Qui voit son sang

Élisa Vix · Chapitre 7 sur 14

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Qui voit son sang

Chapitre 2019

XV

 

Je m’appelle Christine Martinez.

J’ai été enlevée à La Rochelle le 14 septembre 1993.

Je suis enceinte de sept mois.

J’ai trouvé un crayon de papier au fond du tiroir de la table de nuit, je griffonne en bas des pages de ce bouquin. C’est tout ce que j’ai comme feuilles. Si vous passez ici un jour, si vous trouvez ce livre contactez Richard Le Guyader. Il est médecin urgentiste à l’hôpital de La Rochelle. C’est mon mari, ou tout comme. Trouvez-le, dites-lui que je suis en vie, quelque part. Ou du moins que je l’étais.

Que je suis retenue par un fou.

Je ne sais pas qui est cet homme. Ça ne peut être qu’un fou.

Il m’a surprise alors que je sortais de la maison. Puis il m’a traînée jusqu’à son bateau. Je n’ai rien pu faire. J’avais trop peur. Peur qu’il me frappe. Au ventre ou ailleurs. Au ventre surtout. Nous avons navigué longtemps. J’ai perdu la notion du temps. Les rideaux du hublot de ma cabine étaient tirés et mes liens me faisaient mal. Je ne savais plus si c’était le matin ou le soir. Je ne sais même pas quelle direction nous avons prise. Le bruit des vagues sur la coque était assourdissant.

Et dans mon ventre, ce silence, ce silence de mort.

Ce matin, d’abord timidement, puis de plus en plus fort, je les ai sentis à nouveau. Les coups des petits pieds ou poings je ne sais pas. J’en ai pleuré de bonheur.

Hier, ou avant-hier, je ne sais plus, à bord du bateau, il m’a détaché les mains pour que je puisse manger le sandwich qu’il m’avait apporté. Il m’a dit que nous serions bientôt arrivés. Arrivés où ? J’ai à peine mangé, j’avais mal au cœur.

Richard, je t’en supplie, viens.

J-53 (je crois, je ne sais pas, enfin si c’est presque sûr, je dois compter les jours à partir de maintenant)

Qu’est-ce qu’il veut me faire ? Pour la première fois, aujourd’hui, alors qu’il déposait le plateau sur le lit, je l’ai regardé en face. Il a des traits énergiques, anguleux, et des yeux verts délavés. Il m’a rendu mon regard. Je me suis mise à trembler imperceptiblement. Que va-t-il faire de moi alors que je connais son visage ? N’est-il pas censé porter une cagoule s’il a l’intention de me libérer vivante ? Comme s’il lisait dans mon esprit, il a dit d’une voix douce : je ne vous ferai jamais aucun mal, je vous le garantis.

Je ne sais pas où je suis. Nous avons débarqué sur une plage de galets. En haut de la grève, il y avait cette maison. Cette drôle de maison rose avalée par les rochers. Il m’a portée jusqu’à cette chambre. A délié mes pieds et mes poignets. Je suis restée longtemps allongée sur le lit les yeux grands ouverts. Et puis finalement, le sommeil m’a saisie.

Qu’est-ce qu’il veut ? De l’argent ? Je n’en ai pas. Mais Ève si. Elle paiera. Elle paiera pour Richard. C’est une question de temps. Je dois tenir. Mais j’ai si peur, j’ai vu son visage.

Je dois manger. Je dois garder des forces.

Les volets sont fermés, je vois juste s’il fait jour ou nuit. Je vais noter les jours dans ce livre. Il ne faut pas que je perde le fil du temps. À cause de ma grossesse. Qu’est-ce qui se passerait si je devais accoucher ici toute seule ? J’en tremble de peur. Mais pourquoi penser à l’accouchement, je ne sais même pas si je serai vivante demain.

Richard a dû alerter la police. Mais comment pourraient-ils me retrouver ? Je suis à la merci de ce fou.

J-52

Ce midi, alors qu’il m’apportait mon repas, du jambon avec de la purée, j’ai osé lui parler. Je lui ai demandé ce qu’il comptait faire de moi. Il a répété : rien, ne vous inquiétez pas. Mangez, vous devez manger dans votre état. J’ai demandé si c’était pour l’argent. Il a eu un rire triste. Un jour, je vous expliquerai. J’ai baissé les yeux et j’ai avalé une cuillerée de purée. À l’intérieur de moi, je hurlais. Dans mon état ! Il ose me parler de mon état ! Dans mon état, je devrais être tranquillement chez moi, avec Richard. Il doit être fou d’inquiétude. Richard, Richard, où es-tu ?

