Pour Noël, j'apporte le dessert (et un mec !)

Eve Borelli · Chapitre 5 sur 14

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Pour Noël, j'apporte le dessert (et un mec !)

Chapitre 6

6.

 

 

Vous avez trop bu et vous êtes donné en spectacle. Le lendemain :

 

Vous êtes dans le déni total : il ne s’est rien passé. Votre meilleure amie a

beau vous appeler pour vous raconter comment vous vous êtes enrubannée

de papier-toilette avant de revenir sur le dance-floor pour faire le show,

vous n’y croyez pas et la traitez de menteuse. Jamais quelqu’un comme

vous ne serait capable d’agissements si ridicules.

Vous assumez à mort : oui, vous êtes montée sur le bar, oui, vous avez

voulu danser de manière sexy, oui, vous avez fini par chuter

lamentablement, oui, vous avez vomi dans le Uber vous ramenant à la

maison, oui, mais c’est fun, c’est drôle, c’est la vie !

Vous acceptez la situation tout en étant mortifiée : votre coloc vous

raconte que les voisins ont appelé la police pour tapage nocturne et que

vous avez tenté de draguer l’officier venu calmer le jeu. La garde à vue

vous pendait au nez à cause de votre insolence. Vous avez honte et prenez la

décision fatale d’un divorce définitif entre l’alcool et vous.

 

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Lendemain de soirée

 

J’ouvre un œil : c’est aussi ardu que de soulever une paire d’haltères en

enchaînant des squats (Sissy Mua ordonne de « ne rien lâcher » et affirme

guillerettement, sans une goutte de sueur sur le front, qu’on « peut y

arriver »… Elle ment). Puis le deuxième (degré de difficulté identique…

Peut-être est-ce même pire…). Ils sont lourds et secs. Flash-back brumeux :

des bras puissants m’ont mise au lit alors que je chantonnais Las Ketchup

(« Y aserejé-ja-dejé, De jebe tu de jebere seibiunouva majavi an de bugui

an de güididípi »). Je n’ai ni protesté ni envisagé de me brosser les dents

(mon haleine, subtil mélange d’ail, de vin et de souterrain, en témoigne),

encore moins de me démaquiller. Je tâte mes cils : rigides comme Marie-

Thérèse, la surveillante en chef de la cantine qui nous faisait tous

complètement paniquer en sixième. Je n’ai bien sûr pas ôté mes lentilles de

contact et je ressens déjà la souffrance qui s’emparera de moi quand je

tenterai de les décoller de mes pauvres prunelles. Lorsque j’essaye de

séparer ma langue de mon palais, c’est un échec cuisant ; on dirait qu’ils se

sont passé la bague au doigt : inébranlables dans leur union. Je m’évertue

un peu et y parviens enfin, prise d’un long et profond bâillement. Une

conclusion, atroce, douloureuse, pulse dans mon cerveau : hier, j’ai TROP

bu. Vraiment trop.

Mes souvenirs sont confus, la chronologie des événements… n’en

parlons pas ! Mais je vais y parvenir. Il me faut un peu de concentration.

Oui, je vaincrai les ravages de l’alcool. Et pour cela, je dois m’hydrater.

Alors que je vide consciencieusement la Contrex qui trône sur ma table de

chevet, la porte s’ouvre et laisse apparaître mon cousin Sandro qui clame

d’une voix tonitruante :

— Alors l’Ampoule Mirifique et Charmante et Fabuleuse ? Comment

ça va ? Quand je t’ai collée au lit hier soir, j’ai eu peur que tu nous fasses un

petit coma éthylique ! Mais non, te voilà, rayonnante, une vraie pub pour

l’eau minérale et la fraîcheur matinale…

Je repose ma bouteille et grogne en guise de réponse.

— Ou l’égérie d’une revue gothique, rectifie-t-il.

Je lui lance un regard noir.

— Quoi ? Ton maquillage a coulé et on sent comme une légère odeur de

mort ! Tu ne m’en veux pas si j’aère un peu ?

À ces mots, il fonce vers la fenêtre dont il tire les rideaux, puis l’ouvre

en grand.

— C’est quoi ce truc d’Ampoule ? demandé-je alors qu’un courant d’air

glacial m’atteint.

