Qui voit son sang
Partie II LE LIVRE DE CHRISTINE
OceanofPDF.com
1993
V
Les yeux vitreux fixaient le plafond. Richard Le Guyader consulta sa montre. Heure du décès 21 h 26. Il avança ses doigts pour fermer les paupières sur les prunelles bleues piquetées d’éclats dorés. Le visage de l’adolescente était intact, mais, sous la poitrine naissante, le cœur s’était arrêté de fonctionner. Elle était déjà morte quand les pompiers l’avaient débarquée dans le hall d’accueil des urgences de l’hôpital de La Rochelle. L’équipe de réanimation n’avait rien pu faire. Lorsqu’il retira sa main, il s’aperçut qu’elle tremblait légèrement.
— Tu peux y aller, Richard, je m’occupe de la famille.
Sans se retourner, l’homme en blouse blanche hocha la tête. Ce n’était pas son premier décès. Au cours de sa jeune carrière d’urgentiste, il avait déjà perdu de nombreux patients, parfois très jeunes. À partir de combien s’habituait-on ? 50, 500 ? Est-ce qu’il avait envie de s’habituer ? Est-ce qu’il devait s’habituer ? Lui, surtout lui.
— Merci, Catherine. Comment tu fais pour gérer ça, toi…
— La mort ? Tu peux essayer Dieu… ou l’alcool…
Richard émit un faible sourire ; il n’avait jamais pu se faire à l’humour de carabin. Sa collègue posa une main sur son épaule et le poussa vers la porte.
— Rentre, ta copine doit t’attendre. Comment se passe sa grossesse ?
— Ça va. Elle est censée se reposer, mais elle passe surtout son temps à se promener.
— Tu ne peux pas l’attacher !
— J’aimerais bien parfois.
— Bah, la marche, c’est pas mauvais pour ce qu’elle a…
À bord de sa Polo, Richard quitta l’hôpital de La Rochelle pour se diriger vers le village où ils avaient élu domicile, Christine et lui, un an plus tôt. Il avait essayé de l’appeler avant de partir des urgences mais le téléphone sonnait dans le vide.
Ils s’étaient rencontrés à Paris. Richard effectuait son internat à La Salpêtrière, Christine venait d’achever ses études de kiné. Il avait tout de suite remarqué cette grande brune athlétique qu’il croisait à la cafétéria ou à la sortie du métro. Il avait aussi pu apprécier son efficacité lorsqu’elle venait aux urgences soulager les poumons d’un nourrisson atteint de bronchiolite. Ses grandes mains adroites pressaient les petites cages thoraciques pour en extraire les glaires asphyxiantes avec juste ce qu’il fallait de fermeté. Un jour, il s’était approché assez près pour lire son nom sur sa blouse, mais il était trop timide pour l’aborder.
Plus tard, Christine lui avait avoué qu’elle l’avait elle aussi remarqué, mais qu’elle n’osait pas lui parler. Son air d’indifférence l’avait tenue à distance. Sans cet ascenseur défaillant dans lequel ils étaient restés coincés avec un patient, leur histoire n’aurait sans doute jamais vu le jour.
Après deux heures à débiter des banalités, il avait trouvé le courage de l’inviter à prendre un verre. Elle avait accepté avec un enthousiasme non feint qui l’avait agréablement étonné. Il avait découvert une jeune femme entière, passionnée, et très seule. Éprise de justice, avide d’affection. Adepte de course à pied et d’escalade. Celle qui, selon lui, aurait dû avoir tous les hommes à ses pieds avait déposé son cœur devant les siens sans hésiter. Leur relation avait d’emblée pris un tour fusionnel et exaltant. Cette intensité le surprenait et le ravissait tout à la fois, lui qui avait été élevé dans un milieu bourgeois où il était de bon ton de cacher ses sentiments.
Lorsqu’il avait été muté à La Rochelle, Christine l’avait tout naturellement suivi, s’emballant à l’idée de vivre en bord de mer. Par l’intermédiaire d’une des agences de sa mère, il avait rapidement trouvé leur petit nid d’amour. Une longère nommée La Mésangère et entourée de champs. Un chemin de terre permettait de rejoindre la sauvage plage d’Aytré en moins de vingt minutes de marche.
