Qui voit son sang
Chapitre 1993
XI
Lorsqu’il l’avait aperçu déambuler tranquillement sur le vieux port au bras de cette brune, une bouffée de haine l’avait submergé. Il aurait reconnu Richard Le Guyader entre tous, même dans le coin le plus reculé de la planète, même tant d’années plus tard. Même les rondeurs de l’enfance disparues de son visage de pâtre grec, sa poitrine creuse d’adolescent élargie et conquérante.
Mais le ventre gonflé de la fille qui lui tenait la main, il ne s’y était pas attendu. C’était comme un uppercut en plein sternum. Respiration coupée, goût de bile dans la bouche. KO debout.
Passé le moment de stupeur, il lui avait fallu toute sa volonté et son restant de lucidité pour s’empêcher de lui sauter à la gorge. Au lieu de quoi, il avait chaussé ses lunettes de soleil et leur avait emboîté le pas, tel un vulgaire badaud.
Le couple s’était arrêté à un stand pour acheter des glaces italiennes. La température flirtait encore avec les 30 °C en ce début de septembre et la foule se pressait sur les pavés disjoints du vieux port de La Rochelle. Il les avait dépassés, les poings serrés, le sang bouillonnant, l’envie de meurtre martelant ses tempes. Quelques minutes plus tard, ils avaient repris leur promenade, se tenant par la taille, s’échangeant des baisers légers d’oiseaux. Un peu plus loin, ils s’étaient assis sur un banc qu’une bande de jeunes venait de libérer. La jeune femme avait tendu sa glace à son compagnon et celui-ci l’avait léchée goulûment, déclenchant un rire ravi. L’air bruissait de bribes de conversations, des cris des mouettes et du bruit des haubans sur les mâts des voiliers. Malgré la foule, le couple affichait le bonheur insolent des amoureux seuls au monde. À nouveau, il avait ressenti cette douleur en pleine poitrine.
Il avait fait demi-tour, était passé devant eux. Sous son casque de boucles noires, Richard ne lui avait pas jeté un regard, tout absorbé par la future mère de son enfant, une grande jeune femme à la carrure athlétique, aux traits fins et aux longs cheveux ondulés. Aussi bruns que ceux d’Hannah étaient blonds sur la photo qu’il conservait d’elle dans son portefeuille. Une jeune femme belle, heureuse de vivre, confiante dans l’avenir. Tout comme l’avait été Hannah. Est-ce à ce moment que le plan avait germé dans son esprit ? Ou plus tard, à bord du Meltem flambant neuf, quand des sanglots de rage et de chagrin mêlés avaient déchiré sa gorge ?
La Rochelle était la première étape de son tour du monde. Son tour du monde en solitaire. Et il était tombé sur la personne qu’il haïssait de toute son âme. La personne qui lui avait ravi son bonheur, sa raison de vivre. Richard Le Guyader méritait-il ce bonheur qu’il lui avait volé ? Avait-il seulement le droit d’être heureux ? David Normand connaissait la réponse à cette question depuis dix ans.
Richard Le Guyader méritait juste de souffrir comme il avait souffert.
Le lendemain, il informa la capitainerie du port que, finalement, il allait rester quelques jours. On lui répondit que cela ne posait pas de problème, la haute saison était terminée et les plaisanciers ne se pressaient plus sur les pontons. Il se rendit au bureau de poste le plus proche et dénicha bêtement l’adresse de Richard Le Guyader grâce au Minitel. Il descendit son vélo à quai et, pendant huit jours, entreprit de surveiller le couple.
Ils habitaient une longère isolée et Richard était absent pendant de longues heures, ce qui était plutôt un bon point pour son projet. La jeune femme se trouvait souvent seule dans la maison ou sur le sentier menant à la plage. David l’espionnait, tapi dans les fourrés devant La Mésangère ou simple promeneur sur la plage. Il ne s’approchait jamais, mais, faisant mine d’observer les oiseaux avec ses jumelles, traquait le moindre de ses faits et gestes. Malgré sa grossesse avancée, la compagne de Richard n’hésitait jamais à se dénuder et à se jeter dans les vagues de l’Atlantique. C’était une bonne nageuse, une bonne marcheuse aussi. Lorsqu’elle s’était repue d’eau salée, elle s’asseyait sur sa serviette, offrant son visage et son ventre distendu aux derniers rayons de l’été. Elle rentrait par le chemin de terre, non sans picorer des mûres au passage. Pas une fois, Richard ne l’accompagna.
David était de plus en plus déterminé. Le plan s’échafaudait dans sa tête ; l’heure de la vengeance avait sonné. Pour mener à bien son forfait, il lui faudrait un véhicule. Après avoir fureté dans la campagne, il dénicha son bonheur : un camping-car garé dans la cour d’une résidence secondaire désertée par les vacanciers.
