Quand le diable s'invite à la cure: Crimes au vert et verre de vin - Une série cosy mystery en Bourgogne - Enquête 1 (French Edition)
Chapitre 3
Une vie trop tranquille
Si Clarisse devait décrire sa nouvelle vie à Saint-Saunier au bout de cinq
mois, ce serait d’abord de quiétude dont elle parlerait. Une quiétude mêlée
aussi d’un certain ennui - ce qu’elle ne dirait pas par contre - pour ne pas
passer pour la citadine qui se serait fourvoyée à la campagne. Ancienne
Parisienne par nécessité peut-être, mais Bourguignonne avant tout. Elle le
sentait maintenant jusqu’au bout de ses ongles souvent noircis par le
jardinage. Et ce n’était donc pas le genre de la « p’tiote », comme disait son
grand-père, de se laisser aller à la mélancolie. Simplement habituée depuis
si longtemps à l’atmosphère de la capitale, il lui semblait ne pas seulement
vivre un changement de département, mais un changement de planète.
Alors, si parfois le matin, le bruit de la nature plus présent que celui de la
vie humaine provoquait une sensation sourde au creux de son ventre, elle
repensait à sa vie urbaine, au métro parisien et aux rues bondées, et son
énergie revenait. Elle ne serait plus obligée de supporter tout cela. Ce
qu’elle vivait aujourd’hui était en fait son dernier apprentissage. Celui de la
liberté… et du dilettantisme. Toute une philosophie de vie à apprivoiser !
Cet apprentissage avait commencé par l’achat d’un vélo. Il était pour elle
le symbole d’un autre rythme. L’objet indispensable pour une vie
campagnarde. Mais elle s’aperçut très vite qu’à part les enfants et elle, les
habitants du village n’utilisaient que peu ce moyen de transport. Elle croisa
des regards amusés, mais tant pis, son vélo lui plaisait. Encore un souvenir d’enfance. Elle le garderait. On lui passerait bien cette excentricité
d’urbaine en cours de reconversion.
Et puis, il y avait aussi de nouvelles habitudes à prendre quant à la vie
sociale. Et pour cela, elle avait dû montrer patte blanche. Faire savoir
qu’une part de son ADN était liée au lieu. Sa voisine Monique avait
beaucoup contribué à l’affaire en participant à toutes les conversations
qu’elle surprenait à chacune de ses sorties. Elle était pour ainsi dire aux
premières loges. Elle pouvait donc mieux que personne parler de la
nouvelle habitante. Et puis, elle aimait répéter à l’envi qu’elle l’avait
connue, enfant, lorsqu’elle venait en vacances. Du côté de Clarisse, il avait
suffi de quelques conversations polies sur le pas de la porte, d’un sourire
patient lorsque Monique parlait longuement de ses bons rapports avec ses
grands-parents et son oncle, pour entrer dans la catégorie des gens
sympathiques selon l’évangile de Monique. Son installation n’était que le
retour de l’enfant prodigue. On hochait la tête. C’était bien dans l’ordre des
choses. De plus, elle ne se montrait pas avare de détails pour rappeler à
ceux qui les auraient oubliées, les qualités d’enfants du pays de la famille
de Clarisse.
Avec tous ces bons points et en hommage à ses grands-parents, Gaby et
Paul Sauvage, on s’accorda vite pour donner à leur descendante le même
statut. Et les « Bonjour Clarisse » avaient rapidement succédé aux simples
salutations.
La nouvelle vie de Clarisse s’installa tranquillement. Elle gardait encore
le lien, pour l’instant, avec son environnement urbain, parce qu’elle avait
promis à Jo de ne pas l’abandonner en rase campagne. Les deux femmes
espéraient bien trouver un repreneur sérieux pour reprendre les parts de
Clarisse et la remplacer dans ce travail qui nécessitait de véritables compétences de ressources humaines. En attendant, Clarisse passait le jeudi
et vendredi de chaque semaine, à Paris.
Quand elle rejoignait Jo à l’agence, la conversation dérivait rapidement,
et fatalement, sur le nouveau quotidien de Clarisse. Jo trouvait toujours
hilarant que son amie organise ses activités à la campagne comme elle le
faisait quand il s’agissait de sa semaine de travail avec son associée. Elle se
retenait même ses éclats de rire quand Clarisse lui lisait à sa demande, les
lèvres un peu pincées, le contenu de son agenda hebdomadaire.
Lundi : faire des courses à Nevers pour madame Ernestine et sa sœur
Mado.
« Elles sont trop âgées pour ce périple », se sentait obligée d’ajouter
Clarisse.
Mardi : club de scrabble à la salle communale.
« Cette année, il manque de membres. Il faut bien que je montre patte
blanche. »
Mercredi : Association garderie enfants.
