Pour Noël, j'apporte le dessert (et un mec !)

Eve Borelli · Chapitre 2 sur 14

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Pour Noël, j'apporte le dessert (et un mec !)

Chapitre 3

3.

 

Le mensonge, chez vous, c’est :

 

Pathologique : vous aimez raconter de fabuleux exploits que vous êtes

censée avoir accomplis (trek de 220 kilomètres dans le désert de

Ouagadougou ; sauvetage de douze chiens en détresse d’une maison en

feu ; maîtrise parfaite de l’anglais, du chinois, du japonais et de l’espagnol).

Occasionnel quand nécessaire : par exemple, lorsque votre ex à qui tout

réussit (c’est tellement agaçant !) vous demande de vos nouvelles d’un air

condescendant. (Qui, dans ce cas, n’assurerait pas nager dans le bonheur

même si ses Saturday night fever se résument à Netflix-McDo-dodo ?)

Un terrain inconnu : le mensonge, ça fait des dégâts au karma, ça finit

toujours par être découvert et c’est mal. Mal, mal, mal. Il faut s’assumer,

même si on se trouve aussi pathétique qu’une vieille chaussette esseulée,

décolorée et trouée.

 

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Une arrivée fracassante

 

Récemment, j’ai créé un test pour mes lectrices : Quels sont les effets de

votre crush sur vous ? Selon les réponses, on se rangeait dans trois

catégories :

1) Totale maîtrise de soi : big up, espèce de glaçon !

2) Perturbée mais gérant admirablement ses émotions : quelle

perfection !

3) Gaffe, bafouillements et perte de moyen : ressaisis-toi, ce n’est qu’un

mec !

Clairement, j’appartiens au dernier groupe. C’est pathétique, c’est

lamentable : j’en ai conscience. Je me dois donc d’enterrer cette triste

réalité sous trois tonnes de déni. Quoi qu’en disent les psys, le déni, c’est

chouette, c’est salvateur. Oui, tout à fait. J’inspire donc longuement et en

avant pour la méthode Coué : je ne suis PAS perturbée. Pas le moins du

monde. Du tout, du tout. Je suis peut-être un poil chamboulée, mais rien de

bien sérieux. Cet accrochage ridicule (il fallait que ce soit lui), la mention

de mon non-port de lunettes (j’en déduis qu’il m’observe), le souvenir de

l’été dernier et notre premier baiser n’ont aucune emprise sur moi.

AUCUNE ! Je n’ai pas du tout envie de me rappeler nos baisers suivants

dans le moindre détail.

Enfin, si…

Un peu.

Non ! Non, Gina ! Résiste !

Après tout, peut-être que si Marius me fait tant d’effet, c’est seulement

parce que je suis frustrée. Ça me fait mal, mais je suis contrainte de donner

raison à ce 1 burro de Djonatane. Mon petit cœur palpitant, nourri au triple

visionnage de Dawson, des Frères Scott et de La Chronique des Bridgerton, prêt à vivre le grand amour, la passion dévorante, la flamme sacrée…, ne

connaît pourtant que la sécheresse. Ma vie sentimentale est un frigo vide ;

ma vie sexuelle, une plaine morne et désertique. Si encore je passais

quelques nuits torrides en agréable compagnie ! Même pas ! J’ai essayé

Meetic, Tinder et compagnie, ça ne marche JA-MAIS et ça ne

m’enthousiasme plus de discuter avec de parfaits inconnus qui me

déçoivent systématiquement quand j’accepte de les rencontrer.

La dernière fois que j’ai couché avec un mec ? Il y a huit mois. HUIT

mois. HUIT MOIS. Ma copine Émilie a même fini par m’offrir Gaston, un

vibromasseur violet à paillettes. Huit mois, donc, de paillettes depuis

Antoine.

Antoine était gentil, doux et prévenant. Sérieux, fiable et analyste de

métier. Il pliait toujours ses vêtements avant de faire l’amour. J’aurais

tellement voulu avoir un coup de cœur pour lui, mais cette aventure d’une

quinzaine de jours s’est mal finie lorsqu’en pleine action, je me suis écriée :

« Culotte menstruelle ! » Ça l’a coupé net dans son élan. Il s’est redressé et

m’a dévisagée, visiblement vexé. J’ai dû lui expliquer que pendant nos

ébats (qui étaient agréables : j’ai insisté sur ce point), je pensais parfois à

autre chose. « Et là, tu pensais à… des protections hygiéniques ? » m’a-t-il

demandé d’un ton atterré. J’ai acquiescé : il se trouvait que je songeais à

mon prochain dossier psycho sur les règles. Il s’est levé, le sexe en berne,

s’est habillé sans un mot et, avant de partir pour toujours, m’a dit : « Gina,

je crois que tu as un sérieux problème relationnel et je ne dis pas ça parce

que je n’arrive pas à te faire jouir et que tu penses au boulot au lieu de

gémir de plaisir… Après tout, je ne suis pas une bête de sexe. Mais tu es

étrange. Froide comme un glaçon. J’ai l’impression que tu ne tomberas

jamais amoureuse, et ça me fait de la peine pour toi. » J’ai passé le reste de

la nuit et du mois suivant à me demander s’il avait raison.