Pour accéder à l’habitation du jeune couple en voiture, on devait emprunter un chemin de terre et longer une maisonnette dont le propriétaire, un retraité jardinier, passait son temps dehors. Le chemin de terre n’était donc pas une option. En tout cas, pas pour lui. Par contre, on pouvait rejoindre la longère en coupant par un petit bois depuis la route. Cela faisait une centaine de mètres à peine à parcourir à pied, c’était jouable. Mais Le Guyader avait des horaires très variables, et ça c’était embêtant. David attendrait qu’il parte et agirait rapidement. Jamais Richard n’était revenu sur ses pas et ses journées à l’hôpital étaient longues. De toute façon, il y avait une part de risque, il fallait bien qu’il fasse avec. Il prit la précaution de quitter le port de La Rochelle et d’aller mouiller le Meltem au large d’une petite plage toujours déserte.
Le jour J, il gara le camping-car volé dans les fourrés à l’abri des regards, emprunta le chemin à travers bois et se posta devant La Mésangère. Richard Le Guyader était de repos la veille. Logiquement, il partirait travailler ce jour-ci. David n’attendit pas longtemps. À 8 heures, Richard monta dans sa voiture.
À 10 heures, la jeune femme, dont il avait appris qu’elle se prénommait Christine, sortit de la maison, un panier sous le bras.
OceanofPDF.com
XII
En un instant, Christine sentit la terreur s’emparer de son corps tout entier. Un shot d’adrénaline, une bouffée d’angoisse pure. Elle n’était pourtant pas peureuse. Malgré l’isolement de la vieille longère, elle n’avait jamais craint de rester seule, même la nuit, à La Mésangère. Quand Richard lui avait proposé de lui acheter un chien – un berger allemand, ce serait bien – pour lui tenir compagnie et la protéger, elle avait éclaté en sanglots. Elle n’avait pas besoin d’un molosse pour sa sécurité, et elle ne voulait qu’une seule compagnie, la sienne. Comment avait-il pu imaginer qu’elle marcherait dans cette supercherie ?
Christine avait grandi dans une barre à Bobigny où le taux de criminalité crevait le plafond. Et même là-bas, elle n’avait pas peur. Même là-bas, elle rentrait crânement à 2 heures du matin, traversait le hall, les épaules dégagées sans un regard pour les gars qui glandaient ou dealaient. La peur n’évite pas le danger, aimait-elle à se répéter. La peur engendrait la lâcheté et elle avait la couardise en horreur. Le courage était dans sa nature.
Pourtant, lorsque l’homme, grand et mince, jaillit des fourrés pour fondre sur elle, quand, en une fraction de seconde, son cerveau analytique repéra l’arme qui pendait à sa main droite et calcula ses chances, encombrée de son gros ventre, Christine, pour la première fois de sa vie, fut paralysée de terreur. La catalepsie du lapin dans les phares, du chevreuil mis en joue. Ce n’est pas tant l’irruption de cet inconnu dans la cour qui l’effraya si fort, que la vitesse de prédateur à laquelle il fonça sur elle. Alors, son cerveau reptilien prit le relais et lui ordonna de fuir, de retourner à La Mésangère, de se barricader, de les sauver, elle et son gros ventre.
Il n’avait pas imaginé qu’elle serait si rapide malgré sa grossesse. Ni si forte. Il n’avait pas imaginé qu’elle s’enfuirait, une arme braquée sur elle. Il n’avait pas imaginé qu’il devrait la poursuivre dans la maison, qu’elle se blesserait en chutant contre la cheminée.
Il avait anticipé la peur, les cris, les pleurs, les supplications, mais il n’avait pas imaginé ces yeux sombres remplis d’une terreur animale lorsqu’il la releva en l’agrippant par le bras. Cette frayeur muette qui faillit le faire renoncer.
Décontenancé, il pensa que dix ans plus tôt, une autre jeune femme, peut-être, avait tendu le même regard de frayeur digne à ses bourreaux. Sa main se relâcha, il déglutit difficilement en détournant les yeux. Et il aperçut sur le manteau de la cheminée ce cliché du couple souriant, une flûte de champagne à la main. La rage refit surface. Il claqua le cadre sur le rebord avec le canon de son pistolet. Ses doigts resserrèrent leur étreinte sur le biceps de la femme dont la pommette saignait. D’une voix sourde, il parla à son oreille tandis que la gueule de son arme appuyait sur sa tempe. Il lui dit qu’il ne lui ferait aucun mal si elle ne résistait pas, qu’il fallait juste qu’elle le suive, que dans quelques jours tout cela serait fini, non, il n’avait aucune intention de lui faire du mal, mais il avait une arme, oui, une arme chargée, elle avait bien compris, elle devait le suivre sans résister, sans crier et tout irait bien. Il n’était pas un assassin, pas même un violeur, ce n’était pas à elle qu’il en voulait. Tout irait bien, qu’elle soit docile et tout irait bien. Est-ce qu’elle avait compris ? Les yeux exorbités, fous, Christine hocha la tête.
