Quand le diable s'invite à la cure: Crimes au vert et verre de vin - Une série cosy mystery en Bourgogne - Enquête 1 (French Edition)
Chapitre 12
Un enterrement et des analyses
Clarisse avait promis à madame Ernestine et Mado de venir les chercher
en voiture pour se rendre à l’enterrement du curé Rozeau. Les centaines de
mètres à faire pour rejoindre l’église les auraient obligées à une allure
d’escargot et à quelques souffrances. Il fallait pouvoir aussi se garer assez
près et avoir des places assises dans l’église. L’événement allait faire venir
un grand nombre de personnes. Certaines resteraient debout. Et ce fut le
cas. Les gens du village, mais aussi des villages voisins, déferlèrent pour
rendre un dernier hommage à un homme du pays, que l’on soit versé dans la
pratique religieuse ou non.
Après avoir installée ses amies, Clarisse se retira vers le fond de l’église.
Elle laissait le privilège du cœur de l’événement à des personnes proches du
curé. Elle était une des dernières arrivées dans le village. Certainement
même la dernière. Et puis, elle envisageait de pouvoir sortir discrètement du
lieu si le tout s’éternisait. Elle n’était pas née dans la branche de la famille
versée dans la tradition religieuse, contrairement au cousin Julien. Elle avait
vu ce dernier faire les derniers préparatifs dans le chœur. Même dans sa
tenue ecclésiastique, il gardait une séduction incroyable. Déjà des
murmures parcouraient l’assistance qui prenait peu à peu place. Le petit
doigt de Clarisse lui disait que le sujet de ces chuchotis était certainement
son cousin, et encore plus certainement son allure, puisque personne n’avait
encore assisté à un office avec ce nouveau curé.
Lui ne semblait pas du tout angoissé par les circonstances inhabituelles
de cette première. Clarisse voyait sur son visage le même calme doux
qu’elle lui avait trouvé pendant leur soirée de retrouvailles.
À l'approche de l’heure de la messe, des groupes de plus en plus
importants rentrèrent. Et bientôt, les travées et tous les espaces de l’église
furent envahis. Clarisse se sentit un peu prise au piège. Sortir sans déranger
personne serait impossible. Elle se résigna et se concentra sur les personnes
présentes, cherchant à en reconnaître alors qu’elle voyait la plupart de dos
ou de trois quarts. Mais le jeu tourna court. Elle n’était pas une habitante
assez ancienne pour que cela l’occupe bien longtemps. Il lui manquait une
femme comme Monique.
La cérémonie était émouvante, mais Clarisse ne souhaitait que retrouver
l’air frais automnal. Elle profita de mouvements à l’occasion de
l’eucharistie pour se glisser à l’extérieur. Elle ne fut pas la seule à profiter
de l’aubaine et se sentit moins impolie.
Elle rejoignait sa voiture quand elle entendit qu’on l’appelait :
— Bonjour, Clarisse.
Elle reconnut la voix du Glacier avant même de se retourner. Elle n’avait
pourtant pas vu l’ombre d’un képi en sortant. Et pour cause, le major Gibert
était en civil. Décidément, ça changeait une personne.
— Bonjour major.
Elle pensait arrêter là l’échange, mais le major semblait d’humeur plus
conviviale.
— N’était-il pas question de cogitation à notre dernière entrevue ?
— En effet. Et de dilettantisme aussi…
Le gendarme ne sembla pas relever l’insinuation et continua en fronçant
légèrement les sourcils.
— Eh bien ? Avez-vous… réfléchi à tout ça ?
Que croyait-il cet individu ? Qu’elle allait lui livrer ses pensées pour
qu’il s’en moque ?
— Eh bien…
Bon sang ! Aucune répartie ne lui venait.
— J’ai envie de vous aider dans vos réflexions et…
— Pourquoi ?
L’étonnement de Clarisse devait sembler si sincère que ce fut à lui de
rester interloqué.
— Je… vous… je croyais que la raison de la mort du curé vous
intéressait…
— Empoisonnement aux champignons. Dont acte !
— Eh non, justement, répondit le major. Il est mort d’une prise de
colchicine trop importante. On a reçu les analyses jeudi dernier.
— Et la colchicine ne viendrait pas du colchique ? La fleur mortelle ?
— Oui, mortelle, mais aussi médicale. Tout dépend des doses. Et ne vous
emballez pas, on a retrouvé un médicament à base de colchicine dans la
salle de bain du presbytère. Un produit contre différents maux, problèmes
d’estomac, par exemple.
Gibert avait énoncé le tout comme on fait un rapport. La cause du décès
du curé avait changé, et Clarisse pouvait sans doute la trouver plus
vraisemblable que la précédente. Mais que le major glacé ait raison
continuait pourtant à l’agacer.
Elle ne put donc s’empêcher de lui faire remarquer que la thèse du
champignon vénéneux avait vraiment semblé impossible aux proches du
curé.
— J’en conviens. La surdose de médicaments est une erreur accidentelle
plus probante.
Clarisse laissa son regard divaguer sur le portail de l’église. Elle sentait la
mauvaise foi monter en elle.
— Moui… un peu plus… mais…
— Mais ?
Le Glacier avait planté son regard dans le sien et ne la lâchait pas.