J-51

Hier il a failli me surprendre en train d’écrire. Je dois être plus prudente.

J-50

Ça ne sert à rien. À rien.

J-49

Qu’attend-il ? Ce doit être pour l’argent. C’est sûr. Ève est riche. Elle paiera la rançon. Mais pourquoi ne se cache-t-il pas ? Maintenant que j’ai vu son visage, me laissera-t-il partir vivante ? Et s’il voulait autre chose ? Mais quoi ? Juste me séquestrer. Faire de moi son esclave ? Pour l’instant, il n’a rien tenté.

J-48

Vivante. Juste vivante.

J-47

Je n’ai presque pas dormi. J’ai passé la nuit un coin d’oreiller dans la bouche pour étouffer mes sanglots. Ça n’a pas dû suffire. J’ai entendu la porte s’ouvrir et il est venu s’asseoir sur le lit. Tout mon corps s’est raidi. J’ai retenu mon souffle et mes pleurs. Sa main s’est approchée de mon visage, il a écarté une mèche de cheveux mouillés et j’ai entendu un murmure. Cela suffit, demain, je vous ramène.

Mais ce matin, lorsqu’il m’a apporté le petit déjeuner, son visage était dur et fermé. Je n’ai pas osé parler de la nuit dernière.

J-46

Neuf jours, cela fait déjà neuf jours que je suis séquestrée. Si mes calculs sont bons, mon terme est dans quarante-six jours. Cela laisse de la marge, mais le gynécologue avait dit que je risquais d’accoucher en avance. Enfin, maintenant que je passe mes journées allongée, le risque est sans doute réduit. Autant voir le bon côté des choses.

Il ne m’a pas touchée. Sauf la nuit où j’ai pleuré. Je ne crois pas qu’il ait l’intention de me violer, ce serait déjà fait. Mais pourquoi me retient-il ? Pourquoi ? Je crois de moins en moins à l’hypothèse du kidnapping crapuleux.

J-45

Aujourd’hui, il a ouvert les volets. La lumière a pénétré à flot dans la chambre. J’ai dû cacher mes yeux avec mon bras. Je vais laisser la porte et la fenêtre ouvertes, a-t-il annoncé. Mais il faut que vous sachiez que nous sommes sur une île, une toute petite île. Il n’y a nulle part où aller. J’ai cligné des yeux, incrédule. Je peux sortir ? j’ai demandé. Nous allons faire un tour si vous voulez.

Nous avons marché sur ce qui ressemble à un chemin côtier. Au début, mes jambes tremblaient un peu puis j’ai avancé de façon de plus en plus assurée. Lui trois mètres derrière moi comme un chien de garde. Il nous a fallu une demi-heure pour faire le tour de l’île. Malgré moi, malgré ma frayeur, je n’ai pas pu m’empêcher d’admirer le lieu. Au point culminant, je me suis arrêtée pour contempler le spectacle de l’océan qui, avec une violence rageuse, cinglait les récifs en contrebas. Soudain, un poids doux et chaud m’a enveloppée. Mon tortionnaire avait posé sa veste de marin sur mes épaules. Je ne m’étais pas aperçue que je grelottais.

C’est vraiment une île. Je suis prisonnière. Prisonnière de l’océan. Prisonnière de cet homme qui pose sa veste sur mes épaules quand j’ai froid.

Je veux Richard. Je veux Richard.

J-44

Promenade aujourd’hui aussi. J’ai espéré voir un bateau, mais il n’y en avait pas. Et comment appeler au secours alors qu’il me surveille comme un maton ?

J-43

Promenade. Nous nous sommes assis un long moment, juste pour contempler les vagues sur les récits. Il faisait doux. Toujours pas un seul bateau.

J-42

Il s’appelle David. Il me l’a dit ce matin. Je lui ai redemandé pourquoi j’étais là, mais il a baissé les yeux sans répondre. Son visage était si triste. Je ne crois pas qu’il soit fou.

J-41

Rien. Calme plat. Promenade. Il faisait frais. Il m’a prêté sa veste.

J-40

J-39

Seize jours déjà. Les journées passent, immuables. La plupart de temps, je reste allongée à bouquiner, une main sur mon ventre guettant les petits coups de pied. David prépare à manger, puis nous allons nous promener jusqu’aux récifs. À cet endroit, m’a-t-il raconté, ses ancêtres allumaient de grands feux pour détourner les navires de leur route. Les embarcations s’échouaient sur les rochers et les naufrageurs n’avaient plus qu’à récupérer la marchandise s’échappant des coques éventrées. Un jour, une belle jeune femme a été retrouvée sur la grève à moitié noyée. Ses ancêtres l’ont recueillie et soignée. Elle est tombée amoureuse de l’un d’eux et est restée sur l’île avec lui. Je lui ai dit qu’il inventait. Il a émis un bref éclat de rire. L’espace d’une seconde, son visage était transfiguré, puis il est retombé dans sa tristesse habituelle.

