Qui voit son sang

Élisa Vix · Chapitre 10 sur 14

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Qui voit son sang

Partie IV LE LIVRE DE GWENOLA

 

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1993

XXV

 

Yvan souleva le rideau de la cuisine et reconnut la silhouette trapue mal fagotée qui se tenait au bout de l’allée. Il n’était pas tout à fait 19 heures. Le soleil n’était pas encore couché mais la luminosité faiblissait. Les contours s’estompaient, s’adoucissaient avant de disparaître pour quelques heures de noir profond. Entre chien et loup. De la lumière à l’obscurité. Puis de l’obscurité à la lumière. La frontière était ténue, songea Yvan. On basculait d’un côté ou de l’autre sans s’en rendre compte. Alertée par la sonnette, Colline le rejoignit, le bébé calé sur la hanche.

— C’est qui ? Pourquoi tu ne vas pas ouvrir ?

— C’est le détective privé dont je t’ai parlé. Celui qui traîne aux chantiers. Il pose des questions sur David. Je ne veux pas lui parler.

Colline fronça les sourcils. Elle portait un jean et un sweat rouge consciencieusement maculé de purée. Une tenue décontractée, bébé-proof. Accroché à son flanc comme un ouistiti, le nourrisson jouait avec ses boucles brunes.

— On devrait écouter ce qu’il a à dire. Ça n’engage à rien.

— Il travaille pour la famille de Richard Le Guyader, un des assassins d’Hannah, je te rappelle. Celui qui a été acquitté. David a assez souffert comme ça par leur faute. Ils peuvent le laisser tranquille maintenant.

Le carillon retentit à nouveau. Colline tendit un verre à bec rempli d’eau au bébé.

— On devrait l’écouter au moins. David a peut-être des ennuis.

Les mâchoires carrées d’Yvan se contractèrent. Lui et David avaient été embauchés en même temps au chantier naval de Saint-Nazaire. Ils avaient rapidement créé des liens d’amitié. Lorsqu’Hannah était encore vivante, les deux couples se fréquentaient, s’invitaient à dîner ou partaient en week-end ensemble sur un bateau loué par David. Le meurtre d’Hannah les avait bouleversés, mais David avait été foudroyé. Yvan avait longtemps cru que son ami ne remonterait jamais la pente. Pendant quelques mois, il était resté cloîtré chez lui, passant ses journées à boire. Au bout d’une année, il s’était ressaisi, se plongeant dans le travail comme un noyé. L’acquittement de Richard avait été un nouveau coup dur, mais David avait tenu.

Yvan se redressa et frotta son crâne entièrement chauve. Colline avait raison, et si David avait des ennuis ? Discuter n’engageait à rien. Un troisième coup de sonnette acheva de le décider.

Colline ignorait que le métier de détective privé existât réellement. Pour elle, c’était une invention de romanciers américains des années 1950, un pur produit de films noirs pour insomniaques.

S’il se recommandait bien de cette profession, l’homme en face d’elle n’avait rien d’un Dana Andrews ou d’un Humphrey Bogart. Il répondait au nom de Gustavo Cruz, était aussi large que haut, mal habillé, mal coiffé, mais pourvu de petits yeux noirs transpirant l’intelligence. Il leur expliqua sans ambages qu’il cherchait à localiser David Normand. Leur ami était parti il y avait bientôt deux mois pour un tour du monde à la voile en solitaire qui devait durer environ une année. Il était resté très secret sur ce projet et Colline et Yvan ignoraient tout de la route qu’il devait emprunter. À l’heure actuelle, il pouvait aussi bien se trouver au large du Brésil que dans l’océan Indien, à moins qu’il ait préféré faire une longue escale au Cap-Vert ou dans les Antilles françaises… Non, il n’était pas en contact radio avec lui, assura Yvan. Colline pinça les lèvres, se retint d’un coup d’œil furtif vers son mari. Yvan possédait au garage une radio. Une radio avec laquelle il aurait aisément pu joindre le Meltem.

Gustavo Cruz sembla gober l’information. Colline lui demanda la raison de cette requête. Le détective la fixa intensément avant de répondre qu’on soupçonnait David Normand d’avoir enlevé une jeune femme à La Rochelle. L’idée était si saugrenue que Colline ne put retenir un bref éclat de rire. À côté d’elle, Yvan demeurait curieusement de marbre. Ses sens se mirent en alerte.