— Quand vous prenez un médoc dont la surdose peut être dangereuse,
vous êtes prévenu, par votre médecin, par le pharmacien, ou en lisant la
notice. Même pour du paracétamol ou de l’aspirine, le pharmacien vous
rappelle qu’il ne faut pas dépasser trois grammes par jour. Alors, vous me
suivez…
— Oui, vous allez me dire que Rozeau ne pouvait pas ne pas connaître le
danger. Je m’étais fait le même raisonnement.
Clarisse crut voir un demi-sourire se dessiner sur les lèvres du major.
N’était-il pas en train de se moquer d’elle ?
— J’ai appelé le médecin qui le suivait. Il n’a jamais prescrit ce
traitement à Rozeau. Par contre, il l’avait prescrit à madame Villars. Qui a
laissé une boîte chez le curé. Donc ?
C’était maintenant certain, il se moquait d’elle. Il faisait en sorte qu’elle
énonça elle-même la logique des faits et arriva à la même conclusion que
lui. Elle ne voulait pas lui laisser cette petite victoire et elle le laissa
poursuivre.
— Donc à cause de maux de ventre, le curé a pris ce médicament sans
connaître sa dangerosité. Et on revient au point de départ. Mort
accidentelle. Sinon, on peut reparler de mort par suicide, mais là on revient
à la raison ; il n’y en avait aucune et pour un homme d’Église, autant ne pas
prononcer ce mot.
— Et la troisième option ?
— Soyez logique : les faits parlent d’eux-mêmes. Il était seul pour dîner
ce soir-là. Quand il s’est senti mal, il a appelé son amie qui est arrivée pour
l’emporter aux urgences. Si c’était un meurtre, ce serait elle la coupable.
— Non, pas Maria !
— Je suis d’accord avec vous.
— Ah vous aussi, vous marchez à l’intuition alors !
Le glacier regarda vers le portail de l’église où les fidèles qui n’avaient
pu rentrer dans l’église patientaient dans une posture recueillie.
— Non. On n’emmène pas aux urgences la personne que l’on vient
d’empoisonner ! C’était une évidence dès le départ, mais dimanche dernier,
j’ai voulu que chacun se rende bien compte de ce qu’implique une
suspicion de crime. Et pour lequel, il faut tout d’abord un mobile.
Clarisse réprima son envie de répondre à la leçon, et dit simplement de
manière un peu sèche :
— Donc… conclusion : accident.
— Oui. Déçue ?
— Triste pour lui.
C’était la réalité. La faute à pas de chance. Le malheur qui était tombé
sur cet homme et cette femme. Une pièce tragique à défaut d’un roman
policier.
La foule qui bouchait le passage devant la grande porte de l’église
s’écarta et les premiers paroissiens commencèrent à sortir. Clarisse et le
major se tournèrent vers le cortège quand les enfants de chœur parurent,
suivis du beau curé et des porteurs du cercueil. L’ultime sortie de messe du
curé Rozeau :
— Ite missa est, monsieur le curé, murmura Clarisse.
La foule venue lui présenter ses derniers hommages se rangeait
maintenant de part et d’autre de la rue, grise comme les mines et les tenues, pour laisser aller le cercueil jusqu’au corbillard, qui ferait faire un dernier
tour dans le village au curé Rozeau avant qu’il ne prenne la route pour
rejoindre le lieu de son sépulcre, un village de l’Yonne, où il était né. La
place se vida ensuite rapidement.
Clarisse eut envie d’envie d’aller saluer son cousin qu’elle n’avait pas
revu depuis leur rencontre trois jours auparavant. Celui-ci était affairé au
rangement de son église avec quelques personnes. Lorsqu’il vit Clarisse
remonter vers la nef, il se dirigea vers elle avec le sourire. Mais il fut
interrompu par l’arrivée d’un groupe de dames parmi lesquelles Clarisse
reconnut la comtesse. Julien se retrouva littéralement encerclé par ces
dames aux paroles affables et aux regards hypnotisés. C’était ainsi que
Clarisse décrivait leurs attitudes. Elle eut l’impression que le quatuor aux
têtes blanches et violettes se livrait à un jeu de séduction, chacune y allant
de son compliment, de son remerciement, pour capter l‘attention exclusive
du nouveau curé. Même en chasuble ecclésiastique, son cousin n’était
décidément pas mal. Pas mal du tout même ! Mais cette pensée sembla tout
de suite déplacée dans ce lieu et en ce jour. Clarisse blasphémait
certainement en analysant ainsi l’agitation des nouvelles groupies du curé.
Nouvelles groupies ! Non, vraiment, elle était incorrigible. Mieux valait
rebrousser chemin et laisser Julien dans son rôle de guide de la paroisse et
de ses âmes.
Elle retrouva madame Ernestine et Mado devant sa voiture. Elle
raccompagna les deux sœurs chez elles et déclina gentiment leur invitation.
L’ambiance ce jour-là n’était pas au gâteau ni aux discussions amusantes
autour d’un thé à la bergamote. Le curé Rozeau resterait dans les pensées
toute la journée. Tout Saint-Saunier allait continuer à communier dans la
mémoire du défunt, l’accompagnant ainsi vers sa dernière demeure.
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