Quand le diable s'invite à la cure: Crimes au vert et verre de vin - Une série cosy mystery en Bourgogne - Enquête 1 (French Edition)

Chapitre 6

Lendemain difficile

 

En ce dimanche de trop petit matin, Clarisse ajouta un verre de Doliprane

effervescent à son petit déjeuner. Après un sommeil de plomb, une barre

transversale s’était invitée dans son cerveau. Elle ne pensait pas avoir

abusé, la veille, du Mercurey qu’elle avait siroté en compagnie de Valérie et

Laurent, son mari, en écoutant un mélange de jazz-rock un peu

déconcertant. Son seul désir en ce début de journée était de se lover sur son

canapé, sous un plaid, en attendant que disparaisse son mal de tête. Elle

sortit chercher un sac de granulés dans la remise pour faire chauffer le

poêle. La pluie avait cessé, mais la température avait chuté. L’automne

rappelait que l’hiver n’était plus loin.

Elle laissa la chaleur l’envahir et somnola une petite heure avant de

reprendre un café court et de se sentir mieux. Elle pensait encore à la

journée de la veille et à la galerie de portraits qu’offrait le village. La vie

citadine enfermait toujours dans les mêmes cercles. On n’y rencontre et ne

sympathise qu’avec ceux que l’on est susceptible de croiser avec des amis,

ou au travail. Ici, la proximité naturelle de la campagne permettait des

rencontres avec des personnes qu’on n’aurait jamais eu l’occasion de

fréquenter dans une grande ville. Ce n’était ni mieux ni moins bien. Juste

différent, et en tout cas, forcément plus inattendu.

Il était à peine 9 heures et un long dimanche de grisaille s’étendait devant

elle. Depuis quinze ans qu’elle vivait seule, la solitude ne lui pesait pas.

Mais il fallait juste qu’elle ait des projets en tête. Quitte, comme à son habitude, à rédiger une liste d’activités pour les enchaîner sans se poser de

question.

À Paris, elle aurait loué un Vélib’ et aurait fait une balade le long des

quais de Seine. Désormais, elle possédait un jardin dont elle aimait

s’occuper. Elle enfila sa combinaison de jardinage, ses bottes et entreprit de

ratisser les feuilles mortes qu’elle tassa dans de grands sacs en plastique.

Puis, munie d’un sécateur, elle tailla une partie des haies pour leur offrir une

dernière beauté avant l’hiver.

Vers 10h30, il était temps de passer à la boulangerie.

Une ambiance fébrile semblait agiter le centre du village, sur la place de

l’église. Cette dernière avait encore ses portes grandes ouvertes et les

paroissiens restaient à discuter en groupes sur le parvis. En tournant la tête

vers la Grand’Rue, Clarisse vit aussi d’autres groupes en grandes

conversations devant les magasins aux portes ouvertes.

Quelque chose d’inhabituel s’était forcément produit, pensait Clarisse.

Enfin un événement ! Le dimanche ne serait peut-être pas si morne que ça.

Mais il resterait sombre à en croire l’inquiétude qu’elle découvrit sur les

visages en s’approchant du petit attroupement qui piétinait devant la maison

de la presse.

Avec de l’émotion dans la voix, on lui apprit la raison qui mettait en

effervescence le village.

Le curé Rozeau n’était pas arrivé pour le début de la messe à 10h15. Mais

le plus grave, c’était que personne ne l’avait vu non plus à Saint-Sulpice à

8h30. Sa voiture était pourtant dans le garage à côté de la cure. Et il ne

répondait pas au téléphone.

Où était-il ?

Dans un fossé pour certains, après avoir été de nouveau frappé par un

incident cardiaque. Il en avait déjà fait un trois ans auparavant et portait dorénavant un pacemaker.

Dans un fossé ? Mais sa voiture dans le garage !

Alors les allégations tournaient court. Il n’était pas là et n’avait prévenu

personne. C’était donc grave.

Clarisse en avait entendu assez également pour trouver tout cela anormal.

Dans cet endroit où tout le monde s’intéressait aux allées et venues de tout

un chacun, la disparition d’un homme comme le curé ne pouvait pas restait

inexpliquée bien longtemps. Elle pensa à leur rencontre de la veille et à son

envie de le connaître mieux. Le destin en avait sans doute décidé

autrement ! Ce que Clarisse avait entendu des habitudes très ponctuelles du

curé ne laissait selon elle présager aucune bonne issue. Son empathie

n’empêchait pas le pragmatisme.

En entrant à la boulangerie, elle faillit bousculer Monique. Celle-ci ne lui

laissa pas le temps de parler avant de lui annoncer encore la nouvelle que

tout le village était en train de discuter.

— Oui, je viens de l’apprendre. C’est inquiétant.

