Qui voit son sang

Élisa Vix · Chapitre 3 sur 14

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Qui voit son sang

Comme une vague scélérate

Élisa Vix

 

COMME UNE VAGUE

SCÉLÉRATE

roman

 

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PARTIE I • LE LIVRE DE ROSE

 

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2019

I

 

Au réveil, la douleur était devenue aussi familière que le chuintement des vagues sur le sable blanc. Certains jours, elle était là d’emblée, explosant dans son cerveau avant même qu’il ouvre les yeux. Parfois, elle restait tapie, surgissant au bout de quelques secondes, le temps que son esprit s’ébroue, se débarrasse de sa gangue de sommeil et reprenne pied dans la réalité. Il chérissait ces secondes d’oubli, ce bref moment où la conscience émerge à peine. Pendant quelques secondes, une minute à peine, Rose respirait doucement à côté de lui, blanche sur le drap blanc, comme surexposée dans la lumière déjà crue du soleil des Antilles. Ses doigts cherchaient à tâtons la chaleur de son corps. Il aimait poser sa main d’un noir profond à plat sur le ventre si pâle de Rose, la regarder se soulever doucement au rythme de sa respiration et sentir, sous la pulpe de ses doigts, le grain doux de la peau de sa compagne. Sa bouche esquissait un sourire, qui virait au rictus. Soudain, il se souvenait. C’était une gifle imprévisible et imméritée. Comme une punition injuste pour avoir volé quelques instants de bonheur passé. Et la douleur étreignait sa poitrine. Il se rappelait que rien ne serait plus jamais comme avant. Même s’il restait de l’espoir, un espoir ténu, entêtant et dangereux.

Avant de rencontrer Rose, Lancelot s’efforçait en toutes circonstances d’imaginer le pire. Même lors des moments heureux, il ébauchait dans son esprit les scénarios les plus sombres. Ainsi, croyait-il, le malheur n’aurait pas prise sur lui. Puisqu’il avait déjà tout vécu mille fois dans sa tête. Enterré sa mère mille fois lorsqu’elle rentrait tard le soir et qu’il veillait seul, les yeux grands ouverts dans le noir. Crashé mille avions dans les eaux profondes de l’Atlantique, des centaines d’autos sur les routes tortueuses du nord de l’île. Souffert de mille maux, contracté cent virus fatals, rencontré autant de bêtes venimeuses. Imaginer toujours le pire, souffler quand il n’arrivait pas.

C’était sa manière à lui de tenir la mort à distance. L’amour l’avait rendu idiot, il était devenu un imbécile heureux, stupide et inconscient. Il avait baissé la garde, il s’était laissé aller. Le sourire de Rose l’avait anesthésié. Il avait permis à la grande faucheuse d’approcher trop près. Beaucoup trop près. C’était sa faute si le malheur les avait rattrapés.

Lancelot s’assit sur le bord du lit et prit sa tête entre ses mains. Dehors le soleil était déjà haut au-dessus de l’horizon. Il s’endormait tard, se réveillait dans la nuit puis replongeait au petit matin. S’éveillait la langue sèche, les yeux gonflés, les membres lourds et fatigués dans la maisonnette de planches et de tôles. La maison du bonheur comme l’appelait Rose, mais à présent, où qu’il pose le regard, il ne voyait plus que désastre et amertume.

Il se leva enfin, sortit de la chambre et appuya sur le bouton de la cafetière pour réchauffer un liquide marronnasse vieux de plusieurs jours. Il sortit un bol ébréché et une boîte de céréales dans laquelle il piocha quelques flocons mous qu’il porta directement à ses lèvres. Il versa un peu de café tiède dans le bol et sortit sur la terrasse en bois. Adossé au poteau à la peinture bleu ciel écaillée, il avala une gorgée en grimaçant.

L’Anse à l’Âne s’étendait à ses pieds avec sa plage bordée de cocotiers, ses eaux limpides, et, au loin, Fort-de-France et la montagne Pelée. Ce décor de carte postale faisait la joie des touristes. Seuls les locaux connaissaient l’autre visage de l’île ; celui du vent furieux qui couchait les arbres, balayait les maisons et charriait des torrents de boue, semant la désolation au paradis. Le bonheur était fragile. Les Martiniquais avaient appris à se prémunir des ouragans, mais comment se protéger de la maladie ?

Aujourd’hui, une brise tiède chahutait doucement les ramures des palmiers, caressait la peau sombre du jeune homme, tandis que le ponton se laissait bercer par les vaguelettes. La navette fluviale avait déjà commencé ses rotations vers la plus grande ville de l’île. Lancelot l’empruntait chaque matin pour se rendre à l’hôpital. Il pensa qu’après il irait chez sa mère. Il devrait passer au journal aussi, il n’y avait pas fait acte de présence depuis plusieurs jours.

Il entra dans la maisonnette, déposa son bol dans l’évier puis attrapa son bermuda en jean qui traînait par terre avec ses baskets fatigués. Il l’enfila par-dessus son caleçon. Dans la commode, il saisit le premier T-shirt de la pile. Devant le miroir de la salle d’eau, il contempla son visage comme s’il s’agissait de celui d’un inconnu. Il se lava les dents en vitesse, cracha sur la faïence blanche. Il se redressa et caressa ses joues rugueuses. Il haussa les épaules. Il se raserait un autre jour.

*

 

Firmine prit place dans la cuisine étriquée de son F2 et sourit en déchiffrant le laconique SMS. Elle rajusta son peignoir fleuri tout en calant son popotin sur le tabouret bancal. « 13 heures » affichait l’écran de son portable. Lancelot ne s’embarrassait jamais de fioritures avec elle. Cela n’était pas nécessaire. Leur relation était si paisible, si évidente, qu’il n’était pas besoin de précautions. Les années de vie à deux les avaient soudés par un lien lâche mais solide. Un cordon ombilical de plusieurs dizaines de milliers de kilomètres. Lorsque Firmine pensait à son fils, une bouffée de contentement l’envahissait. Voir son enfant devenir un homme accompli, quoi de plus satisfaisant ? Ses amies lui enviaient ce fils idéal. Ça n’avait pas toujours été le cas. Elle-même avait dû se faire à ses bizarreries, ses particularités.

Firmine versa le café réchauffé dans un mug et alluma sa première cigarette de la journée.

Dehors le fracas d’un avion de ligne fit taire les perruches bavardes. Elle tourna son regard par la fenêtre, vers l’ombre menaçante de la montagne Pelée.

