Pour Noël, j'apporte le dessert (et un mec !)

Eve Borelli · Chapitre 3 sur 14

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Pour Noël, j'apporte le dessert (et un mec !)

Chapitre 4

4.

 

 

Si vous deviez affronter une épreuve particulièrement difficile (genre ne

plus manger de fondue pendant six ans, ou vous promener en slip-

claquettes dans la rue sous les huées des passants), qui choisiriez-vous

pour vous soutenir contre vents et marées ?

 

Vos parents : après tout, ils ont toujours été là pour vous, même dans vos

pires moments, quand vous ne le méritiez pas (ils ne vous ont par exemple

pas reniée lorsque vous avez été renvoyée quelques jours du collège pour

avoir volé non pas un, mais cinq feutres Velleda [deux noirs, deux bleus, un

vert] à Mme Drinart, la prof d’anglais, suite à un pari stupide que vous

vouliez gagner coûte que coûte, et sont restés tout à fait stoïques quand le

principal a fait allusion à une éventuelle cleptomanie).

Votre meilleur(e) ami(e) : vous pouvez toujours compter sur lui/elle, quel

que soit le moment, quelle que soit l’heure, pour vous tenir la main (ou les

cheveux, quand vous vomissez les verres de vodka pomme que vous avez

fièrement avalés quelques heures plus tôt, en piaillant « CUL SEC ! »,

emportée par l’euphorie du dance-floor de Musico-gogo, la célèbre boîte de

nuit du coin).

Vous-même : vous êtes une dure à cuire, une warrior, un combiné de

Captain Marvel et de Black Widow, capable de tout traverser avec votre

seul mental, lequel est aussi puissant que celui de J.-C. Van Damme.

 

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L’homme idéal

 

 

Une heure que j’attends Hugo, que j’ai prévenu de mon arrivée. Enfin,

on sonne ! J’ouvre la porte précipitamment avant de plonger dans ses bras

grands ouverts.

— Ah quand même ! J’ai failli m’endormir en patientant, monsieur le

Capitaine !

Il éclate de rire, me soulève et me serre très fort alors que je hume son

parfum de santal.

— Tu peux parler ! C’est toi qui reviens enfin ! Moi, je ne bouge

jamais ! Je suis condamné à t’attendre, encore et encore, comme une âme en

peine ayant perdu sa moitié !

Il me repose à terre et esquisse une grimace douloureuse.

— C’est si terrible que ça, la vie sans moi ? demandé-je avec un

contentement non dissimulé.

— Sans vouloir te décevoir, je survis ! Difficilement, mais je tiens le

coup ! Mon vrai problème, c’est cette douleur aux reins, réplique-t-il avant

de se frotter le haut des fesses tout en me faisant un clin d’œil. Pitié, dis-

moi que tu as grossi et que ce n’est pas mon dos qui me fait mal. Mes vieux

collègues affirment qu’à force de rester le cul sur un siège, à conduire des

cargos, on enchaîne les lumbagos et autres joyeusetés dès vingt-cinq piges !

— Je pourrais te rassurer, mais comme tu ne sembles pas vraiment

souffrir de mon absence, je vais te dire la cruelle vérité : je crois faire le

même poids… Mais on ne sait jamais, gardons espoir : j’ai mangé pas mal

de bonbecs depuis avant-hier ! C’est peut-être ça, après tout !

Hugo cesse son automassage et fronce les sourcils d’un air intrigué.

— Il t’est arrivé un truc ? demande-t-il, n’ignorant pas que je plonge la

tête la première dans les kilos de Haribo quand je traverse un moment difficile.

— Je vais tout te raconter, mais laisse-moi te regarder, d’abord, querido

1 ! Tu as la barbe plus longue que d’habitude, non ?

Barbe ou pas, Hugo est canon : sa peau métisse – couleur miel –, ses

yeux incroyablement bleus, son nez fin et sa bouche pulpeuse seraient

capables de faire chavirer n’importe qui, même la plus austère des

religieuses, même la femme de Henry Cavill…

Oui, toutes… sauf moi.

Je me suis déjà demandé pourquoi. Peut-être parce que notre rencontre a

été placée sous le signe anti-glam du pipi ?

J’étais en CE2. C’était en mai – météo printanière –, j’avais

parfaitement réussi la dictée notée de l’après-midi et ça venait de sonner. En

théorie, tout était parfait et Maxima n’allait pas tarder à me récupérer. Sauf

que j’avais très mal géré mon planning pipi. Avec la dictée qui s’annonçait,

j’avais préféré optimiser mon temps de récré pour réviser plutôt que

d’assouvir mes besoins les plus naturels. Résultat : stress de la dictée

+ quatre heures à me retenir = catastrophe prévisible à 16 h 30. Alors, j’ai

foncé aux toilettes en me tortillant comme une forcenée pour me retenir.

C’était comme dans un film d’action, quand il y a un passage au ralenti : j’y

étais presque ! À deux doigts d’y arriver ! Je me revois pousser la porte sur

laquelle les élèves avaient gravé des insultes et des mots d’amour. Mon

soulagement était immense quand… Drame. Accident de parcours option

fontaine débridée : j’ai fait dans ma culotte. Et copieusement. C’était la

panique, l’orage dans mon crâne, le tsunami de l’angoisse. J’ignorais quoi

faire. J’étais comme une biche traquée par des chasseurs (des images de

Bambi se succédaient dans ma tête. J’étais la mère de ce pauvre cerf !).