Il la poussa devant lui, les doigts toujours refermés sur son bras, le pistolet enfoncé dans ses reins. Dans la cour, le soleil les surprit après la pénombre de la longère. Leurs yeux clignèrent de conserve dans la lumière joyeuse. Ce n’était pas un jour pour un crime, songea David. Il aurait préféré les nuages bas, la brume poisseuse des films noirs. D’un coup de pied, il écarta le panier jeté au sol par Christine dans sa fuite. À nouveau, il la poussa sans ménagement. Ils s’engagèrent dans le sentier ; les oiseaux insouciants chantaient dans les frondaisons, les ronces déchiraient leurs jambes nues. Devant lui, il entendait sa respiration rauque, un halètement de bête.
Quelques minutes plus tard, ils débouchèrent au niveau du renfoncement végétal dans lequel David avait garé le camping-car. Cinq jours plus tôt, il avait repéré le véhicule dans le jardin d’une maison fermée et isolée. Il n’avait pas été difficile pour l’ingénieur qu’il était de le faire démarrer. Ils se dirigeaient vers la cabine lorsque des voix retentirent sur leur gauche. David battit précipitamment en retraite. Il plaqua Christine contre sa poitrine et colla sa paume sur sa bouche. La sueur perlait à ses tempes. Il lui semblait que son cœur allait sortir de sa poitrine. Si la jeune femme parvenait à attirer l’attention des promeneurs, il serait obligé de la lâcher. Les marcheurs, un couple d’une quarantaine d’années, les dépassèrent en bavardant. La conversation tournait autour des méthodes de lecture, l’homme défendant ardemment la méthode syllabique quand la femme suggérait que la méthode globale avait ses avantages.
Lorsqu’ils eurent disparu au loin, David tira la jeune femme vers le camion. Christine grimpa sans opposer de résistance.
À l’intérieur, il la fit asseoir sur une banquette puis, avec du Chatterton, lui attacha les poignets dans le dos et les chevilles. Un bleu s’épanouissait déjà sur son visage à l’endroit où elle avait heurté le manteau dur de la cheminée. Il hésita à la bâillonner ; la jeune femme n’avait encore proféré aucun son. David essuya la sueur qui coulait dans ses yeux d’un revers de main. Même si elle se mettait à hurler, il y avait peu de chance que quelqu’un l’entende sur la route. Et puis, le bâillon, il ne pouvait pas, il ne pouvait vraiment pas.
Lorsque David s’installa derrière le volant, il s’aperçut qu’il était en nage. Il retira son T-shirt et démarra. Il resta un moment les mains crispées sur le volant, les épaules nouées. Cet enlèvement, c’était une folie. Sa raison le lui hurlait, mais une autre partie en lui criait vengeance depuis dix ans. Et ce rapt était le seul moyen de la faire enfin taire.
Le camping-car amorça doucement son demi-tour. Il parcourut sans encombre les vingt kilomètres qui le séparaient du lieu de mouillage du Meltem.
Comme il l’avait espéré, la plage était déserte. Il libéra les jambes de Christine pour qu’elle puisse marcher jusqu’au Zodiac qui les attendait sur le sable. Elle avança comme un automate alors qu’il lui pressait toujours le bras. De loin, on aurait dit deux amoureux partant en balade en mer, lui dans son short en jean effiloché, elle dans sa robe en coton vert pâle et ses sandalettes à talons plats.
À bord du bateau, il la fit s’allonger sur une couchette et lui lia à nouveau les chevilles. Elle avait les jambes longues, les attaches fines. Ses cheveux emmêlés collaient à ses joues baignées de larmes silencieuses. Il lui demanda si elle avait soif et elle fit un geste affirmatif de la tête. Il l’abreuva au goulot d’une bouteille d’eau minérale en lui soulevant le menton puis il désinfecta sa pommette blessée et ses jambes griffées. Quand il eut terminé, il l’enferma dans la cabine.
Il rangea son pistolet dans un tiroir. Il avait acheté cette arme à feu pour son tour du monde, car on ne savait jamais sur qui on risquait de tomber dans les ports de Manille ou d’ailleurs.
