin sous
prétexte que ça donne bonne mine. Est-ce judicieux que Marius soit là ?
Oh ! 6 Erro ! Il faut que je tranche. D’autant plus que j’ai tout de même une
menace de mort à régler… Et le sort l’a décidé pour moi. 7 Em frente !
Alors, je réponds :
La pièce est tombée côté pile, donc je serai ravie de t’accueillir ce soir à la maison ! 19 heures, c’est OK pour toi ? Je te promets que le repas sera délicieux : il sera à la hauteur de ton effort !
Je résiste à la tentation de regarder si mon message est lu, si j’ai droit à
un « Marius [en ligne] est en train d’écrire… » et bascule sans transition à
l’appel qui renverra Djona-la-cata dans les cordes.
Ça sonne. Encore. Et toujours. Boîte vocale… Je raccroche, agacée.
Mon imbuvable collègue a CONSTAMMENT son portable sur lui et ne
daigne JAMAIS le coller sur silencieux. Même en pleine réunion. Normal :
il passe son temps à checker les réactions de ses followers sur Instagram
(oui, Djonatane fait des photos stylées, oui, il a une armée de groupies à sa
botte qui l’inonde de compliments à chaque post et oui, je suis au courant,
car je le follow moi aussi. Que personne ne me juge : tout le monde mate ce
que fait son pire ennemi sur les réseaux). Sachant que Djonatane embarque
même son téléphone aux toilettes, il me semble évident qu’il fait exprès de
ne pas me répondre. À moins que… Un sursaut de terreur me secoue. Et si
Djonatane avait mis son portable sur silencieux ? Et s’il avait fait ça parce
qu’il n’a pas de temps à lui accorder, pour une fois ? Et ce, pour une bonne
raison : s’il était ici, à Port-la-Nouvelle ? Tout près… planqué dans le
buisson du jardin, cherchant une opportunité pour s’introduire dans la maison pour se venger. Mais oui, c’est plausible ! L’enveloppe n’a pas été
affranchie, mais déposée. En main propre. Meu Deus ! Si ça se trouve,
Djonatane est grimpé le long de la façade et m’a observée dormir, attendant
son heure pour à son tour m’enfoncer un stylo dans le tympan… J’ai la tête
qui tourne. Panique ! Panique ! Je… Je…
— Stop, Gina ! lancé-je d’une voix ferme.
J’inspire longuement en reprenant mes esprits. Djonatane est certes la
plus horripilante des créatures vivantes mais ce n’est PAS un dangereux
criminel. Même s’il avait des envies de meurtre, il ne passerait pas à l’acte :
il tient trop à son boulot pour souhaiter végéter en prison. Mais alors,
l’enveloppe ? A-t-il fait appel à un coursier ? Il faut que je sache la vérité, et
si besoin, je le harcèlerai jusqu’à le faire craquer, quitte à lui tenir
compagnie en cellule pour m’être transformée en psychopathe de premier
ordre. Je compose de nouveau son numéro. Et cette fois, on décroche au
bout d’une sonnerie.
— Allô ?
Je connais cette voix !
— Sonia ? dis-je, étonnée qu’elle réponde à la place de mon ennemi
juré.
— Gina ! Tu vas bien ?
— Oui… Heu… Je me suis trompée de numéro ? Je croyais appeler
Djonatane…
— C’est le cas, mais…
Un grognement puissant, en arrière-fond, l’interrompt et c’est un ton
plus bas qu’elle poursuit :
— Attends deux secondes…
J’entends des pas puis un bruit de porte qui s’ouvre et se ferme
discrètement. Intriguée, je plaque mon portable contre mon oreille (si fort
que, si elle le pouvait, elle protesterait contre tant de violence).
— Oui, Gina, je t’écoute ?
— Sonia, est-ce que je pourrais parler à Djonatane, s’il te plaît ?
Comment ça se fait que tu répondes pour lui ? Tu…
Je m’arrête brusquement, alors qu’une vision d’horreur me donne envie
de me transformer en tragédienne grecque pour me griffer le visage et
m’arracher les yeux. Car, oui, je viens d’imaginer l’adorable et douce Sonia
dans les bras de… Djonatane… Son AMANT.
Oui. C’est la seule raison pour laquelle elle répondrait à sa place et…
— Impossible de lui parler, je suis désolée… Tu n’es pas au courant ?
dit-elle d’une voix éplorée.
— Au courant de quoi ?
— Il lui est arrivé une sacrée tuile. Quand il est sorti des urgences après
que tu lui as quasi percé le tympan…
— Je n’ai pas fait ça ! La blessure est superficielle ! m’insurgé-je.
— Il est rentré chez lui et… il s’est fait renverser par deux Jean-Michel.
Qu’est-ce qu’elle raconte ? Elle a bu ou quoi ? À moins qu’elle essaye
de me cacher leur torride liaison à l’aide d’un mensonge saugrenu…
— Deux… Jean-Michel ?
— Oui, deux Jean-Michel qui font partie de l’Amicale des Jean-Michel
du vélo… C’est le nom de ce club de cyclisme qui n’accepte que des
membres qui s’appellent Jean-Michel… Chaque lundi, en fin de journée, ils
font une sortie en groupe… Apparemment et selon les divers témoignages,
Djonatane a traversé la route sans regarder…
— Meu Deus ! Il est en vie ? demandé-je, affolée par son ton sinistre.
Je déteste tellement Djonatane que je lui souhaite une calvitie précoce,
mais pas la mort, tout de même !
— Oui, ne t’inquiète pas, explique Sonia. Mais le pauvre a les deux bras
cassés…
— Non ?!
— … Les deux mains aussi…
— Impossible !
— … Et le majeur droit.