Comment m’en sortir ? Tous les élèves étaient encore dans la cour et

verraient forcément mon legging gris clair trempé si je m’avisais de tenter

une traversée. Un instant, j’ai songé à provoquer une fuite dans les toilettes,

qui me permettrait d’en réchapper intégralement mouillée, mais je n’avais

pas de hache sous la main, ni la force de défoncer les canalisations. J’étais

dans l’impasse et je pleurais à gros sanglots, quand quelqu’un est entré. J’ai

essayé d’être silencieuse, mais je hoquetais violemment. « Ça va là-

dedans ? » a demandé une voix d’écolier. Je me suis penchée pour regarder

par l’interstice sous la porte et j’ai reconnu les Nike Air Max bleu électrique

de Hugo, un garçon de ma classe. Hugo qui s’est appuyé contre le montant

et a insisté jusqu’à ce que je lui explique la situation… Quand je me suis exécutée, il ne s’est pas moqué, il n’est pas parti. Il a réfléchi un bon

moment et finalement, il m’a fait passer son short sous la porte. J’ai

protesté, mais il a dit de ne pas m’en faire. J’ai hésité (juste un peu : il

s’agissait de mon honneur, tout de même !) et je l’ai enfilé. Quand je suis

sortie et que je me suis retrouvée nez à nez avec lui, il m’a offert un grand

sourire et a tendu la main pour que je tape dedans. Ensuite, il a fait volte-

face et a foncé hors des toilettes. Moi, j’ai couru le plus vite possible

jusqu’à la grille d’entrée, où ma tante m’attendait, mon legging taché roulé

en boule sous mon bras. Personne ne s’est intéressé à moi : tous étaient trop

occupés à rire des pitreries de Hugo qui se pavanait en caleçon. Sa mère a

été convoquée ensuite, mais Hugo ne m’a pas trahie. Il a raconté que des

grands l’avaient menacé à travers le grillage du fond de la cour, depuis la

rue, et qu’ils l’avaient forcé à leur donner son short. C’est passé comme une

lettre à la poste, et nous sommes devenus inséparables qu’un timbre et son

enveloppe. Il n’y a jamais eu d’ambiguïté entre nous. J’ai enquêté sur ce

sujet, en juillet dernier, pour le numéro de Oups, lol, mdr magazine :

L’amitié fille/garçon est-elle possible ? C’était le titre du big doss’ du mois.

En me documentant, j’ai constaté que souvent ce n’était pas le cas, à moins

que les personnes concernées ne s’attirent pas physiquement. Bizarre, parce

que moi, je considère que Hugo est beau comme un dieu, et pourtant, je n’ai

jamais ressenti quoi que ce soit d’autre que de l’amitié pour lui. Et c’est

réciproque. Plus le temps passe, et plus je me rends compte que notre

relation est unique.

Tout en m’effaçant pour le laisser rentrer, je le bombarde de questions

en m’accrochant à sa manche :

— Comment tu vas ? Tu es au port jusqu’à quand ? Où est la petite ?

Il sourit et étouffe un bâillement.

— Du calme ! J’ai eu une journée chargée ! J’ai galéré comme un fou

pour remorquer ce cargo… Un porte-conteneur comme je n’en avais jamais

vu ! Et crois-moi, il a fallu manœuvrer jusqu’à son emplacement, à l’autre

bout du port ! Un peu plus et je montais à bord pour jeter le capitaine à

l’eau et manœuvrer à sa place. Enfin, c’est fait… Quoi qu’il en soit, je ne

répondrai à aucune question tant que tu ne m’auras pas servi un verre !

— Mais j’y comptais bien, querido ! Chez les Ferreira, on sait

accueillir, qu’est-ce que tu crois ?

Je le prends par la main et nous nous dirigeons vers la cuisine. Quand

nous passons devant les escaliers menant aux chambres, je hurle :

— Tia ! Hugo est arrivé !

— Fantastico ! Je descends dans une petite demi-heure !

— Tes cousins ne sont pas là ? demande Hugo.

— Ils sont partis. Ils veulent tous mettre leur plan au point pour

gagner…

— Un plan pour gagner ? reprend Hugo d’une voix intriguée, en

s’installant en bout de table.

— Oui. Et tu seras la pièce maîtresse du mien, si tu l’acceptes !

— Hein ? Dans quoi tu vas m’embarquer encore ? À chaque fois qu’on

est partis dans un truc comme ça avec tes cousins, ça s’est mal terminé.

Rappelle-toi la fois où on avait fait le pari de passer la nuit au Super U

après la fermeture… Qui a fini au poste de police ?

— Nous ! Mais on a gagné ! Dis-moi, qu’est-ce que tu veux boire ?

Ginjinha ? Porto ? Bière ?

— Les trois ? Non, porto, s’il te plaît.

Je dépose deux verres sur la table et saisis la bouteille à peine entamée

sur le comptoir de la cuisine. Pendant qu’il s’occupe du service, je dégaine

un paquet de chips. Une fois que nous nous sommes assis et que nous avons

trinqué, il daigne enfin répondre à mes questions :

— Constance n’est pas avec moi pour Noël : elle est chez sa mère.

