Son visage et le tien

Jenni Alexis · Chapitre 1 sur 8

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Son visage et le tien

Savoir

 

Mon grand-père croyait, pratiquait, vivait dans une foi qui m'a toujours

paru pesante. Mais il n'en parlait pas, ne l'explicitait jamais ; il la posait sur la table et la table grinçait sous son poids. Il la posait comme une gueuse de fonte, de ces masses métalliques très lourdes que l'on utilise dans la marine, informes et impénétrables, qui n'ont d'autre qualité que leur masse, et que pour cela on attache à quelque chose dont on veut que ça coule, que ça reste bien au fond, comme un filet, une bouée, un submersible qui ne reviendra à la surface qu'en lâchant son lest, sa gueuse, son poids mort qui le tient collé au fond. Il était dans ma famille le seul à croire sérieusement, mais il n'en disait rien de clair, il en tirait seulement des consignes, des interdits, des préceptes de vie dont il ne fallait pas déroger, et lui s'y tenait, disait-il, alors que le monde autour de lui s'enfonçait dans les ténèbres de la relativité morale. Ma grand-mère aussi croyait, mais en femme discrète, qui rappelait de temps en temps les mêmes consignes d'un ton pincé, sans jamais élever la voix. Lui posait sa foi au milieu de tous sans rien dire, gueuse de fonte opaque et très lourde. On n'en savait pas exactement le contenu, on en sentait le poids. Je n'y comprenais rien, ça pesait, ça se tenait là en silence, ça déformait l'espace, et nous en étions tous affectés.

Il allait à la messe du dimanche et revenait méditatif et silencieux, ses deux

mains croisées devant lui, selon un geste que l'on fait dans les cérémonies, les enterrements, les commémorations où l'on doit être digne, et l'on ne peut pas mettre ses mains dans ses poches, ni les laisser aller, ni les croiser dans le dos. Ce-geste là, il ne le faisait qu'après avoir communié, et je devinais sans qu'il me le dise qu'il suivait scrupuleusement les règles. Il revenait avec le visage apaisé, tourné vers l'intérieur, mais je me demandais de ma hauteur d'enfant s'il s'agissait là de ce qu'il pensait, et que l'on pouvait voir, ou simplement d'une façon de bien se tenir.

J'en suis réduit à noter les petits gestes dont je me souviens, car dans ce

domaine de la pratique de la foi, personne ne m'a rien appris. Ma mère, qui était sa fille, faisait barrage pour des raisons que j'ignore encore, et elle le faisait de façon si discrète que je ne savais pas que s'élevait ici un barrage. Elle n'était ni croyante ni athée, pas même agnostique, simplement retenue, elle ne parlait jamais de ce sujet-là alors qu'elle était issue d'une famille où cela que l'on ne nommait pas avait une grande importance, et dans le silence je sentais cela peser, j'en ressentais l'effet sans savoir de quoi il s'agissait. La foi était un poids qui ne disait rien.

Quelque chose que l'on ne précisait pas pesait au milieu de nous, et avait

sur ma famille d'étranges propriétés de déformation, comme cet objet galactique invisible, si dense qu'il ne laisse échapper de lui aucune lumière qui permette de le voir, mais dont la présence fait tourner d'une façon inexplicable toutes les étoiles qui l'entourent. On appelle cet objet un trou noir, il finit par aspirer la portion de galaxie où il se trouve, qui disparaît, et l'on n'en sait plus rien.

Ma mère maintenait ça loin d'elle, elle craignait cette masse obscure qui

pesait sur sa vie, avait pesé d'une façon dont je ne savais rien ; elle était tout imprégnée de ce poids, mais sans vouloir s'en approcher, et non plus s'en éloigner, ni même en parler. Ce fut pour le moins une situation étrange que celle-ci : je ne savais rien de la foi tout en étant immergé dans quelque chose de froid et profond, un peu effrayant, tout proche, que je n'identifiais pas très bien, dans lequel je ne pouvais pas plonger, dont je ne pouvais pas m'éloigner non plus, quelque chose de silencieux dont on ne parlait pas, ou jamais directement, uniquement à travers des préceptes de bonne tenue, des interdits moraux, et je mis des années à en retrouver le nom, je compris peu à peu ce que c'était, sans savoir vraiment si c'était cela que j'avais perçu alors que j'étais enfant.