Il ne lui restait plus qu’à rapporter le camping-car, effacer ses empreintes et celles de sa prisonnière, et à récupérer son vélo.
Deux heures plus tard, David Normand relevait l’ancre du Meltem, ce voilier qu’il avait construit de ses mains et qu’il avait mis plus de dix ans à achever. Il hissa la grand-voile, s’installa à la barre et mit cap sur Ouessant. Obéissant, le bateau s’élança, emportant sa prisonnière entre ses flancs.
Alors que la proue du Meltem fendait l’écume blanche des vagues, les yeux verts de David se plissèrent en scrutant l’horizon. Sous son torse nu, son cœur décéléra. Un étrange sentiment de plénitude l’envahit. Comme si, dans cette vallée de larmes, quelque chose venait de se réparer.
OceanofPDF.com
XIII
Lorsque Richard pénétra à nouveau dans la salle d’interrogatoire, Dimitri Vassili était assis en face de l’inspectrice Anaïs Ravier. C’était bien la première fois qu’il était content de voir ce grand fat de Grec et son tailleur croisé. En l’apercevant, le visage viril de Dimitri demeura imperturbable, affichant seulement cet air de léger ennui qui était sa marque de fabrique. Il tira sur le pli de son pantalon hors de prix et s’adressa à la policière :
— Si on pouvait conclure, inspectrice, j’ai des vrais dossiers à traiter.
Anaïs Ravier ne releva pas la pique et fit mine d’examiner un feuillet devant elle.
— Bien. Monsieur Le Guyader, maintenant que votre avocat Maître Vassili est là, nous allons pouvoir reprendre notre discussion. Comme je vous en ai déjà informé, un témoin nous a rapporté des disputes entre mademoiselle Martinez et vous.
— Une dispute, rien de grave.
— Comme tous les jeunes couples passionnés, inspectrice, est-ce que vous avez oublié ? susurra Dimitri.
— Non, Maître, mais il se trouve que j’ai sous les yeux une information assez embêtante pour votre client. Monsieur Le Guyader semble avoir de sérieux problèmes avec les femmes. Des problèmes de violence. Je parle bien sûr de l’affaire Friedmann pour laquelle il a été miraculeusement relaxé.
Dimitri Vassili balaya l’accusation d’un geste agacé de ses longs doigts soignés.
— Vous n’êtes pas sérieuse, inspectrice ? Est-ce vraiment pour cette raison que vous retenez mon client au lieu de concentrer toutes vos forces à la recherche de mademoiselle Martinez ?
L’avocat marqua une pause afin que la policière s’imprègne bien de son indicible mépris.
— Puisque vous êtes si bien renseignée vous devez savoir que mon client était mineur au moment des faits de l’affaire Friedmann et qu’il a été prouvé qu’il était sous influence. Il a eu droit à un non-lieu car il n’y avait rien contre lui.
Richard détestait l’avocat et ses faux airs de Cary Grant malgré sa bedaine naissante. Il abhorrait sa suffisance et, circonstance aggravante, le soupçonnait d’avoir entretenu une relation avec sa mère. Mais, professionnellement, il fallait reconnaître qu’il assurait. Anaïs Ravier grimaça. Visiblement l’aplomb de Maître Vassili opérait sur l’inspectrice, elle ne semblait plus aussi vindicative que dans la matinée. Richard se mit à espérer un dénouement heureux de sa situation. Du moins pour le moment.
— Et parce qu’il avait un bon avocat, termina la policière.
— Vous me flattez, inspectrice, mais si vous n’avez rien d’autre, je vais vous prier de libérer mon client séance tenante. Sa famille l’attend.
Ce fut au tour de Richard d’émettre un rictus. Sa famille, c’était sa mère, Ève. Qui n’avait jamais apprécié Christine, « cette fille venue de nulle part » comme elle l’appelait. Dans ces circonstances, une confrontation avec elle risquait de se révéler très pénible.
— Si vous permettez Maître, reprit Anaïs avec une obséquiosité railleuse, j’ai encore quelques questions pour monsieur Le Guyader.
— Vous savez où est Christine ? la coupa Richard, rongé d’inquiétude. Les chiens ont trouvé quelque chose ? Vous pouvez me le dire, je suis prêt à tout entendre.
— Non. Les chiens ont mis en évidence une piste à travers les bois qui rejoint la route, mais là ils perdent sa trace. Comme si elle était montée dans un véhicule. De gré ou de force.
La policière plongea ses yeux dans ceux de Richard en ajoutant :
— Vivante ou morte.
Dimitri Vassili tapa du plat de la main sur le bureau.
— Inspectrice, je vous prierai de ne pas intimider mon client. Il est déjà assez bouleversé par la disparition de son amie, mère de son futur enfant, dois-je le rappeler ?