— Oh ! c’est une longue histoire…, répond Sandro en me poussant pour

s’installer à mes côtés. Tu as été si… productive, hier soir. Et tu… Ouah !

Gina ! Je pense que si je craque une allumette devant ta bouche, elle

s’enflamme ! Tu as une haleine de chacal, sans vouloir te vexer.

Je place la paume devant mes lèvres, souffle, grimace et acquiesce.

— Toi, tu ne bois pas souvent, mais quand tu t’y mets, tu ne fais pas les

choses à moitié ! poursuit-il, hilare, en croisant les jambes et calant

confortablement ses mains sous son crâne. Cela dit, moi aussi, je n’y suis

pas allé tout doux. Mais je tiens bien mieux que toi.

Je veux bien le croire… Tout à coup, les rouages de mon pauvre

cerveau amoché se remettent en place, à la manière d’un Rubik’s Cube

maléfique. Oui… Les événements de la veille me reviennent en tête un par

un… Il y a d’abord eu Hugo…

— J’ai rêvé ou Hugo me lâche pour la consoada ? murmuré-je.

Sandro acquiesce tout en tapotant mon épaule, et je me souviens…

 

Hugo… Hugo était déterminé à faire la fête. Il a demandé une nouvelle

bouteille de rosé que nous avons copieusement entamée avant de passer

commande. Quand Amhed nous a servi nos tartares à la truffe, nous

l’avions finie. L’œil pétillant (quoiqu’un peu vague), Hugo a choisi un vin

rouge, histoire « de varier les plaisirs ». J’avais déjà la tête qui tournait.

J’aurais dû m’arrêter là, mais on a commencé à se remémorer les années

d’école, puis de collège, puis de lycée… On riait et on buvait, et on riait et on buvait… C’était un cercle infernal, mais alcooliquement infernal donc

délicieusement infernal, et par définition sans fin. Tout se déroulait pour le

mieux. J’aurais dû comprendre qu’il fallait que je ralentisse lorsque j’ai

voulu danser la macarena (Hugo m’a retenue). Je me sentais pourtant si

bien : j’arrivais même à faire abstraction de Marius, qui passait de temps en

temps vers nous et nous adressait quelques mots. Je n’ai presque pas été

troublée quand il s’est assis quelques minutes et m’a demandé (oui, à moi,

pas à Hugo : il a plongé ses yeux dans les miens, pas dans ceux de Hugo) si

j’aimais mon plat, que j’ai répondu par l’affirmative, et qu’il m’a suggéré

de venir plus souvent afin de goûter tout ce qu’il y avait à la carte pour

décider ce que je préférais.

Alors que nous allions passer aux desserts, nous sommes tombés sur

Sandro qui venait de dire au revoir à des amis, avec qui il avait bu un verre.

Il s’est attablé avec nous et – plus on est de fous, plus on rit – nous avons

commandé une troisième bouteille. Du blanc, cette fois. C’est vraiment,

vraiment à ce moment que j’aurais dû quitter pour de bon cette pente

glissante. Au lieu de ça, j’ai gaillardement siroté mon breuvage en

gloussant. Ah, ça, pour glousser, j’ai gloussé…

Avant de déchanter d’un coup, lorsque le maudit téléphone de mon

meilleur ami a sonné et que ce dernier a décroché pour prendre l’appel qui a

foutu en l’air mon plan de maître pour la consoada. La nouvelle est tombée,

comme une crotte de pigeon (liquide) sur mon crâne : il s’agissait de la

secrétaire de la capitainerie, qui a annoncé à Hugo qu’un certain Jérôme

Debrut était malade. Hugo, d’astreinte, a donc été sommé de le remplacer

au pied levé, dès le lendemain, du 24 au 25, donc, afin de guider les cargos

entrants. Quand Hugo m’en a informée, j’ai d’abord eu envie d’achever ce

Jérôme Debrut avant de me raviser et d’avoir l’idée d’aller lui rendre une

petite visite pour le tirer de son lit à coups de pied aux fesses et l’envoyer

au boulot. Je l’ai même googlisé puis cherché sur Instagram, histoire de lui

mettre un coup de pression. Introuvable. J’ai donc larmoyé et supplié

Hugo : « Tu ne vas quand même pas bosser la nuit ! Pas pour le

réveillon ! » Je crois que Hugo a répliqué (mais il avait du mal à articuler)

que les chantiers de Port-la-Nouvelle ne s’arrêtant jamais, il était contraint

de s’y coller. Il commencerait à 15 heures, le lendemain, et ce serait non-

stop jusqu’au 25 au soir. Alors, j’ai bu à nouveau, pour effacer la contrariété

de voir mon superbe plan s’effondrer.