J’aurais adoré l’avoir, mais ce sera pour l’an prochain…

— Et la convention pour organiser la garde ? C’est fait ? Le rendez-

vous au tribunal est maintenu ?

— Oui. On a finalement réussi à préparer quelque chose de correct. Je

dois dire que Mélina a été patiente, parce que ça n’a pas été facile de

trouver un accord, avec mes horaires aléatoires… Mais j’ai parlé au

capitaine du port, et il a pu régulariser mon planning. J’aurai Constance

tous les week-ends et la moitié des vacances scolaires à partir du mois

prochain.

— Mélina a été conciliante, alors. C’est bien.

— Oui.

Je cherche dans son regard un zeste de nostalgie, de désespoir ou de

rancœur, mais n’y vois qu’une résignation un peu triste. Hugo a enfin

accepté leur séparation. Alors qu’il m’explique en détail le fonctionnement

familial à venir, je m’abstiens de critiquer Mélina, qui lui a brisé le cœur

l’an dernier. Hugo et elle se sont rencontrés au lycée. C’était le couple phare

de Port-la-Nouvelle ; aussi canons l’un que l’autre, entente parfaite. Mélina est tombée enceinte l’année de ses vingt-trois ans. Ce n’était pas prévu,

mais ils ont décidé de garder le bébé. Hugo était fou de joie. Ça a été plus

difficile pour Mélina qui envisageait de poursuivre ses études de médecine

mais qui s’est finalement dirigée vers une formation d’infirmière. C’est

quand le bébé est né que la situation s’est dégradée : Constance pleurait

beaucoup et dormait à peine. La fatigue, le stress et la frustration ont

provoqué des tensions chez ses parents. Mélina a fait une dépression post-

partum, et malgré le soutien de Hugo, leur couple ne s’en est pas remis. Elle

l’a quitté. Ils ont tout fait pour que les choses se passent au mieux pour le

bien de Constance. C’est le cœur de Hugo qui n’a pas été préservé. L’été

dernier, il était en convalescence mais avait eu un sacré coup de mou…

Aujourd’hui, je le sens d’humeur joyeuse. Peut-être est-il enfin prêt à

rencontrer quelqu’un ?

— Je constate que tu es particulièrement guilleret. Et je me dois de te

poser la question… Tu remets ton corps de rêve sur le marché du célibat ?

Hugo éclate de rire et secoue la tête.

— Mon corps de rêve n’est pas à vendre ! Mais j’apprécie le

compliment ! Tu n’es pas mal non plus, tu le sais ?

— Tu détournes la conversation !

— Je n’ai personne en ligne de mire, et même si c’était le cas, je ne

pourrais pas m’y attarder. J’ai un planning super chargé. Mais parlons un

peu de toi. Tu restes pour combien de temps ?

— Pour un très, très long moment !

Il ouvre de grands yeux, et me voilà partie pour le récit intégral de la

Terrible Affaire du Stylo Vengeur. Quand je conclus, presque essoufflée, je

me rends compte que nous avons déjà bu les trois quarts de la bouteille. Je

nous ressers (ne jamais laisser un fond traîner !) et me décide à lui exposer

mon plan parfait pour la consoada.

— Qu’est-ce que tu fais demain soir ? demandé-je d’un ton innocent.

— Je comptais sur toi pour m’inviter ! répond Hugo du tac au tac.

— Tu vois ? On est tellement sur la même longueur d’onde, toi et

moi… On aurait dû se marier ! À ce propos…

Hugo fronce les sourcils et esquisse une sorte de grimace étrange.

— Tu m’inquiètes, là…

— Ne stresse pas, je te garantis que ce sera le meilleur réveillon de ta

vie, car tu auras l’immense privilège de…

Je laisse planer le suspense pour plus d’effet. Je suis tellement,

tellement formidable. Et intelligente. Je vais écraser mes cousins.

— De ? me presse Hugo, impatient.

— De jouer mon petit ami ! TADA !

J’ouvre les bras en grand, m’attendant presque à un lancer de cotillons,

mais Hugo se contente d’éclater de rire.

— Et d’une, quand tu bois, tu deviens mégalo, sache-le. « L’immense

privilège », Gina ? Sans déconner !

Il glousse de nouveau avant d’esquisser une mimique

d’incompréhension.

— Et de deux, c’est invraisemblable. Pourquoi je jouerais ce rôle ?

Il ne va pas refuser ça à sa meilleure amie, tout de même !

— Parce que Conception sera là. Parce qu’elle revient mettre de l’ordre

dans nos affaires et qu’on doit tous être irréprochables. C’est-à-dire sur la

voie sacrée du mariage et des enfants ! Parce qu’elle me fait carrément

flipper. Je te jure que sa verrue grossit de jour en jour. Et son regard ! De

plus en plus acéré ! Elle voit tout, comprend tout… Et aussi… parce que

j’ai parié avec mes cousins.

Hugo lève les yeux au ciel.

— C’était donc ça, le nouveau pari… Gina, tu sais comment ça va

encore finir…

— Je t’en SUPPLIE ! dis-je en joignant les mains.