— Très bien, Maître. Monsieur Le Guyader, puisque vous êtes « prêt à tout entendre », je n’ai pas vraiment des bonnes nouvelles. Comme je vous l’ai déjà dit, nous avons retrouvé des traces de sang chez vous. L’analyse a montré qu’il s’agit d’un sang du même groupe sanguin que Christine, A+.
— Ce qui est aussi le groupe sanguin le plus fréquent en France, la coupa Dimitri.
— Certes, mais nous avons quand même de fortes craintes pour mademoiselle Martinez.
— Christine a fort bien pu se blesser toute seule quelques jours avant. Avec les roses, par exemple.
De plus en plus pâle, Richard avait écouté la joute en silence. Il secoua la tête.
— Non, elle ne s’était pas blessée, elle me l’aurait dit ou je l’aurais remarqué. Ce n’est pas normal qu’elle ait disparu comme ça. C’est vrai qu’elle était nerveuse ces derniers temps, mais elle était aussi très concernée par sa grossesse. Elle m’avait dit hier qu’elle allait prendre rendez-vous pour sa dernière échographie. Elle ne se mettrait pas en danger en disparaissant comme ça.
— Et nous avons aussi cette maison saccagée. Je suis désolée, mais ce n’est pas très bon signe, approuva Anaïs. Est-ce que Christine vous avait fait part de quelque chose d’anormal ces temps-ci ? Un rôdeur qu’elle aurait remarqué ?
À nouveau, Richard secoua la tête.
— Non, elle n’avait pas peur. D’ailleurs, elle ne fermait jamais la maison à clef. Vous pensez qu’elle a pu être… attaquée ?
— Nous étudions toutes les possibilités.
Dimitri Vassili se leva.
— Inspectrice, nous comptons sur vous pour nous tenir au courant des avancées de votre enquête. Mon client est épuisé, je vais le déposer chez sa mère à Nantes.
— Bien, je vais vous demander de nous donner ses coordonnées. Monsieur Le Guyader doit rester joignable, nous aurons encore besoin de lui.
Devant le commissariat, Dimitri actionna l’ouverture centralisée de sa Porsche. Ce type est vraiment un concentré de clichés du parfait parvenu, songea Richard. Ce qui était partiellement faux. La famille Vassili avait fui la Grèce au moment de l’arrivée au pouvoir de la junte en 1967 (Dimitri avait dix-neuf ans), mais pas sans le sou. Dimitri Vassili n’était pas un parvenu, il était né sur un tapis de billets, une cuillère en argent dans sa petite bouche édentée et une gourmette en or à son poignet potelé.
Richard stoppa net devant la voiture de sport.
— Je ne veux pas aller à Nantes, je veux rester à La Mésangère.
Dimitri qui s’apprêtait à s’asseoir derrière le volant se redressa.
— C’est impossible, la police a mis des scellés sur la maison. Et puis ta mère m’a expressément demandé de te ramener, ne fais pas l’enfant, s’il te plaît Richard.
Ils mirent 1 h 38 à rejoindre la capitale des Pays de la Loire, ce qui impliquait des dépassements de limitation de vitesse conséquents. Au sud de Nantes, la Porsche s’engagea sur la rocade pour rejoindre La Chapelle-sur-Erdre où résidait Ève.
OceanofPDF.com
XIV
Richard n’avait pas mis les pieds au Manoir depuis le printemps dernier, lors de la « garden-party » annuelle de sa mère. Dimitri stoppa devant le portail en fer forgé et descendit pour l’ouvrir. Abandonnant son allure folle, la Porsche roula au pas sur l’allée qui menait à la bâtisse du e XVIII. Au fur et à mesure de leur progression, Richard sentait une oppression grandissante envahir sa poitrine. Les retrouvailles avec sa génitrice étaient toujours pour lui une source de stress, les années passant n’y faisaient rien. Il resongea à la « garden-party », à la façon dont sa mère avait snobé Christine et la rancœur balaya son anxiété. Ce jour-là, dans sa robe blanche toute simple, Christine était pourtant la plus jolie de toutes les femmes de l’assemblée, et certainement la plus sincère.
Comme prévenue de leur arrivée par un sixième sens, Ève, vêtue d’un tailleur crème impeccablement coupé, les attendait sur la terrasse. Derrière elle, s’élevaient les murs blancs de sa demeure, qu’elle n’appelait jamais autrement que le Manoir. C’était un joli bâtiment avec un corps principal un peu pataud flanqué d’une large tour carrée, le tout surmonté de deux toits d’ardoises brillantes et de trois cheminées. Des pierres apparentes grises détouraient les hautes fenêtres blanches à petits carreaux. Mélange réussi de rusticité et d’élégance, il fallait reconnaître que le Manoir avait de l’allure. Et que sa propriétaire ne dépareillait pas.