Cela avait commencé par la couleur de sa peau. Firmine s’enorgueillissait d’yeux bleus très clairs et d’une peau café au lait somptueuse. Son petit ami de l’époque, un Haïtien qui avait pris la poudre d’escampette à l’annonce de sa grossesse, était lui-même pourvu d’un épiderme café noisette du plus bel effet (en bonne serveuse de bar, Firmine maniait volontiers la métaphore de comptoir). Quelle n’avait pas été sa stupéfaction lorsque les mélanocytes du petit Lancelot s’étaient mis à fonctionner à toute allure, transformant son bébé moka en un véritable expresso. Et ça ne s’était pas arrangé avec les années, plus Lancelot courait à moitié nu sous le soleil de Martinique plus il noircissait. La crème solaire dont elle le tartinait n’y pouvait rien. La peau de son fils unique prit une teinte mate de bois brûlé, d’un noir si profond que même la nuit faisait pâle figure à côté.

Firmine dut se rendre à l’évidence ; la peau d’ébène de Lancelot ne devait rien aux gènes du Haïtien pleutre. C’est la montagne Pelée qui l’avait engrossée. Du moins, c’est ce qu’elle racontait autour d’elle pour faire taire les ragots d’une pirouette. Et ce que répétait à l’envi le petit Lancelot, complice involontaire de son inconséquente génitrice. Comment avouer que le père de son unique rejeton était un inconnu avec qui elle avait fait l’amour complètement saoule sur la plage du Diamant ?

Une soirée arrosée, des musiques lascives, une nuit chaude et électrique… Elles s’étaient rendues à cette fête entre copines, bien décidées à s’amuser comme des folles. À peine soixante ans à elles trois. Le rhum coulait à flot et les hommes excités frottaient leur pubis contre le sien. À l’époque, elle n’avait pas ce petit corps replet, et ses yeux clairs comme de l’eau affolaient les garçons. À travers la brume de ses souvenirs, elle ne se rappelait plus grand-chose, à part s’être retrouvée allongée sur la plage avec cette montagne noire qui tanguait sur elle. Ça avait été doux, et lent, et la peau de l’homme était si sombre qu’elle avait l’impression de faire l’amour avec la nuit.

Quand elle s’était réveillée au petit matin, étendue sur le sable frais, il avait disparu, comme un rêve.

L’enfance de Lancelot n’avait été qu’une succession de surprises. À deux ans, il parlait couramment français et créole. À cinq ans, il avait appris à lire seul avec le programme télé. Elle l’avait inscrit à la bibliothèque municipale où il restait des heures assis sur un pouf, le front ridé par la concentration, le souffle court. À neuf ans, Les Trois Mousquetaires devint son livre de chevet. Firmine exhala une bouffée de tabac blond. Elle avait eu du mal à se faire à cet enfant placide. Si perspicace pourtant. Si fin qu’il comprenait sans avoir besoin d’explications. Un enfant singulier, solitaire, qui préférait les livres aux ballons, le silence des salles de classe à la clameur des cours de récréation. Mais elle avait accepté cet enfant différent, elle avait relevé le menton lorsque les autres mères raillaient ses genoux cagneux et son amour des livres. Parfois, en privé, elle s’agaçait de ses lectures. Qu’avait-il donc à faire de tous ces Dumas, Zola ou Corneille ? Qu’avaient en commun ces écrivains blancs d’un autre âge avec un petit Martiniquais du Lamentin, noir comme la suie ? Lancelot posait son livre sur ses cuisses menues et lui faisait remarquer, non sans malice, qu’elle lui avait bien donné le nom d’un chevalier français du e XII siècle et que le père d’Alexandre Dumas était métis tout comme elle… Elle rétorquait, faussement fâchée, qu’il était aussi blanc dedans que noir dehors. Lancelot replongeait dans son roman. Qu’importe la couleur, expliquait-il, j’aime d’Artagnan parce qu’il est brave et Athos parce qu’il est triste.

Lancelot avait grandi. Il l’avait dépassée d’une tête, puis de deux. Sans qu’il ne se soit jamais adonné à aucun sport, ses muscles s’étaient développés, avaient grossi, roulant sous la peau sombre comme ceux d’un fauve. Personne ne s’était plus moqué de ses genoux cagneux. Firmine avait guetté l’éruption. Un gamin si facile, forcément il allait lui en faire baver à l’adolescence. Une crise monumentale. À faire passer l’explosion de la montagne Pelée pour un misérable rot. Mais rien n’était venu. Lancelot demeurait égal à lui-même, gentil, serviable, avide d’apprendre. Les quatre cents coups, l’alcool, les bagarres, ce n’était pas pour lui. Les tentations ne le tentaient guère, les provocations glissaient sur sa peau noire comme la pluie chaude de Fort-de-France. Quand ses yeux sombres quittaient les pages de ses livres ou l’écran de son ordinateur et se posaient sur Firmine ou sur l’arc gracieux d’un cocotier courbé par les alizés, ils luisaient toujours du même éclat pacifique. La colère lui était un sentiment étranger. Et alors que les gamins de son âge vendaient du shit en bas de l’immeuble, Lancelot était parti étudier à La Sorbonne. Firmine s’était pavanée comme une reine pendant les deux années d’études de son intellectuel de fils à Paris. Son master de journalisme en poche, Lancelot était rentré et s’était fait engager par un journal local pour lequel il avait déjà collaboré en tant que pigiste. Il aurait sans doute pu faire une belle carrière sur le continent, mais, comme beaucoup d’Antillais, Lancelot n’avait pas aimé la capitale, son horizon barré, ses habitants stressés.

Firmine l’avait cuisiné pendant des mois sur son séjour à Paris, en vain. Pas la moindre anecdote à se mettre sous la dent, pas le début d’une amourette. Elle suspectait son solitaire de fils d’avoir passé tout son temps à la bibliothèque universitaire à propos de laquelle il ne tarissait pas d’éloges. Firmine commençait à désespérer de devenir jamais grand-mère. Non pas qu’elle raffolât des marmots, mais quoi, toutes ses amies étaient déjà Gran Mé.

Lancelot avait rencontré Rose lors d’un reportage à la Maison de la Canne. Elle y organisait visites et animations. Aussi blanche qu’il était noir. Firmine avait un peu tiqué puis s’était consolée, au moins aurait-elle des petits enfants de la bonne couleur.

Il fallait reconnaître que Rose s’était révélée un choix judicieux. Les deux faisaient vraiment la paire. Bientôt, il n’y avait plus eu que Lancelot et Rose. Rose et Lancelot. Un yin-yang humain. Firmine n’en avait pas pris ombrage, bien au contraire, sa fierté redoubla. Même dans son couple, son fils se révélait parfait.

Firmine écrasa son mégot dans le coquillage qui lui tenait lieu de cendrier et envoya « OK » en se demandant si elle avait de quoi faire une purée d’ignames.

Un avion zébra de sa traînée blanche le carré bleu de sa fenêtre. Firmine n’était pas allée visiter Rose à l’hôpital. D’abord, seule la famille proche était admise pendant la chimio, et puis, elle lui en voulait un peu à cette gamine, de gâcher le tableau. Et de faire souffrir son Lancelot.

