Qui voit son sang
Chapitre 1993
XXXII
Jetant au vent du nord ses appels criards, une mouette tournoyait au-dessus de sa tête. Derrière lui, la falaise abrupte plongeait vers la plage qui ruisselait jusqu’au camaïeu étincelant de verts et de bleus de la mer Celtique. L’eau cristalline venait mourir à ses pieds en un va-et-vient immuable.
Invisible à la vue, l’ambulance attendait en haut du sentier escarpé menant au parking désert. Les mains gelées enfoncées dans les poches de son pantalon, Dimitri Vassili observait le bateau qui dansait dans la crique. Il consulta à nouveau sa montre ; il était pile à l’heure pour l’échange. Deux silhouettes se détachèrent sur le pont du voilier. L’une d’elles prit précautionneusement place à bord du Zodiac accolé au Nautilus. Le bruit du moteur s’éleva à travers celui des bourrasques. L’embarcation se mit en branle. Petit à petit, Dimitri distingua les traits du conducteur, ses bras musclés dépassant d’un T-shirt kaki. David Normand tenait le gouvernail d’une main, serrant de l’autre son précieux chargement contre lui. En quelques secondes, il parcourut les quelques mètres qui le séparaient du rivage où l’attendait l’avocat.
David enjamba le boudin du Zodiac et fit quelques pas sur le sable mouillé. Il tenait contre sa poitrine un nouveau-né enveloppé dans une couverture rose.
— Vous avez le contrat ?
Dimitri hocha la tête et désigna du menton une chemise en carton rouge qu’il avait glissée sous son biceps.
— Christine ne vient pas ?
— Elle préfère rester à bord.
— Alors, il n’y aura pas d’échange. Je veux la voir. Je veux être sûr qu’elle agit de son plein gré.
David fronça les sourcils, scruta, inquiet, la plage déserte. Un faible vagissement s’échappa de la couverture.
— Je suis seul comme convenu, assura Dimitri.
— Vous lui avez parlé à la radio hier. Christine ne veut pas vous voir et le bébé a besoin de soins rapidement.
— Le bébé, et Christine, devraient être à l’hôpital depuis deux jours. C’est par votre faute qu’ils sont sans soin. Je ne vous fais pas confiance, Normand. Je veux voir Christine. C’est non négociable.
David réfléchit un instant puis opina.
— OK. Mais il va falloir mouiller votre beau pantalon, Maître. Je vous emmène sur le bateau. C’est non négociable.
Il lui tendit l’enfant emmaillotée.
— Prenez-la, j’ai besoin de mes mains pour manœuvrer.
Ils firent le chemin en sens inverse. Arrivé au Nautilus, David coupa le moteur et désigna l’échelle qui pendait contre la coque.
— Un peu d’exercice, Maître. Je vous attends ici.
Dimitri déposa le nourrisson enveloppé dans le lainage parmi des cordages secs et se leva en vacillant. Ses pieds étaient trempés, et glacés.
— Christine est dans la cabine avec l’autre bébé, l’informa David.
Dimitri lui jeta un regard interloqué.
— L’autre bébé ?
— Oui… Le second bébé.
— Christine a eu… des jumeaux ?
— Des jumelles. Vous ne le saviez pas ? Richard ne vous l’a pas dit ?
Dimitri émit un ricanement bref.
— Il semblerait que Richard n’ait pas tenu sa mère au courant de ce… détail.
L’avocat escalada l’échelle. Sur le pont, il avisa l’escalier qui descendait vers la cabine et l’emprunta. Christine était assise sur une banquette et allaitait un minuscule bébé emmailloté dans un pull d’adulte. Des bruits de succion goulue emplissaient l’espace exigu. Elle avait maigri ; ses cheveux étaient emmêlés et ses traits tirés, mais elle semblait en bonne santé. En découvrant Dimitri Vassili, son visage s’assombrit.
— Je ne veux pas vous voir. Allez-vous-en !
L’avocat écarta les mains en signe d’apaisement.
— Je suis venu m’assurer que tu allais bien, Christine. Et que tu agissais de ton plein gré.
— Je vais bien, et j’ai pris ma décision de mon plein gré. Je pars avec David.
— David Normand… est un fou malade de chagrin. Il te manipule. Il veut seulement atteindre Richard à travers toi…
Le bébé émit un hoquet. Christine caressa le duvet brun qui couvrait son petit crâne.
— Richard t’attend. Toi et ses filles. Il t’aime.
La jeune femme gardait la tête baissée, mais Dimitri put observer une larme rouler sur sa joue pâle. Soudain, elle releva le menton et cria presque :
— David m’aime aussi. Et je l’aime. Richard, je ne veux plus le voir, je ne veux même plus entendre son nom ! Après ce que j’ai appris… après ce qu’il a fait à Hannah Friedmann… je ne pourrai plus jamais le regarder en face, je ne pourrai plus jamais supporter ses mains sur moi…
Dimitri aurait pu argumenter que la participation active de Richard dans le viol et le meurtre d’Hannah n’était pas avérée, qu’à l’époque il n’avait que dix-sept ans, mais il se tut. Christine était au-delà de la raison, et, lui aussi, parfois, avait du mal à regarder Richard en face.