— Et donc pour paraître irréprochable, tu as besoin d’un mec dans ta

vie ? Tu es certaine que tu es féministe, toi ?

— Moi, je m’en fous du célibat…

Je mens. Je ne dirais pas non à un corps viril collé contre moi, le soir,

pour m’endormir.

— … Mais avo Conception… Elle tient au mariage comme à la prunelle

de ses yeux !

Sceptique, Hugo croise les bras sur sa poitrine. OK, changement de

technique : susciter la pitié.

— Je ne veux pas qu’elle meure sans m’avoir vue la bague quasi au

doigt… La pauvre…

— Tu devrais lui expliquer les choses franchement et…

Ça suffit, à la fin !

— Oh Hugo, merda ! Tu peux bien me dépanner sans me servir ta

morale à deux balles !

Mon ami lève les paumes en signe de paix.

— OK. Raconte : je vais devoir t’embrasser ? demande-t-il en riant.

J’esquisse une grimace horrifiée.

— Pas besoin d’en arriver à de telles extrémités ! On se contentera de

prendre l’air amoureux. C’est bon pour toi ?

Je tends la main à Hugo qui tape dedans.

— Tu me devras une faveur !

— Tout ce que tu veux, dis-je, ravie qu’il ait accepté ma proposition et

encore plus enchantée à la perspective de battre mes cousins à plate couture.

— C’est tout trouvé : ce soir, accompagne-moi à L’Essai. J’ai promis à

Marius que je viendrai. Et comme je n’ai pas du tout envie d’y aller seul…

À la mention de Marius, mon pouls s’accélère, et une vague nausée

s’empare de moi. Tout à coup, je n’ai plus soif. La chips que je m’apprêtais

à croquer ne me paraît plus si appétissante… Mon ventre se noue.

— Pourquoi L’Essai ? Il y a quelque chose de spécial d’organisé ? dis-je

en tâchant de conserver un ton mesuré.

— C’est vrai que tu débarques, toi ! C’est la soirée de Noël ! Les Halles

sont ouvertes en nocturne et Marius y participe, forcément. Il m’a réservé

une table d’office.

— Heu…

Ai-je envie de faire face à Marius ? Ai-je envie de perdre de nouveau

mes moyens ? De ressasser le passé ? De me faire du mal ?

— Allez…, insiste Hugo, qui ne comprend sûrement pas pourquoi je

tergiverse.

Normal, concernant mes sentiments pour Marius, je n’ai jamais été

honnête avec mon meilleur ami. Hugo n’est pas au courant de notre

cinquième baiser. Ni du quatrième, d’ailleurs… Encore moins du troisième.

Et j’ai toujours insisté sur le fait que les deux autres n’étaient que des

gamineries sans conséquence. Ma bulle avec Marius n’est qu’à moi. C’est

mon secret.

— On sera tous les deux, poursuit-il. Et il faut qu’on mette au point le

récit extraordinaire de notre soudaine idylle.

— J’hésite… J’ai besoin de reprendre des forces pour affronter

Conception demain. Et j’ai fait un long trajet depuis Nice…

Hugo fait mine de bâiller et s’étire.

— Pareil de mon côté. Je suis épuisé par ces journées sans fin ! Il me

faut du repos, tout comme toi. Ce soir, demain soir… Tant pis pour le réveillon… Tant pis pour le pari…

Le fourbe !

— Pourquoi tu gagnes toujours, toi, hein ? OK, c’est bon, je

t’accompagne, capitulé-je en lui donnant un coup de poing dans le biceps.

— Génial ! s’enthousiasme-t-il en se redressant brusquement. On y va à

pied ! Je ne veux pas être Sam et toi non plus. C’est la fête !

— Tu peux dormir ici.

— Dans ton lit ? Comme ça on se met en condition pour demain ?

Un instant de silence avant que nous éclations de rire.

— On décolle ?

Au moment où nous nous levons, nous entendons Max dévaler les

escaliers, suivie de Livio. Lorsqu’elle fait son apparition dans la cuisine, je

manque de m’étouffer.

— Tia ! Qu’est-ce que tu as fait à tes cheveux ?

Elle pointe un index sévère dans ma direction, avant d’offrir un grand

sourire à Hugo et de le serrer dans ses bras pour le saluer.

— Comment ça va, 2 grandalhao ? demande-t-elle avec chaleur, alors

que Livio quémande des caresses.

— Il va bien, réponds-je à la place de mon ami. Mais c’est quoi cette

nouvelle coiffure ?

Ma tante, qui a l’habitude de porter ses cheveux épais et frisés dénoués

ou vaguement ramassés en une tresse lâche, les a tirés derrière son crâne en

un petit chignon strict, qui ressemble à une crotte.

— À ton avis ? rétorque-t-elle d’un air agacé. Je prépare moi aussi

l’arrivée de ma mère. À cause de VOUS.

— C’est affreux ! commenté-je, toutefois admirative de l’acharnement

dont elle a dû faire preuve pour dompter sa tignasse rebelle.

— Ce qui est affreux, c’est de lui avoir donné envie de se pointer sans

crier gare ! proteste Max, dont le visage prend une expression menaçante.

Tu n’as pas idée de tout ce que je dois gérer ! D’ici demain, je dois faire ma

couleur, tout mettre en ordre et…

— Ta maison est impeccable, si je peux me permettre, intervient Hugo.

