Qui voit son sang
Chapitre 2019
XXVIII
Avec une grande inspiration de noyée, Rose s’éveilla en sursaut. Depuis plusieurs semaines, ce rêve récurrent hantait ses nuits. Toujours le même. Toujours ce chien-loup qui lui sautait à la gorge alors qu’elle s’apprêtait à le caresser. Pourtant, quelques secondes plus tôt, il ne montrait aucun signe d’agressivité. Ses yeux bruns la fixaient même avec douceur. Elle approchait sa main, presque à toucher les poils soyeux du dessus de son crâne. Elle était calme, confiante, ne pressentait aucun danger. Et l’animal se propulsait sur elle, toutes mâchoires en avant.
Il ne fallait pas être grand psychologue pour comprendre que, dans le subconscient de Rose, l’animal représentait la maladie. Le cancer, tenu à distance par les médecins, retranché au plus profond de ses tissus, mais prêt à fondre sur elle à la moindre occasion. Elle le savait, la leucémie était toujours là, dangereuse et sournoise. Il n’y avait que ces idiots de docteurs pour se croire plus forts qu’elle.
Dans la journée, Rose s’ennuyait beaucoup quoiqu’elle somnolât la plupart du temps. Elle avait du mal à se concentrer sur une idée, son esprit divaguait sans cesse, mélangeant souvenirs d’enfance, du pensionnat et de sa vie avec Lancelot. Elle n’avait plus goût à la lecture, la télévision et ses programmes ineptes l’assommaient. Elle mangeait peu. Tous les aliments prenaient dans sa bouche un goût métallique déplaisant. Elle se plaignait mollement des soins qui n’en finissaient pas, des alarmes des machines et des douleurs qui n’avaient jamais disparu. Malgré l’insistance du kiné, elle refusait de se lever sauf pour aller aux toilettes. À quoi bon entretenir ses muscles ? Elle ne reconnaissait plus son corps. Elle avait été une fière goélette, elle n’était plus qu’une épave échouée dans cet hôpital lugubre. Trois fois par jour, elle avalait docilement ses cachets. Pour avoir la paix.
Souvent Rose pleurait sans bruit. Chagrin translucide sur ses joues creuses. Elle pleurait sur sa vie d’avant, et sur sa vie d’après qui ne serait, pensait-elle, plus jamais gaie, insouciante et légère. Rose pleurait aussi sur le manque de Lancelot, son corps alangui sur le sien, son haleine chaude dans son cou. Enfin, Rose pleurait pour irriter les médecins qui la trouvaient « fragile », qui s’agaçaient de cette patiente récalcitrante.
Lors de rares moments de pleine lucidité, Rose repensait au « livre de Christine », comme elle avait renommé les graffitis découverts par Lancelot dans Les Trois Mousquetaires. Il lui avait aussi fait un résumé du « livre d’Hannah », la première femme de David assassinée par deux gamins fanatisés. À la lumière de ces récits, elle comprenait mieux la vie de fugitifs dans laquelle ses parents l’avaient entraînée. Leur voyage interminable de marins misanthropes. Elle essayait de se mettre à la place de Christine. Dans les mêmes circonstances, aurait-elle abandonné une vie confortable, un mari, pour suivre un aventurier malade de chagrin ? Elle en doutait. Elle avait toujours été plus cartésienne que sa mère. Peut-être tenait-elle ce trait de caractère de son côté paternel. Lancelot était sur le point de mettre la main sur Richard. Serait-il compatible avec elle pour une greffe de moelle osseuse ? Et surtout, viendrait-il la voir à Fort-de-France ? Rose était divisée ; d’un côté, elle souhaitait ardemment rencontrer son père biologique, se réapproprier ses origines, de l’autre elle avait le sentiment de trahir David. Le trahir doublement, lui qui s’était toujours comporté comme un père aimant lorsqu’elle était enfant, lui à qui Richard avait arraché Hannah.