*

 

Le plus dur, ça n’avait pas été de perdre ses longs cheveux bruns, ni que ses seins ronds deviennent ces petits sacs vides, ou que sa peau se marbre de plaques. Le plus dur, c’était, chaque jour, le visage de Lancelot, ses lèvres qui prononçaient des mots réconfortants quand ses yeux hurlaient de désespoir. Ces mêmes yeux sombres qui s’étaient posés calmement sur elle, comme une évidence, deux ans plus tôt. Ils avaient emménagé ensemble deux mois après leur rencontre, malgré les mises en garde de ses amies, la désapprobation polie de Firmine. Pourquoi attendre quand on est sûrs, avait susurré Lancelot à son oreille en visitant la petite maison de l’Anse à l’Âne.

Rose contempla un instant le reflet de son visage émacié que lui renvoyait la vitre de la fenêtre. Dehors, le soleil des Antilles resplendissait, obstinément. Le plus dur, ce n’était pas de mourir. Le plus dur, c’était de renoncer à la vie avec Lancelot. Dans une chambre voisine, une machine bipa. Rose ferma les yeux. La fatigue était sa compagne, l’aidait à supporter ces jours perdus entre ces murs aseptisés, suspendus à des résultats d’analyse. Mais la fatigue n’était pas bonne conseillère, elle lui soufflait de renoncer au combat, de s’endormir en les laissant plantés là, eux et cette chimie qu’ils injectaient goutte à goutte dans ses veines avec leurs aiguilles et leurs tubulures en plastique.

Les médecins n’étaient pas pessimistes pourtant. La chimio avait bien marché. À présent, on pouvait envisager une greffe de moelle osseuse pour régénérer les cellules sanguines anéanties par les médicaments. On cherchait un donneur compatible. Ce n’était pas aisé. La probabilité de compatibilité entre deux individus non apparentés était inférieure à un sur un million. L’idéal était de trouver un donneur dans la famille du malade. Un frère ou une sœur. Dans un souffle, Lancelot avait expliqué que Rose était fille unique. Mais il irait voir son père, peut-être qu’il serait compatible. L’interne avait haussé les épaules, peu convaincue. Les chances de compatibilité du système HLA se réduisaient entre parent et enfant.

Rose s’était toujours sentie exclue du couple fusionnel que formaient ses parents. Quand elle pensait à eux, Rose les imaginait invariablement sur le Nautilus. Bronzés, souples, agiles, barrant, affalant, se frôlant sans cesse, s’embrassant dans les embruns. Toujours occupés, toujours radieux, toujours ensemble.

Après sa naissance, ses parents avaient choisi de vivre sur un voilier. Ils avaient sillonné tous les océans, exploré les recoins de toutes les mers. Ne se fixant jamais nulle part, larguant chaque fois les amarres comme s’ils fuyaient, embarquant Rose dans leur voyage sans fin. Elle ne pouvait pas dire qu’elle avait manqué d’attention, ni même d’amour. Ses parents l’aimaient, l’adoraient, mais cela n’avait rien à voir avec la passion qui les animait l’un pour l’autre. Lorsqu’elle était petite et que son père enlaçait sa mère, Rose venait se nicher entre eux. Puis elle avait cessé de se chercher une place dans ce duo. Elle était restée assise seule, les pieds dans le vide, le front collé au bastingage. L’écume des vagues pour terrain de jeu. Les dauphins pour amis. Quel gamin n’en a pas rêvé ?

Sa mère lui faisait la classe, son père lui apprenait à pêcher puis ils s’enfermaient dans leur cabine à l’avant du Nautilus et elle entendait leurs chuchotis tard dans la nuit. Incapable de dormir, Rose écoutait le clapotis de la houle contre la coque, imaginait une sœur qui lui aurait tenu la main dans le noir, qui aurait tressé ses cheveux toujours poisseux, qui aurait fait le pitre avec elle sur le pont. Et les jours recommençaient. Les carapaces étincelantes des tortues sauvages suivaient leur sillage. Rose se morfondait.

À treize ans, elle avait dit stop. J’arrête, je ne pars plus. Je reste là. Ils mouillaient dans une anse discrète au sud de la Martinique. Matins et soirs, des pêcheurs frôlaient le Nautilus de leurs barques colorées en leur lançant des saluts joyeux. Au loin, derrière la végétation luxuriante, des cris d’enfants leur parvenaient par intermittence. Rose avait détourné un front têtu. Je m’arrête là. C’est fini. Partez sans moi. Je reste. Je n’en peux plus, vous ne comprenez pas ? Je n’en peux plus des embruns qui brûlent le visage, des horizons sans limite, du bruit du vent qui déchire les tympans. Je n’en peux plus de ce bateau, des dauphins, des baleines et des phoques. Je n’en peux plus de rouler et de tanguer. Je n’en peux plus des parties de rami. Je n’en peux plus des vacances perpétuelles. Je n’en peux plus de vous ! Je veux être une fille comme les autres, je veux aller au cinéma, m’acheter autre chose que des maillots de bain. Je veux étudier, vraiment. Je ne veux pas être la vagabonde inculte et asociale que vous êtes en train de faire de moi ! David et Christine l’avaient contemplée, d’un même regard abasourdi, peinés, choqués. Ils étaient si heureux… si libres… si préservés. Rien n’y avait fait. Rose n’en démordait pas. On ne bâtit rien de solide sur le socle mouvant d’une coque de bateau.

En catastrophe, il avait fallu trouver un pensionnat sur l’île, acheter des habits, des fournitures scolaires. Ses parents venaient la chercher pour les vacances. Chaque fois plus soudés. Chaque fois plus étrangers. Jamais Rose n’avait regretté son choix. Je suis une terrienne, avait-elle expliqué à Lancelot lors de leur premier rendez-vous au-dessus de son mojito. Il avait hoché la tête gravement, il comprenait. Rien qu’emprunter la vedette de l’Anse à l’Âne à Fort-de-France lui donnait mal au cœur. Alors le tour du monde… Rose avait éclaté de rire, déjà conquise.

Lancelot voulait retrouver Rose, reprendre sa vie d’avant. Il s’accrochait à cette greffe de moelle. Il irait voir son père. Aujourd’hui. Elle avait senti l’enthousiasme dans sa voix. Comme lorsqu’il partait en reportage. Après ces deux mois d’impuissance, il se sentait enfin utile, enfin dans l’action.

Peut-être David serait-il compatible. Peut-être pas. Peut-être qu’il ne serait même pas en état de se rendre à l’hôpital. Peut-être qu’il y aurait trop d’alcool dans son sang pour faire l’analyse. Rose s’en fichait, elle voulait juste dormir.

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II

 

David n’avait pas dessaoulé depuis six mois. Depuis que Christine avait disparu quelque part au large du Brésil. Depuis que sa raison de vivre s’était noyée. Ce jour-là, la mer était grosse, la pluie cinglait les voiles, mais rien de méchant. Ils avaient connu pire. Il l’avait quittée des yeux quelques secondes à peine. À tribord sous les rafales, son ciré blanc qui lui arrivait à mi-cuisses, ses cheveux bruns mouillés qui claquaient comme les cordages du Nautilus. Puis plus rien. Elle était là, debout dans la tempête, le pied le plus sûr qu’il ait connu, et l’instant d’après plus rien.