— Hors de question de laisser gagner Tomas ! murmuré-je en ramenant

la couette sous mon menton.

— On aime Tomas, on est d’accord. Mais il est insupportable de

perfection. Il faut le battre ! répond Sandro en riant. Et je pense pouvoir

remporter la partie !

Je réfléchis un instant, et l’image d’une blonde longiligne et pétillante

me revient en tête.

— L’Anglaise ? Ce n’était pas une blague ?

— 1 Miúda ! Les femmes ne sont jamais une blague pour le grand

Sandro, rétorque-t-il avant de se lever pour fermer la fenêtre puis de

s’asseoir de nouveau à côté de moi.

Il tapote son portable quelques secondes et me le colle sous les yeux :

une conversation entre une certaine Dorothy – l’Anglaise, donc – et lui :

 

8 h 33 – Sandro [en ligne] :

 

Toujours OK pour ce soir, Dorothy ? Prête à découvrir un réveillon de Noël franco-portugais de folie ?

 

8 h 34 – Dorothy [hors ligne] :

 

With pleasure, Sandro ! J’ai très hâte de venir dans ton famille. Je n’ai pas très compris pourquoi je dois faire ton fiancée, mais c’est OK. Shall we kiss at midnight ?

 

8 h 36 – Sandro [en ligne] :

 

If you want, I want. Et plus si affinités !

 

La Dorothy en question s’est contentée de répondre avec trois émojis :

Élégance.

— Meu Deus ! On peut dire que toi, tu es cash !

— L’honnêteté, il n’y a que ça de vrai ! se rengorge Sandro. Je ne vais

pas lui mentir : si elle est partante, je serais ravi de passer une nuit torride

en sa compagnie. Ça compensera la torture de la consoada avec

Conception ! Je pense qu’avo va l’adorer…

— Tu as déjà vu avo adorer quelqu’un, toi ?

— Quand je dis adorer, je parle d’un simple hochement de tête sec, mais

approbateur, précise-t-il avant de me donner un coup de coude. Et toi, a

minha boneca 2 ! Est-ce que ton nouveau fiancé lui plaira ?

Mon fiancé… Mon fiancé, mon fiancé, mon fiancé… Ma gorge se serre,

la panique me gagne. Les souvenirs de la suite de la soirée affluent soudain

dans mon esprit…

Sandro, accostant les filles de la table d’à côté – le groupe

d’Anglaises –, et leur dévoilant son numéro de charme : le mec fort et

sensible, féministe, mais viril – son bon vieux classique. La fameuse

Dorothy, aux anges… Hugo, désolé pour moi et devant partir pour se

reposer en prévision du lendemain… Sandro m’encourageant à terminer la

soirée avec lui… Et puis… Du vin, encore du vin et toujours du vin… Moi,

moi, moi… Moi ayant brusquement envie de danser quand le concert en

plein air a commencé. Moi, titubant un peu jusqu’à la piste, heureusement

soutenue par Sandro. Notre pas de deux qui a fini en cascade et notre fou

rire. Puis notre retour à L’Essai pour le dessert. Et…

— Le tirage au sort…, chuchoté-je en sentant mes joues devenir

brûlantes.

— Le tirage au sort ! « Voici venu le moment tant attendu par tous ! »

brame Hugo, en imitant la voix de Marius.

Je me contente d’un gémissement désespéré.

— Je suis tellement chanceux d’avoir assisté à ton show…

— Tu penses que tu es capable d’oublier tout ce qui s’est passé ?

Sandro se tourne brusquement vers moi et sourcille, la mine moqueuse.

— Malheureusement, non. Je me dois de te rappeler ces événements

assez régulièrement.

— Quand on sera tous les deux ?

— Tu sais bien que je ne cache rien à la famille, répond Sandro en me

donnant une pichenette sur le front. On va se marrer.