— Mais tu as vu des lumières toi à la cure hier soir en allant chez

Lionel ?

Décidément, Monique n’oubliait rien.

— Je n’ai pas fait attention. J’y suis allée en voiture à cause de la pluie.

Elle eut envie d’ajouter qu’en plus, elle ne s’occupait pas de contrôler la

présence des gens chez eux en soirée. Mais la politesse la retint.

— Personne ne l’a vu partir ce matin. Il devait aller faire la messe à

Saint-Sulpice beaucoup plus tôt qu’à son habitude. Mais comment y est-il

allé si sa voiture est là ? Maria l’a peut-être emmené… J’ai essayé de

l’avoir au téléphone pour en savoir plus, mais je tombe sur le répondeur.

Elle répond habituellement.

— Maria ? La femme qui faisait le ménage chez mes grands-parents ?

Clarisse ne l’avait jamais rencontrée, mais elle savait que son oncle avait

aussi régulièrement utilisé ses services pour entretenir la maison.

— Oui. Elle…

Monique s’arrêta, gênée. C’était bien la première fois que Clarisse la

voyait chercher ses mots.

— Elle fait le ménage chez le curé depuis des années.

— Je suppose qu’elle ne le fait pas le dimanche ou le samedi soir.

— Non, non, c’est vrai…

Décidément, Monique était bizarre. Mais Clarisse n’eut pas le loisir

d’aller chercher plus loin l’idée qu’elle avait derrière la tête. Monique lui

montrait à travers la vitrine deux personnes qui se dirigeaient conjointement

vers l’église. La maire, Valérie, téléphone encore collé à l’oreille, et un

grand gaillard aux épaules larges.

— Le major de la gendarmerie, Hervé Gibert, indiqua Monique.

Clarisse hâta le pas pour suivre Monique, suivie de la boulangère qui ne

prit même pas la peine de fermer sa boutique. Toutes les personnes

attroupées dans la rue se dirigeaient elles aussi avec empressement vers

l’église où le gendarme et l’édile étaient entrés. Sainte-Paschasie n’avait pas

dû connaître une telle affluence depuis des lustres.

Il ne fallait pas être doté d’un grand sixième sens pour se dire que

l’annonce allait être importante. Dans le chœur, l’élue locale était figée dans

un air grave, bien loin des rires de la veille. À côté d’elle, le chef de la

gendarmerie campait sur ses deux jambes écartées, les mains dans le dos.

Clarisse lui trouva un regard perçant, dû à des iris d’un bleu si clair qu’ils

faisaient penser à un glacier. Le brouhaha cessa vite pour laisser parler

Valérie :

— Mes amis, suite à l’inquiétude exprimée par des habitants de Saint-

Sulpice, étonnés de ne pas voir arriver le curé Rozeau ce matin et de ne pas réussir à le joindre par téléphone, je me suis permis d’aller en tant qu’amie

frapper à sa porte. N’obtenant aucune réponse, et voyant que sa voiture était

pourtant là, je me suis inquiétée tout de suite, et j’ai prévenu la

gendarmerie. Le major Gibert a envoyé quelqu’un vérifier si le curé Rozeau

avait été vu à Saint-Sulpice. Mais non. Il a aussi interrogé les pompiers pour

savoir s’il y avait eu quelque chose. Les brigades de pompiers n’ayant rien

signalé, nous nous sommes tournés vers les urgences du CHU de Nevers.

Nous avons appris que le curé Rozeau y a été pris en charge dans la nuit et

…

Sa voix se cassa. Mais elle fit signe au major qui se tournait vers elle

qu’elle irait au bout de son annonce.

— Et je suis… profondément attristée… de vous apprendre son décès

survenu un peu plus tôt dans la matinée.

Un silence de mort accueillit ses paroles. Clarisse vit des mains se

joindre, des têtes se baisser. Un poids s’abattait sur les épaules de la

communauté. Elle fut envahie aussi par la vague de tristesse qui déferlait

sur l’assemblée. Imaginer cet homme accroupi encore la veille à ses côtés

pour lui livrer son savoir de mycologue averti et le savoir maintenant sous

le drap d’une morgue d’hôpital aujourd’hui lui donnait envie de pleurer.

La brusquerie de la mort la rend plus effrayante encore. Elle renifla

discrètement et respira lentement pour contenir l’émotion qui montait. Elle

n’aimait pas se laisser aller en public.

Valérie semblait faire les mêmes efforts que Clarisse. D’une voix

tremblante de pleurs contenus, elle ajouta qu’elle ne connaissait pas la

raison du décès du curé.

— Je vais me rapprocher du diocèse et de sa famille pour l’organisation

de son enterrement et je vous tiendrai informés.

L’église se vida en silence, comme la rue. Même Monique, avec laquelle

Clarisse fit le chemin de retour, resta muette.

 

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