Il avait aussitôt fait demi-tour, affalé les voiles, hurlé son nom dans le vent. Scruté pendant des heures à travers l’averse le creux des déferlantes. Il savait pourtant qu’on ne retrouve pas un homme à la mer. Jamais. Christine avait coulé à pic. Le jour de l’anniversaire de Rose. Pourquoi l’avait-il quittée des yeux ? Pourquoi ne l’avait-il pas obligée à rester dans la cabine ce jour-là ? Ce jour-là précisément.

Il avait perdu Christine. Par sa faute. Toutes les femmes de sa vie, perdues. Par sa faute. Sur un moment d’inattention. Il les avait quittées des yeux une seconde, rien qu’une seconde. Une seconde de trop.

Quatre mois plus tard, Rose tombait malade. Le sang empoisonné. Quand il avait reçu le coup de fil de Lancelot lui annonçant la nouvelle, il écumait méthodiquement tous les bars de La Havane. Il n’avait rien ressenti. Comme si la douleur de la perte de Christine l’avait rendu insensible à toute autre souffrance. Ou bien, c’était le rhum. L’anesthésique des pauvres, des malheureux et des couards. Le liquide transparent coulait dans ses veines comme une perfusion de sédatif.

Depuis un mois, il mouillait en Martinique, au fond d’une petite crique de sable noir, ceinturée de cocotiers et de mancenilliers. Il n’était plus capable de naviguer, et pas plus d’aller voir sa fille à l’hôpital. Il se levait tard, entamait sa première bouteille, de quoi être assez assommé pour dormir pendant les heures les plus chaudes de la journée. Le soir, hébété d’alcool, il restait longtemps sur le pont à contempler les étoiles. Parfois, subitement, il pleurait à chaudes larmes sur le gâchis de sa vie.

Le soleil palpitait, haut dans le ciel. Il était à peine 13 heures, mais le rhum avait fait son effet, embrumant son cerveau pour tenir la douleur à distance. Le ronflement du moteur annonça le scooter avant son apparition sur la route au-dessus de la grève. Grognant, David attrapa sa bouteille de rhum et plongea dans les entrailles du Nautilus.

Lancelot bascula son engin sur sa béquille et descendit vers la plage en dégainant son téléphone. Dansant doucement sur les eaux sombres, le bateau semblait désert. Le Zodiac que David utilisait pour se rendre à terre cognait avec régularité contre son flanc. Lancelot composa le numéro du père de Rose et tomba directement sur la messagerie. En soupirant, le jeune homme retira ses baskets, son bermuda et son T-shirt. Il détestait nager dans cette anse. La dernière fois, il avait été frôlé par une raie léopard d’au moins un mètre d’envergure. Les ailes du poisson avaient caressé sa cuisse et le dard était passé à cinq centimètres de son avant-bras. Avec méfiance, Lancelot s’engagea dans l’eau et parcourut d’un crawl rapide, quoique moyennement académique, les quelques mètres qui le séparaient de l’échelle du bateau. Dégoulinant, il se hissa sur le pont constellé de dépôts salés et encombré de bouts.

Il connaissait mal son beau-père qu’il n’avait rencontré qu’à quatre ou cinq occasions. Rose prétendait qu’ils se seraient bien entendus, que David était un homme fin, cultivé, tolérant. Le problème, c’était qu’il l’avait rarement vu sobre. Et son attitude depuis l’annonce de la maladie de Rose le faisait bouillir. David n’avait pas voulu rendre visite à sa fille dans sa chambre d’hôpital. Il prétendait que c’était au-dessus de ses forces. Pour Lancelot, David était un lâche qui préférait pleurer sur son sort que d’affronter la dure réalité et aider sa fille à surmonter sa leucémie. Il ne buvait pas avant la disparition de maman, expliquait Rose. Tu ne peux pas comprendre, tu ne sais pas à quel point ils s’aimaient. À ces mots, Lancelot se renfrognait ; et leur relation à eux, c’était du pipi de chat ? Rose riait. Avant que sa peau pâlisse encore et ne se couvre de ces hématomes qui l’avaient poussée à consulter son médecin.

Rose avait perdu sa mère et, maintenant, elle devait affronter un cancer. Elle avait Lancelot à ses côtés, certes, mais où se tenait son père ? David fuyait ses responsabilités dans l’alcool au lieu de les assumer comme un homme et un père, enrageait intérieurement Lancelot.

Le jeune homme s’enfonça dans l’obscurité de la cabine. Une odeur fauve mêlant sueur et urine assaillit ses narines. Le téléphone de David, probablement déchargé, reposait sur la table avec plusieurs cadavres de bouteilles de rhum et un reste de pizza moisi. Lancelot fit une pause pour s’accoutumer au léger roulis et ouvrit un hublot. Il se dirigea vers la chambre principale à la proue du navire. Le père de Rose était assis sur sa couchette, adossé à la paroi, son avant-bras replié sur ses yeux comme pour se protéger de la faible lumière qui perlait par la fenêtre ronde.

— Qu’est-ce que tu veux ?

David portait un short et un débardeur sales. Il avait la peau tannée et les muscles secs des grands navigateurs. Il déplia son bras, une mèche de cheveux poivre et sel glissa sur son front.

— Qu’est-ce que tu veux ? répéta-t-il.

Lancelot posa une main au plafond pour se stabiliser. À cause de sa grande stature et de la faible hauteur de plafond, il devait rester courbé.

— J’ai pensé que vous aimeriez avoir des nouvelles de votre fille.

Le visage hâlé dépourvu d’émotion le fixait.

— Comment va-t-elle ?

— Mieux. Elle est très faible, mais la chimio a bien marché. Les médecins disent maintenant qu’il lui faudrait une greffe de moelle osseuse.

Une vague nausée due au léger tangage et peut-être à l’odeur âcre qui se dégageait de son interlocuteur commençait à l’envahir.

— Le problème…

Les yeux injectés de l’homme s’égaraient.

— Vous m’écoutez ?

David tourna la tête vers lui.

— Oui. Une greffe de moelle osseuse pour… Rose.

— Oui, pour Rose… votre fille ! Vous devriez aller la voir, au lieu de…

Lancelot jeta un regard dégoûté autour de lui.

— … de végéter dans ce gourbi.

David détourna à nouveau les yeux.

— Elle me réclame ?

— Non… admit le jeune homme.

— Je ne peux pas aller la voir. C’est au-dessus de mes forces. Elle… Elle ressemble trop à sa mère.

Lancelot émit un ricanement amer.

— Rose ne ressemble plus à Christine, je peux vous l’assurer. Elle a perdu dix kilos et ses cheveux ! Et Christine est morte, Rose est vivante ! Elle se bat pour vivre.

— Elle t’a toi.