— Je n’en doute pas…

— Hé ! Ce n’est pas toujours aux mêmes de trinquer ! Depuis deux ans,

je me coltine à chaque repas le souvenir de la fois où j’ai invité Luna et le

moment où…

— Tu as eu la gastro et que tu as vomi devant elle ! complété-je en

éclatant de rire.

— Voilà ! À ton tour de subir les quolibets et l’humiliation familiale !

Si seulement je pouvais retourner en arrière… Pile au moment où

Marius a clamé : « Le tirage au sort ! » Tout le monde s’est tu en attendant

que Célia pioche un papier dans l’urne transparente qu’Amhed brandissait

devant son nez. Elle l’a tendu à Marius qui l’a d’abord lu silencieusement

avant d’annoncer : « La commande 102 est la gagnante ! Celle de Hugo et

de Gina ! » Il s’est tourné alors dans ma direction et a souri largement. J’ai

mis un certain temps à réaliser que j’avais gagné. J’ai ouvert la bouche puis

je l’ai refermée, pendant que Marius clamait : « Félicitations ! Puisque

Hugo nous a quittés, c’est à toi de choisir ce que tu veux… Et on

t’écoute ! » Tous les clients ont applaudi en me fixant. Marius s’est

approché de notre table. Sandro braillait que les Ferreira étaient les

meilleurs et les plus chanceux du monde, alors que moi, je passais par

différents stades : stupeur, déni, prise de conscience, satisfaction, joie,

excitation, extase, béatitude… Je me suis sentie comme le mec lambda qui

a joué au loto sans y croire et qui gagne le jackpot. Je me suis sentie

puissante, surhumaine… Je me suis sentie… Wonderwomanisée. J’avais le

pouvoir, la force : je dominais le monde. J’ai regardé Marius, debout devant

notre table (je l’avoue : je me suis attardée une seconde sur ses biceps et sa

peau brune, parsemée de grains de beauté). J’ai jeté un œil à Sandro, qui a

tiré la chaise de son Anglaise pour la coller contre la sienne avant de passer

son bras autour de ses épaules. Et c’est à ce moment que j’ai eu

l’illumination suprême. L’idée de génie. La solution à mon problème. Le

remède à l’insupportable départ de Hugo… Et quand Marius a demandé :

— Alors, Gina ? Quel est ton vœu, que je le réalise ?

J’ai répondu :

— Je… Heu… J’…

OK, j’ai un peu bredouillé avant de me redresser et d’annoncer

fièrement la couleur en levant mon verre (j’ai eu sur le coup l’impression

que c’était une posture stylée, mais je me rends compte ce matin que c’était

juste ridicule, d’autant plus que j’en ai renversé la moitié sur la table).

— Je voudrais que tu sois présent au réveillon de Noël dans ma

famille !

Je l’ai clamé haut et fort. Devant tout le monde. Marius a froncé les

sourcils, l’air confus, mais s’est vite repris.

— Va pour une soirée de réveillon de Noël ! a-t-il conclu dans son

mégaphone.

Les gens ont sifflé et applaudi et, dans la folie du moment, je me suis

levée et j’ai fait une révérence. Et même un petit coucou à la con à la Lady

Di. Meu Deus… Je me revois agiter la main, l’air niais…

— Célia, peux-tu nous servir trois Get, que je trinque avec les

gagnants ? a poursuivi Marius.

Quand cette dernière a apporté nos verres, elle les a déposés

violemment sur la table. Si fort qu’ils ont débordé et ont giclé sur moi

(comme par hasard).

— Profite bien de ton prix ! a-t-elle lancé d’un ton hargneux.

Sandro, occupé à parler avec son Anglaise, et Marius, interpellé par un

client, n’ont pas vu la haine sur son visage, mais moi, OUI. OK, OK, je lui

avais craché une olive sur le front. OK, l’impact avait été violent. « Mais

qu’est-ce que j’y peux, moi, si je possède une puissance de lancement

inégalée ? » : voilà ce que je me suis dit ! Elle n’avait même plus de trace

de ce traumatisme ! Enfin… Peut-être une petite bosse, mais je n’ai pas

voulu m’attarder sur ce détail. Non. Parce que soudain j’étais en colère.