Pour retourner à la maison, David me tient le bras, il ne veut pas que je tombe dans la descente. Je ne crois pas qu’il soit si méchant. Je me fais du souci pour Richard. Il doit être fou d’inquiétude.

J-38

David m’a promis de m’emmener à l’hôpital pour mon accouchement. Encore trente-huit jours avant mon terme… J’ai juré à David que je ne dirai rien. Il a eu un sourire triste et m’a serré la main.

S’il tient sa promesse, je ne dirai rien, ni à la police ni à Richard. Je le jure. David sera libre, libre de poursuivre son voyage.

J-37

Je vais étonnamment bien. L’air pur de l’île sans doute.

J-36

Tout à l’heure, David m’a appelée. Je suis sortie en courant. Il était assis sur les galets, face au soleil couchant et au Meltem qui tanguait doucement. D’abord, je n’ai rien vu que la surface étale des flots et, soudain, une fusée a jailli hors de l’eau, a effectué une vrille parfaite avant de replonger dans une gerbe d’étincelles humides. Je n’ai pu retenir un cri de surprise. David a souri. Venez, ils vont faire le spectacle pour nous. Je me suis assise sur la grève à côté de lui, épaule contre épaule, juste au moment où un autre dauphin, plus petit, bondissait dans les airs. Les deux animaux nous ont régalés de leur numéro de voltige pendant plus d’une heure. Lorsque j’ai commencé à frissonner, David a passé son bras autour de mes épaules. C’est la plus belle chose que j’ai vue de ma vie, j’ai murmuré. David a approuvé d’une pression de ses doigts.

Je n’avais pas besoin de me retourner pour savoir que, derrière nous, la maison aux rochers s’embrasait, que sa pierre grise virait au rose scintillant. Dans mon ventre, les petits pieds s’affolaient. Je ne sais pas ce qui m’a pris ; j’ai saisi la main de David et l’ai posée au-dessus de mon nombril. La pénombre dissimulait son visage mais je crois qu’il pleurait.

J-35

RAS

J-34

David a pêché une dorade et c’est moi qui l’ai fait cuire sur le petit réchaud. Avec juste un peu de sel. Elle était délicieuse, quoiqu’un peu brûlée.

Je suis de plus en plus grosse. Je suis une baleine. J’ai hâte et j’ai peur. Pas seulement de l’accouchement, mais aussi de reprendre ma vie d’avant. Comment revenir dans le monde d’avant ? Il le faudra bien pourtant car je sens que le moment approche.

J-32

Je fais des rêves étranges. L’autre nuit, j’ai rêvé que je trouvais un chien blessé. Lorsque je me suis approchée, je me suis aperçue qu’il s’agissait en fait d’un loup. Il me fixait de ses yeux jaunes et je continuais d’avancer car j’étais persuadée qu’il n’allait pas m’attaquer. Et juste au moment où je tendais la main pour le caresser, il m’a sauté à la gorge. Je me suis réveillée en sursaut, persuadée d’avoir hurlé. J’ai tendu l’oreille, mais, de l’autre côté du mur, couché sur son matelas de fortune, David dormait toujours. Le cœur palpitant, je me suis rallongée. Dans mon ventre, c’était la sarabande.

Dehors, le ressac bruissait doucement. J’aime ce bruit. Il me rassure.

J-31

Redemandé à David pourquoi j’étais ici. Son visage s’est fermé. Il a marmonné un truc du genre, « c’était une erreur » et « je suis désolé ». Il a été triste toute la journée. Je me sentais presque coupable. Un comble.

J-30

Plus qu’un mois avant mon terme. Quel soulagement d’avoir « tenu » jusque-là ! Un mois avant terme les bébés sont viables. Alléluia ! Je l’ai dit à David, il a souri. Il a répété qu’on partirait dès que l’accouchement serait imminent.

Si seulement je pouvais partager ce moment avec Richard !

J-29

Aujourd’hui le temps était magnifique. On a fait le tour de l’île en Zodiac. Elle est aussi belle dehors que dedans ! Je vais la regretter. David m’a laissée barrer. Le soir il a fait un feu sur la grève. On était bien. J’avais envie de me blottir contre lui, mais je n’ai pas osé.