— Elle a besoin de vous aussi. Au moins… médicalement. Pour la greffe, il faut une personne compatible. Les médecins recommandent de chercher quelqu’un dans la famille. Alors vous allez vous laver, vous habiller proprement et demain je vous emmène faire des tests à l’hôpital.

David avait pâli.

— Des tests ?

— Des tests de compatibilité. Juste une prise de sang.

Hagard, le regard de David erra dans la cabine, se fixa un instant sur le hublot. Il secoua la tête.

— Je ne vais pas faire ça.

— Bien sûr que si. C’est trois fois rien. Et ce n’est pas vraiment comme si vous aviez le choix.

— Ah oui, qu’est-ce que tu vas faire ? Me traîner là-bas par les pieds ? rétorqua le père de Rose d’un air las.

— S’il le faut, oui ! On parle juste d’une prise de sang ! Si vous êtes compatible, ça pourrait lui permettre de recommencer une vie normale.

— Je n’irai pas, tout cela n’a aucun sens, s’entêta David comme un enfant buté.

Lancelot commençait à bouillir intérieurement.

— Vous ne pouvez pas faire ça pour votre fille ? Mais quel père êtes-vous ? Pensez à Christine au moins. Vous croyez que ça lui ferait plaisir de vous voir dans cet état ? Qu’est-ce qu’elle dirait si vous pouviez sauver sa fille et que vous ne fassiez rien, rien que pleurer sur votre sort ?

Pour toute réponse, David porta la bouteille de rhum à ses lèvres et avala une gorgée. Lancelot lui arracha le flacon des mains sans ménagement. Il sortit de la chambre et versa l’alcool dans l’évier en déclarant d’un ton sans appel :

— Vous avez rendez-vous demain à 9 heures. Tâchez d’être présentable.

Lancelot fit un aller et retour en Zodiac pour récupérer sur la plage ses habits et son portable puis passa le restant de l’après-midi à nettoyer le voilier. Par miracle, il dégota un bidon d’eau douce et enjoignit son beau-père à faire une toilette. Il trouva dans un placard un jean et une chemise blanche propres qu’il réserva pour le lendemain matin, ainsi qu’un paquet de coquillettes pour le dîner. Malgré son mal de mer, il décida de passer la nuit à bord du Nautilus afin de s’assurer que David reste sobre et honore le rendez-vous médical du lendemain.

Après le frugal repas, qu’ils avaient partagé en silence, il s’allongea dans la cabine où Rose avait dormi enfant et adolescente. Dans la pénombre du soir tombant, il se laissa bercer par le roulis. Il ferma les yeux et sa nausée reflua. Enfin, après ces deux mois où il avait assisté impuissant au calvaire de Rose, il était utile à quelque chose.

Sur la plage, des bécasseaux fouillaient le sable de leur bec effilé. Leurs piaillements s’élevaient comme des notes cristallines dans la fraîcheur de la crique. Une sorte de langueur envahit Lancelot. Contre toute attente, une rêverie agréable s’immisça dans son cerveau. Il songea à la purée d’ignames de sa mère, à ses manières bourrues qui cachaient son cœur en or. Il pensa à Léa, sa rédactrice en chef, qui attendait son dernier dossier sur les ravages du chlordécone sur la faune sauvage avec toute la patience du monde. À Rose, enfin, au bonheur indicible de la ramener bientôt à la maison.

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III

 

Rose somnolait. Comme souvent depuis son hospitalisation, elle avait sombré dans une sorte de no man’s land, entre conscience et inconscience. Entre vie et mort ? Rose rêvait, ou se souvenait, elle ne savait plus très bien. La main dans la sienne était-elle celle de Lancelot ou d’une aide-soignante venue lui apporter un plateau-repas ? Soudain, elle courait dans le sable et la main était celle de Lancelot qui l’attirait en riant vers la mer. Elle avait une perception confuse du soleil sur sa peau, du vent dans ses cheveux bruns qui flottaient jusqu’à sa taille. De l’eau fraîche contre ses mollets. Du torse de Lancelot contre le sien, quand il l’attirait à lui et refermait ses bras musclés autour d’elle. Elle riait, hébétée de bonheur. Brutalement, le grelot de son rire s’éteignait. Elle se tenait sur le pont trempé du Nautilus. Les voiles claquaient avec rage. Les rafales enflaient sa chevelure sombre qui battait dans son dos comme la crinière d’un cheval furieux. Elle se retournait et ce n’était pas son visage qui la fixait, mais celui de sa mère. Le beau visage de sa mère fardé d’une tristesse insondable.

Rose ouvrit les yeux.

David tenait sa main. Il n’avait pas revêtu le masque et la casaque bleus réglementaires des visiteurs. Les larmes dégoulinaient sur ses joues, trempaient le col de sa chemise claire. Rose retira sa main dans un réflexe de colère. Est-ce que c’était une façon de se comporter dans la chambre d’une grave malade ? Est-ce qu’on ne devait pas arborer dans ces circonstances un sourire de façade, rassurant et compatissant à la fois, comme le faisait Lancelot depuis deux mois ? Est-ce que David pourrait se comporter en père, au moins une fois depuis le début de sa maladie ?

— Papa ! intima-t-elle.

Les sanglots de David redoublèrent. Ses manches retroussées dévoilaient, au creux de son coude droit, un petit pansement. Rose se souvint. L’examen médical, les tests sanguins de compatibilité pour la greffe de moelle osseuse.

— Je vais mieux, mentit Rose.

David renifla.

— Tu n’as pas l’air d’aller mieux.

— Toi non plus.

David avait maigri, les rides de son front et de ses joues s’étaient accusées, sa peau, quoique toujours bronzée, avait perdu son éclat. L’âge avait rattrapé le gaillard dont la vigueur lui semblait éternelle. Depuis la mort de sa mère, son père se laissait aller. Pourtant, même avant sa maladie, Rose n’arrivait pas à s’inquiéter pour lui. Ou peut-être qu’elle n’en avait pas vraiment envie. Qu’elle n’avait pas voulu voir sa détresse. En débarquant en Martinique treize ans plus tôt, elle avait fait une croix sur le Nautilus et sur tout ce qui s’y passait. Peut-être aussi qu’elle le tenait pour responsable de la mort de sa mère. David était un bon marin, pas particulièrement imprudent. Il n’avait pas commis d’erreur. Si le Nautilus était en mer ce jour-là, c’était que les conditions météorologiques le permettaient… Pourtant, Rose en était persuadée, Christine n’avait pas choisi cette odyssée sans fin. Le Nautilus était le bateau de David, l’océan son terrain de jeu, son refuge, son écosystème. Christine avait suivi, jusqu’au bout du monde, jusque sous les flots.

— Je suis venu…

— Je sais pour la prise de sang…

— Pour te demander pardon.

Rose fronça les sourcils tandis que David se levait et lui déposait un baiser sur le front.

— Pardon pour tout, ma petite fille.