Une collègue passa, lui apporta des magazines. Elles parlèrent de la Maison de la Canne, de la remplaçante de Rose qui n’était pas à la hauteur. Firmine lui rendit visite. Elle ne resta pas longtemps ; elles n’avaient pas grand-chose à se raconter lorsque Lancelot était absent. Elle enviait la relation privilégiée entre ces deux-là. Christine n’avait pas été une mère affectueuse. Elles n’étaient pas proches. Enfant, c’est David qui lui prodiguait des câlins. C’est lui qui la consolait lorsqu’elle se blessait, l’encourageait lorsqu’elle échouait. Christine se tenait toujours à distance, comme si elle lui en voulait. Parce qu’elle était la fille de Richard Le Guyader, un meurtrier ? Une enfant n’est pas responsable de son géniteur. Rose n’avait pas pleuré à l’annonce de la disparition de sa mère. Mais comment pleurer quelqu’un qui n’était jamais là ? Il n’y avait pas eu de funérailles. Christine n’existait plus que pour David depuis longtemps.
Elle cherchait des souvenirs, des souvenirs d’enfant. Elle ne se rappelait que de moments anodins. Une écharde dans sa paume, que David avait extraite avec dextérité. Un chat roux errant qui s’était embarqué avec eux à Saint-Domingue. Christine craignait qu’il soit enragé. Elle l’avait prénommé Rox, il dormait sur son lit. Il avait disparu lors d’une escale en Floride, petit clandestin poursuivant quelque rêve américain, avait plaisanté David alors qu’elle pleurait son petit compagnon. Les heures d’école interminables, dans la cabine, à réciter les tables de multiplication avec sa mère. À Cayenne, une fièvre qui l’avait dévorée pendant six jours, la main fraîche de Christine, l’eau sucrée qu’elle la forçait à boire et qui l’avait dégoûtée à jamais des sodas. Les parties de pêche avec David, son rire lorsqu’il rapportait une prise à bord… Les images surgissaient dans son cerveau, pâles, désincarnées. Son enfance lui semblait celle d’une autre. Comme si elle n’en avait été que spectatrice.
La nuit suivante, elle fit un nouveau cauchemar. Elle se tenait de dos sur le pont du Nautilus et ses longs cheveux bruns (ses beaux cheveux depuis longtemps perdus) battaient au vent. Des mouettes furieuses criaient au-dessus de sa tête. La mer était agitée. Des vagues sombres déferlaient contre la proue. Dans son rêve, elle glissait lentement sur le pont humide, sans chercher à se retenir, passait sous le bastingage et plongeait dans l’eau froide. L’océan l’engloutissait tout entière. Son éternité glacée se refermait sur elle. Une terreur indicible l’envahissait, elle voulait nager mais elle était comme paralysée. Dans l’eau, son visage changeait, se boursouflait, ses yeux devenaient opaques. Alors Rose comprenait que ce n’était pas elle qui se noyait sans fin. C’était Christine, Christine qui tendait une main suppliante vers elle. Et elle se détournait.
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XXIX
On avait parlé d’endormissement. De fatigue. De vitesse excessive. À l’autre bout du fil, l’ex-flic Anaïs Ravier s’excusait, elle n’avait pas une bonne nouvelle. Une route humide, mais droite, rectiligne à faire peur. Et déserte. Aucun lacet traître, pas de camion meurtrier. Pas même un chevreuil imprudent. Un accident suspect comme une lame de rasoir. Anaïs était désolée. Sincèrement.
Sur la demande de Lancelot et Lucie, elle avait fait jouer ses anciens réseaux policiers pour mettre la main sur le père biologique de Rose. Elle avait contacté une jeune collègue du commissariat de La Rochelle avec laquelle elle collaborait dans le cadre de son association. Il n’avait pas fallu longtemps à cette dernière pour dénicher le certificat de décès de Richard.
Un jour du mois de juillet 1997, la voiture du docteur Le Guyader s’était crashée contre une barrière de péage peu avant Nantes. Il n’avait pas survécu.
Lancelot était anéanti. La mort de Richard vingt-deux ans plus tôt stoppait net sa quête, son espoir de guérir Rose. De ce côté-là, les nouvelles n’étaient pas bonnes non plus. Rose n’allait pas bien. « Un manque de volonté », commentaient les médecins. « La faute à l’absence » disait pudiquement Firmine. Ma faute, comprenait Lancelot. Assis sur le canapé, il gémissait la tête entre les mains. Il avait perdu dix jours, dix jours qu’il aurait pu passer à son chevet, à la chérir, la soutenir. Rose se laissait dépérir, par sa faute. Lucie assistait impuissante au désespoir de son ami, lui proposait de persévérer de retrouver une grand-mère, un cousin… Lancelot secouait un front têtu, c’était inutile, les chances de compatibilité pour la greffe de moelle étaient bien trop minces. Non, il devait rentrer. Le plus vite possible. Lucie l’aida à dégoter un billet pour Fort-de-France dès le lendemain et une place dans le TGV de 19 h 53 pour Paris. Une heure plus tard, elle le déposait à la gare.