Sans un mot, Ève déposa une bise sèche sur la joue de son fils, puis ils pénétrèrent à l’intérieur. Dimitri ôta sa veste qu’il jeta sur le dossier d’une chaise. Remontant ses bras de chemise, il se dirigea directement vers le bar et se servit un cognac. Comme s’il était chez lui, nota Richard. Muni de sa boisson, il s’installa sur le sofa jaune en croisant nonchalamment les jambes. Ève sentit un pincement au niveau de son bas-ventre. L’avocat lui faisait toujours de l’effet, plus de six ans après qu’elle eut mis fin à leur liaison. Le jour où elle avait enfin compris qu’il ne quitterait jamais sa femme et ses deux fils. Histoire banale, indigne d’elle. Pourquoi fallait-il qu’elle tombe toujours amoureuse d’hommes mariés ? Déjà avec le père de Richard, elle s’était retrouvée piégée dans une relation impossible. En cloque à vingt-deux ans…
À l’époque, Dimitri avait un peu regimbé, il ne l’avait pas prise au sérieux. Il la pensait trop accro pour le laisser tomber comme ça. C’était sans connaître la force de caractère d’Ève la Renarde, comme l’avaient surnommée ses concurrents sur le marché de l’immobilier – et ce n’était pas seulement à cause de sa rousseur. Mais l’un comme l’autre avaient sous-estimé le lien qui les unissait. Au bout de quelques mois, les affaires professionnelles avaient été un prétexte pour renouer le contact. Les amants étaient devenus amis, de ces amis indéfectibles qui pardonnent à l’autre ses défauts et excusent ses coups bas.
Ève prit place dans un fauteuil club en cuir marron patiné tandis que Richard déclarait qu’il allait se chercher un verre d’eau à la cuisine. Par-dessus son cognac, Dimitri plissa ses yeux bruns ourlés de longs cils en observant son ancienne maîtresse, son front plissé par la contrariété, ses prunelles assombries par l’orage à venir. Du renard, Ève avait le nez pointu, les cheveux couleur feuille morte coupés à la garçonne, les taches de rousseur éclaboussant une peau de lait. C’était une femme petite et menue, mais au corps bien proportionné et encore ferme à l’approche de la cinquantaine grâce à son abonnement à un club de gym huppé. Richard réapparut avec une canette de Schweppes et s’installa sur une chaise près de la cheminée en marbre, leur tournant à moitié le dos. La pièce parquetée de chêne baignait dans une douce lumière de fin d’après-midi. On aurait dit une gentille réunion de famille.
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? attaqua Ève. Qu’est-ce que c’est que ce caprice ? Elle n’a rien trouvé d’autre pour faire son intéressante ?
— « Elle » a un nom, jeta Richard.
Son verre de liquide ambré à la main, Dimitri se redressa :
— La police pense que Christine a pu être enlevée.
Souvent il servait de tampon entre la mère et le fils. Dès que ces deux-là se retrouvaient dans un même lieu, l’air se chargeait d’électricité. Les contraires se heurtaient dans une gerbe d’étincelles. Ève s’énervait de ce qu’elle appelait la passivité de son fils. Plus elle tempêtait, houspillait, exhortait, plus Richard se recroquevillait, laissant échapper sporadiquement des aboiements hargneux de chien attaché trop court. Pourtant l’amour d’Ève pour son fils ne faisait aucun doute. Dimitri pouvait en attester. Il avait été témoin de l’acharnement dont elle avait fait preuve pour le sauver dix ans plus tôt. Mais il savait aussi que Richard l’avait déçue, qu’elle le trouvait faible et influençable, en un mot pas à la hauteur. Il l’avait déçue en jetant l’opprobre sur la famille (et sur son entreprise), en refusant de se préparer à sa succession, enfin en s’entichant de cette fille d’ouvriers, autant dire de la racaille. Pourtant, comme Richard, exaspéré par son snobisme, ne manquait pas de le lui rappeler, Ève ne descendait pas de la cuisse de Jupiter, mais de paysans. De paysans qui avaient réussi, certes.