Ma conclusion ? Effectivement, je ne sais pas si, un jour, je serai à

nouveau amoureuse. Parce que je le suis de Marius ?

Non. NON ! Absolument pas. J’ai tiré un trait. Oui, je suis perturbée par

lui, mais pas plus qu’une autre ! Marius est un bourreau des cœurs. Au

collège, il avait du succès. Au lycée, c’était LE beau gosse dont toutes mes

copines rêvaient. Quand il a commencé à jouer à Perpignan, non seulement

le public l’adorait, mais les femmes se jetaient sur lui. Après sa blessure aux

genoux, qui a mis fin précocement à sa carrière, la ferveur populaire aurait

dû cesser… Mais NON ! Marius a eu l’idée d’ouvrir un restaurant en plein cœur des Halles de Port-la-Nouvelle : L’Essai. On s’y bouscule. C’est

l’attraction locale. Les hommes s’y régalent, trinquent et rient. Les femmes

s’y régalent, trinquent et papillonnent autour de la star locale. Oui, je suis

bien informée. Je l’avoue : Hugo me donnait régulièrement des nouvelles,

jusqu’à ce que je lui demande d’arrêter, en septembre dernier. Après l’été

du cinquième baiser…

— Passe à autre chose, marmonné-je en m’engageant dans la rue où vit

ma tante.

Des guirlandes multicolores grimpent sur les lampadaires qui bordent la

route et, sur le pas de chaque demeure, les agents de la ville ont placé un

petit sapin touffu en haut duquel brille une étoile dorée. Comme d’habitude,

les habitants du coin ont rivalisé d’imagination pour décorer leur jardin : au

4, une famille de cerfs géants clignotants trône sur la terrasse. Les Moretti

n’ont pas lésiné sur les guirlandes : la nuit, ça doit éblouir un maximum.

Chez les Dupinot, la façade regorge de figurines de lutins, les bras chargés

de cadeaux. Même Laurent, notre voisin installé ici depuis un an, s’est prêté

au jeu : un imposant Père Noël lumineux apparaît sur son toit, prêt à

plonger dans la cheminée. Chez nous, c’est plus sobre : il n’y a qu’une

épaisse guirlande bleue entourant l’immense pin au milieu de notre cour

puisque, selon nos coutumes, Noël se célèbre sans ostentation.

Chez nous… Ma maison, puisque c’est ma tante Maxima qui m’a

recueillie après la mort de mes parents et m’a élevée comme sa propre fille.

J’ai grandi aux côtés de mes cousins, qui sont devenus des frères, taquinée,

encouragée et choyée.

Notre portail est grand ouvert, et je prends une minute pour contempler

le gravier blanc, les buissons soigneusement taillés et la fontaine tout à

droite, placée au cœur d’un parterre de thym et de romarin ; puis, la façade

rose de notre maison à deux étages, la véranda chaleureuse où l’on peut

s’installer, même en plein hiver, dans les grands fauteuils disposés çà et là,

et les azulejos – ces petits carreaux qui ornent les habitats portugais

traditionnels – que ma tante a fait placer autour des fenêtres et de la porte

d’entrée.

Lorsque enfin je sors de la voiture, le vent du nord me décoiffe et me

glace, mais mon inconfort passe au second plan quand j’entends la voix de

Max.

— Mais Laurent ! Je te promets que je l’ai à l’œil, pourtant !

J’attrape rapidement mon manteau, l’enfile, verrouille ma voiture et

franchis le portail. Je dépasse la fontaine et emprunte le minuscule chemin

menant au bout de notre propriété. Maxima se trouve devant la haie qui

sépare notre jardin de celui de Laurent. Toute petite, perdue dans un large

pull rose, les poings sur les hanches et sa tresse épaisse à moitié dénouée,

elle semble plongée dans un échange des plus vifs avec Laurent,

cinquantenaire fringant, qui passe une main nerveuse dans ses cheveux

poivre et sel.

— Si seulement tu acceptais d’envisager l’installation d’un mur !

répond-il, visiblement agacé.

— Il ne l’a fait que quelques fois ! proteste Maxima.

— Tu plaisantes ? Ton chien fait des crottes géantes dans mon jardin.

Régulièrement ! Je t’en ai montré une pour preuve.

— C’est incompréhensible ! Tu le dis toi-même : les… excréments

sont… imposants. Tu es bien certain que c’est Livio ? Parce qu’un épagneul

breton, chiot qui plus est, est incapable d’une production d’une telle

envergure !

— Qui pourrait faire caca dans mon jardin à part lui ?

— Quelqu’un qui t’en veut ? suggère ma tante d’un ton plein d’espoir.

— Écoute, Maxima, viens boire un café. On s’y met une petite heure,

on choisit un artisan et…

— Non ! réplique Max qui hausse la voix. Je demande d’abord qu’on

enquête sur ces fameuses crottes !

Me retenant de rire, je m’avance vers eux. Laurent, qui est face à moi,

m’aperçoit en premier et me sourit aimablement.

