Quand le diable s'invite à la cure: Crimes au vert et verre de vin - Une série cosy mystery en Bourgogne - Enquête 1 (French Edition)
Chapitre 5
La comtesse
Quand le groupe sortit du bois, quelques rayons de soleil tentaient de
percer à travers les nuages. Devant eux, le manoir s’étalait de sa splendeur
passée. Clarisse fut plutôt déçue par la bâtisse qu’elle contemplait pour la
première fois. Certes plus imposante que les maisons alentour, mais qui ne
devait tenir sa qualification que d’une tour construite en son centre, plus par
mégalomanie sans doute que pour offrir un point de défense sérieux. Le
bois peint des huisseries était écaillé. Le crépi partait par plaque en bas de
l’édifice. Le temps et l’humidité le rongeaient. Et le toit manquait de
droiture, signe d’un affaissement qui demandait une réfection complète.
La comtesse apparut en haut des marches. Les boucles d’oreilles pas très
grandes, mais clinquantes ressemblaient à du toc, se dit Clarisse. Même
chose pour les bracelets qui tintaient à ses poignets. Appuyée sur une canne,
elle attendit que le groupe vienne à elle, avec un tel regard, qu’on pouvait se
demander si c’était le fait de la vieillesse, ou celui de la comtesse.
Quand Clarisse lui serra la main à son tour, dans ce petit défilé de saluts
plébéiens, le regard froid et distant qu’elle reçut lui apporta la confirmation
que la dame Devernois et elle ne risquaient pas de papoter à tout rompre
lors d’un dîner en tête à tête au Bistrot du Coin. D’après ce qu’elle avait
entendu dire, de toute façon, l’église était le seul lieu qu’elle fréquentait
assidûment.
En suivant la comtesse dans le hall du château, le petit groupe de
randonneurs était devenu bien sérieux, remarqua Clarisse. Les mains jointes
sur le ventre, comme à l’église justement, les invités de circonstances
semblaient ne pas savoir où poser leurs godillots crottés. Ils furent conduits
dans une grande salle carrelée, assombrie par sa tapisserie bordeaux et les
solives très anciennes du plafond à la française. Des bois de cerf trônaient
au-dessus de la cheminée en pierre de taille où brûlait un maigre feu qui ne
réussissait pas à réchauffer la pièce. Clarisse nota que personne n’osait
s’asseoir sur les bancs de chaque côté de la grande table en chêne. Même le
curé Rozeau se balançait d’un pied sur l’autre sur le grand tapis, pas plus à
l’aise que les autres.
Clarisse assista alors à un véritable cérémonial. Avec une solennité
ridicule qui l’obligea à se mordre l’intérieur de la joue pour ne pas laisser
s’installer sur ses lèvres un sourire moqueur, les marcheurs-cueilleurs se
succédèrent devant la longue table. Les sacs de récolte y furent posés les
uns après les autres et Clarisse y ajouta en dernier son maigre butin. Puis
après une phrase de remerciements courtement léchée par la maire, chacun
offrit une portion de sa récolte à la propriétaire des lieux. Et l’on passa au
traditionnel vin d’honneur, avec un bocal de cerises à l’eau de vie, que la
comtesse pria que l’on ouvre pour elle.
Clarisse n’avait pas goûter à ces cerises depuis son enfance, lorsque son
grand-père lui permettait d’en mâcher une qu’elle recrachait invariablement
avec une grimace. Elle se rappelait aussi l’alignement des bocaux que sa
grand-mère gardait dans la remise. La boisson réchauffa les corps. Il fallait
juste faire quelques exercices de mastication pour garder les noyaux de
cerises avant de les rejeter au creux de sa main. Petite attention qui
entrecoupait les conversations des convives. Après le sujet d’usage sur la
météo du matin et des considérations sur la profusion des bolets par rapport aux années précédentes, Lionel annonça qu’il préparerait une fricassée en
accompagnement du bœuf pour sa soirée musicale. Clarisse en profita pour
lui offrir le reste de sa récolte :
« Ils seront mieux préparés par toi que par moi. Et compte sur moi, ce
soir pour venir les déguster. »
Une soirée au Bistrot du Coin lui ferait oublier la grisaille de la journée.
Valérie viendrait également, avec ou sans son mari. Monique ne savait pas
encore. Elle n’aimait pas sortir le soir sans Michel. La journée oui, mais le
soir, ce n’était pas dans ses habitudes.
Le curé Rozeau déclina également l’invitation :
« Je suis un couche-tôt maintenant. D’autant que je dis la première messe
du dimanche à Saint-Sulpice à 8h30. C’est qu’il me faut une soirée
tranquille avant une bonne nuit pour enchaîner les messes du weekend dans
trois communes différentes ! »
Et il ajouta avec lassitude :
« Avec l’âge, la route et la redite me pèsent… »
Décidément, cet homme surprenait Clarisse. Il parlait de sa fonction
comme un simple travailleur. Elle l’apprécia tout à coup beaucoup. Elle
était idiote, pensa-t-elle, de chercher à avoir une attitude différente avec lui
en raison de sa charge religieuse.
En revanche, la sortie du curé Rozeau n’avait pas plu à la comtesse. En
face de Clarisse, celle-ci avait un peu pincé la bouche et ses yeux
s’emplirent de réprobation. Une indéniable grenouille de bénitier. Que
n’avait-elle pas aimé ? Son ennui sur la répétition des messes ? Ou qu’il ait
pu envisager de participer au dîner musical de Lionel ?
La comtesse s’écarta du cercle et se dirigea vers la table. Cela donna un
peu de détente aux conversations. Les uns questionnèrent Lionel sur le
groupe de musiciens qu’il avait déniché pour la soirée. Les autres dissertèrent des meilleures viandes pour accompagner les fricassées de
cèpes. Les verres se vidèrent encore avant de finir emplis des noyaux de
cerises et d’être reposés sur la table. Le temps de présence exigé par la
bienséance avait été respecté. Il était de bon ton maintenant de s’éclipser.
Une fébrilité s’empara du groupe qui s’empressa de quitter les lieux sans
plus d’attention pour les tapis.
Dans la ferme poignée de main de Clarisse, celle de la comtesse resta
molle.
— Au revoir madame Devernois et merci de votre accueil.
— Au revoir.
Clarisse tourna les talons, certaine qu’un rapprochement avec cette
femme serait à tout jamais impossible.
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