 

Quand mon grand-père fut à l'hiver de sa vie, et moi à cet été finissant, en

cet automne de la mienne, en un septembre encore ensoleillé où il faut se dépêcher de ramasser les fruits avant qu'ils ne tombent et ne se perdent, j'eus l'idée -- j'eus enfin l'idée -- de lui demander quelle était la nature de cette gueuse de fonte qui avait pesé sur nous, quelle était la nature de sa foi, quelle était la nature de ce en quoi il croyait.

Ses cheveux n'étaient plus qu'un fin brouillard blanc autour de son crâne,

ses joues étaient creusées, ses pommettes saillantes ; mais quand il parlait ses yeux brillaient d'une flamme de gaz, d'un bleu vif et clair, et l'enthousiasme ne lui permettait plus de s'arrêter -- enthousiasme, c'était bien le mot --, il me parlait avec précision et profondeur, et sans fin.

La foi ? C'est une façon directe de comprendre, cela va droit au sens

profond des choses, c'est la révélation des fins dernières de l'Univers. Ce n'est pas contradictoire avec la science, c'est mieux, c'est plus grand : ça va plus vite. Tout est dit dans la Bible, et la science lentement le redécouvre.

Car j'ai lu ton article, me dit-il. Et je ne suis pas d'accord. J'avais en effet

publié un texte que je lui avais envoyé, où j'affirmais entre autres que science et foi n'avaient rien à se dire, tant elles vivent en des espaces différents, qu'entre elles aucun dialogue n'était possible, non par hostilité mais faute de langue et d'objet communs. Pas d'accord du tout, répéta-t-il avec ce fin sourire, le sourire entendu de celui qui sait, et qui va le révéler à celui qui l'ignore encore. La foi est un raccourci, me dit-il, et la science court derrière, mais elles vont au même endroit. La foi mène au savoir définitif, d'un coup, à la certitude immédiate et absolue, alors que la science lentement bricole à assembler des petits morceaux pour atteindre au même but, qu'elle mettra des siècles à atteindre, plusieurs vies, alors que la foi permet à chacun d'y parvenir dans l'espace d'une vie, à la fin, au moment suprême du passage, au prix d'un travail intérieur patiemment poursuivi.

Et ce travail intérieur, me dit-il, il le faisait chaque jour, il l'accomplissait

quotidiennement en son hiver, priant et méditant, préparant l'éternité, s'en approchant et ne l'atteignant pas, pas encore, mais il y était presque, il n'en avait jamais été si proche, craignant chaque jour un faux pas, une erreur, un relâchement, et qu'elle lui échappe.

Il avait poursuivi cette quête toute sa vie, s'imposant une rigueur que rien

ne différenciait de la rigidité, guettant dans chaque mot et chaque comportement, chez lui et son entourage, la déviation qui éloignerait du but. Et des déviations, il en était de nombreuses, elles avaient pour nom tentations, et il fallait les identifier et les éviter ; elles avaient pour nom erreurs, et il fallait les comprendre et les réparer ; elles avaient pour nom déliquescences, et il fallait sans cesse se raffermir. Le risque était permanent de s'éloigner du droit chemin, mais il s'agit d'un Dieu bon, qui peut tout, et, continuait-il, même au dernier moment, le tout dernier, juste au point de mourir, il suffit de dire « Je crois » pour être sauvé, et que s'ouvre la vie éternelle, qui reste invisible à celui qui justement ne croit pas.