Dans la lumière des phares, la longue silhouette et les volets verts de La Mésangère surgirent. Richard gara sa voiture sous l’arbre à soie et actionna le frein à main en fronçant les sourcils. Aucune lumière ne filtrait des fenêtres de la longère. Il était à peine plus de 22 heures, Christine n’était certainement pas couchée. Sans doute l’attendait-elle assise sur le canapé dans le noir, prête à bondir dès qu’il franchirait la porte pour l’abreuver de reproches comme elle en avait pris l’habitude, lui faisant redouter chaque soir leurs retrouvailles. Bien sûr, il aurait dû rentrer beaucoup plus tôt. Bien sûr, il lui avait promis d’être là pour le dîner. Mais est-ce qu’il pouvait laisser patients et collègues en plan car il était l’heure de manger ? Un urgentiste n’avait pas d’horaires ; elle le savait parfaitement.
Dès qu’elle avait posé les yeux sur la vieille longère, Christine avait adoré La Mésangère. Pour elle qui avait grandi dans une tour de Bobigny, cette maisonnette entourée de verdure avait des allures de paradis sur terre. Elle avait repeint tous les murs en blanc, les volets en vert tendre, débroussaillé le jardin et taillé la glycine qui envahissait le toit. Pendant ce temps, lui prenait ses marques aux urgences de La Rochelle. Entre jardinage et bricolage, Christine avait entrepris de longues courses dans la campagne et sur la plage où elle finissait toujours par piquer une tête dans l’océan. Le soir, il la retrouvait bronzée et salée, saoulée de vent et de vagues, confectionnant une salade de tomates du jardin. Lorsqu’il était de garde la nuit, il se glissait au petit matin dans la chambre aux poutres apparentes, sous les draps tièdes, contre son corps amolli de sommeil que ses caresses ne tardaient pas à ranimer. Entre deux cavalcades sur la plage, Christine avait trouvé quelques remplacements chez des kinés des alentours qui lui permettaient de ne pas perdre la main en attendant de trouver un poste fixe. Puis elle était tombée enceinte et tout avait changé. Son gros ventre l’avait contrainte à l’inactivité. Seule la marche lui était encore accessible, mais elle se plaignait de se promener toujours seule. Richard était devenu son seul horizon et elle avait commencé à lui reprocher ses longues heures de travail. Une semaine plus tôt, il lui avait proposé de prendre un chien pour lui tenir compagnie ; elle avait éclaté en sanglots. Catherine, sa collègue urgentiste, prétendait que c’était la faute des hormones. Pour sa part, il était un peu perdu.
Devant l’entrée, le panier que Christine utilisait pour récolter des mûres était renversé sur le sol de tomettes. Richard l’écarta du pied, poussa la porte qui n’était jamais fermée à clef et chercha à tâtons l’interrupteur. La lumière crue révéla une grande pièce au plafond bas à poutraison et aux murs blancs. Le salon était vide. Un désordre inhabituel y régnait. Des magazines étaient répandus sur le tapis, devant la table basse de travers et une chaise renversée. Sur le manteau de la cheminée, l’eau d’un vase s’était répandue et les roses qu’il lui avait offertes quelques jours avant avaient été jetées sans ménagement sur le sol, et, à en croire leur état, joyeusement piétinées.
Richard fronça les sourcils, releva le vase vide par réflexe. À côté, la photo de la garden-party, où ils posaient tous les deux une flûte de champagne à la main, avait été retournée, face cachée. Christine exagérait ; elle ne pouvait pas saccager le salon parce qu’il avait deux heures de retard. Il se dirigea vers la chambre, s’attendant à trouver sa petite amie éplorée sous la couette, ne sachant pas trop s’il avait envie de la consoler ou de l’engueuler. Mais, là aussi, la pièce était déserte. Le pouls de Richard s’accéléra imperceptiblement. Et si elle l’avait quitté ? Il ouvrit l’armoire en grand. Tous ses habits semblaient là. Richard souffla en se morigénant pour sa bêtise. Une femme enceinte de sept mois ne quittait pas son compagnon. Enfin, il ne pensait pas. Il inspecta la salle de bains, puis la cuisine. Tout était en ordre. Christine n’avait même pas commencé à préparer le dîner. Est-ce qu’elle avait décidé sur un coup de tête d’aller passer la soirée à La Rochelle ? Dans l’entrée, il trouva son sac avec ses papiers et ses clefs de voiture. Il était peu probable qu’elle se soit rendue à La Rochelle en bus et sans son sac à main. Où était-elle passée ? Dans le cerveau de Richard, l’énervement avait fait place à une inquiétude sourde. Le jeune homme sortit à grandes enjambées de la maison et pénétra dans la dépendance qui leur servait de garage. La 104 beige de Christine s’y trouvait. Il attrapa une lampe de poche sur une étagère et s’engagea sur le chemin de terre qui menait à la plage.