Max lui adresse un sourire affectueux et lui caresse le bras avant de me

faire face à nouveau : ses traits se crispent instantanément, et ses yeux

lancent des éclairs. Meu Deus ! À cet instant, elle a tout de sa mère !

— Elle détectera la moindre faille. L’unique petit truc qui cloche. Je

dois finir mes treize desserts, qui ont intérêt à être parfaits. Il faut que je sois irréprochable. Sérieuse. Respectable…

— Formidablement opposée à la femme merveilleuse que tu es !

complète Hugo.

— 3 Meu gato… tu es gentil… Si seulement je pouvais t’échanger avec

l’un des membres de ma progéniture, je n’hésiterais pas, crois-moi !

— Ça tombe bien, puisque je serai là demain. Gina m’a invité… Et je

suis censé jouer son fiancé.

— Gina et ses cousins, et leurs paris stupides ! peste ma tante, qui s’est

mise à inspecter le dessus du frigo en quête de poussière. Enfin, c’est un

mal pour un bien, et tu es le bienvenu !

À ces mots, elle observe son doigt et soupire.

— Cette situation me rend folle. Et avec tout ça, je ne t’ai même pas

demandé comment va la belle Constance !

— Parfaitement bien. Elle est en pleine forme. Elle n’en fait qu’à sa tête

à la crèche !

— C’est un excellent signe ! Il faut qu’elle ait du caractère ! J’espère

qu’elle vient demain !

— Elle ne passe pas Noël avec moi…

— C’est dommage. Tu me l’amèneras après. J’ai un cadeau pour elle.

— Bien sûr, Max ! C’est gentil.

— Tu parles, ça me fait plaisir. Je ne risque pas d’être grand-mère avec

ceux-là…, s’exclame-t-elle avant de se mordre la lèvre. Merda ! Je parle

comme ma mère ! Effaçons ce que je viens de dire ! Passons à autre chose !

Vous partez quelque part ou vous mangez ici ?

— On va à L’Essai ! répond Hugo.

— Tiens donc ! s’exclame Max avec un clin d’œil appuyé à mon

attention. Vous rendez visite au beau Marius ?

— Beau, beau… C’est vite dit, avec son oreille déformée, lancé-je avant

de m’arrêter net (de peur que la mauvaise foi m’étouffe).

— Tu veux venir avec nous, Max ? lui propose Hugo.

— Oh non, je vais ouvrir une bonne bouteille, puisque vous avez fini

celle-ci, bande de débauchés, et m’installer dans la véranda devant Netflix.

Je jette un œil à travers la fenêtre de la cuisine et aperçois le jardin de

Laurent, tout illuminé. Notre voisin est accroupi devant un plant de laurier-

tin, une bêche à la main.

— Tu es sûre que tu ne veux pas rester dedans ? Laurent risque de te

voir, et je n’ai pas envie que votre histoire de mur tourne en pugilat… Tu as les nerfs à vif. Qui sait ce que tu es capable de faire !

— … dit celle qui a crevé le tympan de son collègue à coups de stylo !

— Bien envoyé ! commente Hugo en riant.

— Ne t’inquiète pas, reprend Max qui a sorti une bouteille de vinho

verde 4 du frigo. Ce n’est pas parce que quelqu’un m’agace que je lui

enfonce un objet dans le corps. C’est toi, le Joe de la famille !

— Joe ? demande Hugo.

— You, Netflix ! répondons-nous à l’unisson.

— C’est un psychopathe ! protesté-je. Je n’en suis pas là ! Mais

j’admets que tu es plus calme que moi.

— Encore heureux ! répond ma tante. Allez, laissez-moi me détendre

avant l’ouragan de demain. Filez, maintenant, et amusez-vous bien.

 

— Il y a du monde ! s’écrie Hugo quand nous débouchons sur la place

Léon-Blum.

Un brouhaha festif s’échappe des Halles illuminées dont les portes sont

ouvertes. La place est éclairée par une multitude de guirlandes bleues et or

suspendues aux platanes qui l’entourent, mais aussi par les braseros qui

dispensent une lueur chaleureuse sur les tonneaux de vin faisant office de

tables et autour desquels les gens sont installés et discutent joyeusement,

emmitouflés dans de gros manteaux. Au milieu, on a laissé un espace libre :

des instruments de musique attendent leurs propriétaires pour le concert du

soir.

— C’est chouette, non ? s’enthousiasme Hugo en passant son bras

autour de mes épaules. On y va ?

— Oui, je…

… suis interrompue par un « merde ! » sonore. Nous nous retournons et

apercevons de l’autre côté de la rue une jeune femme à la silhouette

longiligne et aux cheveux blonds chatoyants qui vient de faire tomber une

vingtaine de baguettes de pain. Célia. Célia, ancienne reine du bal, méga

sportive, méga populaire, méga tout, qui se trouve juste à côté… du 4 × 4

Vitara bleu de Marius. À moins que ce ne soit le sien ? Le leur ? Sont-ils en

couple ? Le dépit me dévore. Ce ne serait pas étonnant… Adulés, beaux,

sociables : faits pour être ensemble. Cette idée grouille en moi comme un

insecte noir et déplaisant.

