Quand le diable s'invite à la cure: Crimes au vert et verre de vin - Une série cosy mystery en Bourgogne - Enquête 1 (French Edition)

Chapitre 4

 

Cueillette d’automne

 

À son réveil, ce samedi matin de la fin septembre, une pluie fine formait

un voile de lumière grise sur le jardin. La bonne humeur de la veille faillit

fondre comme le sucre dans son bol de café noir. Mais Clarisse se ressaisit

en pensant à ses bonnes résolutions. Elle s’était inscrite à la randonnée de la

journée qui devait amener le groupe à moins d’une dizaine de kilomètres du

village, dans la forêt communale puis les bois de la comtesse d’Aubois.

De comtesse, en réalité, il n’y en avait plus depuis belle lurette. Mais le

surnom de la propriétaire des lieux était resté à cause de son air hautain,

autant que parce qu’elle possédait le manoir dit d’Aubois et ses hectares de

terres. Des terres qui se réduisaient comme peau de chagrin au fur et à

mesure de leurs parcelles vendues à des agriculteurs du coin. La grande

dame s’appelait en fait Louise Devernois, épouse de Baptiste Devernois,

entrepreneur de son vivant et ancien maire de la commune. Elle

aimait signer « De Vernois », entretenant ainsi le mythe d’une aristocratie à

laquelle personne ne faisait même semblant de croire. Le bâtiment

historique au mauvais toit de tuiles grises était devenu son logement

principal après la mort de son mari. Héritière d’une tradition à laquelle elle

ne savait déroger, elle offrait chaque automne la possibilité de venir cueillir

les champignons dont regorgeaient ses bois.

Cette générosité se placardait sur les affichages communaux :

 

« Ouverture du domaine d’Aubois par Mme De Vernois

pour les randonneurs de la commune de Saint-Saunier

pendant les weekends

de fin septembre à fin octobre. »

 

Ce petit arrière-goût vieille France en faisait glousser plus d’un au café

du village.

« Ça y est, madame la comtesse nous permet d’entrer sur ses terrreees ! »

Celui qui avait lancé la phrase faisait bien traîner le ton sur la dernière

syllabe. Les rires fusaient. On respectait la dame pour son statut de veuve et

son âge, mais on se moquait de la mascarade. Surtout, Joseph et Viviane

Rajout, les propriétaires de la ferme attenante au manoir, qui achetaient

depuis des années des parcelles du terrain. Lui clamait sans honte son

ambition :

« Le futur propriétaire du château, c’est moi ! »

Il n’attendait que la mort de la comtesse ou plutôt sa conséquence : la

guerre que se mèneraient les cinq héritiers dont certains voudraient leur part

d’argent sans vouloir s’encombrer d’un manoir horriblement cher à

entretenir. Les domaines finissent toujours dans le patrimoine des manants !

Il fallait juste un peu de patience.

Mais pour l’instant, la comtesse se portait plutôt bon pied bon œil à plus

de quatre-vingts ans. Même mauvais œil. À croire que le fiel donne longue

vie. Elle n’était pas seulement altière et méprisante, elle était aussi peu

tolérante, y allant de ses réparties tranchées et moralisatrices. Plus d’un ou

d’une, les avaient subies ici, lorsqu’elle s’était arrogée un rôle de première

dame au côté de son maire de mari. On disait dans son dos : « La Devernois

devrait boire autre chose que de l’eau du bénitier, ça la détendrait ! »

Autrement dit, personne ne l’appréciait, mais tout le monde n’en faisait

plus grand cas. Tout ceci était déjà loin. On avait d’autres soucis à gérer que

les aigreurs d’une vieille dame.

On lui concédait encore le respect des traditions, son « offre » de

l’automne. Au goût de Clarisse, cette ouverture des champignons avait

d’ailleurs un côté vintage. Vintage moyenâgeux même, pensait-elle avec un

sourire en finissant son café. Mais tout ça ne durerait forcément plus très

longtemps.

La cueillette du club de randonnée se terminerait donc vers onze heures

au manoir. Personne ne pouvait y couper. La tradition !

Mais pour l’instant, debout devant la baie vitrée qui donnait sur son

jardin, Clarisse se demandait si la météo n’allait pas obliger le groupe à

reporter la sortie. La pluie légère venait de s'arrêter, mais le ciel restait

menaçant. Elle restait indécise devant son poncho imperméable et son sac à

dos quand on sonna à la porte d’entrée. Monique apparut, bâton de marche

à la main :

— J’ai vu que tu étais inscrite aussi. Michel n’aime ni la marche ni les

champignons. Est-ce que je peux partir avec toi ?

Le bavardage incessant de sa voisine faisait l’effet de deux verres d’un

mauvais vin blanc. Le premier surprend et le second donne mal au crâne. Et

Clarisse n’était pas consommatrice de piquette ! Mais uniquement

dégustatrice de grands crus, bourguignons si possible. Quatre heures de

marche avec elle ne risquaient pas d’être de tout repos, pour ses oreilles !

Mais il fallait aussi voir le bon côté des choses. Grâce à Monique, Clarisse

apprenait à connaître les gens de la commune à grande vitesse.

— Je me demandais si la rando allait se faire... à cause de la pluie.

— Oh, ce n’est rien, cette pluie-là dans les bois, tu ne la sens pas. Et ici

de toute façon, si tu ne sors pas à cause de la pluie, alors tu ne sors pas

avant l’hiver. Et là, si tu ne sors pas quand arrive le froid, tu…

— Je me prépare, osa la couper Clarisse, un peu inquiète à l’idée de

manquer le départ du groupe, et de randonner seule avec Monique.