— Oh ! bonjour Gina, tu vas bien ? Tu es revenue pour les fêtes ?

— Salut Laurent ! Oui, très bien merci, et toi ?

Sa réponse est étouffée par le cri de joie de Maxima, qui fait volte-face

et me fonce dessus pour me serrer dans ses bras avec une force surprenante

pour un si petit gabarit.

— 2 3 4 Minhiha, estou tao feliz por te ver ! Queridinha ! Minha linda

 ! De retour à la maison ! J’ai toujours dit que Nice était le bout du monde !

Je ne comprends pas trop pourquoi tu n’as pas pensé à télétravailler avant,

d’ailleurs ! J’ai presque fini de préparer ta chambre ! Mais…

— Alors ce café ? l’interrompt Laurent.

Ma tante me lâche soudain, se tourne vers lui et brandit l’index dans sa

direction.

— Ouh ! Tu me pompes l’air avec ton…

OK, OK, pitié que cette affaire de mur et de crottes ne se termine pas en

pugilat ! Il y a un sécateur juste là – Max devait jardiner avant ce débat de

grande envergure –, et il est hors de question que les fêtes de Noël se

transforment en un massacre à la tronçonneuse. Je décide d’intervenir avec

une expression que j’espère mature et convaincante :

— Ce mur semble une idée très intéressante, Laurent, et je te jure que je

vais inciter Max à y réfléchir pour de bon !

Notre voisin joint les mains en signe de gratitude, alors que Max me

foudroie du regard avant d’objecter :

— En tant que fleuriste, le béton heurte ma sensibilité ! Une haie est

esthétique ; un mur, froid et affreux !

— Merci Gina ! Enfin une femme sensée dans cette famille ! lâche

Laurent en m’adressant un clin d’œil, avant de faire volte-face et de

s’éloigner.

— Je suis sensée. Plus sensée que toi, en tout cas ! crie Max à son

attention.

La réplique n’a aucun effet sur Laurent, qui hausse ostensiblement les

épaules, avant de disparaître chez lui.

— Tia, il n’a pas tort ! Si Livio s’amuse à faire ses besoins chez lui… Et

puis, cette haie est trop petite ! On a une vue directe sur notre voisin et

inversement… Pas génial, non ?

— On parlera de ça plus tard, si tu veux bien ! élude ma tante en

m’entraînant vers la maison. Les garçons sont là, ils t’attendent !

J’accélère le pas pour rejoindre mes cousins.

À peine ai-je ouvert la porte qu’on me saisit et me soulève. C’est

Sandro, bien sûr ! Trente ans, un mètre quatre-vingt-dix, mains immenses,

barbu, cheveux longs attachés sur le sommet de son crâne, cuisinier à la

cantine de Port-la-Nouvelle. Il me fait virevolter et c’est à peine si

j’aperçois les autres, qui rient et me saluent, à peine si je sens les griffes de

Livio qui me labourent les jambes. Je suis chez moi. Heureuse !

— L’enfant prodigue est revenue ! tonne Sandro.

— Oh ! laisse-la-nous un peu ! proteste Jao en tirant sur mon bras pour

me déséquilibrer et me rattraper au vol. Sandro et Jao ont le même père,

Fabrice. Ce dernier mastiquait incroyablement en mangeant et ronflait

comme un tracteur (tracteur ayant subi une séance de tuning à la Fast and

Furious, option moteur hurlant et crissement de pneus strident : je l’atteste, je l’entendais depuis ma chambre tout au bout du couloir) : ces

désagréments ont engendré des disputes provoquées par le manque de

sommeil… La séparation entre ma tante et lui était inéluctable (cela dit, ils

entretiennent aujourd’hui des relations très apaisées).

— Enfin un peu de féminité dans ce monde de brute ! commente-t-il en

me frottant le crâne de son poing. Tu es de plus en plus jolie, Gina !

Je grimace et me dérobe, avant d’être enlacée par Tomas, bientôt poussé

et remplacé par Duarte, son jumeau. André, leur père, était gentil…

Vraiment trop gentil… Maxima et lui ont rompu d’un commun accord

quand ils ont réalisé qu’ils se tapaient dans le dos comme de bons vieux

copains au lieu de s’embrasser langoureusement, et que l’idée de faire

l’amour leur paraissait désormais si incongrue qu’ils en éclataient de rire.

— On boit un petit ginjinha, pour fêter ton arrivée ? propose Max en

prenant ma main.

— J’y compte bien ! Mais je veux voir la crèche, d’abord !

— Ça tombe bien, elle est dans le salon. Vous n’avez pas envie qu’on

s’y installe ? demande Max avec enthousiasme.

— NON ! répondons-nous en chœur.

Des années qu’elle tente de nous réunir dans cette pièce spacieuse et

lumineuse et de nous installer dans ses grands canapés moelleux et

confortables. Des années que nous préférons la cuisine, large, si jolie, avec

ses carreaux noirs et blancs au sol et ses meubles en bois brut et clair.