— Comment a-t-il pu me cacher ça ? Comment avez-vous pu me le cacher ? J’avais le droit de savoir ! poursuivait la jeune femme. J’avais le droit de savoir avant de porter ses enfants !
Richard avait été jugé par les hommes. Il avait été acquitté, il avait le droit à l’oubli, songeait l’avocat en Dimitri, mais il savait que cette thèse serait non recevable pour une jeune femme entière comme Christine.
— Et l’autre bébé ? demanda-t-il au bout d’un moment.
Christine était à nouveau penchée sur le minuscule nouveau-né accroché à son sein.
— Elle est malade, elle a besoin de soins. Vous deviez la conduire à l’hôpital, c’est ce qui était convenu.
— Je vais le faire, mais ce bébé a aussi besoin de sa mère.
— Elle aura son père, et sa grand-mère… si elle survit.
Le pouls de Dimitri s’accéléra ; il ne s’était pas imaginé que l’état de l’enfant était si désespéré.
— Une ambulance attend en haut de la plage. Il y a de la place pour toi et les deux bébés. Prendre la mer comme ça, avec un nouveau-né, c’est dangereux… Tu pourras divorcer. Ève subviendra à tes besoins…
— David est un excellent marin. C’est avec lui que je veux vivre maintenant. Il élèvera Rose comme sa fille. Si vous nous laissez en paix, tout se passera bien.
— Christine, tu es sûre de toi ?
— Oui.
Dimitri déposa la chemise rouge sur la table en bois verni.
— Comme convenu, Ève s’engage à élever sa petite-fille et à vous verser une rente annuelle sur le compte bancaire de votre choix. En échange, elle ne veut plus jamais entendre parler de toi ou de David Normand.
Dimitri se dirigea vers la sortie.
— Ève n’est pas au courant pour le second bébé. Je ne lui dirai rien. Richard non plus, je m’en porte garant. C’est mieux ainsi. Bon vent, Christine… mais je crains qu’il soit mauvais.
Dimitri regagna le Zodiac. Tandis que David les reconduisait vers la grève, il écarta la couverture. L’enfant darda sur lui ces yeux bleus étrangement opaques des nouveau-nés. Ses lèvres étaient violettes et sa respiration sifflante. La main glacée de la peur se posa sur la nuque de l’avocat. Qu’avaient fait ces deux fous ? Qu’avait-il fait, lui, à négocier les intérêts d’Ève quand ce petit être luttait pour sa survie ? Pourquoi n’avait-il pas alerté la police comme il en avait eu l’intention lorsque David l’avait contacté pour lui proposer ce marché insensé ? Pourquoi avait-il cédé aux pressions d’Ève ? Ève qui voulait sa petite-fille pour elle seule, écartant une mère qu’elle méprisait, laissant son fils dans l’ignorance du drame qui se déroulait pour le mettre plus tard devant le fait accompli… L’étau du stress agrippa ses épaules. Avec douceur, il rabattit la couverture sur le petit corps transi de ce bout d’humain qui débutait si mal dans la vie. À cet instant, Dimitri comprit qu’il allait se battre pour cette petite fille, chaque minute de son existence.
À proximité de la plage, Dimitri sauta dans l’eau, bientôt rejoint par David qui portait le nourrisson enveloppé dans sa couette. Les deux hommes se toisèrent un moment.
— Le malheur n’excuse pas tout, déclara Dimitri.
David soutint son regard puis lui tendit l’enfant. Le bébé souffrant changea de bras. Dimitri fit encore un pas en avant et cracha entre ses dents :
— Vous êtes content, Normand ? Vous vous êtes assez vengé ? Je ne veux plus jamais entendre parler de vous, vous m’entendez ? Plus jamais. Je vous défends d’approcher Ève ou Richard dorénavant. Et si vous contrevenez, je vous ferai vivre l’enfer sur terre. Laissez la famille Le Guyader tranquille. Définitivement. Vous et Christine, désormais, vous êtes morts. Vous n’existez plus.
Avant que son interlocuteur n’ait pu répondre, Dimitri se retourna et se hâta sur le sentier rocailleux. Lorsqu’il fut en vue de l’ambulance, les portes arrière s’ouvrirent et il s’engouffra dans l’habitacle. La pédiatre urgentiste, qu’il avait engagée à prix d’or en échange de son silence, lui prit le bébé des bras et l’étendit sur le brancard tandis que le chauffeur démarrait en trombe. La clinicienne posa délicatement un masque à oxygène sur le petit visage bleui. Elle chaussa un stéthoscope dont elle plaça l’embout sur la minuscule poitrine où battait follement le petit cœur blessé. Dimitri l’interrogea du regard.
— Ça ira, mais il n’y a pas de temps à perdre. Je vais lui faire des injections pour la stabiliser jusqu’à sa prise en charge au CHU. Pour les papiers vous avez fait le nécessaire ?
— Tout est en ordre.
Dimitri poussa un profond soupir de soulagement et, s’adossant à la paroi du véhicule, ferma les paupières. La musique lancinante de ressac emplissait son crâne. Il songea à la mer Égée, à ses eaux translucides dévoilant des fonds turquoise ou émeraude, aux côtes déchiquetées de l’île d’Hydra où sa famille possédait autrefois une villégiature. Cette image l’apaisa. Un jour, il y emmènerait cette enfant venue de l’océan. Il s’en faisait le serment.
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