Qui voit son sang
Chapitre 1997
XXXIII
L’Audi avalait les kilomètres. En ce jeudi matin, l’autoroute était déserte. Dans moins de vingt minutes, il serait au Manoir. Plus d’un mois qu’il n’y avait pas mis les pieds. Angers et Nantes étaient pourtant voisines, mais les week-ends passés avec Ève se révélaient toujours une épreuve. L’incompréhension entre le fils et la mère n’avait fait que croître avec les années. Richard savait qu’il avait déçu Ève ; il lui en voulait de le montrer si fort. Il lui en voulait aussi de ne pas l’avoir protégé, ou alors trop tard, quand le venin était distillé, le mal fait. Malgré tout, il s’astreignait à ces visites. Pour Gwenola, sa fille. Cette enfant vive et affectueuse qu’il aimait sincèrement, mais de loin, comme s’il n’en avait pas vraiment le droit.
Richard effectua une petite pointe à 160 kilomètres/heure pour doubler une Mercedes immatriculée en Belgique. Son cabriolet était un merveilleux petit bolide, souple et rapide comme un fauve. Une folie. Il fut pris d’un rire triste. Grâce à cet achat, c’était sans doute la première fois de sa vie qu’il avait impressionné Ève. Richard se rabattit. Ses pensées retournèrent vers Gwenola.
Leur toute première rencontre avait eu lieu au CHU de Nantes. Un bébé d’à peine deux kilos, si fragile dans son berceau de réanimation au milieu duquel il disparaissait sous les tuyaux. L’opération s’était bien déroulée, lui avait assuré sa consœur chirurgienne. Les constantes étaient bonnes. L’enfant ne garderait pas de séquelles. Richard s’était approché du petit lit, avait glissé son index dans le minuscule poing serré et avait senti la vie palpiter.
Puis il avait abandonné Gwenola à Ève. Qu’aurait-il pu faire d’autre avec son poste de médecin urgentiste à La Rochelle ? Deux ans plus tard il avait été muté à Angers qui était plus proche du Manoir, mais suffisamment éloignée de la cité des ducs de Bretagne pour échapper à la férule maternelle. Il travaillait dur, il aimait son métier. Parfois, il était heureux.
L’autoroute luisante d’une récente averse se déroulait sous les pneus de l’Audi. Sur la droite, un panneau indiqua le péage dans un kilomètre. Richard se remémora ce matin d’octobre 1993, rincé d’une même pluie brutale. Fatigué, il sortait d’une nuit de garde mouvementée. Sur le parking détrempé de l’hôpital de La Rochelle, il avait reconnu la Porsche de l’avocat. Son cœur avait manqué un battement. Une mauvaise nouvelle, forcément une mauvaise nouvelle. Il était sans signe de vie de Christine depuis plus d’un mois. Différents indices avaient accrédité la thèse de l’enlèvement. Les chances de retrouver la jeune femme vivante s’amenuisaient de jour en jour. Chaque minute, Richard s’attendait au coup de fil, à la visite, fatidiques, lui annonçant l’inéluctable.
Le visage grave, Dimitri lui avait demandé de prendre place dans la voiture de luxe. Les doigts de Richard se crispèrent sur le volant au souvenir du discours de l’avocat.
Il croyait Christine kidnappée par un pervers, un détraqué sexuel. Pas un instant, il n’avait soupçonné David Normand. La nouvelle l’avait glacé. Dans la Porsche qui sentait le cuir neuf, anéanti, il avait tout accepté. Renoncé à Christine qui ne l’aimait plus, à son second enfant dont il devrait taire l’existence même. Validé ce marché monstrueux entre David Normand et sa mère.
Ève avait ce qu’elle voulait : une héritière tout à elle. Lui expierait sans fin le viol et le meurtre d’Hannah. C’était justice, pensait-il à l’époque. Aujourd’hui, il doutait. Peut-être aurait-il dû se battre. Il aurait pu dénoncer David Normand, parler avec Christine, s’expliquer… Mais se battre contre Ève ? Richard secoua la tête. Il avait essayé toute sa vie ; c’était impossible.
L’Audi filait à 140 kilomètres/heure. Les feux stop d’un van dévoilant la croupe baie d’un cheval s’allumèrent devant elle. D’un coup de volant, Richard l’évita de justesse. Chassant ses idées obsédantes, il redressa le véhicule et se concentra sur la ligne droite de l’autoroute. Ses yeux s’écarquillèrent d’effroi.
À cinquante mètres devant lui, la barrière de péage se dressait, haute et dure comme une vague scélérate.
Son pied droit hésita. À peine.
Il était trop tard.
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