J-28

Cette nuit, j’ai refait le cauchemar du chien. Je me suis réveillée en nage et tremblante. Cette fois, j’avais dû vraiment crier car David a fait irruption dans la chambre. Il était paniqué, il pensait que le travail avait commencé. Du coup, ça m’a fait rire. J’ai dit, non, c’est juste un cauchemar. Je lui ai demandé de rester un peu, le temps que je me rendorme. Il s’est allongé derrière moi, son bras autour du mien, son visage dans mon cou, son souffle sur ma nuque. Soudain le désir m’a submergée avec une force inconnue. Il a fallu que je lutte de toutes mes forces pour ne pas me retourner et l’embrasser à pleine bouche. Petit à petit sa respiration est devenue plus régulière. Je suis restée longtemps les poings serrés dans le noir.

Je ne peux pas faire ça à Richard.

J-27

David semble heureux. On dirait que ses démons se sont éloignés. J’aime quand il rit, mais je me méfie maintenant. Je me méfie de moi.

On dit parfois que les femmes enceintes ont un désir sexuel plus fort. Ce doit être ça. J’ai terriblement envie qu’il me prenne dans les bras comme l’autre nuit. Je ne sais pas s’il ressent mon trouble, mais quand je le regarde, il se détourne. C’est moi qui deviens folle maintenant !

J-26

Il est parti ! Il m’a abandonnée toute seule sur cette île ! David est parti ! Ce matin, lorsque je me suis levée, l’air embaumait le café mais David ne m’attendait pas assis sur le banc comme à l’accoutumée. J’ai pensé qu’il était parti faire un tour. Je me suis servi un bol, me suis emmitouflée dans un plaid et suis sortie sur le pas de la porte. Septembre a laissé la place à octobre et les matins sont frisquets. Souvent, un voile de brume engloutit l’île, ajoutant à cette désolation que je trouve si belle. Mais ce matin, l’atmosphère était limpide si bien que je me suis tout de suite rendu compte de la disparition du Meltem. Mon bol s’est fracassé sur le sol de granit. Il était parti ! Il m’avait abandonnée. J’étais seule, seule avec mon gros ventre sur cette maudite île !

Sonnée, je suis retournée dans ma chambre. J’étais prostrée dans mon lit depuis une bonne heure lorsque j’ai entendu un bruit de moteur. Je suis sortie en courant. Le Meltem entrait dans le chenal.

Quelques instants plus tard, David a mis le canot à la mer et s’est dirigé vers la grève. À peine avait-il posé un pied sur la terre ferme que je me suis précipitée vers lui. Comment as-tu pu ? Comment as-tu pu me faire ça ? J’ai cru que tu étais parti pour toujours. Alors que je criais, les larmes giclaient de mes yeux. David est resté un moment interdit puis il a ouvert les bras. Je m’y suis aussitôt réfugiée. Il a embrassé mes cheveux puis a murmuré. J’ai juste fait un tour en mer, je voulais vérifier quelques trucs sur le Meltem. Tu n’as pas vu mon mot ? J’ai fait non de la tête. Il m’a serrée plus fort. Je ne t’abandonnerai jamais Christine. Jamais. Dans ma poitrine, mon cœur était sur le point d’exploser. Je n’avais jamais ressenti ça. C’était à la fois doux et exaltant, rassurant et terrifiant.

Le soir, à la lueur des bougies, David m’a fait asseoir à la table. Devant lui, se trouvait un dossier. Christine, je vais maintenant t’expliquer pourquoi tu es ici. J’ai commis une erreur, mais je peux encore la réparer. Demain, si tu le veux, je t’emmènerai à Brest. Mais d’abord tu dois savoir la vérité. De ses longs doigts, il a écarté les élastiques et ouvert la chemise. J’ai aperçu des coupures de journaux. Toute la vérité sur Richard Le Guyader.

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XVI

 

Dans l’obscurité de la chambre d’enfant, Lancelot appuya sur la touche envoi. Il reposa sa tête sur l’oreiller, contempla un instant les étoiles en plastique phosphorescentes jetées au plafond. Les yeux grands ouverts dans le noir, il imagina son message qui voguait vers le firmament, ricochait de satellite en satellite pour finalement s’échouer à Fort-de-France, sur le portable de Rose. Il lui avait fallu une journée entière pour déchiffrer l’écriture usée de Christine et retranscrire le texte dans un fichier Word. Il avait hésité à envoyer le récit à Rose. Il avait peur que ces révélations ne lui fassent un choc.