En ce mois de septembre, la nuit était assez claire pour qu’il se dirige sans utiliser sa lampe. Il avançait vite, le cœur battant, dans le sentier bordé de ronces et de prunelliers. Ses yeux scrutaient la pénombre, craignant à chaque instant de tomber sur le corps inanimé de Christine. N’avait-elle pas fait un malaise quelques jours avant ? Il ne s’était pas inquiété, les malaises sont si fréquents chez les femmes enceintes. Il l’imaginait à présent, se repassait dix fois le film dans la tête. Christine avait dû l’attendre jusqu’à 21 heures. Excédée, elle avait saccagé le salon avant de s’enfuir dans la nuit, vers la plage, vers son cher océan. Dans son état, il avait pu lui arriver n’importe quoi…
Soudain le chemin s’ouvrit et Richard déboucha sur la route. De l’autre côté, les dunes plantées d’oyats et de canisses s’étendaient jusqu’à la plage d’Aytré. Alors qu’il allait s’élancer, un double faisceau lumineux et le bruit d’un moteur attirèrent son attention sur sa droite. Un 4x4 déboula, le forçant à reculer d’un pas. Le véhicule s’éloigna dans la nuit. Richard traversa et s’engagea sur une allée étroite recouverte d’écorces de pin. Il courait à présent, ivre d’anxiété. La lancinante litanie du ressac montait jusqu’à lui, comme un avertissement, un présage de malheur. Des odeurs d’immortelles et de marée l’assaillirent. Essoufflé, il arriva sur la plage. Les eaux noires miroitaient doucement sous la lumière blafarde d’une lune à la rondeur parfaite. Sur la droite, on devinait la pointe de l’île de Ré et le commencement du récent pont qui la reliait à La Rochelle, mais, face à lui, l’océan ondulait à perte de vue. Comme une contrée inexplorée et dangereuse. Richard étouffa un gémissement. Le froid du sable traversait la semelle de ses baskets, sa course folle lui avait donné la nausée. Ses yeux balayèrent la bande de sable d’un gris sale. Une forme sombre se détachait sur la plage environ cinquante mètres plus loin. Ses jambes endolories se remirent aussitôt en mouvement. Christine. Depuis combien de temps était-elle évanouie sur cette plage maudite ? Il ragea intérieurement. Pourquoi n’était-il pas rentré plus tôt ? La silhouette se précisait à présent. Grosse, difforme, échouée sans espoir de retour. Richard cria en tombant à genoux à côté du corps sans vie. La nausée le submergea définitivement et il vomit une bile âcre. Un sanglot déchira sa poitrine en feu.
Le phoque gisait sur le flanc, à moitié dévoré par les crabes. Sa fine tête intacte, hormis les yeux arrachés par les cormorans, ses boyaux sanguinolents répandus sur le sable en arabesques savantes.
OceanofPDF.com
VI
Malgré le plaid sur ses épaules, Richard grelottait. Il n’avait pas eu le courage d’allumer un feu dans la cheminée. La pendule du magnétoscope indiquait 7 h 02. Dehors, indifférent, le soleil se levait, salué par le chant des oiseaux.
La veille, en rentrant de la plage, Richard avait alerté le commissariat de La Rochelle. Un homme, plutôt jeune d’après sa voix, lui avait répondu. La disparition d’une jeune femme de vingt-six ans, enceinte de sept mois, ne lui avait pas semblé inquiétante. Qu’elle soit partie à pied, sans argent ni papiers, ne lui était pas apparu comme alarmant. Christine était majeure, elle faisait ce qu’elle voulait. Est-ce qu’elle avait de la famille dans le coin, des amies ? Richard avait déjà appelé les seules relations qu’il connaissait à Christine sur La Rochelle : un couple de kinés qu’elle avait remplacé pendant les vacances. Ils n’avaient pas eu de contact avec sa compagne depuis plus de quinze jours.