À la mort de ses parents, elle avait vendu les terres. Avec le pactole, elle avait ouvert sa première agence immobilière place Royale à Nantes. Pas n’importe quelle agence. Ève s’était spécialisée dans les demeures de luxe. Bientôt, grâce à sa pugnacité et son habileté, tout ce que la région nantaise comptait de châteaux, manoirs ou maisons d’architecte à vendre tomba dans son escarcelle. Au bout de quelques années, elle avait ouvert une seconde agence à La Baule et acheté le Manoir pour elle et son fils. Vingt ans plus tard, elle était à la tête d’un petit empire avec pas moins de quinze agences disséminées dans le Grand Ouest, le réseau « Atlantica ». Pour Richard, elle avait rêvé d’études fabuleuses, elle avait rêvé d’HEC ou au moins de Dauphine. Elle avait imaginé deux grands bureaux communicants aux murs blancs, une musique suave dégoulinant d’enceintes invisibles. « Atlantica SARL Le Guyader, mère et fils ». Et puis ce grand couillon, son bac C en poche, avait déclaré qu’il voulait être médecin. Médecin ! Dimitri avait hurlé de rire. Ève était bien la première mère qu’il connaissait qui ne soit pas fière d’avoir un fils en fac de médecine. Elle avait dû le reconnaître et faire contre mauvaise fortune bon cœur : un médecin dans la famille, ça n’était pas déchoir. Elle était encore jeune, sa succession à la tête de l’entreprise pouvait attendre la génération suivante. Mais cette Christine Martinez… Quand il avait à ses pieds le gratin à marier de la grande bourgeoisie nantaise ? Cette fille de maçon portugais élevée à Bobigny… Kinésithérapeute. Est-ce qu’on avait déjà entendu un mot plus laid ? Non, Christine Martinez de Bobigny, ça n’était pas passé. Et voilà maintenant que la donzelle, enceinte jusqu’aux yeux de son futur petit-enfant, disparaissait. Ève Le Guyader bouillait comme une cocotte-minute.
Elle s’était levée d’un bond et arpentait le salon de long en large tel un fauve en cage.
— Comment ça, enlevée ?
— Comme kidnappée, lâcha Richard d’une voix sourde.
Ève se tourna vers Dimitri.
— Mais pourquoi ? Pour l’argent ?
— Ce n’est pas exclu, mais je ne crois pas que ce soit la piste privilégiée par la police pour l’instant…
— Ah bon, et quelle piste est privilégiée par la police pour l’instant ?
Dimitri jeta un coup d’œil vers le jeune homme perdu dans la contemplation des cendres éparpillées dans le foyer.
— Ton fils.
— Quoi ? Richard aurait enlevé sa propre petite amie ? N’importe quoi.
— Pas vraiment enlevé. Plutôt assassiné. Et son passif ne plaide pas en sa faveur.
Le sang quitta le joli visage d’Ève Le Guyader, comme si un éclusier avait ouvert une vanne invisible. Livide, elle retomba dans son fauteuil.
— Je n’ai pas tué Christine ! Je vous signale qu’elle est enceinte de moi, éructa Richard.
— Être enceinte n’a jamais protégé les femmes de leur conjoint violent, objecta Dimitri.
Richard le fusilla du regard tandis qu’Ève gémissait :
— Je savais qu’on aurait des problèmes avec cette fille venue de nulle part…
Son fils se leva en renversant sa chaise.
— Je ne suis pas « un conjoint violent » et Christine n’est pas « une fille venue de nulle part ». J’en ai assez entendu comme ça. Je monte dans ma chambre. Prévenez-moi si la police appelle, si ce n’est pas trop vous demander.
Ève et Dimitri restés seuls demeurèrent un moment silencieux, l’avocat absorbé dans la contemplation de son verre tandis que sa compagne se rongeait nerveusement l’ongle du pouce. Enfin, celle-ci rompit le silence :
— Tu n’es pas sérieux, tu ne penses quand même pas que Richard…
Dimitri secoua la tête.
— Non.
— Et pourquoi pas une fugue tout simplement ? Une querelle d’amoureux. Elle fait peut-être juste ça pour lui faire peur. Il est tellement naïf…
— Non, une fugue, je n’y crois pas.
