Quand le diable s'invite à la cure: Crimes au vert et verre de vin - Une série cosy mystery en Bourgogne - Enquête 1 (French Edition)

Chapitre 7

 

Accident or not accident

 

L’après-midi s’éternisait devant « Meurtres au Paradis », une série

policière gentillette et tropicale qui faisait surtout passer le temps à Clarisse

et l’empêchait de penser à la mauvaise nouvelle de la matinée. Elle prit son

ordinateur pour chercher où étaient tournées les scènes. En Guadeloupe.

Les Antilles ! Bien sûr, les Antilles en plein hiver. Elle avait tout le loisir

maintenant d’y faire un séjour dès qu’elle le voudrait. Elle partirait avec Jo

pendant une quinzaine. Jusqu’à présent, Clarisse avait été peu coutumière

des décisions à l’emporte-pièce. Il lui fallait un temps de mûrissement de

chacune de ses envies, puis de préparation. Alors pour ce qui était des

voyages, rien ne pouvait être alors envisageable sans une longue réflexion,

tant sur le pour et le contre d’une destination, que sur la façon de la visiter.

Maintenant, tout était différent. Elle rêva éveillée, se voyant dans les

décors de mer et de verdure luxuriante. Elle chassait la tristesse des lieux.

C’était un peu brutal comme thérapie. Mais elle avait souvent constaté dans

son passé qu’un projet éliminait chez elle la tristesse d’un événement. Et ses

projets dorénavant n’étaient limités que par les possibilités de son

imagination. Et pouvaient être envisagés du jour au lendemain. Et elle allait

simplement très bien se faire à cette nouvelle réalité.

Au milieu d’une scène où la caméra venait de zoomer sur un iguane, son

téléphone vibra. Le prénom Valérie apparut à l’écran. Les rêves

s’évanouirent instantanément.

— Oui Valérie. Des nouvelles ?

— Oui. Je ne te dérange pas ?

— Je ne faisais rien de précis.

— Est-ce que tu pourrais venir au Bistrot du Coin ?

La voix de Valérie n’était pas enjouée. Clarisse y décela un non-dit. Elle

ne l’invitait pas à un moment de convivialité à l’heure de l’apéro.

— Tu m’inquiètes. Qu’est-ce qui se passe ?

— Je suis dans la Grand’Rue. Je préfère ne pas parler ici. Radio-Moscou

est une des caractéristiques des lieux. On t’attend ?

— J’arrive.

Qui était ce « on » énigmatique ?

Au restaurant, Lionel avait gardé les stores baissés, mais la lumière

perçait à travers. Clarisse poussa la porte avec une pointe d’excitation

comme si elle entrait dans un repère de comploteurs. Le groupe de « on »,

tout à coup silencieux, se tourna vers elle à son entrée. Et les crispations des

visages se libérèrent quand ils la reconnurent.

— Nous voilà au complet, lança Valérie.

Ce complet se composait du groupe de randonneurs de la veille, plus le

fameux major Gibert, toujours en uniforme et toujours avec son regard de

glacier. Clarisse se sentit scrutée quand elle prit place. Elle se présenta à lui

qui ne répondit pas. Il croyait peut-être être connu ici, se dit Clarisse. Ce fut

Valérie qui termina les présentations.

— Clarisse, voici le major Hervé Gibert. Je lui ai demandé de venir parce

que la nouvelle que j’ai apprise ce matin m’inquiète. Voilà… je n’ai rien dit

à l’église, mais ça se saura bien assez vite. Le curé Rozeau est mort d’un

empoisonnement aux champignons.

— Pas possible !

La réaction était sortie à l’unisson de plusieurs bouches.

— Oui, je suis bien d’accord avec vous, reprit Valérie. Comment lui a pu

récolter un mauvais champignon ? C’est impensable.

— Des accidents arrivent chaque année chez les cueilleurs de

champignons, même les plus fortiches, ajouta Patrick, le pharmacien, c’est

rare, mais possible.

Le major Gibert s’adressa à Clarisse d’une voix grave aussi tranchante

que son regard :

— Vous faisiez équipe avec lui, je crois.