Le jour suivant, Lucie Hartmeyer tourna en rond toute la matinée dans son petit appartement. La venue de Lancelot avait fait monter des fourmis à ses pieds. Elle se rendait compte combien elle avait vécu en léthargie ces derniers mois. Son cerveau en ébullition criait famine. Elle avait faim d’enquête, de reportage et d’interview. Soudain, elle douta que la venue d’un bébé, aussi fantastique soit-elle, puisse combler ses besoins intellectuels. Pire ce tête-à-tête quotidien avec un petit être n’alignant pas trois mots lui sembla l’idée la plus stupide qu’elle ait eue ces trente dernières années… Pour se calmer, elle décida d’aller faire un tour sur le port. À peine était-elle sortie qu’une giboulée venteuse s’abattit sur les pavés. Lucie rebroussa chemin. Au chaud dans l’appartement, elle décida de préparer une tarte aux pommes, mais elle n’avait pas de pâte feuilletée toute faite et ses précédentes tentatives avaient toutes terminé dans la poubelle. Elle échoua sur le canapé, contemplant le ciel morne avec un vague sentiment de panique, checkant ses mails toutes les cinq minutes au cas improbable où l’un des sites avec lesquels elle collaborait parfois lui ait écrit. Elle était prête à tout, même à rédiger des fiches de bricolage. Elle alluma la télé et zappa d’une chaîne d’info continue à une autre en soupirant. Qu’allait-elle faire dans cette galère ?
Le soir, elle confia son malaise existentiel à Eliott, son plongeur de compagnon. Il écouta d’une oreille distraite, un jeune requin-marteau était malade. On craignait une fusariose, maladie fongique souvent mortelle chez cette espèce. Lucie ne comprenait pas la fascination, et encore moins la compassion, d’Eliott pour ces poissons mangeurs d’homme. À l’aquarium de La Rochelle, elle préférait les gracieuses méduses aux corolles phosphorescentes. Les délicats invertébrés flottaient langoureusement dans leurs bocaux plongés dans le noir, comme en apesanteur. Lucie pouvait les contempler pendant des heures. Un jour, Eliott lui avait fait remarquer que les tentacules de ces élégantes bestioles pouvaient être aussi mortels que les dents des requins.
La nuit, elle eut beaucoup de mal à s’endormir. Le bébé gigotait dans son ventre comme pour lui rappeler que, désormais, elle était mère avant tout.
Le matin, elle avala un bol de Ricoré, une généreuse part de brioche et se rendit à sa séance de natation prénatale. En compagnie d’une demi-douzaine de congénères, elle pédala comme Jeannie Longo, flotta sur un boudin telle une grosse baleine placide et finit grelottante de froid. De retour à l’appartement, ses courts cheveux blonds encore humides, elle se prépara une tasse de thé, jeta un plaid sur ses épaules et s’installa derrière son ordinateur. Non, malgré le renoncement de Lancelot, elle n’allait pas lâcher l’affaire comme ça. L’histoire de Christine, de David et Richard était trop romanesque pour qu’elle s’en tienne là. La mort de Richard n’était pas pour elle une fin de non-recevoir. Trop de questions restaient en suspens. Qu’avait-il fait après la fuite de Christine ? Pourquoi avait-il renoncé à son enfant à naître ? Comment s’était-il retrouvé sur cette autoroute fatale près d’Angers ? Et surtout, il existait peut-être quelque part un demi-frère ou une demi-sœur de Rose que cette dernière voudrait rencontrer lorsqu’elle serait guérie. Lucie soupira, enfin, elle le savait bien, tout cela n’était qu’un prétexte ; le virus du journalisme l’avait repris.
Lucie entreprit de fouiller Internet sur les traces de Richard. Il y avait de nombreux Richard Le Guyader sur Facebook ou LinkedIn, mais tous étaient bien vivants. Elle essaya de trouver des infos sur son tragique accident de voiture, et fit chou blanc. La toile était balbutiante en 1997 ! Elle se décida à appeler une vague connaissance à Ouest-France. Elle s’y était présentée lors de son arrivée à La Rochelle. Le gars n’avait pas de job pour elle, mais il l’aurait volontiers invitée à déjeuner. Lucie avait poliment décliné. Elle espérait qu’il n’était pas ce genre de mâle définitivement vexé par un refus.