Et il s’éclipsa comme il était apparu. Exténuée, Rose ferma les yeux et reposa sa tête sur l’oreiller. Un épisode de son enfance surgit dans son esprit. Elle devait avoir cinq ou six ans. Malgré les avertissements maternels, elle avait crapahuté pieds nus sur les rochers et marché sur un oursin. Avec une pince à épiler, David avait retiré une à une les aiguilles venimeuses, puis il l’avait prise dans ses bras et l’avait bercée jusqu’à ce que ses pleurs et la douleur refluent. Comme les choses étaient simples alors.

*

 

Lancelot planchait, ou plutôt essayait de plancher, sur la rédaction de son dossier depuis une heure lorsque son portable vibra. Le matin, il avait accompagné David à l’hôpital pour sa prise de sang. Le père de Rose, sobre, s’était révélé plus que présentable dans ses habits propres, même si sa longue silhouette tannée de baroudeur détonnait quelque peu dans la lumière blafarde de la salle d’attente. David avait disparu avec une infirmière pour sa prise de sang et Lancelot avait rendu visite à Rose. David avait promis de passer la voir ensuite. La jeune femme dormait ; Lancelot n’avait pas voulu la déranger. Il avait contemplé son visage creusé à travers la vitre pendant quelques minutes et s’était éclipsé.

Maintenant, Lancelot potassait les effets néfastes du chlordécone, cet insecticide utilisé dans les bananeraies jusqu’en 1993 afin de lutter contre le charançon du bananier. Le « poison des Antilles » avait été interdit aux États-Unis dès 1976. Il avait fallu attendre dix-sept ans de plus pour que la France se décide enfin à légiférer. Mais le chlordécone n’avait pas dit son dernier mot. Il persistait dans les sols, empoisonnait l’eau. La substance était responsable d’une épidémie de cancers de la prostate en Martinique et en Guadeloupe. Lancelot ne pouvait s’empêcher de se demander si le chlordécone avait un lien avec la leucémie de sa compagne. Est-ce que Rose serait aujourd’hui une jeune femme épanouie et bien portante si elle n’avait pas décidé, treize ans plus tôt, d’accoster définitivement sur cette terre toxique ? Personne ne pouvait répondre à cette question. Comme souvent dans les affaires de pollution, les lobbies faisaient pression sur les experts et il était difficile de démêler le vrai du faux.

Lancelot avait axé son dossier sur l’impact – moins étudié – du poison des Antilles sur la faune sauvage. Il avait commencé son enquête avec enthousiasme et méthode, accumulant et triant avis des scientifiques, rapports d’analyses et témoignages de vétérinaires. À présent, il patinait, relisant dix fois le même paragraphe, n’avançant pas d’un pouce.

Lancelot poussa un soupir et consulta l’écran vibrant de son téléphone. Le numéro de l’hôpital s’affichait. Il décrocha précipitamment.

— Monsieur Saint-Ange ?

Lancelot reconnut la voix de l’interne qui suivait Rose. Son cœur s’accéléra.

— Oui, qu’est-ce qui se passe ?

— Rien de grave, rassurez-vous. Enfin, il s’agit des analyses de votre beau-père. C’est un peu surprenant… J’aimerais en discuter avec vous et Rose si vous êtes disponible.

Le cerveau de Lancelot travaillait à toute allure.

— Mon beau-père boit beaucoup. Est-ce que c’est gênant pour…

— Il ne s’agit pas de ça. Je ne crois pas que ce soit une bonne idée d’en discuter par téléphone.

Lancelot consulta sa montre.

— Je peux être à l’hôpital dans une heure.

— C’est parfait, je vous verrai dans la chambre de Rose.

Une heure plus tard, Lancelot, vêtu d’un masque et d’une surblouse, se trouvait auprès de sa femme. L’interne l’avait prévenue qu’elle passerait sans vouloir lui en dire plus. Rose semblait un peu mieux, moins abrutie par les médicaments que les jours précédents.

On toqua à la porte. L’interne entra. C’était une jolie jeune femme un peu ronde. Ses cheveux finement bouclés étaient rassemblés en queue-de-cheval, dégageant un visage à la peau foncée et curieusement éclaboussé de taches de rousseur. Elle se lava les mains et enfila un masque avant de s’avancer dans la chambre. Elle se racla la gorge et commença d’une voix hésitante :

— C’est un peu embarrassant…

Rose et Lancelot l’observaient en silence.

— Comme vous le savez, Rose, nous avons demandé à votre père, monsieur David Normand, de venir faire quelques examens afin de tester sa compatibilité avec vous pour une éventuelle greffe de moelle osseuse.

La jeune malade approuva d’un mouvement de tête.

— Nous avons les premiers résultats sanguins de monsieur David Normand. En fait, nous ne sommes pas allés très loin…

— C’est-à-dire ? demanda Lancelot impatient.

— On a arrêté les recherches assez vite…

L’interne reprit sa respiration avant de lâcher :

— Le groupe sanguin de votre père n’est même pas compatible avec le vôtre, Rose.

Un silence traversa la pièce.

— Ce qui signifie ? demanda Rose dans un souffle.

— Que monsieur David Normand ne peut pas être votre père. C’est biologiquement impossible. Avez-vous été… adoptée ?

Rose fut secouée d’un rire nerveux qui se transforma en une pauvre quinte de toux.

— Pas à ma connaissance.

— Je suis désolée… Je ne sais pas quoi dire…

Lancelot se leva :

— Vous êtes sûre de vous ? Il ne peut pas y avoir eu une erreur ? Un échange de tubes, je ne sais pas…

L’interne secoua la tête.

— Les tubes sont identifiés et nous avons refait l’analyse deux fois. Rose est AB+ et monsieur Normand est O+, même en imaginant toutes les possibilités pour le groupe sanguin de la mère de Rose, c’est impossible. Je suis désolée. C’est un choc, je sais, mais j’ai pensé que je devais vous le dire.

Rose émit un ricanement triste.

— Est-ce que vous avez prévenu mon père ?

— Non… Je vous laisse prendre cette décision.

L’interne s’éclipsa, non sans s’être longuement excusée, bien qu’elle n’y soit strictement pour rien, et en les assurant qu’on continuait à chercher un donneur compatible dans toutes les banques de donneurs du monde. Cependant, le groupe sanguin rare de la jeune malade compliquait la tâche.

Anxieux, Lancelot se tourna vers Rose. Elle regardait par la fenêtre, vers cette mer des Caraïbes au bleu insolent. Elle semblait bien prendre cette surprenante révélation.

— C’est bizarre, déclara-t-elle d’une voix basse. J’ai toujours pensé qu’il y avait quelque chose qui clochait lorsque j’étais avec mes parents. Comme si j’étais de trop…

Lancelot pinça les lèvres. Rose lui avait souvent raconté son enfance morne au sein du couple fusionnel que formaient David et Christine.

— Tu crois que David savait qu’il n’était pas ton père biologique ?

