Quand le diable s'invite à la cure: Crimes au vert et verre de vin - Une série cosy mystery en Bourgogne - Enquête 1 (French Edition)
Chapitre 1
L’oncle d’Amérique
Avoir un oncle d’Amérique, c’est comme réussir à faire pousser de
l’argent dans son jardin. Le jour où cette bonne fortune, dans tous les sens
du terme, lui était tombée dessus, Clarisse avait d’abord cru à une
escroquerie. Je ne vous connais pas, mais je veux faire de vous mon
légataire universel, une dernière B.A. comme viatique pour le paradis. Une
tentative d’hameçonnage comme on dit aujourd’hui. Mais il ne fallait pas
prendre Clarisse pour un poisson, pas plus que pour un pigeon. Ni écailles,
ni plumes sur son corps svelte dont les formes disparaissent toujours sous
les larges pulls qu’elle porte chez elle.
Mais cette première pensée avait fait long feu. Car le message reçu
semblait bien être un original, avec son logo d’un cabinet notarial et surtout,
surtout, le nom de Maurice Sauvage, cité dans le mail, lui était bien connu.
Le nom seulement car le personnage, frère de la mère de Clarisse, avait
disparu des fêtes familiales et même des sujets de conversations parentales,
et ce bien avant la naissance de Clarisse. Et voilà que tonton Maurice
donnait de ses nouvelles. Les dernières, direz-vous, mais pas des moindres,
car son décès faisait de Clarisse l’héritière d’une part de ses biens, lui
expliquait le notaire en la fixant derrière d’épais petits verres.
« La maison de Saint-Saunier, maison de vos grands-parents que votre
oncle destinait à votre mère, malheureusement décédée, et qui donc vous
revient de droit puisque vous êtes fille unique. À ceci s’ajoute une assurance vie que votre oncle avait secrètement contractée à votre nom le
jour de votre naissance. »
Sur le papier que tendait l’homme de loi, la somme affichée lui fit faire
les yeux ronds. Un bas de laine caché depuis sa naissance. Quarante-cinq
ans d’intérêts ! Clarisse, qui n’était pas avare de mots en général, resta
bouche bée devant le nombre de chiffres alignés bien en rang.
On gardera la somme secrète. Elle risquerait d’éveiller des envies ou des
grincements de dents.
Tant d’argent tombé du ciel ! Merciiii Tonton… ! L’oncle Maurice était
donc un ange qui faisait pleuvoir les euros sur sa nièce. En tout cas, un
véritable oncle d’Amérique !
Maître Simon, homme de gris vêtu, à la voix monocorde et du genre de
ceux qui rient quand ils se brûlent, avait semblé soudain presque
sympathique à Clarisse. Il continuait à lui parler paperasse pendant qu’elle
calculait rapidement qu’en ce jour, elle pouvait, si elle le désirait, prendre
une retraite anticipée. Il suffirait de planter cette manne sur quelques bons
placements bien pépères et pousseraient suffisamment de rejetons
substantiels pour satisfaire à ses besoins somme toute limités. Clarisse avait
contenu sa joie pour ne pas perturber la stricte ambiance imposée par
l’homme de l’art, habitué qu’il était à parler de la volonté des morts.
Pendant que le notaire lui présentait les derniers documents qui faisaient
d’elle une femme libre, elle se contenta d’opiner à chacune de ses phrases
en se mordant un peu l’intérieur des joues.
Alors que maître Simon refermait le dossier, Clarisse ne put se retenir de
poser quelques questions sur son bienfaiteur.
— Je n’ai jamais connu mon oncle. Suis-je la seule légataire de ses
biens ? N’avait-il aucune famille à part moi ?
— Votre oncle avait une femme et un fils adoptif. Ils ont bien sûr hérité
de la majeure partie de ses biens.
Clarisse hocha la tête. Mais cette première question n’était qu’une
introduction pour elle. Une autre lui brûlait les lèvres. Et cela, depuis bien
longtemps. Ses parents décédés, l’homme en face d’elle était peut-être
l’unique source d’informations, le seul témoin qui pouvait éclairer sa
lanterne au sujet de l’oncle Maurice.
— Saviez-vous ce que faisait mon oncle aux USA ?
Maître Simon haussa subrepticement un sourcil, signe que la question lui
semblait incongrue. Mais il réagit vite et bien, en professionnel habitué au
méli-mélo des histoires de famille.
— Votre oncle était un entrepreneur, mais je comprends que son domaine
de travail puisse sembler un peu… particulier.
— Une vie dissolue, disait ma mère.
Clarisse se souvenait des conversations en messe basse entre ses parents
au sujet de Maurice. La « petite » ne devait rien entendre. Alors, la petite
avait tendu l’oreille et tout ce qu’elle avait pu comprendre était que les
activités de l’oncle Maurice étaient honteuses, peu conformes à la
bienséance sociale.
— Votre oncle possédait des night-clubs à Las Vegas.
Clarisse commençait à comprendre les ressorts de l’histoire de sa famille.
En suivant maître Simon qui l’accompagnait vers la sortie de son office, son
avis sur les oncles d’Amérique en général venait d’évoluer également.