Ce n’était pas le cas. Une heure plus tard, il lui emailait deux vieux articles scannés, accompagnés d’un petit mot. « L’offre pour le déjeuner tient toujours. » Lucie sourit ; celui-là était à classer chez les persévérants. Les papiers relataient l’accident de 1997. Elle découvrit ainsi que Richard avait exercé comme médecin urgentiste au CHU d’Angers et qu’il était le fils d’Ève Le Guyader, la magnat de l’immobilier, fondatrice du réseau Atlantica. Lucie connaissait ces agences, spécialisées dans les demeures de luxe ; il y en avait une dans le centre de La Rochelle. Ève était donc la grand-mère de Rose. Très excitée, Lucie décida aussitôt de la googliser. Son enthousiasme retomba aussi sec. Un article de Ouest-France en date du 18 septembre 2018 titrait : « Mort d’une femme puissante ». Ève Le Guyader était décédée d’une longue maladie quelques mois plus tôt. Lucie laissa échapper un juron. Toutes les pistes allaient-elles se refermer de cette façon ? Elle survola néanmoins l’article qui retraçait le parcours de la self-made woman. Soudain une phrase attira son attention. « Le réseau Atlantica est en deuil, mais pas orphelin. C’est en effet Gwenola Le Guyader, la petite-fille d’Ève, récemment diplômée d’HEC, qui va lui succéder à la tête de cet empire immobilier. La reine est morte, vive la reine ! » Une autre petite-fille ! Bingo ! Lucie entra aussitôt le nom de Gwenola Le Guyader dans la barre de son moteur de recherche. Le site du réseau Atlantica la renseigna illico presto sur la jeune P.-D.G. La journaliste parcourut le bref CV de la jeune femme puis s’attarda sur la photo. Gwenola Le Guyader était capturée en plan taille, une tablette entre les mains. Derrière elle, floutée, on devinait une maison en pierre. Elle portait une veste bleu marine cintrée et un chemisier d’un blanc éclatant, tenue seyant à sa fonction mais un peu trop classique pour son jeune âge. Lucie zooma sur son visage. Gwenola était jolie, d’une joliesse discrète, sans apprêt. Ses cheveux bruns séparés par une raie et retenue en queue-de-cheval encadraient un visage fin aux traits harmonieux éclairé par un regard franc et décidé. Lucie fronça les sourcils. Lancelot lui avait montré des photos de Rose. La ressemblance était troublante. Qui était Gwenola pour Rose ? Une cousine ? Deux cousines pouvaient-elles se ressembler à ce point ? Une demi-sœur ? C’était peu probable, vu l’âge de Gwenola.
Lucie décida aussitôt d’envoyer sa découverte par mail à Lancelot. Elle vérifia ensuite le décalage horaire avec la Martinique tout en constatant qu’elle avait oublié de déjeuner. Il était 10 heures dans les Antilles françaises et elle avait très faim. Elle passa dans la cuisine pour se préparer une petite salade thon-tomates et du pain grillé. Elle terminait par un yaourt à la mangue lorsque son portable sonna. La voix de Lancelot lui parvint de l’autre côté de l’Atlantique. Étrangement proche et pourtant faible, comme si son ami était sous le choc.
— C’est incroyable cette ressemblance…
— Oui, j’ai trouvé aussi.
— Mais il n’y a pas que ça…
— Oui, quoi ?
Le timbre de Lancelot n’était plus qu’un filet.
— J’ai découvert la date de naissance exacte de Gwenola sur Facebook…
Il n’avait pas perdu de temps.
— Et alors ?
— Les dates de naissance de Rose et Gwenola…
Lucie retint sa respiration. À l’autre bout du fil, Lancelot hésitait, incrédule.
— Les dates de naissance… Ce sont les mêmes. Le 14 octobre 1993.
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XXX
Lucie n’avait jamais mis les pieds à Nantes. Il lui avait fallu un peu plus de deux heures pour rejoindre la cité des ducs de Bretagne à bord de l’antique Clio d’Eliott. Elle aurait préféré prendre le train mais les deux changements et les cinq heures de trajet l’avaient quelque peu découragée.