Rose haussa les épaules.

— Il était bizarre tout à l’heure. En me voyant, il s’est mis à pleurer.

Lancelot baissa la tête. David n’avait pas vu Rose depuis plusieurs mois. Cela avait dû lui faire un choc de découvrir le frêle fantôme qu’elle était devenue en si peu de temps. Lui-même retenait souvent ses larmes lorsqu’il posait le regard sur Rose.

— Il m’a dit… Il m’a dit qu’il était désolé et il est parti aussitôt.

— Tu… tu penses que tu aurais pu être adoptée ?

— Tu crois vraiment que je ne suis pas la fille de Christine ? Je suis son portrait craché.

Soucieux, Lancelot approuva d’un mouvement de tête. Rose était le clone de sa mère. Les mêmes longs cheveux bruns, les mêmes traits fins, la même voix.

Il prit la main délicate de la jeune femme. Dans son esprit, l’incrédulité se mêlait à la colère. Comment David avait-il pu se prêter à cette mascarade s’il savait ne pas être le père biologique de Rose ? Mais le savait-il ? Un jour, il avait lu un article relatant que 1 à 2 % des enfants étaient issus d’un autre géniteur que celui qui était inscrit sur leur livret de famille… La mère de Rose aurait-elle eu une aventure ? Peut-être… Lancelot se remémora le peu d’entrain de David à se plier à cette banale prise de sang. Il avait mis cette réticence sur le compte de son alcoolisme, de son indifférence étonnante au sort de Rose. Maintenant c’était limpide, David savait. S’il n’avait pas refusé cet examen, c’était encore par lâcheté ! Lancelot serra les mâchoires.

David allait devoir fournir des explications. Et s’il n’était pas le père de Rose, elle en avait bien un quelque part. Un père biologique qui serait peut-être compatible, lui…

Il était presque 18 heures lorsque Lancelot arriva à l’Anse noire. Il descendit de son scooter en nage. Le temps s’était considérablement alourdi ; une moiteur touffue avait remplacé la brise marine du matin et, au loin sur la mer, des nuages sombres s’accumulaient comme le champignon d’une monstrueuse éruption.

Lancelot dévala le sentier qui menait à la plage au moment où un coup de tonnerre éclatait. Quelques secondes plus tard, un éclair zébra l’horizon. Le jeune homme stoppa net sa course et poussa un juron étouffé. Les eaux noires s’étalaient dangereusement calmes devant lui. Pas l’ombre d’un voilier. Le Nautilus avait disparu.

Lancelot se laissa tomber dans le sable. Il attrapa une poignée de grains sombres et la lança au loin. Il était furieux de s’être laissé berner de la sorte. David l’avait suivi sans résistance à l’hôpital, mais c’était pour mieux prendre la poudre d’escampette dès qu’il aurait eu le dos tourné. Au loin, l’orage grogna. Quel secret honteux cachait-il pour abandonner ainsi sa fille, une enfant qu’il avait élevée toutes ces années…

Une mouette survola la crique en poussant un cri strident. Les nuages s’ouvrirent enfin et une pluie chaude comme une douche se déversa sur Lancelot.

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IV

 

— Ouessant, une autre île…

Rose caressa du doigt la carte jaunie. Un bout de Finistère, une île lointaine qu’elle imaginait sauvage et inhospitalière, marquée d’une croix rouge dont l’encre récente tranchait sur le papier usé.

— Non, nous ne sommes jamais allés à Ouessant avec mes parents. Je ne me souviens pas avoir jamais mis les pieds en métropole, mais sur ma carte d’identité, il est noté que je suis née à Brest…

— C’est incroyable.

— Ma mère m’a toujours dit que j’étais née sur le Nautilus, quelque part au large de la Bretagne. Peut-être à Ouessant. C’est sans doute ce que signifie la légende.

— Sur le Nautilus ?

— Oui, ma mère a accouché toute seule. Je suis arrivée plus tôt que prévu, ils n’ont pas eu le temps de rejoindre la terre ferme.

— Ouais… C’est assez incroyable… En même temps, ça ne m’étonne pas de tes parents. Ils étaient complètement inconscients. Mais pourquoi Brest sur ta carte d’identité ?

— Je ne sais pas. Peut-être qu’il fallait indiquer un nom de ville malgré tout, ou peut-être que je ne suis pas née sur le Nautilus mais dans un hôpital de Brest. Ou que maman et moi y avons été amenées après.

Lancelot reprit la carte et la contempla d’un air perplexe. Hier soir, en rentrant chez lui, trempé et énervé, il avait trouvé un papier plié sous la porte. Une carte marine représentant le Finistère avec, à son extrémité, l’île d’Ouessant marquée d’une croix rouge et ces quelques mots griffonnés : « Là où tout a commencé. » Avant de s’enfuir, David s’était donné le mal de lui déposer cette carte annotée. Évidemment, c’était un message, mais crypté. Lancelot aurait préféré une explication entre quatre yeux. Qu’est-ce qui avait commencé à Ouessant ?

La vie des parents de Rose avait toujours été pour le jeune Martiniquais une source d’incompréhension. Lui qui était revenu habiter à quelques kilomètres de l’endroit où il avait grandi ne comprenait pas ce mode de vie vagabond. Et avec un enfant… Sans compter les dangers de l’océan, cette existence lui semblait bien trop déconnectée de la réalité pour qu’on l’impose à un gamin qui, ensuite, aurait beaucoup de mal à s’adapter à la société des humains. Était-ce cette enfance solitaire qui les avait réunis, Rose enfermée sur l’océan, lui cloîtré avec ses romans ? Et de quoi vivait la famille Normand ? Rose prétendait qu’elle n’avait jamais vu ses parents travailler un seul jour de leur vie. Pourtant il fallait payer la nourriture, les réparations du bateau, les places dans les marinas, le pensionnat… Quand ils manquaient d’argent, expliquait Rose, David descendait à terre et revenait les poches pleines de billets en déclarant que tout était réglé. Quelle était la rente mystérieuse qui lui permettait de vivre sans travailler depuis bientôt trente ans ?

Hier soir, pour essayer de percer le secret de son beau-père, Lancelot avait googlisé son nom, mais il existait des centaines de David Normand… Ce matin, il avait proposé à Rose de lancer un avis de recherche pour essayer de le ramener en Martinique. La jeune femme s’y refusait. Elle voulait respecter le choix de David. Elle en était sûre, son père ne l’avait pas abandonnée, il ne pouvait simplement pas faire plus. Lancelot soupira en regardant la vieille carte. Pas plus que ce bout de papier… « Là où tout a commencé. »

— C’est une piste. La seule qu’on ait à vrai dire, marmonna Lancelot.

Ils n’avaient ni le choix ni le temps. Ils devaient retrouver le père biologique de Rose, et, peut-être, cela passait-il par Ouessant. « Là où tout a commencé. » Pour la première fois depuis des semaines, les lèvres de Rose esquissèrent un sourire :

— Lancelot, il va falloir que tu sois mon preux chevalier. Il va falloir que tu ailles en Bretagne.