J’ouvre la porte et contemple le sapin, tout de blanc décoré, ainsi que

l’immense crèche, posée sur la table en pin. Je constate avec ravissement

que tout y est : l’étable et son toit de chaume, l’herbe fraîche, que Max

ramasse et change tous les jours, le petit cours d’eau. Il y a Marie, Joseph,

l’âne, le bœuf… Tous les personnages excepté les Rois mages que Max

ajoutera à l’Épiphanie. Quel santon a-t-elle acheté cette année ? Ah ! le

poney, juste ici, à gauche…

— Tu viens ? lance Jao en prenant mon bras avec douceur.

— J’arrive, soufflé-je avec bonheur.

Ça y est, je suis à la maison.

 

— Alors ? Ce 5 cara de cú de Djonatane n’est pas mort ? Dommage !

s’emporte Sandro une fois que nous sommes tous attablés.

— Tu veux qu’on aille lui casser la gueule ? propose Jao en faisant

craquer les articulations de ses mains.

Jao n’a rien à envier à son frère. Légèrement plus petit, il est tout aussi

trapu. Ses cheveux châtain foncé, coupés court, lui donnent un air militaire,

adouci par les mêmes yeux noisette, en amande, que ceux de Sandro.

— Je voudrais bien, mais…

— Tu restes pour toujours alors ? l’interrompt Tomas en souriant. Tu

vas vivre ici ?

— Un bon moment, c’est sûr. Définitivement, je ne sais pas. Quand je…

— Ça fera du bien à cette pauvre mamã, qui se morfond depuis qu’on a

tous quitté la maison ! s’écrie Jao en se levant brusquement pour déposer un

baiser sonore sur la joue de Max, occupée à préparer nos boissons.

— Arrête, je vais tout renverser ! s’exclame-t-elle en riant. Vous voulez

des pasteis ?

— Un peu, qu’on en veut ! répond Jao en se levant pour attraper une

pâtisserie.

Quand il se rassied, Tomas prend la parole :

— Enfin, quitté, quitté… Il y en a qui reviennent manger chaque midi,

n’est-ce pas, Duarte ? lance-t-il d’un ton ironique et très légèrement

condescendant.

— Et pourquoi pas ? réagit son frère, piqué à vif, qui rougit légèrement.

Je bosse à côté. Je ne vais pas rentrer chez moi alors que mamã est contente

d’avoir de la compagnie !

— Le chouchou à sa 6 mãe ! se moque Tomas. On croirait presque qu’il

a voulu ce job au magasin de bricolage parce qu’il était à cinq cents mètres

de la maison !

— Peut-être ! Et j’assume ! Je préfère bosser tranquillement à

Bricomarché que faire cours à des collégiens boutonneux !

Je les écoute, souriante, ravie d’être replongée au cœur de leurs disputes

et de leurs taquineries, enchantée d’être directement réintégrée, sans

transition, à la vie familiale. Il faut dire que mes cousins n’ont pas besoin

que je leur donne de mes nouvelles : chacun d’eux m’appelle une fois par

semaine pour avoir le récit détaillé de mon quotidien niçois. Je les observe

tandis qu’ils donnent tour à tour leur avis sur Duarte – le cadet de la fratrie,

vingt-quatre ans –, effectivement toujours éperdument attaché à Maxima

qui le lui rend bien. Sandro, qui ne paraît jamais à sa place quand il est assis

à table tant il est grand et massif, s’esclaffe de bon cœur ; Jao – le gros mot facile, bourru et ombrageux –, pêcheur pour les marchés et les

poissonneries du coin, me fait un clin d’œil ; Tomas, prof d’histoire-géo au

collège de Port-la-Nouvelle, le plus sérieux de nous tous – parfois un peu

moralisateur –, beau comme un dieu avec ses cheveux frisés et ses pupilles

ébène, croise les bras et toise Duarte, qui est aussi doux que son frère est

tranchant.

— Les collégiens ne sont pas tous boutonneux, s’enflamme Tomas. Ce

n’est pas parce que toi, tu as fait une conso délirante de Biactol et d’Eau

précieuse que les jeunes d’aujourd’hui…

— CHUT ! La PAIX ! intervient Max, qui dépose sur la table six verres

de ginjinha, cette liqueur de cerise acide tout droit venue du Portugal, à

laquelle elle a ajouté des fruits confits et une cuillère de sucre vanillé, ainsi

qu’un plateau plein de pasteis de nata. Gina est de retour, et nous allons

fêter ça dignement. Et vous tous, vous avez intérêt à vous conduire

correctement et à éviter de vous disputer comme des gosses de six ans !

— Je dirais cinq, si je peux me permettre, mamã ! lui répond Jao avec

un sourire irrésistible.

Alors que Max lève les yeux au ciel, chacun s’empare de son verre pour

trinquer.

— 7 Saúde ! nous exclamons-nous en chœur avant d’avaler une

généreuse rasade d’alcool.

— Mmmh, c’est trop bon, soufflé-je avant de sursauter.

Max pousse un cri strident.