Clarisse déglutit. Le ton était à l’image de son regard. Froid. Même

glacial.

— Oui, je ne connais rien aux champignons. Ce que je sais aujourd’hui,

c’est lui qui me l’a appris hier. Je l’ai suivi à la lettre.

— Et votre récolte ?

— C’est moi qui l’ai cuisinée hier soir avec la mienne, coupa Lionel. Et

nous en avons tous mangé sans être malades.

Clarisse lança un sourire au restaurateur. Lui aussi avait eu l’impression

qu’on cherchait un potentiel coupable.

La pharmacienne continua sur le risque de l’accident :

— Je n’arrive pas à croire qu’il ait pris une amanite. Pas lui. Mais il

existe une variété de bolets très mauvaise. Un peu d’inattention et on peut

se faire avoir.

— Il n’aurait pas pu la reconnaître en préparant les champignons pour

son dîner ? Ça prend du temps et on a le temps de se dire, tiens, celui-ci

n’est pas un bon…

— Tu as raison Clarisse. Mais c’est peut-être Maria qui a préparé le

dîner. Je n’ai pas réussi à l’avoir au téléphone. La pauvre.

Voilà la deuxième fois que Clarisse entendait parler de Maria. Que venait

faire une femme de ménage dans le repas du samedi soir du curé ? Y avait-il encore à notre époque une femme qui avait la fonction de « bonne du

curé » ? Elle n’y tint plus. Puisqu’elle se trouvait impliquée dans la

discussion, il fallait qu’on éclaire sa lanterne.

— Qui était Maria pour le curé Rozeau ?

— Son amie, lança Lionel.

— Sa petite amie, précisa Valérie.

— Sa compagne cachée, ajouta Cécile

— À peine cachée, finit Monique.

Heureusement que Clarisse était assise ! Décidément, ce curé était un

marginal.

— Tout le monde ici le savait. Ça fait bien longtemps maintenant. Mais

ils continuaient à être discrets. On est en pleine campagne et c’est moins

digeste pour certaines personnes, lui expliqua Valérie.

— Si quelqu’un abordait le sujet, il le faisait taire en disant qu’il avait fait

vœu de célibat, mais pas de chasteté.

— C’est vrai Monique ! J’ai déjà eu l’occasion de l’entendre.

Mais la tournure que prenait la discussion n’était pas du goût du major.

— Revenons vers les faits, dit Gibert, vous avez tous gardé vos récoltes,

le curé Rozeau est rentré avec la sienne, l’a donnée à Maria qui l’a cuisinée

hier soir. Lui en est mort. Le médecin parle d’accident, conclusion qui a une

petite probabilité pour l’instant. Surtout si Maria a préparé le dîner et, je dis

bien « et », qu’elle ne connaît rien aux champignons mortels…

Le major planta un regard grave dans celui de Valérie, et il hocha la tête

avant de reprendre brutalement.

— Si je prends en compte tous les sentiments que vous m’avez confiés,

Valérie, voici ce que cela impliquerait : Maria tout d’abord… Si par contre

elle s’y connaît en champignons, ce ne serait peut-être pas un accident…

Tous les regards se figèrent sur l’idée que le major laissait en suspens. Ils

prenaient conscience des conséquences engendrées par le doute. Ne pas

vouloir considérer une mort comme accidentelle, c’est ouvrir la voie de

l’assassinat. Et le gendarme les mettait face à cette réalité de façon abrupte.

Clarisse ne pouvait avoir un avis sur le sujet. Elle ne connaissait pas Maria

et à peine le curé. Et elle venait juste d’apprendre la nature de leur relation

des plus inhabituelles. Mais elle voyait combien les paroles du major

agitaient soudain les esprits et les corps. Tous se mirent à bouger sur leurs

chaises, comme pris par une invasion de fourmis. C’est Monique qui réagit

en premier de façon véhémente :

— Accusez Maria de meurtre ?! IM… PO… SSI… BLE ! Complètement

aberrant ! Je connais bien Maria. Une femme discrète qui jamais n’étale sa

vie privée autour d’une tasse de thé. Mais rien chez elle n’était différent la

dernière fois que nous nous sommes vues. Ils vivaient plus ou moins

ensemble depuis bien longtemps. Et lui envisageait sa retraite pour bientôt.