Dehors, un soleil rasant de début de soirée lui fit plisser les yeux. Elle
avait fait le voyage de Paris à Nevers en train pour son rendez-vous et avait
une heure d’avance sur l’horaire du retour. Elle traversa la place Carnot
pour rejoindre la terrasse du Terminus. Elle choisit un verre de Pouilly-
Fumé, frais et fruité, afin de fêter la nouvelle du jour et alluma sa cigarette électronique. Dans les vapeurs goût menthe poivrée, elle laissa son esprit
recadrer les événements de la journée. Le tout se résumait en deux mots :
propriétaire et riche. Et tout cela, grâce à l’alcool et au strip-tease…
Ce coquin de Maurice !
Clarisse comprenait enfin la raison de la distance qui avait existé entre le
frère et la sœur. Toujours « vieille France » jusqu’à ses derniers instants, ce
qui n’était vraiment plus la culture de Clarisse, sa mère avait des
connaissances précises sur la longueur des jupes et la couleur des fards à
paupières. Des certitudes sur les critères de bienséance selon les situations
rencontrées. Des avis sur les moyens de garder contenance en toutes
circonstances ou, au contraire, sur toutes les situations à éviter pour la
perdre. Elle avait dû avoir eu du mal à ranger l’Oncle Maurice dans une de
ses cases, alors elle avait fini par le rayer du monde qui était le sien.
Comment aurait-elle pu supporter que son nom soit mêlé à celui de la nuit ?
Et qui plus est, des nuits américaines !
Une bonne nouvelle n’est rien sans quelqu’un avec qui la partager ! Et
pour Clarisse, c’était toujours Joëlle. La confidente incontournable, l’amie
indéfectible, la sœur de cœur depuis le lycée. Après leurs mutuels échecs
dans leurs vies de couple, et une lassitude face au train-train de leur vie
professionnelle, elles avaient décidé de prendre un tournant radical.
Indépendantes jusqu’au bout des ongles ! Dans leur vie privée comme dans
leur vie professionnelle.
Jo avait quitté son emploi de conseillère à l’Apec et Clarisse, celui de
recruteuse pour une société de logistique. Et pour leurs quarante ans, riches
de leurs carnets d’adresses, elles s’étaient offert la création de JC
Consulting, une petite agence d’intérim, autant bureau de placement que
chercheuse de têtes.
Joëlle répondit dès la première sonnerie de téléphone :
— Alors cet héritage ? Tu vas avoir de quoi changer ta voiture ?
— Mieux que ça, Jo. Mieux que ça. C’est Noël en mai ! Je pourrais
acheter toute une concession.
Jo émit un long cri de joie à l’annonce de Clarisse.
— J’espère que tu vas quitter Paris et profiter de la vie, ma belle !
C’est à cela qu’on reconnaît une vraie amitié. Quand l’autre devance vos
pensées et vous pousse vers ce qui serait le mieux pour vous. Jo connaissait
suffisamment Clarisse pour savoir que la vie urbaine lui pesait. Leur agence
ne manquait pas de contrats. Mais elles savaient toutes les deux qu’elles
étaient sur un rythme de croisière qui ne changerait plus. C’était
confortable, mais Jo comprenait que la routine ne convenait pas à Clarisse.
Celle-ci, d’une façon ou d’une autre, finirait par chercher une nouvelle voie,
un nouveau challenge. Il était plus important pour elle de garder Clarisse
comme amie que comme associée. Et puis, elle-même ne changerait-elle
pas son quotidien si elle gagnait le gros lot au loto ? Il était donc évident
que Clarisse devait profiter de l’aubaine de cet héritage pour revoir le
schéma de sa propre vie.
Jo, dans cette situation, choisirait une croisière pour faire le tour du
monde avant de s’installer dans une maison en pierres au milieu d’oliviers
en Crète ou dans une casa espagnole au bord d’une falaise de la Costa
Alméria. Et, pourquoi pas, un faré tahitien sur une plage de sable blanc au
bord d’un lagon translucide !
Mais si Jo pensait à une nouvelle vie dans un lieu paradisiaque pour
contraster avec le ciel trop souvent gris et les rues bondées de Paris, le
choix de Clarisse serait tout autre.
Elle héritait d’une maison dont elle gardait des souvenirs d’enfance et de
bien-être. Le cadre exact des romans feel good qu’elle lisait aujourd’hui
dans les trop rares moments de repos de sa vie parisienne trépidante. Bien une preuve qu’il était temps de sauter le pas. Et d’aller vivre elle aussi la
nouvelle vie réussie des héroïnes de cette littérature. Dans cette maison, sa
mère avait vécu jusqu’à son mariage et Clarisse n’en avait profité que
pendant les étés. Toute son enfance, elle l’avait passée dans diverses villes,
ballottée par les mutations de son père fonctionnaire. Plus tard, elle s’était
installée à Paris pour les nécessités de ses études puis de son travail. Elle
n’avait depuis vécu que dans des appartements, d’une à trois pièces, selon
les âges et les nécessités de sa vie privée. En vingt-cinq ans de vie
parisienne, elle avait toujours adapté son lieu de vie à sa situation :
étudiante en coloc, célibataire, en couple, retour au célibat puis re-
colocation lorsque son amie Jo avait connu elle-même une séparation.
Clarisse se disait que depuis cinq ans, ses bureaux étaient devenus sa
vraie maison.
Mais voici qu’une pluie de dollars – merci Las Vegas ! – changeait le
paysage, et que le besoin de renouer avec ses racines qui la taraudait depuis
un moment venait de trouver de quoi se satisfaire. Non seulement dans la
Bourgogne natale de ses parents et grands-parents, mais en plein cœur de
ses souvenirs.
OceanofPDF.com