— Une jeune femme enlevée ? Quel rapport avec Richard Le Guyader ? demanda-t-elle d’un ton suspicieux.

Là encore, Gustavo Cruz prit son temps pour répondre.

— Parce qu’il s’agit de la compagne de Richard Le Guyader. Une jeune femme de vingt-six ans… Enceinte.

— Nous ne savons pas où est David, réaffirma Yvan avec précipitation tandis que les yeux bleus de son épouse s’écarquillaient d’effroi.

— Très bien… Je vous laisse ma carte avec mes coordonnées.

Il dévisagea à nouveau Colline de son regard aigu.

— N’hésitez pas à me contacter si vous avez du nouveau. Cette jeune femme doit bientôt accoucher.

Lorsque le détective eut quitté leur pavillon, Colline se tourna vers son mari.

— Tu savais ? Tu savais pour cette histoire d’enlèvement ?

Yvan opina silencieusement.

— C’est ce détective qui en a parlé lorsqu’il est passé aux chantiers. Je n’y ai pas vraiment prêté attention. Dès que j’ai compris qu’il travaillait pour Ève Le Guyader, je suis parti…

Pensive, la jeune femme se remémora le David d’après la mort d’Hannah, le David, ivre de chagrin, hurlant vengeance. Celui d’après le procès, fermé, secret, écoutant sans mot dire la sentence puis éclatant violemment sur les marches du palais de justice contre l’avocat et la mère de Richard Le Guyader.

— Et tu crois que David… que David serait capable d’un truc pareil ? Pour se venger ?

Le jeune homme détourna la tête, laissa son regard s’évader par la fenêtre vers le jardin, jusqu’au grand saule sombre qui ployait sous le poids de ses innombrables branches.

— Non… Non. Il avait fait son deuil. Il était… passé à autre chose, tu le sais bien.

On ne passe jamais à autre chose, pensa Colline en embrassant le duvet sur le crâne de son bébé.

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XXVI

 

Soulagé, David coupa la radio du Meltem. Il avait réussi à joindre Yvan, son collègue, son ami, son presque frère. Celui qui lui avait tenu la tête hors de l’eau à la mort d’Hannah. Sans Yvan et sa femme Colline, il aurait sombré cent fois. Au procès d’Alban Villandry et Richard Le Guyader, c’est Yvan qui s’était tenu à ses côtés. Une nouvelle fois, son ami avait promis de l’aider sans rien demander en échange, pas même une explication. Le Meltem devait se volatiliser, disparaître des radars et renaître de ses cendres. Yvan avait ses entrées au port de Saint-Nazaire, il ferait le nécessaire. Le Meltem d’Hannah était mort, coulé en mer d’Iroise. En équilibre instable dans le canot, David avait patiemment gratté les lettres sur la coque. Le Meltem était mort, vive le Nautilus, fringant et piaffant dans la baie de l’île à la maison rose, prêt à larguer les amarres, impatient d’entamer son voyage sans retour. Mais pour le départ, c’était Christine et son gros ventre qui donnaient le tempo. David sourit à cette évocation. Par moments, une sensation qui ressemblait à de la joie explosait dans sa poitrine. Christine l’avait choisi… Christine l’aimait. Il avait voulu qu’elle connaisse la vérité sur Richard Le Guyader pour se venger de lui. Pour la garder aussi. Et Christine l’avait choisi, sans une hésitation, sans un regret, comme on choisit l’agneau contre le loup, avec sa candeur et sa droiture. Elle avait accepté de devenir une fugitive avec lui, de vivre sur le Nautilus, de changer de port tous les soirs, de sauter d’un océan à l’autre sans espoir de repos. Il ne lui avait rien caché de leur future existence de couple traqué. Malgré tout, Christine l’avait choisi. Et elle avait posé sa bouche sur sa bouche, sur ces lèvres qu’aucune femme n’avait effleurées depuis Hannah, et tout était devenu plus brillant, plus réel.