— Incroyable ! dis-je en tentant de museler mon enthousiasme alors que
Sonia poursuit d’une voix lugubre :
— On lui a roulé dessus. Les deux Jean-Michel en tête de peloton
allaient très vite… Ils n’ont pas eu le temps de freiner. Heureusement que
les autres ont pu l’éviter !
Je reste bouche bée. D’une part parce que je suis stupéfaite… D’autre
part – je l’avoue, c’est condamnable – parce qu’il est plus facile de retenir
mon gloussement les lèvres serrées.
— Tu voulais lui parler ?
— Heu…
— Il dort pour le moment. Si tu rappelles plus tard, tu tomberas sur
Enrique. Avec les collègues, on a organisé des tours de garde et on se relaye
pour rester à son chevet.
— C’est très gentil de votre part.
— Oh ! c’est normal ! Je suis certaine que malgré vos… mmmh…
divergences… tu n’aurais pas hésité une seconde à lui tendre la main.
Je me contente d’un murmure vague (qui peut passer pour de
l’approbation).
— Et toi, ça va ? Tu es heureuse d’être rentrée chez toi ? Les fêtes se
préparent ?
Je lui raconte un peu ma vie, elle en fait de même dix bonnes minutes
avant que…
— Attends pour raccrocher : je vérifie si Djonatane est réveillé ! On ne
sait jamais !
Por favor, qu’il ne le soit pas !
Je tends l’oreille et perçois un râle peu engageant.
— Djonatane ! C’est Gina. Tu veux lui parler ?
Des grognements indistincts se succèdent avant que j’entende la voix de
mon infâme collègue… Une voix faible… Un pauvre gémissement.
— Désolé, Gi… Gina. Mon karma m’a… m’a pu… puni pour t’avoir
poussée à bout. Je t’offrirai des sty… stylos et… Et…
Sa tirade prend brusquement fin et cède la place à des ronflements
sonores. Sous l’effet de la surprise, je hoquette.
— Oui, je sais, Gina. C’est terrible de le voir dans cet état, lance Sonia
qui pense sûrement que, comme toute personne normalement constituée, je
suis sous le choc (alors que je me demande juste si le cerveau de Djonatane
n’a pas été lui aussi touché). Mais il n’a rien de grave et se rétablira plus
vite qu’on ne le croie !
Lorsque nous raccrochons, je me laisse tomber sur le lit et tire les
conclusions qui s’imposent : Djonatane ne peut être le coupable… Pas dans
cet état ! Je soupire de soulagement… avant que l’angoisse refasse
surface… En effet, si Djonatane est innocenté, alors qui est le corbeau ?
Existe-t-il d’autres gens qui me détestent, mis à part mon collègue ? Suis-je
si horripilante ? Je fronce les sourcils, prête à me creuser la cervelle pour
avoir le fin mot de l’histoire, quand mon téléphone vibre dans ma main :
11 h 34 – Marius [en ligne] :
OK. Dernière question : dois-je jouer ton fiancé ?
Je souris, et m’apprête à taper une réponse, mais il est plus rapide que
moi.
11 h 34 – Marius [en ligne] :
Je dois savoir, histoire de répéter pour me mettre dans la peau de mon personnage, comme les grands acteurs !
11 h 34 – Moi [en ligne] :
Carrément, les grands acteurs !
11 h 35 – Marius [en ligne] :
Tu doutes de mon talent ?
11 h 36 – Moi [en ligne] :
Je ne me le permettrais pas ! Ton interprétation du vilain petit canard, en CE1, restera pour toujours gravée dans mon cœur. Quelle prestation !
11 h 36 – Marius [en ligne] :
Jamais tu n’as entendu quelqu’un déclamer aussi bien, avoue !
11 h 36 – Moi [en ligne] :
Jamais un coin-coin n’a été aussi émouvant, je l’admets.
11 h 36 – Marius [en ligne] :
Je pense que mon éloquence ne m’a pas quitté : je suis capable d’impressionner ta grand-mère en étant ton faux mec. Et je te promets de ne pas dire coin coin.
Ton faux mec… Est-ce qu’un faux mec donne de faux baisers ? Est-ce
qu’un faux baiser impliquerait nos deux langues qui se caressent ? Acalma-
te, Gina ! Je tente de me ressaisir mais mes jambes se mettent à trembloter
comme celles d’une mamie (Conception exceptée : elle pourrait envoyer
Hulk dans l’au-delà à coups de pied aux fesses).
11 h 38 – Moi [en ligne] :
OK, je compte sur ta formidable capacité d’interprétation, alors ! Merci beaucoup Marius !
11 h 38 – Marius [en ligne] :
Avec plaisir. Je suis prêt à tout pour une « Ampoule fabuleuse »…
Pardon. C’était facile. Mais tu m’as tellement fait rire, hier !
11 h 39 – Moi [en ligne] :
Mais !!! C’est l’alcool qui parlait, pas moi ! D’ailleurs, en tant que patron, tu aurais dû refuser de me servir. On ne laisse pas les clients en état d’ébriété creuser la tombe de leur dignité sans rien faire !
11 h 39 – Marius [en ligne] :
Mes plus plates excuses ! Je pensais que tu gérais ! Et sinon… Est-ce qu’il y a un dress code particulier pour impressionner les grands-mères acariâtres ?
11 h 40 – Moi [en ligne] :
Aucun. Reste toi-même !
Charmant… beau… solaire… capable de me briser le cœur.
Je fixe mon téléphone, attendant une réponse.
Marius [hors ligne] Dernière connexion à 11 h 39.
Et je le pose en essayant de ne pas m’emballer.
1. « Cinglé ».
2. « C’est le diable ! »
3. « Pitié ».
4. « Abruti ».
5. « Crétin ».
6. « Mince alors ! »
7. « En avant ! »
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