La merveilleuse histoire d’amour de ses parents ? Un sordide syndrome de Stockholm. Son enfance errante ? La fuite sans fin de deux hors-la-loi… Mais c’était son histoire. Et cette histoire aussi incroyable, aussi choquante soit-elle, rallumait dans le cœur de Lancelot une lueur d’espoir. Un espoir nommé Richard Le Guyader, le père biologique de Rose. L’homme dont elle avait hérité la moitié de son patrimoine génétique. Un potentiel donneur de moelle osseuse. Dès demain, avec son amie et collègue Lucie qui l’hébergeait ici et qui lui avait spontanément proposé son aide, il se lancerait sur les traces de cet homme, un médecin qui avait officié à l’hôpital de La Rochelle. Ce n’était plus qu’une question de jours.

Après la découverte du manuscrit de la maison rose, Lancelot avait rallié Brest, essuyant à nouveau du mauvais temps. À Ouessant, on voyait son sang… et le contenu de son estomac, en l’occurrence le solide petit déjeuner de Clothilde sa logeuse. Dans la ville portuaire, il avait loué une voiture et pris la direction de La Rochelle. La ville où tout avait commencé. Celle où David avait kidnappé Christine. Une ville où il savait pouvoir compter sur l’hospitalité de Lucie.

Lucie et lui avaient étudié ensemble durant deux ans à La Sorbonne, et partagé le même appartement. En tout bien tout honneur, Lancelot ayant déclaré lors de son entretien de colocation face aux trois copines inquisitrices qu’il était gay. Une intuition. Il avait pensé que ce mensonge lui permettrait de passer à la fois pour inoffensif et inaccessible. Une pierre, deux coups. Bingo ! Il avait vécu deux années délicieuses au milieu de ce gynécée. Lancelot sourit à cette évocation ; il préférait la compagnie des femmes. Il avait adoré partager le quotidien des trois copines. Les voir évoluer sans fard sous ses yeux de quasi-eunuque. Échafauder leurs rêves de guerrières de l’information ou s’épancher sur l’inconsistance des mecs qu’elles fréquentaient. Lorsqu’il avait appelé Lucie et lui avait expliqué sa situation, la jeune femme lui avait tout naturellement ouvert la porte de son appartement, non sans clamer qu’elle avait toujours su qu’il n’était pas gay.

Bien que son téléphone affichât 3 heures du matin, Lancelot se leva. Le futon posé à même le sol dans la chambre du futur bébé de Lucie et de son petit ami Eliott n’était pas confortable. Et, de toute façon, il y avait bien longtemps que le sommeil du milieu de nuit l’avait déserté. Il ouvrit lentement la porte pour ne pas réveiller le couple qui dormait à côté et traversa le minuscule salon. La baie vitrée glissa dans un chuintement feutré. Lancelot se faufila sur le balcon où l’air frais fit se hérisser son épiderme. Devant lui, dans une obscurité trouée par la lumière pâle des lampadaires, s’étendait le port de plaisance. Les grelots des gréements y tintaient doucement, comme si un musicien distrait avait abandonné son tambourin à la bise nocturne. Sur sa droite, s’étendait le haut bâtiment de verre de l’aquarium où travaillait Eliott. Derrière ses vitres sans tain, les requins tournoyaient en boucle sans fin, les méduses laiteuses ondulaient dans la pénombre et les visiteurs par milliers s’extasiaient de tant de beauté.

Une main blanche et fine se posa sur l’épaule nue de Lancelot.

— T’inquiète, on va le trouver ton Graal…

Lancelot sourit au joli minois de Lucie tendu vers lui. La jeune femme pressa ses doigts sur sa peau de jais.

— Tu sais qu’on est une équipe de choc, tu le sais, ça.

— Tu ne devrais pas plutôt dormir toi ?

Lucie était vêtue d’une nuisette bleu clair tendue à craquer par sa grossesse. Ses courtes boucles blondes chatoyaient dans la clarté lunaire. Du temps de leur cohabitation, Lancelot avait toujours eu un faible pour Lucie. Dommage qu’il fût gay. Avec une familiarité innocente, la jeune femme lui tapota le ventre.

— Essaie de dormir avec un ballon de Pilates à la place de tes barres de chocolat et on en reparlera !

Il y a un an, Lucie avait changé de vie. À la fin de ses études, elle avait pas mal galéré, survivant de stages en CDD, de piges mal payées en piges jamais payées. Elle avait rencontré Eliott sur Internet. Il était plongeur professionnel, passait ses journées à nourrir des mérous dans des bassins géants et vivait à La Rochelle. Un algorithme facétieux les avait appareillés. Au bout de trois mois de relation virtuelle, Lucie lui avait rendu visite en Charente-Maritime. Elle n’était jamais repartie. Six mois plus tard, le bébé était en route.