Dimitri Vassili n’avait rencontré Christine qu’en une occasion, mais cela avait été suffisant pour qu’il se fasse une idée assez juste de la psychologie de la jeune femme. Son métier d’avocat l’avait rompu à ce genre d’exercice ; il s’enorgueillissait de pouvoir sonder toutes les âmes, même les plus tortueuses, en quelques minutes. Il avait eu l’occasion de discuter avec Christine lors de la dernière garden-party d’Ève. Chaque année depuis qu’elle avait acquis le Manoir, l’agente immobilière organisait cette petite sauterie le dernier week-end de mai. Tout le gotha de la région s’y pressait. On y croisait aussi bien des hommes politiques que des banquiers ou des barons fin de race (qui étaient parfois la même personne). Cette fois-ci, Dimitri s’y était rendu seul, ses deux fils adolescents avaient décliné pour cause de match de rugby et sa femme plaidait dans un procès-fleuve à Lyon. Papillonnant de groupe en groupe dans le parc avec son aisance habituelle, il avait fini par tomber sur le couple qui se tenait un peu à l’écart près du kiosque. Christine et Richard semblaient très amoureux. Le verre de la jeune femme étant vide, il avait proposé de lui rapporter une flûte de champagne, mais Richard s’était aussitôt levé pour aller quérir le précieux breuvage. Dimitri et Christine étaient restés seuls quelques instants à l’ombre des tilleuls qui embaumaient. Il avait ainsi pu habilement la questionner. Répondant avec bonne grâce à son interrogatoire déguisé, Christine tranchait au milieu des rombières et des jeunes filles minaudantes. Il ne lui avait pas fallu longtemps pour se faire une idée. Regard franc planté dans le sien, culture limitée mais intelligence correcte, indignations sincères ; Christine était à ranger dans la catégorie « grande fille toute simple ». Une jeune femme directe, honnête, éprise de certains idéaux qui pouvaient la rendre un brin rigide, avec des goûts et des besoins basiques. Personnellement, Dimitri n’avait rien contre un peu plus de complexité, voire de perversité. Du temps de leur liaison, il n’avait jamais su ce qui l’excitait le plus chez Ève : leurs chevauchées volées ou le fait qu’elle pouvait lui planter un poignard dans le dos à tout moment. Pas de ça chez Christine. En ce sens, Richard semblait avoir choisi pour compagne l’exacte opposée de sa mère. Peut-être était-ce ce qui lui convenait. Deux âmes simples en route vers un bonheur ennuyeux… Mais Dimitri n’en était pas convaincu. Contrairement à Ève, il ne croyait pas à la candeur mollassonne de Richard. Il ne le rangeait pas dans la catégorie « pauvre type qui ne ferait pas de mal à une mouche ». Si le fils semblait mou et passif, c’était en réaction à l’énergie bouillonnante d’Ève qui confinait parfois à la tyrannie. Dimitri soupçonnait sous les boucles brunes de Richard un esprit beaucoup plus sournois qu’il n’y paraissait.
— Une fugue si longue, non, je ne crois pas que ce soit son genre. Et la police semble avoir des arguments en faveur de la thèse de l’enlèvement.
Ève fit la moue.
— Est-ce que je dois m’attendre à une demande de rançon ? Je peux rassembler pas mal d’argent assez rapidement.
Les lèvres de Dimitri s’étirèrent en un sourire narquois.
— Tu serais prête à débourser une grosse somme pour sauver Christine Martinez ? Tu m’étonnes.
— Ne dis pas de conneries ! Tu sais bien qu’il ne s’agit pas de cette fille mais de mon petit-fils ou de ma petite-fille…
— Certes, sans poule pondeuse plus d’héritier, s’esclaffa Dimitri.
— Ou d’héritière. Il faut retrouver cette idiote. Tu as une idée ?
L’avocat renversa la tête en arrière pour avaler son ultime gorgée de cognac. Ève vint s’asseoir à côté de lui sur le canapé. D’un mouvement de talon, elle ôta ses escarpins et replia ses jambes sous elle. Dimitri était la seule personne dont elle écoutait les conseils. Enfin la plupart du temps. L’avocat tourna son visage bronzé dans sa direction. Elle résista avec peine à l’envie de faire courir ses doigts sur les ridules sillonnant les coins de ses yeux jusqu’à ses tempes argentées. Ses quarante-cinq ans lui allaient bien, le salaud.
— Parle ! lui intima-t-elle.
Songeur, le Grec contemplait son verre vide. Enfin, il lâcha :
— David Normand.
Ève recula comme frappée au cœur par un uppercut. Elle aurait préféré ne jamais entendre Dimitri Vassili prononcer à nouveau ce nom. L’image d’un homme fou de douleur vociférant devant les marches du palais de justice de Nantes surgit sur sa rétine. Elle ferma les yeux.
— Cela fait dix ans, Dimitri, murmura-t-elle exsangue.
— La vengeance est un plat qui se mange froid. J’ai déjà pris quelques renseignements. Normand a quitté Saint-Nazaire il y a deux semaines à bord d’un voilier.
— Pour quelle direction ?
— Son ancien employeur n’en a aucune idée. Il a pris un congé sabbatique d’un an, résilié le bail de son appartement. Visiblement, il compte vivre sur son bateau. Je crois qu’on devrait mettre un détective sur le coup.
Ève posa une main glacée sur l’avant-bras hâlé de Dimitri.
— Tu as carte blanche et crédit illimité.
OceanofPDF.com