— Je t’ai dit qu’elle bosse avec Marius depuis un mois ? Viens, on ne

va pas la laisser comme ça ! lance Hugo avant de traverser pour lui donner

un coup de main.

Nous nous agenouillons pour l’aider, et Hugo la salue. Elle marmonne

un bonsoir à défaut de nous jeter un regard, puis demande :

— Est-ce que je dois les mettre à la poubelle à votre avis ?

— Ne t’inquiète pas, on ne dira rien ! la rassure mon ami une fois que

nous nous sommes tous relevés.

Il lui tend le pain qu’il a ramassé, et j’en fais de même.

— Merci, lance-t-elle avec un demi-sourire.

Ses yeux noirs, toujours un peu froids, scrutent Hugo avant de se poser

sur moi… pour revenir ensuite sur lui.

— Bon… Je dois y retourner. Il y a un monde fou ! Marius ne touche

pas terre et si je ne le rejoins pas, il sera débordé ! Mais dis-moi d’abord,

Hugo : comment ça va ? Constance n’est pas avec toi ?

Elle ostensiblement. Mais ce n’est pas ça qui me gêne le plus… Alors

qu’ils se mettent à discuter, je sens gronder un orage de jalousie dans ma

poitrine… Marius et elle sont-ils de simples collègues ou y a-t-il quelque

chose entre eux ? Je les revois échanger un baiser… Je les revois comme si

c’était hier.

 

Le baiser dans le noir

 

Tous les quatrième le savaient : Célia organisait une soirée. LA soirée.

Chez LA fille la plus populaire du collège. Célia était magnifique, sportive

et intelligente. Moi, j’étais intelligente. Tellement d’ailleurs, qu’on me

surnommait l’Ampoule. Mais ça ne me dérangeait pas. Je préférais mille

fois être une Ampoule qu’une ado stupide. Souvent, je pensais à Justine, ma

meilleure amie de primaire, qui était exactement comme moi, mais qui avait

malheureusement déménagé durant l’été. L’équation était néanmoins facile

à résoudre : je ne serais pas invitée.

Fort heureusement, j’avais Hugo ; ce jour-là, nous étions tous les deux

installés autour de l’une des tables en pierre qui bordaient la cour de

récréation. Je faisais mine d’être absorbée par la formidable romance de

Rhett (que je trouvais délicieusement débauché) et de Scarlett (que je jugeais affreusement chieuse) pendant que Hugo, qui tirait la langue sous

l’effet de la concentration, recopiait mon devoir d’algèbre en créant

quelques erreurs pour plus de réalisme. Oui, je faisais mine de lire pour

pouvoir observer discrètement Célia, qui distribuait ses invitations dont les

enveloppes avaient été coloriées au fluo rose. On ne voyait qu’elles. On ne

voyait qu’elle. J’étais certaine que Célia deviendrait star de cinéma. Les

autres, qui jouaient, se hurlaient dessus, riaient ou discutaient, semblaient

être de simples figurants à ses côtés. Elle virevoltait entre les groupes avec

une grâce surnaturelle. Un instant, je me suis imaginée dans sa peau. C’était

doux, confortable, grisant. La jalousie m’a assombrie. Célia a accéléré le

pas en direction du terrain de foot et s’est plantée au milieu des joueurs, les

bras en l’air.

— Stop les gars ! a-t-elle crié. Je veux vous donner vos invitations pour

ma fête. Sauf si vous n’avez pas envie de venir ?

Ils se sont pressés autour d’elle, Marius parmi eux. Parfois, je me

demandais s’il se souvenait de la plage du Rouet et de sa bouche contre la

mienne. S’il en gardait le même souvenir que moi : la chaleur, le délice, le

sel…

Tous ont reçu le précieux sésame rose fluo, qu’ils ont glissé dans leurs

shorts avant de reprendre leurs affaires. Quand Célia a quitté le terrain, il lui

restait une enveloppe en main. Elle s’est arrêtée et a scruté la cour ; son

regard s’est dirigé vers nous. Vite, vite, j’ai fait mine de me replonger dans

mon roman. Il était hors de question que Célia sache que je mourais d’envie

qu’elle m’invite.

Il y a eu une ombre devant moi, et j’ai refermé mon livre. Elle m’a

souri ; j’ai fait pareil. J’ai presque, presque tendu la main. Puis, elle s’est

tournée vers Hugo, qu’elle a salué d’une voix cristalline. Il a levé la tête en

fronçant les sourcils.

— Salut Hugo ! Je viens te donner une invitation pour mon

anniversaire. J’espère que tu pourras être là !

Il a hésité. Ce qu’il était agaçant ! Tout le monde adorait Hugo et le

voulait à ses côtés : les filles parce qu’il était prévenant, qu’il les faisait rire

ou qu’elles étaient amoureuses de lui ; les garçons car, quel que soit le

sport, c’était le meilleur. Mais il ne semblait pas s’en rendre compte et

gardait toujours une certaine distance avec les autres.

— Heu… OK, a-t-il répondu quand elle a déposé l’invitation sur son

cahier.

Nos yeux se sont croisés. Il a dû lire la déception que je tentais de

dissimuler.

— Gina, tu y vas ? a-t-il demandé.

— Heu…, ai-je marmonné, mal à l’aise.