Ce détail me laissait perplexe : censé rassurer l'inquiet sur la possibilité

malgré tout du salut, il m'effrayait plutôt, me faisant penser à ce jeu de pierre-feuille-ciseau où il faut en même temps que l'adversaire montrer un signe, et on gagnera ou on perdra en fonction du signe de l'autre, c'est affaire de coïncidence, et les coïncidences ne sont jamais certaines. Ainsi, dire « Je crois » au moment fatal pour que s'ouvre enfin la vie éternelle ne me semblait pas très sûr, comme à la pétanque jouer son va-tout et tirer avec sa dernière boule, comme plonger dans la piscine les yeux fermés sans savoir s'il y a de l'eau. S'il s'agit de se lancer dans l'inconnu d'un pari, autant que ce soit de mon vivant plutôt qu'en dernière extrémité.

J'ai eu la foi depuis toujours, me dit-il encore, je n'ai jamais eu de trou. J'ai

pensé qu'il voulait dire doute, alors je ne lui demandais pas de précision. Et puis, continua-t-il, j'ai essayé de savoir : j'ai décidé à un moment de ne plus croire, et j'ai senti un trou effrayant. Je me suis empressé de croire à nouveau.

Je n'étais pas sûr de comprendre comment on peut ainsi perdre et retrouver

foi à volonté, mais maintenant j'étais sûr qu'il ne voulait pas dire doute mais bien trou : quelque chose de si béant, de si vide, de si effrayant que sa simple contemplation avait fait trembler toute sa vision du monde, avait remis en cause la place même qu'il y occupait, et du coup avait renforcé sa foi, foi conçue comme garde-fou. Mais là je le compris bien, car j'ai eu aussi peur du vide, et je sais que la peur du vide est une peur très spéciale, qui emporte tout l'être, sans qu'on puisse rien y faire car elle modifie l'équilibre intime, et par là empêche de se raisonner.

Quand j'étais enfant, le vertige faisait partie de ma vie, m'empêchant d'aller

sur le balcon situé seulement au quatrième étage, m'obligeant à repérer les fenêtres d'une pièce où j'entrais pour ne pas m'en approcher par distraction, me forçant en certaines rues à ne pas lever la tête en bloquant bien ma nuque, car je passais au pied de bâtiments trop grands dont la contemplation par-dessous me ferait vaciller, et peut-être tomber.

Mais le pire vertige que j'aie jamais ressenti, ce fut à l'intérieur du Marine

Denkmal de Kiel, le mémorial de la marine qui s'élève comme une tour au-dessus de la côte plate de la Baltique, monument très funèbre et très beau que j'ai visité à l'occasion d'un voyage scolaire. Le bâtiment est étrange, très pur, en forme de proue de drakkar mais sans le dragon, tour de béton gainée de briques qui culmine à quatre-vingts mètres du sol. L'intérieur est un tube creux, d'une traite, occupé simplement d'un escalier qui monte en zigzag le long d'une paroi. Sur l'autre paroi, en face, pendait un drapeau militaire allemand à croix noire, à raies rouges sur fond blanc, accroché en haut et qui tombait jusqu'en bas. J'entrai là, et je fus dans le vertige à l'état pur. Levant la tête et voyant le plafond aussi loin qu'un ciel, je vacillai. Et il fallait monter pour suivre la classe, monter le long du vide, volée de marches après volée de marches, et à chaque pas j'étais un peu plus haut, mon ventre se contractait un peu plus, et tout mon corps voulait se jeter dans le trou, car le vertige est cette terrible complaisance au vide. Alors je bavardais, je bavardais sans fin, je m'exclamais, je redoublais toute sensation de son commentaire, j'émettais comme une radio commerciale des rafales de plaisanteries, j'occupais mon esprit d'un flot continu de bavardage, et mon corps vacillait à chaque pas, le gouffre se creusait derrière le garde-corps en béton trop bas, le drapeau à lignes rouges plongeait d'un coup vers le fond, et moi avec. Je m'accrochais à mes paroles comme à un harnais, une bouée, un masque qui m'empêcherait de voir, mais mon corps le sentait bien, ce vide.