Une bouderie, un caprice, le flic n’était pas inquiet. Qu’il les rappelle si elle n’était pas rentrée le lendemain. De plus en plus anxieux, Richard avait téléphoné aux urgences de l’hôpital. Aucune jeune femme enceinte n’y avait été admise depuis son départ. Muni de sa lampe torche, il avait fouillé les alentours une partie de la nuit. Il avait marché jusqu’à la maison la plus proche, quelques centaines de mètres en direction d’Aytré, habitée par un retraité qui passait son temps à jardiner, peut-être avait-il aperçu Christine ? Mais les volets étaient clos et il n’avait pas osé réveiller le vieil homme. Vers 2 heures, il était rentré à La Mésangère, avait ramassé les magazines et les roses éparpillées, puis s’était assis sur le canapé pour attendre l’aube.
Les deux policiers débarquèrent à 9 heures. Une femme aux cheveux courts d’un blond tirant vers le gris se présenta sous le titre d’inspecteur Anaïs Ravier. Les ridules au coin de ses yeux trahissaient une quarantaine d’années. Elle portait un jean et un blouson d’aviateur en cuir qui la rajeunissait et lui donnait une allure de garçon manqué. Un homme plus jeune mais déjà complètement chauve l’accompagnait. Il était doté d’yeux très bleus qui furetaient dans la pièce comme deux chiens policiers.
Au grand soulagement de Richard, l’inspecteur Ravier semblait prendre la disparition de Christine très au sérieux. Ils prirent place sur le canapé et elle lui demanda de raconter la journée et la soirée de la veille en détail. Richard s’exécuta pendant qu’elle prenait des notes dans un calepin.
Le jour précédent, il était parti vers 8 heures en promettant d’être rentré pour 20 heures. Christine prenait son café dans la cuisine. Non, il ne lui avait pas demandé ce qu’elle comptait faire de sa journée, mais en général, Christine passait son temps entre les travaux ménagers, les courses et ses promenades dans la campagne et sur la plage.
— Seule ? demanda l’inspecteur Ravier.
Richard hocha la tête en signe d’approbation. La policière se pencha vers une photo déposée sur la table basse.
— C’est elle ?
— Oui, j’ai pensé que ça vous serait utile.
— Tout à fait.
Anaïs Ravier saisit le cliché et l’examina d’un air pensif. La jeune femme posait devant l’objectif, un sourire contraint aux lèvres. La masse de sa chevelure brune était ramenée sur un côté, dévoilant de l’autre, sous la fine bretelle de son top, une épaule carrée.
— C’est vous qui avez pris cette photo ?
— Oui. Christine n’aime pas tellement qu’on la photographie, elle dit qu’elle n’est pas photogénique. Ce qui est assez vrai, elle est plus jolie en vrai.
L’inspecteur Ravier haussa les épaules en rangeant le cliché dans son calepin. Le feu roulant de questions reprit.
— Quelle heure était-il quand vous êtes finalement rentré hier soir ?
— 22 h 06, j’ai regardé l’heure dans la voiture.
— Et votre amie n’était pas là…
— Non. La maison était plongée dans le noir, ça m’a tout de suite semblé bizarre.
— Est-ce que vous avez remarqué quelque chose de particulier ?
— Sa voiture était dans le garage et son sac dans l’entrée. Du coup, je me suis dit qu’elle n’était pas loin.
— Un peu étonnant de se promener seule la nuit comme ça, non ?
Richard hésita.
— Oui, mais Christine est une grande marcheuse et puis… il y avait le bouquet renversé, j’ai pensé que Christine m’en voulait d’être en retard. Elle peut réagir au quart de tour parfois.
L’inspecteur Ravier fronça les sourcils.
— Le bouquet, quel bouquet ?
— Un bouquet de roses blanches que je lui avais offert dimanche, elles étaient par terre, piétinées. Le vase était cassé aussi.
— Où sont-elles maintenant ?
— À la poubelle dans la cuisine. Le vase aussi.