La jeune femme avait fait un constat désolant mais pragmatique. Malgré ses études brillantes, son intelligence, sa pugnacité, elle ne serait jamais une grande journaliste, ni même une journaliste tout court gagnant correctement sa vie. Parce qu’il y avait des centaines de Lucie sur le marché. Elle était fatiguée de se battre pour une pige, pour payer son loyer, pour manger, pour exister. Fatiguée de cette société qui ne lui faisait pas de place, de cette ville bruyante et inhumaine, de la précarité et de la solitude. Elle avait remisé son rêve professionnel et était restée près d’Eliott, car lui voulait d’elle. Il lui avait fait une place dans sa vie, dans son appartement, dans ses bras. C’était aussi simple que ça, avait-elle raconté à Lancelot devant un verre de cidre et quelques palets bretons dans la petite cuisine dont elle avait repeint les meubles en rouge sombre. Elle continuait à collaborer en tant que rédactrice avec certains sites, ce qui permettait au jeune couple de mettre du beurre dans les épinards. De l’argent de poche… Et bientôt, elle aurait son bébé qui l’occuperait à temps plein. Car, lui avait expliqué Lucie avec son sens de l’humour coutumier, le métier de mère était formidable : pas d’études longues et fastidieuses, pas d’entretien d’embauche, pas de licenciement sec… du moins pas durant les treize prochaines années. Juste un petit être craquant et sans malice dont la vie dépendait de la vôtre. Responsabilité maximale, reconnaissance maximale. Lancelot pensait qu’elle idéalisait la maternité, mais ce n’était certainement pas le genre de remarque à faire à une jeune femme baignant dans la progestérone. Il regrettait surtout que la société se prive d’un cerveau bien fait comme celui de Lucie. Même s’il n’avait rien contre la famille, il était désolé qu’une jeune femme aussi brillante en soit réduite, faisant fi de décennies de combat féministe, à trouver refuge matériel et estime de soi auprès d’un homme, aussi sympathique soit-il. Des trois colocataires du temps de la Sorbonne, seule Kelly avait trouvé un poste fixe, mais il avait fallu qu’elle s’exile à Berlin où elle était correspondante pour un grand journal. Le fait qu’elle soit bilingue grâce à une mère munichoise n’était pas étranger à cette réussite. Loane, quant à elle, s’était reconvertie en professeur des écoles tout en pouponnant deux bambins. Lancelot tapota la main posée sur son bras.

— C’est déjà formidable que tu aies retrouvé cette ancienne flic aussi vite.

Lucie haussa les épaules.

— Anaïs ? Tout le monde la connaît à La Rochelle.

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XVII

 

L’association d’Anaïs Ravier louait un local exigu sous les arcades de la rue de l’Escale, une des rues les plus pittoresques de la vieille ville. Lucie avait garé la Clio d’Eliott sur le vieux port et, à présent, ils foulaient tous deux les pavés ronds, luisant d’une averse récente. Lancelot réglait son pas sur celui de son amie. Son ventre proéminent le ramenait sans cesse au récit de Christine. À sa détresse, puis son acceptation et finalement son attachement à son ravisseur. Pourquoi Christine avait-elle choisi David ? Pourquoi avait-elle décidé d’élever sa fille avec un autre, occultant à jamais l’existence de Richard ? Tandis que, tout à ses pensées, Lancelot fronçait involontairement les sourcils, Lucie le tira par la manche.

— This way, Sir.

Ils délaissèrent les grandes enseignes de vêtements, les magasins de souvenirs et les épiceries fines pour s’enfoncer plus loin sous les arches de pierre.

— La disparition de Christine Martinez en 1993 a fait pas mal de bruit dans le coin, relata Lucie. C’est Anaïs Ravier qui a été chargée de l’enquête. Maintenant elle est à la retraite mais elle a accepté de te recevoir.