— Mince, la morue ! hurle-t-elle avant de bondir de sa chaise et

d’ouvrir le frigo. J’ai oublié de changer l’eau ! C’est la faute du voisin,

aussi, avec son histoire de mur !

— Tu veux qu’on aille lui dire notre façon de penser ? propose Jao,

décidé à en découdre.

— Non merci, décline Max, qui sort un plat en terre cuite dans lequel

elle fait dessaler la traditionnelle morue de Noël.

À l’aide de deux grandes spatules, elle soulève délicatement le poisson,

dont j’aperçois la peau grise et brillante, et le dépose dans une large assiette

en faïence bleu et blanc près de l’évier, puis elle vide le plat en terre cuite et

le remplit de nouveau, avant d’y replonger la bacalhau.

— Ça me donne faim ! s’exclame Duarte, fasciné par les gestes de sa

mère.

— J’en ai l’eau à la bouche, renchérit Tomas.

— Ce sera bien de la 8 bacalhau com todos hein, mama ? demande

Sandro d’un air suspicieux.

— Oui ! soupire ma tante en levant les yeux au ciel. Je ne voudrais pas

contrarier votre insupportable sens des traditions. Morue, chou-fleur, œufs

durs, oignons et ail ! C’est d’un triste ! Vous êtes au courant que notre

fabuleuse gastronomie portugaise nous offre des possibilités infinies de

cuisiner la morue ? Com natas, avec de la crème ! À bràs ! C’est bon ça, en

gratin ! Et pourquoi pas des 9 pataniscas ?

— NON ! protestons-nous en chœur.

— À Noël, au Portugal, on mange de la morue com todos, c’est la

tradition, tranche Tomas de manière légèrement sentencieuse.

— Oui, 10 avo Conception ! se moque Duarte, à qui Tomas jette un

regard noir. Quoi ? C’est vrai qu’on croirait entendre grand-mère, hein, les

gars ?

— En parlant d’elle…, commence Max avec une grimace.

Concerts de protestations et de grognements. Ma tante lève les bras au

ciel en signe d’impuissance.

— Vous savez bien qu’il faut lui passer un coup de fil, sinon, elle va me

le reprocher. Et je vous signale que c’est normal d’appeler sa grand-mère

quand on est réunis.

— Ce serait normal si elle était normale ! lance Jao en riant.

— La famille, c’est sacré, tranche Max pour faire cesser nos

grognements. Et puis, elle n’est pas avec nous pour Noël. Elle mérite au

moins un appel… La pauvre est trop âgée pour faire le déplacement depuis

Lisbonne. C’est peut-être son dernier Noël…

— Tu parles ! Elle nous enterrera tous ! maugrée Sandro. La dernière

fois que je l’ai appelée, elle était en kit mains libres parce qu’elle faisait de

la marche athlétique avec sa copine Dorotea. Si ça, ce n’est pas une mamie

en forme, je ne sais pas ce que c’est…

— J’ai l’impression qu’elle rajeunit, lance Jao.

— Ou qu’elle ne vieillit pas, ajouté-je.

— Un peu comme Satan, complète Sandro.

Œillade assassine de Max, qui fonce vers lui en faisant le signe de croix

et lui administre une tape bien sentie sur le crâne.

— Vous croyez qu’elle sera de bonne humeur ? demande Duarte,

inquiet, qui ronge l’ongle de son index avec frénésie.

— Oh ! Duarte ! Tu ne vas quand même pas trembler devant une dame

de quatre-vingt-treize ans, si ? le reprend Tomas.

— Forcément, toi, tu es le 11 querido de cette sorcière !

— Parce que moi, je fais l’effort de l’appeler régulièrement ! se

rengorge Tomas.

— Moi, j’essaye, mais je n’y arrive pas ! À chaque fois, elle critique

mes cheveux, ça me mine, dis-je en tripotant les boucles épaisses et rebelles

que Conception aimerait voir disciplinées dans un chignon austère. Et elle

me harcèle pour que je prenne des cours de chant. Qu’est-ce que je connais

au 12 fado ? Je préfère Ariana Grande ! Et s’il n’y avait que ça…

Je l’entends d’ici : « Forcément qu’aucun homme ne t’a passé la bague

au doigt. Ces cheveux… C’est d’un négligé ! Montre un peu tes ongles,

jeune fille ! Vas-tu à l’église ? Pourquoi n’as-tu toujours pas trouvé un

gentil fiancé ? As-tu une tare cachée ? Tu me fends le cœur et tu me

laisseras mourir sans espoir que ta vie prenne un tour plus digne… »

Aucune envie de m’infliger ça !

— Est-ce que je pourrais être dispensée de cet appel ? Après tout, j’étais

censée revenir demain…, tenté-je.

— NON ! Vous n’êtes plus des gosses ! gronde Max. Vous êtes capables

d’affronter Conception, tout de même !

— Alors vas-y, commence, toi ! Tu es sa fille après tout ! la défie

Sandro.

Max se mord nerveusement les lèvres, s’empare de son téléphone…

avant de le tendre à Tomas.

— Fais-le, toi.

— Et c’est elle qui nous traite de gosses, soupire-t-il en levant les yeux

au ciel.