L’inspecteur Ravier fit un signe discret à son collègue masculin. Le jeune homme se dirigea aussitôt vers la cuisine.
— C’est vous qui les avez ramassées ?
— Oui, bien sûr. Elles étaient foutues.
— Autre chose d’anormal dans le même genre ?
— Il y avait des magazines par terre aussi.
— Et rien d’autre ?
— La table basse était de travers, comme si on avait buté dedans. Et il y avait une chaise renversée. C’est tout je crois.
Le stylo s’activait sur le papier lisse. Anaïs Ravier releva la tête et planta son regard dans celui du jeune homme.
— Et vous avez donc pensé que votre amie avait passé sa colère sur ces objets avant de sortir se promener Dieu sait où pour se calmer, c’est bien ça ?
Richard se troubla.
— Oui…
— Cela arrivait souvent, ces accès de… colère ?
— Non… J’avais parfois droit à des scènes, mais rien de cassé.
— Vous vous disputiez ?
— Parfois, enfin comme tous les couples, j’imagine. Les femmes enceintes ont souvent des sautes d’humeur.
Richard chercha un signe de connivence sur le visage d’Anaïs Ravier, qui demeura de marbre.
— Diriez-vous que Christine était dépressive ?
— Dépressive… non. Irritable.
— Où est votre plus proche voisin ?
— C’est monsieur Martineau, à 300 mètres au début de l’impasse qui mène à La Mésangère. Vous avez dû passer devant en venant.
— La maison avec le grand potager ?
— Oui, c’est ça. Après La Mésangère, il n’y a plus que des champs.
— La porte d’entrée était-elle fermée ou ouverte lorsque vous êtes arrivé ?
— Ouverte, Christine ne ferme jamais, même lorsqu’elle est seule. Elle dit toujours que ça ne craint rien ici.
L’inspecteur Ravier se leva et se dirigea vers le téléphone qui trônait sur la commode. Elle composa fébrilement un numéro.
— Alain ? Tu peux m’envoyer fissa un technicien ? J’ai une suspicion de scène de crime. La Mésangère, venelle des Lys à Aytré, au bout du village. Je voudrais aussi des chiens… Démerde-toi. Oui… Disparition inquiétante.
Anaïs se retourna et contempla le jeune homme devenu livide. Ses boucles brunes qui tombaient sur ses yeux et dans son cou lui conféraient un air d’ange un peu paumé. Malgré sa chemise et son pantalon de toile fripés, tout, dans ses manières, suintait le jeune homme bien élevé. Un gentil, comme l’aurait qualifié Anaïs si elle n’était pas en train d’enquêter sur la disparition de sa petite amie Christine Martinez, vingt-six ans, enceinte de sept mois.
— Vous… vous croyez… balbutia-t-il.
— Je crois, monsieur Le Guyader, qu’une jeune femme enceinte a disparu depuis plus de douze heures. Et que le dernier endroit où elle est censée s’être trouvée présentait des traces de lutte que vous avez connement fait disparaître. Et je crois que vous allez me suivre au commissariat.
Richard passa une main tremblante sur ses lèvres.
— Pourquoi ?
— Simple déposition… pour l’instant.
— Je dois prévenir l’hôpital.
— Faites… Mon collègue va rester ici jusqu’à l’arrivée des renforts. Il nous faudrait aussi un vêtement avec l’odeur de votre amie, pour les chiens.
Comme un automate, Richard traversa la cour et grimpa dans la voiture de l’inspecteur Ravier. Son inquiétude avait viré à la terreur. Une scène de crime ? C’était stupide. Christine avait saccagé ces roses parce qu’il était en retard. Une fois de plus. Et maintenant, elle était morte. Ça ne faisait plus de doute à présent dans son esprit. Elle ne serait pas restée toute la nuit dehors. Dans un flash, il se remémora la jeune morte des urgences, ses yeux fixes pailletés d’or. Il visionna Christine sans vie dans un casier de la morgue. En gémissant, il prit son visage à deux mains. Il n’y survivrait pas.