Longtemps, il avait été hanté par des images. Des flashs qui le réveillaient la nuit, transpirant, nauséeux. Le corps sans vie d’Hannah, à moitié dénudé, gisant comme un pantin désarticulé sur leur lit. Richard enfonçant la culotte dans sa gorge. Le visage impassible d’Alban, sans remords, sans regret, sans humanité, derrière le banc des accusés. Le policier ayant assisté à l’autopsie et lui annonçant que Hannah était enceinte. Enceinte de lui. Bien sûr, il le savait. Comment aurait-il pu oublier l’horrible scène qui avait suivi cette annonce ? Les mots terribles, ses derniers mots, qu’il avait proférés ?

Les images étaient toujours là, mais il lui semblait qu’il arrivait mieux à les tenir à distance. Quand il songeait à Hannah, ce n’était plus la poupée démantibulée, abandonnée sur la couette comme un jouet cassé, qui surgissait, mais la jeune femme souriante qu’il avait aimée. Il pouvait se remémorer les jours joyeux sans qu’immédiatement le souvenir des journées terribles qui avaient suivi le meurtre ne s’impose à lui.

Il ne pardonnerait jamais à Richard et Alban. Il n’oublierait jamais, mais il allait vivre désormais, pour et avec Christine.

En prévision de l’accouchement, ils devraient se rendre à terre. Ils n’avaient pas le choix. C’était risqué pourtant ; la police le recherchait. Yvan l’avait prévenu, des policiers étaient venus au chantier, avaient interrogé son patron, ses collègues. Un détective aussi, qui travaillait pour le compte de l’avocat de la famille Le Guyader, un certain Vassili. À l’évocation du nom du grand fat qui avait obtenu l’acquittement de Richard, la gorge de David s’était emplie de bile. Le détective avait fouiné deux jours aux abords des chantiers. Il avait même été reçu par la direction et avait déniché l’adresse d’Yvan. Yvan qui n’avait rien dit. De toute façon, il ne savait rien et ne voulait rien savoir.

Pour éviter la police française, Christine avait suggéré qu’ils appareillent pour l’Irlande afin qu’elle accouche là-bas où on ne les recherchait pas. C’était une excellente idée. Dès que la tempête serait passée, ils mettraient le cap sur Cork.

David quitta la cabine et grimpa sur le pont. Même dans l’anse protégée, le Nautilus commençait à tanguer sérieusement. On annonçait du gros temps. Une de ces tempêtes automnales qui balayaient la pointe de la Bretagne, la laissant rincée et courbaturée. Le genre de grain qui effrayait même les marins aguerris. David se réjouissait de passer la nuit bien au chaud dans la maison rose flanquée de ses rochers-gardiens. Campé sur ses jambes, il plissa les yeux. Trouant les nuages noirs amoncelés, un rayon de soleil frappait la maisonnette, illuminant le granit qui s’embrasa comme un feu de paille. La pierre se mua en chair palpitante.

David avait reçu l’île en héritage de son père, qui l’avait lui-même obtenue du sien. Ce caillou, perdu au large d’Ouessant et qui n’avait pas de nom, était dans sa famille depuis des lustres. Comment était-il tombé dans l’escarcelle des Normand, il l’ignorait. Était-il vraiment le descendant de ces naufrageurs qui avaient ensanglanté le passage vers Brest ? Il en doutait. La femme au regard doux et en costume traditionnel dont le portrait trônait dans la maisonnette était son arrière-grand-mère. Une Bretonne de Saint-Malo qui avait élevé ses poules en attendant inlassablement le retour de son marin de mari sur ce rocher aride. Les initiales entrelacées sur le linge étaient les leurs : Un A et un R, Alouarn et Rozen. Un garçon leur était venu sur le tard et ils avaient émigré pour le continent. La maison rose était tombée dans l’oubli. Chez le notaire, lors de la succession de son paternel, le père de David avait découvert qu’il était propriétaire de ce bout de terre perdu en mer. Dès qu’il avait pu, il y avait conduit femme et enfant sur son voilier. David, alors âgé de cinq ans, se souvenait encore de leur arrivée. Ils avaient dû faire tout le tour de l’île avant de découvrir l’entrée secrète du chenal. Et elle avait surgi, la maison rose engloutie par la roche, entourée de sa lande balayée par un vent de noroît. L’image féerique s’était incrustée à jamais sur la rétine du petit David. Ses parents, aujourd’hui disparus, étaient aussi tombés sous le charme et avaient transformé l’île des naufrageurs en spartiate villégiature. David y avait passé nombre de ses vacances d’été, seul avec son père et sa mère, ne s’ennuyant jamais, le goût indélébile de l’océan et des îles s’infiltrant dans son cœur. Tantôt il naviguait avec son père, tantôt il parcourait la lande, aventurier solitaire de huit, dix, douze ans… Souvent, il rejoignait une crique secrète connue des seuls dauphins pour se baigner dans l’eau cristalline. Le soir, au moment où la maison se parait de son habit de lumière rose, il sortait deux transats et s’installait pour lire avec sa mère tandis que son père faisait griller des poissons scintillants.