Célia a rougi, gênée.

— Je viendrai, mais seulement si Gina est invitée, a décrété Hugo.

Célia a viré écarlate et s’est empressée d’acquiescer.

— Oui, bien sûr… Désolée, Gina, je n’avais plus assez de cartons et…

Mais tu étais prévue ! J’allais te le dire…

— Super, alors ! On fait comme ça ! a tranché Hugo avant de se

replonger dans son devoir de maths.

Célia et moi avons échangé un sourire artificiel, avant qu’elle s’éloigne

en faisant virevolter sa chevelure blonde.

Et nous nous y sommes rendus, à cette fête. Pour l’occasion, le garage

avait été investi : des saladiers de chips, de gâteaux et des bouteilles de

Coca ou de panaché s’entassaient sur une longue table… Il y avait un

stroboscope au plafond et quatre grosses enceintes. Une quarantaine de

quatrième se trémoussaient dans cet antre de la fête. Je me souviens de

tout : l’odeur des parfums mélangés (Eau jeune pour les filles, Brut pour les

garçons), la saveur des Lay’s (barbecue), la vibration de la musique qui

résonnait dans ma poitrine (je m’en souviens encore : Just Dance, de Lady

Gaga).

Je me rappelle aussi le jeu de la bouteille dans lequel j’ai été entraînée.

J’ai tenu deux longues heures en faisant mine de ne pas trop m’ennuyer,

mais j’arrivais au bout de ma patience : il était temps de partir. J’avais

récupéré ma veste, mon sac à main, et je voulais rentrer. Une dizaine d’ados

étaient assis en cercle à même le sol : j’ai reconnu Célia, ses deux

meilleures amies, Marius et ses copains de rugby. Je me suis arrêtée pour

dire au revoir à la reine de la fête, mais à peine avais-je ouvert la bouche

que Jordan, l’un des joueurs, m’a interpellée :

— Oh ! l’Ampoule, tu joues ?

J’allais décliner la proposition, quand Marius m’a devancée.

— Laissez-la tranquille, vous savez bien que ce genre de débilités, c’est

pas son truc !

Brusquement, j’ai été en colère contre lui. Parce qu’il allait dans le sens

des autres en me stigmatisant comme intello ? Parce qu’il avait toujours fait mine, depuis le CM2, de ne pas me voir ? Parce qu’il avait son bras autour

des épaules de Célia et qu’ils se sont regardés en souriant ?

— Je suis d’accord pour jouer, ai-je décrété sans réfléchir.

On m’a applaudie. Je me suis assise et j’ai déposé mon sac à côté de

moi, regrettant déjà ma décision. Célia a brandi une bouteille en verre.

— Vous connaissez les règles. On fait tourner la bouteille et celui ou

celle sur qui ça tombe doit choisir entre Action ou Vérité. Personne n’a le

droit de mentir pour les Vérités. OK ?

La partie a commencé. Célia a dû admettre qu’elle avait déjà senti

mauvais des pieds ; Jordan qu’il avait piqué un max d’argent dans le porte-

monnaie de ses parents ; Lola qu’elle avait toujours une tototte dont elle

avait besoin pour s’endormir. Au départ innocentes, les questions sont vite

devenues intrusives. De qui rêves-tu la nuit ? Avec qui pourrais-tu sortir

dans cette pièce ? Dormir ? Plus si affinités ? Qui trouves-tu la plus jolie ?

Le plus beau ? Gage ! Lèche la joue de Valentin. Gage ! Tiens la main de

Jordan pendant dix minutes ! Gage ! Embrasse Célia. Ça, c’était pour

Marius. Il a tourné la tête vers elle, ils se sont souri et ont joint leurs lèvres.

Envolés, le sable, le vent, la plage du Rouet… Je devais me rendre à

l’évidence : c’était un ridicule souvenir qui n’avait d’importance que dans

mon esprit. Quand le goulot s’est arrêté face à moi, j’ai dissimulé mon

angoisse derrière un air nonchalant. Anthony, l’un des joueurs de rugby, a

plissé les paupières et m’a dévisagée… avant de se pencher vers moi, de

saisir mon sac et d’en extraire mon journal.

— Est-ce que tu peux nous lire une page de ce que tu écris dans ce

cahier ?

Il l’a brandi. J’ai cessé de respirer et les larmes me sont montées aux

yeux. Et s’il décidait de l’ouvrir et de dévoiler ce qu’il y avait dedans ? J’y

racontais TOUTE ma vie, j’y exprimais TOUTES mes émotions. Je me suis

détestée. Pourquoi je ne l’avais pas laissé à la maison ? Dans la

précipitation, je n’y avais pas pensé…

— Alors ? a-t-il insisté, les prunelles brillantes de curiosité.

Désemparée, perdue, j’ai secoué la tête. J’ai cherché Hugo du regard,

mais il était occupé à danser un slow langoureux avec Aurore.

— Alors, l’Ampoule ?

— Non, je refuse, ai-je murmuré.

— Action, du coup ! Un gage pour toi ! s’est écrié Marius en arrachant

le cahier des mains d’Anthony pour me le rendre.

J’ai soupiré de soulagement et j’ai réussi à sourire faiblement.