Il positionne le portable contre la grosse cruche qui trône sur la table.

Nous nous regroupons pour faire face à la caméra et il lance un appel vidéo.

— Vous êtes prêts pour la mise à mort ? chuchote Sandro alors que la

sonnerie (aussi sinistre qu’une cloche funèbre) retentit et que je me retiens

de glousser nerveusement.

Le visage de Conception apparaît : un visage très ridé à l’expression

sévère. Les lèvres sont pincées, les yeux plissés, comme pour farfouiller

dans nos esprits. Elle est assez terrifiante, tout de même ! Et l’éternel

chignon très serré qu’elle affectionne et porte tous les jours est loin

d’adoucir ce portrait…

— Mes chers petits ! s’exclame-t-elle d’une voix légèrement grinçante.

Bizarrement, dans sa bouche, ce tendre qualificatif donne l’impression

qu’elle est prête à nous boulotter tout crus. Elle se penche vers l’écran ;

Duarte et moi avons un mouvement de recul instinctif qui nous fait pouffer.

Erreur fatale : la voilà qui focalise son attention sur moi. Merda ! Je suis sa

première cible ! J’inspire longuement et me prépare à affronter l’assaut. Je

suis Jon Snow dans l’épisode de « La bataille des bâtards ». Je peux le faire.

— Gina Josefa Magdalena, pourquoi glousses-tu de la sorte ? On dirait

une poule stupide ! Et ces cheveux ! N’as-tu pas compris qu’une jeune

femme en âge de se marier et de fonder une famille doit avoir une

apparence respectable ? Je suis certaine que tu te ronges toujours les ongles.

Montre !

— Mãe, intervient charitablement Max. Comment vas-tu ? Figure-toi

que dès que nous avons été réunis, nous avons pensé à t’appeler !

— Oui, parce qu’on ne peut pas dire qu’en temps normal, vous faites

trop d’efforts ! rétorque Conception d’un ton acide.

Un instant, son visage disparaît de l’écran. Duarte en profite pour

mimer la décapitation, alors que Max se racle nerveusement la gorge.

Quand Conception réapparaît, elle nous scrute durement.

— QUI a ri ?

Sandro fait mine de tousser pour masquer son hilarité, alors que nous

secouons tous la tête comme des forcenés en prenant l’air innocent.

— REGARDEZ ce que j’ai là ! s’écrie Conception sans s’appesantir sur

le sujet. Et maintenant, une question à laquelle même les plus stupides

d’entre vous sont capables de répondre : qu’est-ce donc ?

Elle brandit deux aiguilles à tricoter et un gilet de bébé bleu à moitié

fini. Sandro émet un bruit de bouche signifiant qu’il ne sait pas, alors que

nous fixons tous l’écran bêtement.

— Un gilet, 13 tolhinos ! Un gilet que je tricote pour rien puisque je ne

deviendrai jamais arrière-grand-mère, pauvre de moi ! Dieu m’en est

témoin, vous me laisserez mourir sans avoir connu ce plaisir ! Toutes mes

amies sont arrière-grands-mères ! Et moi, non ! Je suis la honte du Club de

l’âge d’or ! Vous le faites peut-être exprès, après tout ! Vous voulez que je

meure de chagrin ! Vous êtes si ingrats ! Et je suis si triste…

— Je rêve ou elle fait semblant d’essuyer une larme ? murmure Max.

— Comportement passif agressif : un classique ! Ne vous laissez pas

avoir ! chuchote Jao.

— J’ai abandonné tout espoir avec Gina, poursuit Conception. Mais

vous, mes petits !

Elle pointe le doigt en direction de Sandro.

— Certes, tu grossis à vue d’œil avec les années. Tu as hérité des

membres massifs de ton pauvre grand-père Migdao et tu auras un double

menton, je le prédis ! Mais…

— Merci, avo, tu me flattes ! l’interrompt Sandro, que rien n’atteint

jamais et qui rit de bon cœur.

— Tu es encore joli garçon pour quelques années, alors qu’attends-tu

pour te dégoter une gentille fille qui te fera des enfants ?

Sandro ouvre la bouche pour répliquer, mais elle ne lui en laisse pas le

temps, changeant de cible aussi vite que l’éclair.

— Et toi, Jao ?

Elle l’observe et semble un instant ne rien trouver à redire, jusqu’à ce

que ses yeux brillent d’un plaisir malsain.

— Tu as des cernes. J’espère que tu ne mènes pas la vie de tous ces

jeunes dépravés qui ne dorment pas de la nuit et se fourvoient dans les

night-clubs. C’est comme ça que vous nommez ces lieux de dépravation,

non ? Jao, c’est ainsi qu’on doit les appeler ? Hein ?

Alors que sa bouche se pince et que ses yeux se rétrécissent, Duarte

murmure à l’adresse de Jao :

— Elle veut te piéger !

Jao hausse ostensiblement les épaules avec un air innocent. Mais

Conception ne le regarde déjà plus. Horreur, malheur et damnation, elle fixe

de nouveau son attention sur moi.