David sauta dans le Zodiac et le détacha. Il démarra le moteur et parcourut les quelques mètres d’eau glacée qui le séparaient du rivage. Arrivé sur la grève, il y hissa le bateau pneumatique et se dirigea vers la maisonnette.

À l’intérieur, tout était silencieux. Sans doute, Christine, fatiguée ces derniers jours, s’était-elle endormie. David poussa doucement la porte de la chambre. La jeune femme était couchée sur le côté, les mains sur le ventre, le visage crispé. Elle expira longuement et ses traits se détendirent. David sentit son pouls s’accélérer. Au bout d’un temps qui lui sembla infini, Christine ouvrit les yeux.

— Je crois que c’est commencé, annonça-t-elle simplement.

Le cerveau de David entra en ébullition.

— Comment… Déjà ? Ce n’était pas prévu avant trois semaines.

— Cela arrive, souffla Christine.

David exécuta quelques pas dans la petite pièce, revint en arrière. Il fallait préparer des affaires, partir tout de suite pour Brest. Avec un peu de chance, il pourrait passer avant la tempête. Par radio, il préviendrait les secours. On leur enverrait un médecin. Ou rejoindre Ouessant. Il n’y avait pas d’hôpital, mais ils y trouveraient au moins un docteur. Christine secoua doucement la tête.

— C’est trop tard. Les contractions sont trop rapprochées.

— C’est impossible, gémit David.

Il s’assit sur le lit, prit la main de la jeune femme, réprima un sanglot.

— Oh, pardon, pardon…

Christine se redressa dans le lit.

— David reprends-toi. J’ai besoin de toi. Tu dois m’aider.

Il la dévisagea. Elle semblait étrangement sereine. Ils en avaient discuté pourtant ; elle craignait d’accoucher seule sur l’île. Et c’est lui qui la rassurait, les bébés n’arrivaient pas si vite, surtout les premiers. Ils partiraient pour Brest dès qu’elle en donnerait le signal. Mais les contractions les avaient pris de vitesse. En son for intérieur, il se maudissait. Comment avait-il pu jouer ainsi avec la vie de Christine ?

La jeune femme ferma à nouveau les yeux. Ses maxillaires se crispèrent alors qu’elle expirait doucement. Au bout de quelques secondes, ses paupières se soulevèrent à nouveau.

— Trouve quelque chose pour couper le cordon et le ligaturer, de la ficelle propre, des lacets, n’importe quoi. Apporte tous les torchons et serviettes que tu trouves. Fais chauffer de l’eau pour le premier bain.

David opinait comme un automate.

— Et des couvertures. Va voir sur le bateau s’il le faut.

— J’ai… j’ai le temps ?

Christine sourit faiblement.

— Oui, bêta.

David se leva, admiratif et un peu apaisé. L’assurance et le calme de Christine le rassuraient. Il n’aurait jamais cru qu’elle ferait preuve d’un tel sang-froid. Pourtant, il la savait forte. Elle faisait partie de ces personnalités qui se révélaient au pied du mur. Et puis, elle était kiné, les mécanismes du corps humain ne lui étaient pas étrangers. C’était une professionnelle de santé ; cela entrait en ligne de compte. Elle allait le guider et tout se passerait bien… Oui, se convainquit David, tout se passerait bien.

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XXVII

 

La tempête montait en puissance, harcelant la lande sans pitié, attisant la fureur d’un océan qui abattait ses vagues sur la plage avec la rage d’un bûcheron fou. Dans la nuit, le vent sifflait, serpentait en hululant entre les ajoncs et les bruyères tandis que des averses glacées fouettaient les flancs des falaises. Au creux des rochers, les oiseaux marins, engoncés dans leur manteau de plumes, avaient trouvé refuge, attendant patiemment la fin de l’ire céleste. Bravant les rafales, David avait rabattu les volets, coincé la porte, barricadé la maison rose sur son secret.