Cette Célia devait à tout prix arrêter de me traiter comme elle le faisait au

collège. Avec ce mépris insupportable. Ce manque de respect… Je n’étais

plus l’Ampoule. À moins que… Si ! J’étais toujours l’Ampoule. Mais une

chouette Ampoule, stylée, tout droit sortie d’un magasin de déco

branchouille. Une Ampoule bien dans sa peau, avec un bon job. OK, une

Ampoule célibataire, mais une Ampoule désirable ! Cool. Sympa.

D’accord, capable de quasi assassiner quelqu’un au stylo, mais quand on le

mérite, on le mérite. Et…

 

Je sursaute, rabats la couette et, dans un élan de panique, attrape mon

cousin par le col pour le secouer comme un prunier.

— J’ai vraiment fini par crier que j’étais une Ampoule mirifique, ch…

— Charmante et Fabuleuse, complète Sandro.

— Devant tout le monde ?

Sandro me force à le relâcher avant de me saisir par les épaules et de

m’observer avec une compassion teintée d’espièglerie.

— J’ai le regret de te dire…

J’avale ma salive et murmure une petite prière en portugais…

— … Que oui.

J’ouvre grand la bouche alors que son sourire s’élargit.

— Et le meilleur, c’est que tu ne t’es pas arrêtée là. Tu as aussi braillé

que Célia devait en prendre de la graine…

Je me tape le front avec ma paume.

— Heu, non, je ne suis pas exact, pardon ! Tu as crié que Célia-CACA

devait en prendre de la graine !

La honte me submerge – en parfaite synchronisation avec la nausée qui

me monte à la gorge –, et une bouffée de chaleur m’étreint.

— Célia-caca ?

— Célia-caca, confirme mon cousin, aux anges.

La panique me gagne. Oh merda, merda, merda ! Je n’ai pas fait ça…

Non, JE N’AI PAS PU FAIRE ÇA ! Catastropha ! Comment ai-je pu en

arriver là ?

— Je n’ai pas dit ça. Tu mens.

— Ne sois pas dans le déni comme ça !

Ma mémoire renchérit, en me faisant brusquement visualiser la scène de

manière atrocement nette.

— Célia-caca…, murmuré-je, atterrée.

— Célia-caca, confirme Sandro avec entrain. Tu as même piqué le

mégaphone de Marius pour le répéter…

Mes yeux picotent.

— TROIS fois, conclut Sandro avant d’éclater de rire.

Mes yeux picotent de plus en plus. Mais ils sont malheureusement trop

desséchés pour me permettre de verser une petite larmichette

d’autocompassion.

— Heureusement que ton cousin préféré – l’inégalable Sandro – veillait

au grain. J’ai dû mettre fin à tout ça quand j’ai cru que Célia allait droit à la

crise cardiaque tellement la rage l’étouffait, et au moment où le groupe de

jeunes installés derrière nous a crié : « Une baston ! Une baston ! », je t’ai

prise sur mon épaule comme un sac de patates et je t’ai sortie de là.

— Comme… un sac à patates…

Je portais une jupe. Vu la finesse légendaire de Sandro, tout le monde a

dû bénéficier d’un gros plan sur ma culotte (coton, motifs chatons, large et

englobante, anti-sexy) puisque mon collant n’était pas mat. Mais ce n’est

qu’un détail, à côté du reste…

— Et Marius…

— J’étais concentré sur toi, pas sur Marius. Mais je crois qu’il s’est bien

marré.

Je m’enfouis dans mes draps.

— Arrête de planquer ta flamboyance sous cette couette ! s’esclaffe

mon cousin. Les effets ravageurs de l’alcool touchent tout le monde, un jour

ou l’autre.

Je soupire alors que la scène infamante ne cesse de repasser dans mon

esprit, un peu plus précise… Par contre, impossible de me souvenir si j’ai

demandé à Marius de jouer mon fiancé…

— Allez, ne te prends pas la tête ! Moi, j’aime bien la Gina pleine de

confiance et qui s’encense !

Je gémis.

— Merda… Heureusement que tu m’as tirée de là.

— Je t’ai ramenée au bercail et, en cousin dévoué et adorateur, je t’ai

couchée et bordée, je te signale ! J’ai même accepté de te chanter le refrain

de Las Ketchup en guise de berceuse.