— Mais j’y pense ! Gina Josefa Magdalena… Le mois dernier, quand tu

as daigné m’appeler, tu m’avais dit que tu n’arrivais que pour le 25 à Port-

la-Nouvelle, et non pour la consoada !

Dingue ce sens des détails à son âge avancé… Elle ne pourrait pas

perdre un peu la boule, comme tout le monde ?

— Oui, ça devait être le cas…

Mes genoux se mettent à trembler. À quelle sauce va-t-elle me manger ?

Cette fois, elle se penche si près de son téléphone que la verrue marron qui

orne le dessus de sa lèvre supérieure apparaît en gros plan, effet 4K. Meu

Deus ! Elle pousse un ricanement victorieux avant de décréter :

— Tu me caches quelque chose !

— Pas DU TOUT ! répliqué-je d’un ton que j’espère convaincant (mais

ma voix est partie dans les aigus, ça sent l’échec à plein nez).

— Oh que si… 14 pobrezinha ! Tu mens tellement mal. Oserais-tu

affirmer que tu dis la vérité sous l’œil de Migdao ?

À ces mots, elle oriente son téléphone vers le portrait de feu mon grand-

père, au-dessus de la cheminée.

— OU PIRE, devant Eusébio ? insiste-t-elle en montrant cette fois celui

de ce grand joueur de foot, vénéré au Portugal, qui trône aux côtés de celui

de 15 vovô.

— Heu…

— On ne baratine pas devant des morts, Gina, chuchote Tomas, dont le

souffle s’accélère.

Ce qu’il peut être trouillard et superstitieux, celui-là !

— Et ils vont faire quoi ? réplique Sandro à voix basse. Sortir de leur

cadre pour lui mettre une taloche ? Tomas, mec, ressaisis-toi !

— Heu…, hésité-je.

Je ne sais quoi dire. Si je jure sous les yeux de ces deux grands

hommes, brûlerai-je en enfer ? Je ne peux tout de même pas raconter

l’affaire Djonatane ! L’enfer, ça peut être fun… Des flammes, des cris… Oh

oui. Tout plutôt que les jugements de Conception…

— Avo, je te promets que…

— Gina est revenue car elle a planté son stylo dans l’oreille de son

collègue. Elle a été virée ! lance Tomas précipitamment avant de me

regarder d’un air contrit. Désolée, Gina, mais ça porte malheur de mentir

devant l’esprit des morts. Je veux que tu ailles au paradis, moi !

Je fronce les sourcils, refrénant l’envie de lui mettre mon poing dans la

figure, quand Max intervient pour affronter une Conception choquée, qui a

plaqué sa paume contre sa bouche grande ouverte.

— Mãe, écoute, Gina avait de très bonnes raisons de corriger ce

Djonatane qui…

— Maxima Filipa Dolores Reis, comment as-tu élevé cette enfant ?

gronde notre aïeule, rouge de colère, dont les postillons semblent être des

grenades qui s’écrasent contre l’écran. Tu devais en faire une jeune femme

respectable ! Une jeune femme destinée à devenir une épouse modèle ! Une

jeune femme bien éduquée et…

— Mãe, Gina est parfaite et…

— C’est pour ça qu’elle n’est toujours pas fiancée ! Elle suit les traces

de sa tante ! Elle mène une vie dissolue ! explose Conception.

— Techniquement, non ! intervient Sandro d’un ton espiègle. Mãe a été

mariée deux fois, donc Gina est loin de l’égaler.

— Oh TOI ! crie Conception en tapotant son écran de son index comme

s’il s’agissait du torse de son petit-fils. Tu peux parler, TOI ! L’aîné ! Celui

sur lequel je comptais pour avoir des arrière-petits-enfants avant de mourir !

Toi qui brises des cœurs…

— J’ai eu le cœur brisé aussi, tu sais ! répond Sandro avec flegme.

— Le seul qui me donne satisfaction et qui semble sur la bonne voie est

Tomas. Il exerce le digne métier de professeur ; mieux, il est fiancé ! Bien

qu’elle ne soit pas portugaise, Annie est une gentille fille…

— Carrément rébarbative ! ose Jao en étouffant un bâillement.

— Elle n’est PAS rébarbative ! s’énerve Tomas. Elle est juste…

normale par rapport à vous, qui passez votre temps à vous exciter pour un

oui ou pour un non.

— Tu as raison, mon cher petit Tomas ! approuve Conception. Vous

devriez en prendre de la graine, tous autant que vous êtes !

— Mais c’est ce qu’on fait ! intervient soudain Sandro avec un large

sourire. Figure-toi que j’ai trouvé la perle rare.

Nous nous tournons vers lui comme un seul homme. Mais il lève trois

fois le sourcil droit, signe évident de mensonge.

— Tu MENS ! s’écrie Tomas. Il ment, avo ! Son sourcil bouge !

— Pas du tout ! proteste Sandro. Avo, regarde-moi bien en face.

Avec une maîtrise remarquable, il fait face à notre impitoyable grand-

mère en réussissant l’exploit de ne pas tiquer.

— C’est vrai, mon petit ?