— Oh ! Marius, comme c’est mignon ! s’est exclamé Jordan. Tu viens

de sauver l’Ampoule en détresse ! Puisque c’est ça… Voilà le gage :

l’Ampoule, tu dois rester enfermée dans le placard à manteaux quinze

minutes avec Marius !

Ce dernier a haussé les épaules et s’est esclaffé. Il s’est levé, a traversé

le cercle et m’a tendu la main pour m’aider à me relever.

— Sans souci !

J’ai attrapé mon sac promptement et j’ai suivi Marius jusqu’au dressing

au fond du garage. Célia nous a accompagnés.

— Quinze minutes ! Bon courage, Marius ! a-t-elle dit avant de me

toiser d’un air méprisant en refermant la porte sur nous.

La penderie n’était pas trop remplie et nous pouvions rester debout.

Nous avons entendu un bruit de clé. Nous étions coincés. Le stress du

carnet conjugué à l’enfermement m’a fait tourner la tête. J’ai eu le souffle

coupé. Un sanglot a secoué ma poitrine.

— Ça va ? a chuchoté Marius.

J’ai senti son doigt cogner durement contre ma joue mouillée.

— Pardon ! a-t-il continué. On n’y voit rien ici ! Tu pleures ?

J’ai haussé les épaules. Face à mon silence, Marius a poursuivi :

— Ça sert à rien de pleurer pour Anthony. Il est complètement con. Et

au final, personne n’a lu ton carnet. C’est l’essentiel, non ?

— Merci, ai-je chuchoté.

— Bof… J’avais pas spécialement envie de savoir ce qu’il y a dedans !

Je suis sûr que tu critiques tout le monde !

— Pas du tout !

— Arrête, je te vois, dans la cour de récré ! Tu te mêles jamais aux

autres. Moi, tu me dis jamais bonjour. Tu nous observes et t’écris comme

une malade !

C’est vrai que je détournais le regard, chaque fois que je le croisais. Moi

qui croyais que c’était lui qui m’ignorait…

— Je ne dis rien de mal ! En vérité, j’invente des histoires à propos de

la vie des gens.

— Quoi ?

— Par exemple, Simon… Ce mec de cinquième un peu bizarre…

— Oui.

Je lui ai résumé l’existence secrète que j’avais imaginée : il était

astronaute à ses heures perdues et passait ses nuits à sauver notre monde et

à lutter contre des extraterrestres voulant nous envahir. Je parlais, je parlais,

je parlais sans pouvoir m’arrêter. Marius écoutait, silencieux, riant parfois.

— C’est pour ça qu’il a toujours l’air crevé, ai-je conclu.

— C’est plausible. Et tu l’as déjà fait pour moi ?

— Non, ai-je murmuré.

— Ah…

Était-il déçu ?

— Je le fais pour ceux que je ne connais pas. Et parfois pour moi…

— Tu imagines quoi ?

— Que je suis comme Célia. Ou que mes parents sont encore là. Ou que

mes cousins sont mes frères.

Pourquoi est-ce que je lui confiais tout ça ?

— Je comprends.

Il n’a pas développé. Il n’a pas tenté de me dire que j’étais aussi jolie

que Célia. Il n’a pas essayé d’en savoir plus sur ma famille. J’ai entendu

l’un des imperméables suspendus aux cintres bruisser. Il s’est approché,

mais a laissé une distance entre nos corps. J’ai senti son souffle chaud sur la

peau de mon visage. Je l’ai respiré. Et j’ai éprouvé le contact de ses lèvres

sur mon front. Il m’a embrassée juste au milieu des yeux, pendant une

minute… Peut-être trois ? Puis, il a reculé. Avant que je puisse dire quelque

chose, la voix de Célia a résonné devant la porte :

— C’est bon, je vous libère !

Quand elle a ouvert, nous avons cillé face à la lumière. Je n’ai pas

attendu. J’ai remercié Célia et j’ai filé, le cœur battant à tout rompre.

C’était mon deuxième baiser. Le deuxième baiser de Marius, doux,

réconfortant, pudique. Et j’ai toujours en moi l’odeur de l’antimite saveur

lavande mélangée à celle de son parfum – eau de toilette et transpiration.

J’ai encore la sensation sur mon front de ses lèvres appuyées, comme un

baume, comme une promesse encourageante.

 

— Ohé, Gina ! Tu t’endors ou quoi ? me presse Hugo en secouant la

main devant mon visage.

Je retrouve la réalité et constate que Célia et lui m’observent d’un air

étonné.

— J’étais en train d’expliquer qu’on se faisait un petit tête-à-tête avant

le réveillon de demain en famille. Bon, il faudrait y aller, maintenant ! On

boit un verre ensemble tout à l’heure, quand tu toucheras terre, Célia ?

propose joyeusement Hugo, avant de prendre ma main et de m’entraîner

vers les Halles.

Un instant, je tourne la tête et constate que Célia me contemple,

glaciale, ses baguettes dans les bras. Peut-être qu’elle aussi se souvient des

rares moments où l’on s’est côtoyées au collège. En tout cas, vu son

expression, ça ne doit pas l’inspirer plus que moi…

 

1. « Chéri ».

2. « Mon grand ».

3. « Mon chat ».

4. Vin très jeune, typiquement portugais.

 

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