Tout en ayant l’air de prêter attention au discours météo de sa voisine,

Clarisse enfila ses chaussures montantes de marche, enfonça sur sa

chevelure brune, ramenée en un chignon bas, un chapeau imperméable à

larges bords et cacha toute sa silhouette sous son poncho qui lui descendait

aux chevilles. Avec son sac lui faisant une bosse dans le dos, elle était

méconnaissable, mais prête à s’élancer sous les intempéries.

— On est parties, dit-elle en fermant la maison.

Monique trottina derrière elle sans cesser son monologue.

Le point de ralliement était devant le portail de l’école. Mais déjà dans la

Grand’Rue, elles furent hélées par le couple de pharmaciens, Laurence et

Patrick Billotte.

En passant, devant l’église, le groupe croisa le curé Rozeau qui les

rejoignit. Clarisse l’avait juste croisé sans avoir été présentée à lui. La

pratique d’une religion ne faisait pas partie de son quotidien. Elle se

demandait quels étaient les codes pour dire bonjour à un homme d’Église.

Elle suivit en cela les autres qui le saluèrent en l’appelant « monsieur le

curé ». Cela lui fit bizarre de prononcer ces mots-là. Chez elle, ils sonnèrent

faux alors que dans la bouche des autres, cette appellation donnait

l’impression d’un surnom, de ceux qu’on donne aux copains. En tout cas, le

curé Rozeau lui serra la main en souriant et en lui demandant s’il pouvait

l’appeler Clarisse. Tant qu’il ne disait pas « ma fille », « Clarisse » était très

bien.

Devant l’école, Lionel Chapuis, le restaurateur du Bistrot du Coin

discutait avec Valérie Adler, la maire du village, femme dynamique et

souriante, et un jeune couple que Clarisse ne connaissait pas. Mais l’homme

d’une trentaine d’années aux cheveux ras avait pourtant un visage qu’elle

était convaincue d’avoir croisé.

— Ludovic Junot, gendarme à la brigade de Saint-Saunier.

Clarisse eut envie de rire : un gendarme sans uniforme passait vraiment

inaperçu. Sa femme, Manon, était elle-aussi gendarme, mais sur une

commune en périphérie de Nevers.

Pharmaciens, gendarmes, curé, élue locale … Il ne manquait plus que la

directrice de l’école, pensa Clarisse. Mais elle ne pourrait pas venir,

l’excusa-t-on, elle soignait son angine avant la reprise des cours du lundi.

Décidément, la vie au village avait des relents d’antan tout à fait charmants,

un côté désuet somme toute plutôt confortable.

Le groupe prit la route avec entrain, accompagnée de la pluie fine qui ne

gênait personne. Les Bourguignons, comme les Bretons, ne fondent pas

sous l’eau. Waterproof ! Comme Clarisse sous son équipement dont elle

était à cet instant particulièrement satisfaite. L’ambiance était joyeuse. La

marche de bonne allure.

Valérie resta longtemps auprès de Clarisse. Elles s’étaient souvent

croisées pendant l’été et s’appréciaient. Mais qui n’aurait pas aimé cette

femme élancée, à la petite cinquantaine et toujours souriante et vive. Elle

mettait chaque jour sa bonne humeur au service de ses concitoyens. Elle

désirait vivement animer son village, malgré des enterrements plus

nombreux que des baptêmes.

Derrière elles, Monique entreprenait de renseigner le jeune couple de

gendarmes sur l’ensemble des gens de la commune et particulièrement sur

la comtesse qui allait les recevoir aujourd’hui. Lionel, Laurence et Patrick

marchaient en tête, parlant certainement boutique et marge commerciale.

Seul, le curé marchait en silence. Au milieu des groupes, mais cheminant

d’un long pas à la fois tranquille et rythmé. Est-ce qu’un homme comme lui

pouvait papoter ? Jacasser avec ses ouailles ? Clarisse se le demandait.

À l’orée des bois, elle comprit qu’il reprenait son rôle de meneur de

troupeaux. Il connaissait mieux que quiconque les coins à champignons pour les parcourir depuis plus de cinquante ans.

― Est-ce que tout le monde sait ce qu’il doit ramasser ?

Clarisse ne s’était pas posé la question. Elle partait cueillir des

champignons comme on cueille des fraises.

― Non, monsieur le curé, j’avoue ne connaître que les champignons de

Paris qui viennent de Pologne et les girolles surgelées.

― Alors, restez avec moi, Clarisse, je vais vous montrer. L’important est

de ne prendre que ce dont vous êtes sûre. Si vous mélangez dans votre sac

de mauvais champignons avec des bons, le tout est à jeter.

Elle dut avoir un air effrayé car il ajouta :

― Par mesure de précaution… Je vais vous montrer les cèpes. Ce sont les

plus nombreux. On peut aussi trouver déjà des chanterelles et des

trompettes de la mort, faciles à reconnaître. Et rassurez-vous, depuis le

temps que je mange des champignons du coin, je suis toujours là !

Seuls ses yeux trahissaient son amusement. Clarisse ne trouva rien à

répondre. Elle gloussa, bêtement gênée. Un peu inquiète tout à coup, mais

visiblement entre de bonnes mains. Elle chercha un bon mot autour du sujet

et de Dieu, mais laissa tomber. Elle était trop peu au fait des habitudes

religieuses pour risquer une plaisanterie qui pourrait être, sans le vouloir,

offensante. La fine pluie froide avait repris et le curé Rozeau était déjà

penché sur un groupe de bolets.

 

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