Son expression menaçante se mue en… quelque chose de… légèrement

moins menaçant. Elle esquisse presque un sourire.

— Que je suis heureuse ! Qui est cette femme ? J’espère qu’elle cuisine

bien ? Tu comptes l’épouser ? J’ai toujours su que tu mettrais le temps,

mais que tu ferais mieux que les autres.

Elle est gonflée !

— J’ai quelqu’un aussi ! s’enorgueillit Jao.

— Moi aussi, j’ai trouvé quelqu’un, avo ! Un homme très beau et gentil,

et…

Et voilà : c’est sorti tout seul, je n’ai pas pu m’en empêcher. Conception

crée ça chez nous… Une espèce de compétition malsaine. Comme quand

elle avait décrété, l’été de mes dix ans, que le plus sage d’entre nous aurait

un très gros cadeau en récompense. On avait passé le mois d’août à se

montrer irréprochables devant elle et à se chamailler dans son dos à cause

de ce défi qui nous rendait fous… Finalement, elle n’avait désigné

personne, considérant qu’aucun d’entre nous ne valait le présent suprême

du mérite. Elle avait même ajouté que nous étions des bons à rien.

— C’est vrai, Gina ? demande Conception avec stupeur avant de se

ragaillardir et d’attaquer Duarte. Si mes calculs sont bons, il ne resterait

plus que toi, alors, mon pauvre Duarte ! Mais ça ne m’étonne pas. Tu as

toujours été le 16 passaro de la famille ! Comment disent les Français, déjà ?

Le maillon faible.

— Conception, ils te mentent tous ! hurle soudain Tomas. Il n’y a que

moi qui suis en couple !

Nous protestons, et tout le monde se met à crier, tentant de se faire

entendre.

— Taisez-vous ! ordonne notre grand-mère d’une voix sèche et

autoritaire qui nous calme instantanément.

Conception se masse un instant les tempes avant de secouer en l’air un

index désapprobateur.

— Cette famille me semble cruellement manquer d’ordre et de maîtrise

d’elle-même. Et il n’y a qu’une façon d’y remédier et de vérifier que

personne ne ment à sa grand-mère…

C’est à peine si j’ose respirer. Duarte murmure « non, non, non… »

alors que Max tape nerveusement le sol du pied. Nous sommes tous en

apnée, jusqu’au verdict.

— Je pars de Lisbonne. Je passe Noël avec vous, annonce Conception.

— Non, mamã, tu ne peux pas nous rejoindre, enfin ! tente Max dans un

effort louable pour tous nous sauver. Ce n’est pas raisonnable. Le trajet va

t’épuiser et…

— Quoi ? Ma propre fille ne se réjouit pas de mon arrivée ? Tu oserais

rejeter ta mère ? s’offusque Conception.

— Heu…, réagit Max, dont c’est visiblement le souhait le plus cher.

— Résiste ! la presse discrètement Sandro. Résiste, pitié ! Il faut

l’empêcher de nuire !

— Fille indigne ! Je vais te remettre les idées en place, moi ! Je vais

TOUS vous remettre les idées en place.

Avant que nous ayons le temps de protester, Conception raccroche.

Comme ça, d’un coup, brusquement, sans plus de manières. Abasourdis,

nous restons immobiles et muets, sauf Max qui pousse un soupir excédé

avant de commenter d’une voix vibrante de colère :

— Bravo ! Vous avez gagné ! Vous avez réussi à faire venir ma mère

pour Noël. Ça va être très cool comme ambiance, merci ! Bon courage pour

vous dépatouiller de vos mensonges. Et ne comptez pas sur moi pour vous

aider !

À ces mots, elle se lève, le visage rouge, ses yeux lançant des éclairs,

puis sort de la cuisine en claquant la porte.

— Et vous allez les trouver où, vos fiancés imaginaires ? attaque

Tomas.

— Ne t’inquiète pas pour ça, l’enfant parfait ! grogne Sandro.

— Oh ! ça ne risque pas ! Je ris d’avance en visualisant le carnage.

— Carnage qui n’en sera pas un puisque je viendrai accompagné.

— Moi aussi ! clame Jao, décidé.

— On parie ? les défie Tomas.

— On parie !

— Tu en es, Gina ?

J’hésite… juste un instant. C’est trop irrésistible et je n’ai jamais réussi

à dire non à mes cousins. Il faut bien que je défende mon honneur !

— J’en suis, évidemment !

Alors que nous nous serrons la main pour sceller le pacte, j’esquisse un

sourire satisfait. Je sais précisément qui choisir comme fiancé.

 

1. « Imbécile ».

2. « Je suis si contente de te voir ! »

3. « Ma chérie ! »

4. « Ma belle ! »

5. « Trou du cul ».

6. « Mère ».

7. « Santé ! »

8. Plat traditionnel de morue accompagnée de légumes bouillis et d’œufs durs.

9. Galettes de morue.

10. « Grand-mère ».

11. « Chouchou ».

12. Chant populaire portugais.

13. « Gros bêta ».

14. « Ma pauvre ».

15. « Papi ».

16. « Oisillon ».

 

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