Le jeune homme lui rendit son sourire.

— Je vais avoir besoin d’un ciré.

— Et de cachets contre le mal de mer…

Lancelot referma doucement la porte de la chambre dans laquelle Rose s’était endormie. Maintenant, il lui restait deux autres femmes à avertir de son départ. Firmine ne ferait pas d’histoires, elle avait toujours approuvé les décisions de son fils, comme si elle lui faisait une confiance aveugle. Avec Léa, ce serait une autre paire de manches. Elle prendrait ses airs de cheffe, lui rappellerait le retard qu’il avait accumulé sur le dossier chlordécone, qu’ils étaient déjà en sous-effectif chronique, qu’elle n’était pas l’Armée du Salut… puis le laisserait partir. Elle n’avait pas vraiment le choix de toute façon.

*

 

Léa fit légèrement pivoter son siège, croisa ses jambes fuselées et posa son menton sur ses doigts entrelacés. Bien sûr, dans un premier temps, elle allait refuser. Pour la forme, pour le principe. Et elle accepterait, elle ne pouvait rien refuser à Lancelot.

Quelques années auparavant, ils avaient eu une vague liaison au cours de laquelle elle avait fait sa maligne en annonçant d’emblée qu’elle sortait d’un divorce difficile (c’était vrai) et qu’elle ne désirait pas s’attacher. Elle voulait quelque chose de léger, de gai. Elle voulait s’envoyer en l’air sans conséquence, jouir sans entrave. Mais Lancelot n’était pas léger. Lancelot n’entreprenait jamais rien sans en mesurer précisément les conséquences. Quoi qu’il fasse, Lancelot s’engageait. Et Lancelot lui plaisait de plus en plus… Au bout de cinq mois, lors d’un entretien étrange, il lui avait avoué que cette liaison sans avenir ne lui convenait pas, qu’il avait rencontré quelqu’un, qu’il ne s’était rien passé pour l’instant, mais qu’il sentait que c’était la bonne personne et qu’il lui demandait de lui rendre sa liberté. Elle le revoyait encore, debout devant son bureau comme aujourd’hui, pas du tout embarrassé, le regard franc, exposant la situation avec son honnêteté habituelle. Lui demandant une faveur qu’elle ne lui devait pas et que, de toute façon, elle aurait été bien en peine de refuser après avoir elle-même clamé son indépendance pendant cinq mois. Pourtant elle avait ressenti comme un grand froid dans sa poitrine. Ses lèvres avaient continué à sourire, elle avait accepté, bien sûr, qu’ils restent amis, qu’il continue à travailler sous ses ordres, mais, à l’intérieur, elle chialait comme une gosse. Et elle ne pouvait même pas lui en vouloir. Même pas le détester. Léa avait bien compris que c’était plus par égard pour elle que pour cette nouvelle venue qu’il lui avait fait cette annonce solennelle. De plus, contrairement à son ex-mari, Lancelot n’aurait pas pu mener de front deux histoires. Elle ne savait toujours pas si ce refus de la compromission était une force ou une faiblesse. Parce que quand même, parfois, il fallait savoir plier.

Comme rédactrice en chef, Léa était une championne du compromis. Du donnant-donnant. Du win-win.

— Dix jours en métropole à la poursuite d’un hypothétique géniteur donneur de moelle osseuse ? C’est bien ça que tu me demandes ?

Lancelot approuva d’un signe de tête.

— Tu sais que c’est fou ? En plus, crois-moi, tu vas détester la Bretagne.

— Je ne vais pas faire du tourisme.

— Ils ont là-bas un truc qu’ils appellent le crachin. Ça te transperce la peau.

Lancelot haussa les épaules. Ça ne l’emballait pas de s’envoler vers la métropole. Mars était un mois glacial en France. Sans parler de tous ces Blancs qui sursautaient lorsqu’il entrait dans une pièce.

— J’ai quand même vécu deux ans à Paris, tu sais.

— Ah, mais Paris ça n’a rien à voir avec la Bretagne. Là-bas, ce sont des paysans, des marins, et ils ont une autre langue… sans parler du folklore !

— Un peu comme nous, quoi.

Les yeux de Léa se plissèrent.

— Bon, OK pour tes dix jours, mais le journal ne paie pas le voyage. Tu conserves ton salaire mais je veux que tu me pondes un article bien troussé sur les Bretons… ou sur les phoques, les algues vertes, enfin ce que tu veux, mais trouve un angle original. Deal ?

Lancelot la toisa un moment, observa ses lèvres charnues tendues vers lui, sa coupe afro qui prenait des proportions inquiétantes. Léa était aussi dure en affaires qu’elle était cool en amour.

— Deal.

*

 

Derrière le comptoir en bois, Firmine s’activait pour concocter ses cocktails sans rien perdre de la conversation. En mars, la saison touristique battait son plein en Martinique et le bar où elle travaillait ne désemplissait pas. Firmine était employée ici depuis bientôt vingt-sept ans. Depuis qu’elle avait décidé de trouver un boulot fixe pour élever son fils. Elle était désormais plus qu’une barmaid, quasiment le bras droit du patron. Une jolie serveuse disposa les cocktails multicolores sur son plateau et les emporta d’un pas chaloupé vers un groupe de jeunes installés sous les canisses. Les nuages sombres de la veille s’étaient évanouis et l’atmosphère de cette fin d’après-midi était presque une caricature de la fameuse douceur des îles. Firmine se tourna vers Lancelot. Elle était aussi petite et replète qu’il était grand et affûté. Mais, bon, si elle était sceptique sur son géniteur, elle était bien sa mère, pas de doute. Quoique. Elle lui tendit un jus d’ananas. Entre autres bizarreries, Lancelot ne buvait pas d’alcool. Une histoire de « garder le contrôle » d’après lui.

— Donc tu pars demain.

— Oui, j’ai pris mon billet.

— Bon, n’oublie pas d’emporter des chaussettes.

Le jeune homme émit un faible sourire.

— Tu sais, je me suis toujours demandé pourquoi tu m’avais appelé Lancelot…

Firmine leva les yeux au ciel.

— Je te l’ai déjà dit mille fois, à cause du film Excalibur, et parce que j’aimais bien le nom.

Lancelot avala une gorgée du liquide sucré.

— N’empêche, ce prénom de chevalier, je pense que ça m’a toujours mis la pression. Et aujourd’hui…

Firmine passa brièvement un verre à pied sous le filet d’eau du robinet et répondit en bougonnant :

— Tu n’es pas un putain de chevalier, Lancelot, juste un homme qui va chercher une putain de moelle osseuse.

— C’est un peu la définition d’un chevalier de la Table ronde…

Firmine le contempla, perplexe.

— Le Graal, ça n’est jamais qu’une coupe de sang, expliqua Lancelot, de la moelle osseuse un peu évoluée.

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