À la suite du coup de fil ouessantin de Lancelot, Lucie avait basculé en mode enquêtrice. Elle avait rassemblé des coupures de presse sur l’affaire et, surtout, localisé Anaïs Ravier. Après sa mise à la retraite, la policière n’avait pas désarmé ; elle avait créé une petite association qui venait en aide aux femmes victimes de violences conjugales et à leurs enfants, essentiellement en les mettant à l’abri dans des chambres d’hôtel et en les informant des procédures à suivre pour se libérer de leur enfer quotidien. On disait qu’elle n’hésitait pas à faire elle-même le coup de poing avec certains maris violents pour leur passer l’envie de cogner leurs compagnes. Ce que Lancelot eut un peu de mal à croire en découvrant la presque septuagénaire qui plissait le nez devant son écran d’ordinateur. Lorsqu’elle retira ses lunettes de presbyte pour darder sur Lancelot un regard noir d’une rare intensité, il changea d’avis. La policière retraitée portait ses cheveux gris coupés court, et un T-shirt vert bouteille informe sur lequel une inscription en lettres floquées n’avait pas résisté aux outrages de la machine à laver. Lucie déclina leurs identités et la raison de leur venue. Le visage d’Anaïs se radoucit.

— Oui, bien sûr, l’enlèvement de Christine Martinez. Une drôle d’affaire.

Elle leur fit signe de prendre un siège devant son bureau. La pièce, plutôt sombre, était encombrée de cartons. Dans un petit coin épargné et délimité par quelques coussins, on avait disposé des Kaplas et des jouets premier âge.

— Je m’en souviens très bien. Une affaire compliquée… Vous savez, à l’époque, c’était très différent. Il n’y avait pas les téléphones portables pour suivre les allées et venues des suspects, pas d’ADN…

Elle désigna son écran d’un rictus dégoûté.

— C’est à peine si les ordinateurs pointaient le bout de leur nez. Oui, le métier était bien différent. On misait tout sur nos petites cellules grises comme disait Hercule Poirot.

Les deux jeunes journalistes approuvèrent d’un sourire poli. Ils avaient grandi avec cette technologie et avaient du mal à concevoir la nostalgie des anciens pour un monde sans Internet et sans GPS.

— Vous vous souvenez de Richard Le Guyader ? s’enquit Lancelot pour recentrer la conversation sur la raison de leur visite.

— Bien sûr. Jeune médecin, joli garçon, issu d’un milieu aisé. On lui aurait donné le bon Dieu sans confession. Il venait d’arriver dans la région. Ses collègues l’appréciaient parce que c’était un bosseur, mais il était assez secret. La plupart ne savaient même pas qu’il attendait un enfant. J’avoue que je l’ai rapidement suspecté.

— Pourquoi ?

— Intuition… Faisceau de présomptions… Finalement, il a été mis hors de cause assez vite dans la disparition de sa petite amie : le relevé du téléphone fixe a parlé. Comme quoi, même à l’époque… Christine avait pris rendez-vous le matin même pour une échographie. La secrétaire médicale du cabinet de radiologie a confirmé. Elle connaissait Christine qui leur avait envoyé quelques patients lors de ses remplacements de kiné et elles avaient discuté un moment. Plusieurs personnes à l’hôpital ont confirmé que Richard était resté aux urgences toute la journée jusque vers 21 h 30. Il y était donc au moment de la disparition de Christine. Cette prise de rendez-vous médical n’accréditait pas non plus la thèse d’une disparition volontaire.

— Richard Le Guyader aurait pu tuer Christine en rentrant chez lui le soir puis alerter immédiatement la police, objecta Lucie.

Les lèvres fines d’Anaïs Ravier se déformèrent en une moue dubitative.

— Alors ça lui laissait peu de temps pour faire disparaître le corps. Corps qui restait d’ailleurs introuvable. Et puis il y avait les traces de pneus du camping-car… Les chiens avaient suivi une piste qui s’arrêtait au bord de la route. À cet endroit, on a relevé les traces d’un véhicule que mon équipe a localisé. C’était un camping-car qui dormait dans le jardin d’une résidence secondaire. Sur une banquette, on a retrouvé des traces de sang A+, le groupe de Christine. Mais pas d’empreintes. Tout était nickel, comme si le camion venait d’être nettoyé. De plus des randonneurs ont affirmé qu’ils avaient vu ce camping-car stationné au bord de la route en fin de matinée. La thèse de l’enlèvement devenait de plus en plus probable… Et Richard Le Guyader se trouvait à l’hôpital, il était donc hors de cause.

— C’est là que David Normand entre en scène…

Anaïs fixa ce grand diable noir surgi de nulle part avec stupéfaction. Visiblement, il en savait plus qu’il n’en avait l’air.

— D’où tenez-vous ce nom ?

— C’est une longue histoire… Avez-vous enquêté sur David Normand ?

— Bien sûr. Il avait quitté Saint-Nazaire à bord d’un voilier quelques semaines avant la disparition de Christine. Son patron nous a révélé qu’il avait demandé un congé sabbatique pour faire le tour du monde en solitaire. Et sa première escale était La Rochelle.