Depuis une trentaine d’années, Nantes s’était profondément transformée et jouissait d’une réputation de ville où il faisait bon vivre, d’Eldorado pour Parisiens surmenés. Lucie abandonna son auto dans un parking souterrain et déboucha dans un centre-ville entièrement piétonnier. Un ciel d’un bleu vibrant et un fond d’air piquant l’accueillirent. Grâce au GPS de son téléphone, la jeune journaliste trouva rapidement la place Royale en descendant la rue Crébillon. Elle marchait vite, elle n’était pas là pour faire du shopping ou admirer les demeures bourgeoises en tuffeau. La place, dévolue aux badauds et aux terrasses des cafés, était pavée de granit, cœur bouillonnant d’étudiants et de touristes, bien loin du rond-point infernal qu’elle avait été jusqu’en 2007. Au milieu, se dressait une fontaine monumentale hérissée de statues féminines et d’angelots aussi kitsch qu’allégoriques. Repérant l’enseigne Atlantica, Lucie délaissa ce fleuron de l’architecture nantaise pour pousser la porte vitrée de l’agence.
L’endroit ressemblait plus à une galerie d’art qu’à une agence immobilière, même de luxe. Un parquet sombre courait sur le sol, de grands murs blancs s’élevaient en bataille offrant au visiteur des tableaux abstraits aux couleurs froides. Sur la gauche se tenait un immense bureau derrière lequel une secrétaire semblait un peu perdue. Lucie se dirigea vers elle d’un pas décidé. Sous ses cheveux bruns ramenés en un chignon strict, elle avait des traits asiatiques et sa lèvre supérieure s’agrémentait d’un minuscule diamant.
— Bonjour, je désirerais rencontrer madame Gwenola Le Guyader.
La lèvre ornementée se déforma en une mimique ennuyée.
— Madame Le Guyader est en rendez-vous à l’extérieur actuellement. Je peux peut-être vous renseigner ?
— Non, certainement pas. Quand rentre-t-elle ?
La jeune femme consulta sa montre comme par réflexe.
— Je ne sais pas… mais madame Le Guyader a un emploi du temps très chargé, je ne crois pas qu’elle pourra vous recevoir. Pouvez-vous m’exposer votre requête ?
Lucie soupira avec l’air désabusé des journalistes à qui on ne la fait pas.
— C’est très important. Elle me recevra. Je vais attendre là, annonça-t-elle en désignant une profonde chauffeuse crème.
Lucie s’installa, plutôt, disparut dans le fauteuil moelleux. Devant elle, une barque peinte en blanc et recouverte d’une plaque de verre avait été transformée en table basse. Des tablettes étaient laissées à la disposition des potentiels acquéreurs pour leur permettre de découvrir les demeures de prestige proposées à la vente par Atlantica. Lucie préféra se concentrer sur le tableau en face d’elle, une explosion plutôt intéressante de bleus et de verts en trois mètres par trois.
Au bout d’un quart d’heure, une jeune femme brune sanglée dans un tailleur marine et tirant une mallette à roulettes fit irruption dans l’agence. Le temps que Lucie s’extraie du sofa traître, Gwenola avait déjà salué joyeusement sa secrétaire et disparu derrière un mur blanc. Lucie la rattrapa alors qu’elle s’apprêtait à pénétrer dans son bureau.
— Mademoiselle Le Guyader, attendez…
Gwenola stoppa net. En une fraction de seconde, son regard vert scanna la jeune impertinente, son jean délavé, ses baskets sales et son blouson en daim usé qui laissait poindre un ventre de six mois de grossesse. Une fugace onde de désapprobation traversa son joli visage régulier. Pas le bon standing. Elle savait déjà qu’elle allait perdre son temps. En bonne commerciale, elle composa tout de même un sourire de façade. La secrétaire les avait rejointes.
— Je suis désolée, madame, cette jeune femme…
— Je dois vous parler, c’est très important…
Gwenola approuva, magnanime.
— Bien sûr, c’est très important. Atlantica a à cœur de s’occuper de tous ses clients. Mais je ne crois pas vous connaître. Fang va s’occuper de vous dans un premier temps. Cela nous fera gagner du temps à toutes les deux.
— Je ne suis pas là pour acheter ou vendre une maison.