— Plus jamais je ne quitterai cette chambre…

— J’ai peur que tu n’aies pas trop le choix, ma grande !

À ces mots, il se lève d’un mouvement énergique et me tend la main

pour que je l’imite. Je me contente de grogner.

— Laisse-moi quelques minutes et je descends.

— Allez, digère ta performance, et ramène-toi. Je t’accorde dix minutes,

OK ?

Quand je me retrouve seule, je me mords la langue pour ne pas hurler.

Comment ai-je pu craquer à ce point ? Pourquoi ? J’ai un vrai problème de

gestion de mes émotions. Il faudrait peut-être que je consulte ? Que je tente

le yoga ? Que je me mette au vert, loin de l’humanité tout entière. Que dois-

je faire ? Que vais-je faire ? Oserais-je ressortir un jour en ville ? Et

Marius ? Oh non… Je dois m’excuser et lui expliquer que cette idée

d’invitation n’était qu’une manifestation de la folie induite par la

consommation excessive d’alcool. J’inspire profondément. Oui, je dois

assumer et prendre mes responsabilités. Je saisis mon portable sur la table

de chevet et le déverrouille. Trois notifications.

 

7 h 33 – Message vocal de Maxima :

Mi gato ! Sandro m’a fait part de tes exploits d’hier ! Bravo ! Tu laisses

parler la femme libérée, la tigresse qui est en toi. Ceci dit, si tu pouvais

étouffer cette tigresse, le temps du séjour de Conception, ce serait parfait ! J’ai hâte que tu te lèves pour me raconter ça de vive voix. L’Ampoule

lumineuse… J’aurais bien aimé voir ça !

 

7 h 41 – Message vocal de Maxima :

Au fait, j’ai fini la saison de La Chronique des Bridgerton ! GÉ-NIAL !

7 h 42 – Message vocal de Maxima :

Hier, contrairement à tes prédictions, Laurent ne m’a pas embêtée. Soit

il est envahi par l’esprit de Noël, soit il a renoncé à cette stupide idée de

mur… Quoi qu’il en soit, il m’a souhaité une belle soirée et m’a dit que lui

aussi adorait regarder des séries. Tu sais, j’avais fait exprès de laisser

Livio dans le jardin. Pas une seule fois mon chien adoré n’est allé vers sa

haie. Je suis certaine que les crottes ne sont pas les siennes.

Je soupire, clique sur l’onglet « contacts » et fais défiler la liste jusqu’à

tomber sur Marius. Dernière connexion à 1 h 30 du matin. Allez, j’y vais.

En avant. Go. Pas le choix.

Mon index, qui tremble comme le double menton de Conception, fait un

peu de résistance avant de se lancer :

 

Cher Marius…

 

Nul. J’efface.

 

Marius…

 

Trop solennel. J’efface.

 

Salut Marius…

 

On y est…

 

Salut Marius. Je voulais m’excuser pour hier. Je n’ai pas l’habitude de l’alcool et nous avons commencé à boire l’apéritif très tôt, avec Hugo. J’étais fatiguée du long trajet depuis Nice. Et comme je n’ai pas beaucoup mangé…

 

STOP. Je parle trop. Enfin, j’écris trop, mais c’est le même principe.

J’efface. Je dois me montrer claire, concise.

 

Salut Marius.

 

Ajout d’un .

Désolée pour hier. J’ai trop bu et je ne sais pas trop ce qui s’est passé…

 

Ajout d’un . Hésitation, retrait du .

 

Je m’excuse de m’être donnée en spectacle dans ton restaurant. En plus, tu venais de me sauver la vie. Je n’aurais jamais dû me comporter ainsi. Évidemment, je retire mon vœu. C’était stupide. Je te souhaite de joyeuses fêtes et te dis à bientôt !

 

J’hésite un instant… inspire un bon coup et, sans plus réfléchir, appuie

sur la touche « envoi ». Je soupire de soulagement. Affaire réglée. Mais je

ne peux m’empêcher de contempler l’écran de mon portable.

 

9 h 03 – Marius [en ligne] :

Mon cœur accélère.

 

9 h 09 – Marius [en ligne] est en train d’écrire…

Meu Deus ! C’en est trop pour moi. Pire que le décompte de la finale de

Miss France (oui, ce concours est sexiste, mais je ne peux pas m’empêcher

de le regarder religieusement chaque année).