— Troublant, non ?

— Il avait quitté la ville six jours avant l’enlèvement, mais, effectivement, la coïncidence était assez troublante pour que je lance un mandat contre lui. Qui n’a rien donné. David Normand et son bateau s’étaient volatilisés.

Anaïs considérait à présent Lancelot avec suspicion.

— D’où connaissez-vous David Normand ? Qui êtes-vous réellement ?

— Donc, l’affaire est restée irrésolue, conclut Lucie.

La septuagénaire fronça les sourcils.

— Pas exactement. Quelques mois plus tard, nous avons eu des nouvelles de Christine. Elle avait perdu ses deux parents, mais il lui restait une tante à Bobigny. Christine a écrit une carte postale. Elle provenait du Sénégal. Elle disait juste qu’elle allait bien et de ne pas s’inquiéter pour elle.

— C’est mince comme preuve d’existence…

— C’est vrai, mais un peu plus tard, la tante a reçu un coup de téléphone. Elle était formelle, c’était bien sa nièce et elle ne voulait pas qu’on la recherche… Elle était vivante, sa disparition était volontaire ; l’enquête n’avait plus lieu d’être. J’ai communiqué ces informations à la famille Le Guyader.

— Comment l’ont-ils pris ?

— À vrai dire, je n’en sais rien. J’en ai informé leur avocat. Maître Vassili ou Vassiliu, je ne sais plus…

— Et l’enfant que Christine attendait ?

Anaïs haussa les épaules.

— Christine a juste dit qu’il allait bien. À ma connaissance Richard Le Guyader n’avait pas reconnu cet enfant, il n’avait donc aucun droit sur lui. Il n’a jamais fait aucune démarche pour une action en justice.

— Il s’en fichait ? s’étonna Lucie.

Les yeux d’Anaïs s’égarèrent un moment, fixant une affiche sur le mur opposé.

— Il semblait surtout très… abattu par la disparition de sa compagne. Disparition qui s’est révélée, au final, volontaire. J’imagine que ça a fini de l’achever et il a renoncé à ses droits sur ce bébé qu’il n’avait jamais vu…

— Mais pourquoi le Sénégal ? Cela ne vous a pas intriguée ?

Anaïs fit la moue.

— Non. Enfin, si, mais le Sénégal ou ailleurs, ces disparitions volontaires sont toujours… dérangeantes. Vous savez, des centaines de personnes disparaissent volontairement chaque année. Et on ne les retrouve pas toujours. Alors, pourquoi pas le Sénégal…

Lancelot se frotta le menton. Dans ces conditions, le père biologique de Rose risquait de ne pas être aisé à convaincre de sauver la fille de la femme qui l’avait abandonné. Mais de l’eau avait coulé sous les ponts… Quel homme refuserait de sauver une jeune femme de vingt-six ans si cela était en son pouvoir ?

— Où se trouve-t-il maintenant, Richard ? demanda Lancelot.

— Je ne sais pas. La dernière fois que j’ai contacté son avocat, c’était en 1995. Richard Le Guyader avait quitté La Rochelle pour Angers où il travaillait au service des urgences de l’hôpital. Vous allez me dire qui vous êtes ?

— Encore une question…

— Oui ? fit Anaïs avec un soupçon d’impatience.

— Qu’est-ce qu’il y avait entre David Normand et Richard Le Guyader ?

Le visage de l’ex-flic se rembrunit.

— C’est une histoire assez… sordide. Richard avait été impliqué dans une sale affaire qui datait de 1983, éluda Anaïs. Sa mère avait engagé un des meilleurs avocats du barreau nantais. Il en est sorti blanchi. Je ne vois pas trop l’intérêt de déterrer tout ça. Sauf si vous me racontez ce que vous êtes vraiment venus chercher à La Rochelle…

Anaïs n’avait pas perdu ses réflexes de flic. C’était donnant-donnant. Lancelot prit une profonde inspiration.

— David Normand a enlevé Christine Martinez le 14 septembre 1993. Le 14 octobre, Christine a accouché d’une petite fille : Rose, ma compagne. Pour une raison que j’ignore, Christine est restée avec David qui a élevé Rose comme sa fille. Aujourd’hui, Rose est malade. Une leucémie. Et je dois retrouver Richard, absolument.

Anaïs encaissa la nouvelle, puis darda sur le jeune homme un regard empreint d’une profonde gravité.

— Entre David et Richard, il y avait une femme. Il y avait Hannah Friedmann.

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