Il lui semblait que le calvaire de Christine durait depuis des siècles. Des siècles de punition divine. Un huis clos éternel et injuste. Assis à côté de la jeune femme, il se sentait inutile, gauche, impuissant. Au début, elle avait semblé maîtriser la situation, respirant lentement, lui souriant entre chaque contraction et répondant à ses questions. Puis la machine s’était emballée. Son visage s’était fermé, elle n’avait plus réussi à tenir la souffrance à distance. Mains crispées sur son ventre dur, elle avait laissé échapper des gémissements de plus en plus forts. Ses entrailles ne lui laissaient aucun répit, se contractant sans relâche. La douleur ancestrale irradiait ses cuisses, ses reins, vrillait son cerveau la rendant presque folle, inaccessible à tout réconfort. Il serrait sa main, caressait ses cheveux, prononçait une parole rassurante à laquelle il ne croyait pas. L’onde de souffrance refluait, mais ce n’était que pour revenir, encore et toujours. Soudain, les yeux de Christine s’agrandirent, elle broya presque ses doigts.

— Je crois qu’il arrive.

David déglutit difficilement.

— J’ai envie de pousser. Ce doit être le moment, expliqua la parturiente.

Et comme il restait pétrifié sur place, elle lui jeta un regard plein de hargne.

— Maintenant !

Dans la baie, chahuté par la houle, le Nautilus tanguait comme un homme ivre. Sa coque blafarde s’enfonçait dans les eaux sombres pour ressurgir la seconde d’après, proue incertaine, poupe inondée, des torrents jaillissant des écoutilles. Peut-être, comme son homonyme littéraire, aurait-il préféré plonger sous les flots, s’abîmer jusqu’à ces contrées liquides peuplées d’animaux étranges, glisser délicieusement dans le silence des plaines abyssales et fendre les eaux glacées inaccessibles aux vents tumultueux. Pourtant, le Nautilus ne sombrait pas. Il ne décevrait pas l’homme qui lui avait donné la vie. Vaillant petit soldat, il résisterait aux assauts de l’ouragan. Frôlant chaque instant le chavirage mais se redressant à la dernière minute. Insubmersible.

— Une fille, répondit David. Une petite fille.

Christine ferma les yeux et se laissa retomber sur l’oreiller. David emmitoufla le nouveau-né. Il n’était pas franchement beau avec son nez écrasé, son teint rougeaud et ses paupières gonflées. Un craquement sourd se fit entendre. Le vent malmenait la toiture de la maison rose, mais elle tenait bon. David eut une pensée pour le Nautilus chahuté par les vagues. Pourvu qu’il tienne le coup lui aussi. Il secoua la tête. Il devait uniquement se concentrer sur le bébé. Le bébé et Christine. Il fronça les sourcils. Il y avait quelque chose qui n’allait pas avec le bébé. David n’avait jamais tenu dans ses bras de nouveau-né, mais pourtant il pressentait que ce petit être couvert de vernix et de glaires sanguinolentes avait un problème. Il ne criait pas. L’expulsion avait été rapide pourtant. Il avait ligaturé puis coupé le cordon en suivant les indications de Christine, enveloppé le bébé dans une serviette-éponge. Il ne criait toujours pas. Ses membres chétifs demeuraient flasques et sa minuscule cage thoracique ne montrait aucune velléité de se soulever. Une sueur froide enserra la nuque de David. Et si le bébé refusait de respirer ? Il tourna son regard vers la jeune femme. Épuisée, la tête reposant sur l’oreiller, elle semblait indifférente au sort de son enfant. Le bébé ne criait toujours pas, ne bougeait pas. Ses yeux étaient clos et ses petits poings fermés comme pour retenir un hypothétique souffle de vie. Il sembla à David que sa peau se marbrait de bleu. Il chercha à nouveau secours auprès de Christine mais la jeune femme grimaçait, recommençait à geindre doucement. Le bébé bleuissait à vue d’œil. David posa ses lèvres sur la petite bouche froide, et souffla.

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