Gwenola fronça ses jolis sourcils parfaitement épilés.
— Alors je ne comprends pas très bien, madame ?
— Mon nom ne vous dira rien.
— Écoutez, je suis très occupée. Je n’ai pas de temps à perdre avec les inconnues.
Gwenola saisit la poignée de la porte de son bureau, tandis que Fang attrapait Lucie par les épaules.
— Je vous en prie madame, venez avec moi à l’accueil.
Lucie se dégagea d’un mouvement du buste.
— Vous n’allez tout de même pas molester une femme enceinte ? demanda-t-elle avec un air de défi.
Fang interrogea sa patronne du regard. Gwenola soupira.
— Écoutez mademoiselle sans nom. Je ne sais pas qui vous êtes, je ne sais pas ce que vous voulez, mais enceinte ou non, si vous voulez me parler il va falloir prendre rendez-vous. Je vous prie de voir ça à l’accueil avec Fang.
Pour toute réponse, Lucie resta campée dans ses baskets usagés, puis elle laissa tomber :
— Vous voulez un nom ? En voici un : Christine Martinez.
Le visage de Gwenola se figea.
— Christine Martinez est votre mère, n’est-ce pas ?
La jeune femme cilla.
— Oui… D’où…
— Je suis venue vous faire des révélations sur votre mère, expliqua Lucie.
Gwenola abaissa lentement la poignée qu’elle n’avait pas lâchée pendant l’algarade.
— Entrez… Ça va aller, Fang, vous pouvez retourner à votre bureau.
La pièce était immense. Une baie s’ouvrait sur une cour intérieure où poussaient de jeunes bouleaux à l’écorce brillante et blanche comme de l’émail. Gwenola fit rouler sa valise sur l’épaisse moquette rouille. Elle marqua une pause avant de se retourner et de toiser la jeune journaliste.
— Si c’est une plaisanterie, je la trouve moyennement drôle. Ma mère a disparu en mer à bord d’un voilier de plaisance quelques semaines après ma naissance, c’est-à-dire il y a vingt-six ans. Je ne vois pas trop ce que vous pourriez me révéler là-dessus.
Lucie soutint son regard accusateur sans se démonter.
— C’est donc ce qu’on vous a raconté…
Gwenola fronça les sourcils. Malgré elle, son pouls s’était sensiblement accéléré. Une impression étrange de déjà-vu s’était emparée d’elle. Comme si elle avait déjà vécu cet instant, ou plutôt comme si elle n’avait vécu que pour lui.
— Je crois que nous devrions nous asseoir, commença Lucie.
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XXXI
Dimitri Vassili portait beau ses soixante et onze ans. À la mort de Richard, dont Gwenola ne gardait que le fugace souvenir d’un homme en uniforme (un gendarme) retenant sa grand-mère qui glissait vers le sol, il était venu s’installer au Manoir et, depuis, la jeune femme l’avait toujours considéré comme son grand-père. Bien qu’il ne fît aucun effort pour s’entretenir et ne crachât pas sur la bonne chère et les alcools millésimés, Dimitri gardait belle allure. La faute, sans doute, à sa belle stature effaçant comme par miracle sa bedaine de bon vivant, à ses cheveux poivre et sel toujours fournis et un regard qui n’avait rien perdu de son magnétisme. L’avocat se déplaçait comme un jeune homme et maniait la rhétorique comme jamais. Quoique… Depuis la maladie d’Ève, quelque chose avait changé, une certaine lenteur à peine perceptible dans les gestes pour qui le connaissait bien, un air las quand il se supposait seul, comme s’il n’y croyait plus vraiment, comme s’il donnait le change, pour elle, Gwenola, sa plus que fille, son joyau, sa raison de vivre. Il l’adorait, elle le savait, il l’aimait plus que ses fils qui ne lui avaient pas pardonné l’abandon du domicile conjugal. Gwenola ravala ses larmes en claquant la portière. La trahison n’en était que plus amère. Mais savait-il ? Avait-il été complice de cette forfaiture ?