« On organise plein d’activités de plein air ou en salle avec au moins
trente d’enfants, et de tous les âges. Ils ne peuvent rester seuls à la maison
pendant que leurs parents travaillent. »
Et Clarisse prenait là son air d’autorité que lui connaissait si bien Jo.
Celui qu’elle prenait quand il s’agissait d’imposer ses poulains à des chefs
d’entreprises. Et c’est ça qui faisait le plus rire Jo.
— Je ne vois pas en quoi gérer des enfants serait plus difficile que de
gérer des adultes, s’énervait Clarisse.
Jeudi et vendredi étaient donc réservés à ses allers-retours à Paris.
Et le samedi depuis peu, c’était promenade. Enfin, randonnée, beaucoup
plus sportif ! Le club de randonnée avait repris ses sorties hebdomadaires
dès le début septembre. L’été était plutôt réservé aux tourismes verts et aux courageux qui avaient des envies forestière et pastorale, de sorties plus
longues et de nuits à la belle étoile. Clarisse venait donc de s’y inscrire.
Seul le dimanche était une longue journée vide que Clarisse comblait
avec le jardinage ou encore Netflix ou la lecture. Elle avait d’abord avalé
l’un après l’autre tous les livres qu’elle avait cumulés ces dernières années
sans jamais trouver le temps de les lire. Puis, elle s’était attaquée aux polars
dont regorgeait la bibliothèque de la maison. L’ambiance déserte du village
était ce jour-là, presque inquiétante. Une fois la messe dite et la boulangerie
fermée, tout le monde s’enfermait pour quelques heures traditionnellement
dédiées à la vie de famille. Et même quand celle-ci était loin, on restait
quand même à la maison, attendant les coups de fil des enfants.
Il fallait bien l’admettre, les jours ici avaient un autre rythme, un autre
goût dans sa précoce retraite campagnarde. Clarisse souhaitait vraiment
réussir cette expérience. Mais si la vie parisienne lui était souvent apparue
trop assourdissante, la vie à Saint-Saunier ne risquait-elle pas de l’ensevelir
dans l’inaction ? Ne faisait-elle pas pour l’instant que s’occuper, quand il lui
aurait fallu trouver une vraie raison de vivre ? Cinq mois seulement et les
doutes l’assaillaient.
Alors, Clarisse se fustigeait de devenir si capricieuse. N’avait-elle pas
tout pour être heureuse puisqu’elle avait obtenu, grâce à tonton Maurice, la
possibilité d’avoir le choix ? Après tout, rien ne perdurait. La vie lui avait
déjà réservé bien des surprises. Bonnes, comme cet héritage inespéré. Ou
mauvaises, comme la disparition de son mari ou la mort accidentelle de ses
parents. Quoiqu’en réexaminant la question, la disparition d’Allan Miller
était plutôt à classer parmi les bonnes surprises, a posteriori. Elle avait
appris ce jour-là que l’histoire de l’homme qui part chercher des cigarettes
et ne revient pas n’est pas qu’une légende. Mais c’était une autre histoire,
déjà ancienne…
Non, vraiment, elle allait, venait, sans aucune obligation. Maîtresse
absolue de sa propre vie. Qui pouvait en dire autant ici ?! Tous ces gens qui
s’activaient, calmement, dans le village y avaient quelque chose à faire. À
tout le moins, au moins pour certains, quelques obligations. Elle aussi avait
forcément quelque chose à faire à Saint-Saunier. Mais elle ne savait pas
encore quoi, tout simplement. Il suffisait d’être patiente – pas facile... – ou
tout du moins attentive. Et surtout ne pas se laisser aller à l’oubli de tout ce
qui faisait ce qu’elle était aujourd’hui. Ne pas s’aliéner de sa vie à la
campagne, mais plutôt y apporter sa valeur ajoutée, à elle. Si elle devait être
transformée par Saint-Saunier, Saint-Saunier serait aussi transformé par
elle !
Ainsi allaient les cogitations de Clarisse dans le TER Paris-Nevers de
18h02, puis sur la D978 qui la menait chez elle. Elle ne put s’empêcher de
rouler doucement jusqu’à la Grand’Rue déjà endormie, où seuls quelques
rais de lumière passaient à travers les volets à persiennes. Elle roula
doucement jusqu’à la place où elle put rebrousser chemin jusqu’à sa vieille
bâtisse.
Elle sortit de sa voiture et le silence nocturne lui fit un bien fou. Elle respira
l’air profondément, plantée en pleine rue, les bras écartés et le nez dans les
étoiles. Et se mit à sourire. Heureuse tout simplement. Puis, elle pensa à
Monique qui avait dû entendre le moteur de sa voiture et qui devait la
regarder à travers les interstices de ses volets. Elle allait en avoir à raconter
à Michel sur les étranges comportements des gens qui ont vécu en ville,
quand même !
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