9 h 21 – Marius [en ligne] :

 

Salut Gina. Aucun souci pour hier, combien de fois ça m’est arrivé !

 

J’aurais dû laisser mon smiley ivre.

 

Moi, j’ai trouvé ça marrant. Quant à ton vœu…

 

Je scrute mon écran fébrilement… Aimerait-il venir ?

 

9 h 28 – Marius [en ligne] est en train d’écrire…

(Et moi, j’ai l’impression de mourir.)

J’attends, j’attends…

 

9 h 32 – Marius [en ligne] est en train d’écrire…

Encore !

Il pond un roman ou quoi ?

Puis…

Rien.

Marius [hors ligne] Dernière connexion à 9 h 30.

QUOI ???

Mais POUR-QUOI me fait-il ce coup-là ? C’est aussi dégueulasse

qu’une fin de saison de série, quand on quitte les personnages sur un

insupportable cliffhanger. Il se moque de moi. Qu’allait-il dire ? Je réfléchis

frénétiquement et en arrive, va savoir pourquoi, à la conclusion qu’il est

indispensable que je lui dévoile les raisons de cette invitation inopinée, que

je viens d’annuler.

 

Je m’excuse pour ce vœu déroutant… je ne te l’ai pas expliqué hier, mais tout est parti d’un pari stupide avec mes cousins. Ma grand-mère vient nous rendre visite. Disons qu’elle est assez traditionnelle et surtout terrifiante. Je te passe les détails, mais on a eu l’idée de faire semblant de tous être en couple pour lui faire plaisir. C’est devenu une sorte de concours entre nous. Hugo devait se dévouer pour jouer mon fiancé, mais il est finalement pris par le boulot. C’est pour ça que je t’ai invité hier. Mais j’avais trop bu et je me rends compte que c’est stupide et étrange ! Pour tout avouer, je me sens un peu honteuse, mais cette histoire a au moins un avantage : je suis déterminée à assumer mon célibat devant ma grand-mère !

 

Oui, c’est bien. Honnête, simple et tout en légèreté.

Envoi.

Message marqué comme lu.

 

9 h 39 – Marius [en ligne] est en train d’écrire…

Et…

 

Marius [hors ligne] Dernière connexion à 9 h 40.

Ce mec veut me rendre folle. Je soupire et rejette la couette. J’hésite à

me fendre d’un texto à Hugo pour tout lui raconter, mais me ravise. Je n’ai

pas envie de parler de Marius avec lui et encore moins de me remémorer

ma honte d’hier… Je dois oublier cette histoire. Ne plus y penser… Et

Célia ? Comment réagira-t-elle quand je la recroiserai ?

Je ne le saurai pas puisque je ne sortirai plus jamais en ville. De toute

ma vie. Oui. Je deviendrai une ermite. Une VRAIE. Forte de cette

inébranlable décision, je me lève enfin et me dirige vers la petite salle de

bains attenante à ma chambre, me préparant à faire peau neuve (ce ne sera

pas du luxe) quand…

— Gina ! Querida ! Vite ! Descends !

C’est la voix de ma tante, complètement affolée. Pouls qui accélère.

Que se passe-t-il encore ? Je me précipite dans le couloir et dévale les

escaliers.

— Tia ! TIA ! Tout va bien ?

— Viens ! Dépêche-toi !

Je fonce dans la cuisine. Quand j’y entre, j’aperçois Max, debout devant

la table sur laquelle est posée une grande enveloppe décachetée.

— Il n’y avait pas de nom, j’ai cru que c’était pour moi… mais je pense

que ça t’est destiné, mi gato…

Quand je m’approche et que je jette un œil au courrier que me tend

Max, un hoquet de surprise m’échappe. Il s’agit d’une simple feuille

blanche, sur laquelle on a écrit en lettres rouges :

 

Ne reviens jamais.

 

Sans un mot, ma tante saisit l’enveloppe et l’ouvre pour me montrer ce

qui s’y trouve : de la terre.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? murmure Max.

— Je n’en ai aucune idée…

Et pourtant. Pourtant, dans mon esprit germe un début de réponse.

 

1. « Ma belle ».

2. « Ma poupée ».

 

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