Assis sur le canapé, son sempiternel verre de cognac du soir à la main, Dimitri guettait le retour de Gwenola. D’abord, les crissements sur le gravier, la portière qui claque, les pas pressés dans l’escalier du perron, la porte d’entrée, le sac qui tombe sur le parquet… Et puis son parfum léger, sa main sur sa nuque, un baiser léger, son éternel « Quelle excellente journée de merde ! » qui les faisait tous les deux éclater de rire avant qu’elle ne s’affale à côté de lui sur le sofa et se débarrasse de ses escarpins. Il écouterait le déroulé de sa journée, ferait quelques traits d’humour, laisserait l’alcool embrumer doucement son cerveau, souffrirait en silence jusqu’au moment d’avaler son Stilnox. Comme elle lui ressemblait. Comme Ève lui manquait… La même vivacité d’esprit. Le même cynisme désinvolte. À la mort de Richard, il l’avait ramassée en vrac. Anéantie par la disparition de ce fils qu’elle chérissait autant qu’elle ne l’avait jamais compris. Dimitri n’avait plus hésité, il avait quitté sa femme, ses fils déjà grands pour emménager au Manoir. Ève avait remonté la pente. Et ils avaient été heureux, tous les trois, Ève, Gwenola et lui. L’annonce du cancer de sa compagne l’avait dévasté, mais il avait continué à faire semblant, pour elles. Six mois plus tard, son décès était toujours une plaie béante. Certes Dimitri mangeait, buvait, souriait, expédiait les affaires courantes de son cabinet, mais sans appétit, sans envie, sans joie. Son seul plaisir était de voir Gwenola chausser si bien les bottes de sept lieues de sa grand-mère.
Si Ève Le Guyader avait été déçue par son fils, elle avait été comblée par sa petite-fille. Gwenola avait coché toutes les cases. Cavalant plutôt que marchant sur les traces de son aïeule. Elle avait été une enfant vive, charmeuse. Une étudiante brillante, concrétisant tous les rêves d’Ève. L’héritière tant espérée.
Gwenola stoppa sa voiture devant le perron. Elle ouvrit la portière et posa un escarpin sur le gravier. Derrière les hautes fenêtres à petits carreaux, Dimitri l’attendait, encore inconscient du tsunami qui venait de bouleverser leur existence sous l’apparence d’un petit bout de femme blonde. Au lieu de se diriger vers le Manoir, Gwenola obliqua à droite, vers la pâture d’Attila. Pour ses six ans, Ève lui avait offert un poney shetland. Dimitri avait déclaré que cela faisait très Autant en emporte le vent et qu’un vélo aurait été plus judicieux. D’abord ravie, Gwenola avait vite déchanté. L’animal répondant au doux nom de Caramel s’était révélé têtu et assez vicieux. Qui tentait de le caresser s’exposait à une méchante morsure. Il fallait aussi éviter de l’approcher par la croupe car il n’était pas rare qu’il bottât. Il avait été rebaptisé Attila. Vingt ans plus tard, il était toujours là, le poil roux un peu plus hirsute, les sabots déformés, et toujours aussi revêche. Gwenola s’accouda à la clôture en bois. Ses talons fins s’enfonçaient dans la terre humide. Attila leva un œil soupçonneux puis se remit à brouter. Contemplant son cadeau d’anniversaire de petite fille riche, Gwenola songeait combien leurs trajectoires avaient été différentes à Rose et à elle. Une gamine sauvage ballottée d’île en île sur un voilier et une fillette sage élevée dans la soie. Mais sa sœur jumelle avait eu une mère, pas elle.
Dans un premier temps, Gwenola avait rejeté en bloc les révélations de la journaliste. C’était trop gros, trop incroyable. Lucie lui avait alors montré des photos de Rose que Lancelot lui avait envoyées. La ressemblance l’avait troublée, mais ce n’était pas une preuve. Lucie lui avait présenté un cliché de la carte d’identité de Rose avec la même date de naissance que la sienne. Elle lui avait raconté que David et Christine s’étaient enfuis sur un voilier. Petit à petit, les morceaux du puzzle s’étaient emboîtés. Les pans de brume qui avait terni son enfance s’étaient déchirés. La tristesse de son père, la contrariété d’Ève lorsqu’elle évoquait sa mère qui avait vite fait comprendre à la petite Gwenola que ce n’était pas un sujet à aborder.
Gwenola se détacha de la barrière et abandonna Attila à son repas de ray-grass. Depuis le départ de Lucie, elle avait une boule dans la gorge qui n’était pas près de disparaître. Restait un point à éclaircir, un point dont elle avait peur de connaître l’élucidation. Quel rôle Dimitri avait-il joué dans tout ça ?