Ils avaient parlé de déménager dans l’Yonne.

— Monique, vous en savez plus que nous tous, dit Valérie.

Gibert poursuivit son raisonnement en envisageant une nouvelle éventualité

:

— On peut envisager aussi que Maria n’a pas préparé le dîner, qu’il l’a

fait lui-même et qu’un mauvais champignon ait été ajouté à sa récolte sans

qu’il s’en aperçoive. Et là, vous êtes tous concernés. Ce serait donc un acte

délibéré, mais qui aurait un mobile pour tuer le curé Rozeau ?…

L’ambiance se glaça de nouveau autant que le regard de Gibert.

— Excusez-moi pour ma franchise, je ne suis pas doué pour la douceur,

mais je ne fais qu’envisager tous les scénarios plausibles. C’est mon métier

et Valérie, si vous m’avez demandé de venir, c’est parce que vous avez ce genre d’idée en tête. En ne croyant pas à la conclusion de l’accident, on ne

peut que penser au meurtre. Et pour un meurtre, il faut un mobile.

Et il asséna d’une voix définitive à l’endroit de Valérie.

— Et de mobile, vous n’en voyez pas !

L’assistance restait tétanisée. Clarisse observait chacun discrètement et ne

voyait plus que des corps abattus et des visages blafards. Rejeter l’accident

était facile, mais prendre en compte ce qui en découlait était beaucoup plus

dur. Dans l’assourdissant silence, le major reprit plus doucement :

— Je pense, moi, que nous sommes tous choqués par le décès de Rozeau,

et certains plus que d’autres. Je sais, Valérie, que la mort accidentelle peut

paraître très bête, mais j’ai entendu pire, croyez-moi. Des charpentiers avec

vingt ans de métier qui tombent du toit. Des maîtres-nageurs qui se noient

parce qu’ils ont glissé et se sont tapé le crâne avant de tomber dans l’eau.

— Je sens quelque chose, major, je ne peux être plus rationnelle, mais

cette mort me perturbe beaucoup.

— Je sais, Valérie, et c’est pour ça que je suis là, mais vos sensations ne

vont pas suffire à ouvrir une enquête pour meurtre. L’accident reste

l’explication. Dès qu’on échafaude un raisonnement autour du meurtre, on

tombe dans des suppositions peu vraisemblables. Soit la piste du groupe de

randonneurs, soit la piste de la compagne du curé. Une fois ces deux pistes

ouvertes, seul le mobile explique le geste. Et quel mobile peut-on avoir à

tuer un curé qui allait prendre sa retraite et vivre tranquillement avec sa

compagne comme tout un chacun ?

Clarisse, qui était restée coite jusqu’à présent, n’y tint plus. Elle savait les

capacités de son imagination, fertilisée par la lecture de ses romans

policiers. Mais elle sentait aussi là tous les ingrédients d’un mystère. Elle

s’entendit souffler sur un ton légèrement inquisiteur :

— Il peut y avoir des raisons cachées, anciennes ou nouvelles. On peut

penser tout connaître de la vie du village et passer à côté d’événements,

d’histoires non dites. On ne peut pas chercher discrètement une réponse,

une sorte d’enquête de voisinage ? Le curé Rozeau a peut-être un ennemi. À

force de tous vous connaître, vous minimisez les querelles et ne voyez peut-

être pas qu’un assassin se cache parmi les habitants.

Mais Gibert la fusilla du regard.

— J’aime bien Miss Marple parce qu’elle n’est qu’une héroïne de

fiction ! Les histoires de meurtres, quand elles sont réelles, sont plus

évidentes. Et surtout, elles ne se règlent pas en… dilettante.

Que le mot est juste, se dit Clarisse en soutenant son regard. Décidément,

un vrai glacier !

— Les dilettantes ont tout le temps pour réfléchir.

— Eh bien, contentez-vous de cela… Clarisse !

Se contenter ! Les deux yeux d’acier du gendarme ne savaient pas encore

à qui ils avaient affaire…

 

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