Ou alors Christine était tombée, avait glissé dans un fossé et était trop faible pour appeler au secours. Une lueur d’espoir s’alluma dans son cerveau. Les chiens… les chiens la retrouveraient…
Richard attendit plus de deux heures dans une pièce minuscule dotée d’une fenêtre à barreaux, d’un bureau sommaire et de deux chaises. Malgré l’angoisse qui l’étreignait, la fatigue le submergeait, le faisant piquer du nez et se réveiller immédiatement en sursaut, couvert d’une sueur aigre. Enfin, l’inspecteur Ravier fit irruption, son calepin à la main. Le jeune homme se leva d’un bond.
— Vous avez du nouveau ?
— Oui…
— Vous l’avez retrouvée ? Elle va bien ?
— Non, nous ne l’avons pas retrouvée.
Richard poussa un gémissement involontaire.
— Mais les chiens ? Les chiens ont bien dû flairer une piste.
— Il faut le temps que ça se mette en branle. On n’obtient pas des chiens en claquant des doigts. Les chiens viennent d’arriver sur place. Pour l’instant, je n’ai pas d’infos. Mais il y a autre chose… Monsieur Le Guyader, nous avons trouvé des traces de sang dans votre salon, sur l’angle de la cheminée.
Les yeux de Richard s’écarquillèrent.
— Celui de Christine ?
— Nous ne savons pas pour l’instant. Asseyez-vous, j’ai quelques questions à vous poser.
Richard obtempéra tandis que la policière prenait place en face de lui.
— Votre voisin, monsieur Martineau, nous a relaté un incident dont il a été le témoin samedi.
Richard baissa la tête et avala douloureusement sa salive.
— Une dispute, rien de plus.
— D’après monsieur Martineau, une dispute plutôt violente.
Richard ferma les yeux, il ne commençait que trop bien à comprendre le tour que prenait la situation. Dans ces cas-là, on accuse toujours le mari ou le petit ami. Et ces antécédents, qui n’allaient pas tarder à refaire surface, ne plaideraient pas pour lui. Il avait l’impression d’avoir été parachuté dans un putain de cauchemar. Et pendant ce temps-là, Christine était peut-être en danger quelque part.
— Je n’ai pas frappé Christine. J’étais à l’hôpital toute la journée. Vous perdez votre temps au lieu de la chercher !
Anaïs Ravier poursuivit, imperturbable.
— Vous vous disputiez souvent ?
Richard ferma les yeux et renversa la tête en arrière. Samedi soir, ils avaient pris sa voiture pour aller au cinéma. Il s’était engagé dans la venelle qui menait à la route. La soirée était douce et Christine d’humeur joyeuse. Elle attendait cette sortie depuis une semaine. Les Duran Duran avaient entonné Ordinary World dans l’autoradio et Christine chantait en lui tenant la main sur le levier de vitesse. La lumière déclinait, gommant les reliefs du paysage, lui conférant un piqueté soyeux. Il avait tourné la tête pour contempler Christine, son profil parfait, ses longs cheveux ondulés d’un brun profond et, sous la chemise à fines rayures bleues qu’elle lui avait empruntée, son ventre lourd. Il s’était dit qu’il était le plus heureux des hommes. Et puis son bip avait sonné. Il devait rejoindre l’hôpital au plus vite. Ils étaient en sous-effectif et rappelaient fréquemment du personnel au repos. Il n’avait pas le choix.
Christine avait ouvert la portière en lui criant qu’elle le détestait. Il avait dû piler devant la grille de Martineau pour qu’elle ne saute pas en marche. Elle était partie comme une furie vers La Mésangère. Il avait bondi hors de sa Volkswagen pour la rattraper. Il avait couru sur le chemin mal goudronné, avait tendu la main pour saisir son bras mais n’avait attrapé qu’une mèche de cheveux. Christine s’était retournée en criant, avait tenté de le gifler puis, déséquilibrée, était tombée à genoux. Il avait essayé de l’aider à se relever, mais elle s’était débattue en hurlant, ivre de colère. Son bip avait sonné une nouvelle fois dans sa poche. Il l’avait laissée partir vers La Mésangère, les genoux écorchés et les joues baignées de larmes comme une gamine abandonnée. Le lendemain, en revenant de sa garde, il s’était arrêté pour lui acheter un bouquet de roses.
Richard Le Guyader déclara d’une voix blanche :
— Je ne parlerai plus qu’en présence de mon avocat, maître Vassili.
Anaïs Ravier se carra dans son fauteuil.
— Libre à vous.
OceanofPDF.com