Sanglée dans son tailleur, Gwenola pénétra dans le salon, mais ne se dirigea pas vers le canapé comme elle en avait l’habitude. Elle s’installa sur le fauteuil en face de Dimitri, retira ses chaussures à talons étrangement crottées et replia ses pieds sous ses fesses à la manière d’Ève. D’un air préoccupé, elle fixa en silence le feu dans la cheminée. Le reflet des flammes formait sur ses joues pâles des dessins vivants aux tons chauds, des petits danseurs capricieux.
— Des soucis ?
Gwenola ne répondit pas, observant la bûche qui se consommait. Soudain sa voix s’éleva.
— Dis-moi que tu n’y es pour rien, Dimitri ?
Le vieil homme serra plus fort son verre.
— De quoi parles-tu ?
Gwenola se tut un instant, puis reprit toujours sans le regarder.
— La mort de mon père, je ne m’en souviens pas vraiment. Je ne le voyais que quelques week-ends par an de toute façon. Et puis, je t’avais toi, tu étais mon « papou ». Et on allait sur sa tombe. Pas souvent, mais parfois. Mais ma mère… ma mère, je l’ai attendue longtemps. En secret, car je sentais bien que Mamie ne l’avait pas beaucoup aimée.
Elle tourna brusquement la tête et planta ses yeux dans ceux de Dimitri.
— Est-ce que tu sais ce que ça fait à un enfant de lui dire que sa mère a disparu en mer ? Disparue, pas morte. Est-ce que tu sais combien d’années je l’ai attendue ? Combien d’années il m’a fallu pour comprendre qu’elle était morte ? Pour l’accepter ?
Dimitri baissa les yeux sur le liquide ambré dans son verre.
— Et aujourd’hui, il y a cette femme… poursuivit Gwenola, cette journaliste qui vient à l’agence, qui dit que ma mère n’a pas disparu en mer après ma naissance… Qu’elle m’a abandonnée. Qu’elle a préféré partir avec un quasi inconnu plutôt que de s’occuper de moi…
La respiration de Gwenola s’était accélérée. De ses yeux soudain brillants, une larme s’échappa, courut le long de l’arête de son nez. Elle ne l’essuya pas.
— Perdue en mer, comme c’est commode ! Est-ce que tu sais combien d’années ? Combien de foutues années ? explosa-t-elle. Combien de foutues années pour accepter ce mensonge ?
C’était au tour de Dimitri de se taire. Gwenola s’était levée et marchait de long en large comme un lion en cage. Elle émit un ricanement bref.
— Ma mère, ma pauvre mère que je plaignais d’être morte si jeune en laissant derrière elle un bébé. Ma pauvre mère est partie avec un autre homme et le bébé qu’elle avait choisi. Un autre bébé, plus beau, en meilleure santé ! En m’abandonnant, moi !
Dimitri secoua la tête et objecta d’une voix basse.
— Non, tu ne sais pas tout, Gwenola.
— Alors, dis-moi ! intima la jeune femme en se plantant devant lui. Parle, enfin !
Dimitri releva lentement les yeux.
— Ta mère ne t’a pas abandonnée, Gwenola. Elle t’a vendue à Ève. Contre sa liberté. Pour te sauver.
Gwenola le fixait, incrédule. Elle déglutit difficilement.
— Dis-moi… Dis-moi au moins que tu n’y es pour rien.
Dimitri Vassili se leva et marcha d’un pas lourd jusqu’à la cheminée. Le feu crépitait comme un gamin joyeux indifférent aux problèmes des grands. Dimitri laissa une chaleur bienfaisante l’envahir. Il ferma les yeux, se projeta vingt-six ans en arrière. Ce jour-là, le vent du nord soufflait fort sur la plage de Ruscumunoc. Les embruns transperçaient son costume Armani et la fraîcheur du sable mouillé pénétrait les semelles fines de ses chaussures de ville. Il se souvenait de ce moment comme si c’était hier. Il ne regrettait rien.
— Non seulement j’y suis pour quelque chose… mais, en tant qu’avocat… et ami, de la famille, c’est moi qui me suis occupé de tout.
Dimitri prit une profonde inspiration.
— Le 15 octobre 1993, sur une plage du Finistère, j’ai fait un deal avec David Normand.
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