Je parlais sans cesse pour être ailleurs, et même ailleurs d'ailleurs, pour être

nulle part ; je m'enveloppais d'un poncho de verbe imperméable, j'en baissais la capuche sur mes yeux, mes oreilles, mon nez, je la serrais fort pour ne pas voir, ne rien sentir, ne pas être, tant ce trou qui se creusait marche après marche derrière le garde-corps trop bas me terrifiait.

Arrivé en haut, ce fut un soulagement, dehors était comme une photo

aérienne, un paysage abstrait, et le vertige n'eut plus d'enjeu, je n'y étais plus, il se calma. Mais quand il fallut redescendre, l'intérieur de la tour faisait comme un tube rétréci à son extrémité, terrible perspective, comme un viseur qui pointait le fond, tout était installé pour que je me lance et que je m'y écrase. Je ne sais pas comment je suis arrivé au bout. En descendant l'escalier marche après marche, sûrement. En bavardant encore, en m'entourant de rideaux confus de verbe, en m'aveuglant volontairement par un permanent vacarme intérieur. Je n'ai jamais eu si peur de ma vie, physiquement peur, et ce pour un simple bâtiment vide. Mais il avait été élevé à la mémoire des marins morts, ceux perdus dans l'eau glaciale de l'Atlantique, morts dans le tube cassé de leur sous-marin posé pour toujours sur le fond, et c'était réussi, on ne pensait qu'à ça, à cet abandon fatal, à cette fin dans le silence et le froid, cela s'imposait par la seule vertu de l'architecture. Et par ma prédisposition au vertige.

Rien dans ma vie ne me fit si peur que ce simple trou, ce vide, et ce silence,

et ce drapeau rouge vif qui se jetait d'une seule traite jusqu'en bas, esquissant comme le tracé d'une chute, et mon sang en moi voulait le suivre. Ensuite, on descendait dans une crypte, par un couloir en pente douce dont les murs blancs étaient ornés de couronnes mortuaires, et dans la crypte éclairée d'une verrière zénithale, où passait avec peine le pauvre soleil de la Baltique, était le Denkmal, l'hommage aux morts du fond des eaux. Je sortis de là lessivé, j'en tremblais, l'esprit et l'âme pantelants, comme le corps l'est après une longue course, quand il est cotonneux et vidé, se contentant de respirer, déjà bien content de le pouvoir encore.

Il n'y avait là rien de bien terrible, juste un escalier au bord de rien, mais le

vertige est un sentiment intérieur qui prend toute la place, le vertige le ressent quand on est toujours vrai, car c'est un vacillement de soi dont on ne peut pas se prémunir ; étrangement, ceci, je le recherchais.

Je comprends bien la terreur sacrée que procurent les trous, je comprends

bien, pour l'avoir vécu en petit, le lien étroit entre le vide, le corps, et le verbe.

 

À quatre-vingt-quinze ans, mon grand-père cherchait sans relâche. Quoi ?

La vie éternelle. La lumière permanente. Le souffle qui ne s'éteint pas. Il priait et célébrait chaque jour, il priait même pour ceux qui ne croient pas, me dit-il avec un fin sourire qui devait faire office de clin d'œil, ce ne sera pas perdu pour eux. Mais il s'inquiétait quand même que sa foi tendue comme un arc depuis si longtemps ne lui permette pas d'atteindre ce qu'elle semblait lui promettre, qu'il n'avait toujours pas atteint, qu'il ne pouvait véritablement atteindre, mais qu'il espérait ; alors il redoublait d'efforts, et dès qu'il avait achevé les tâches matérielles que l'arthrose rendait de plus en plus lentes et mal assurées, il passait les longues journées de l'hiver de sa vie en méditations.

Dieu ? me répondit-il. Une vibration, une lumière, un souffle. Que personne

ne peut voir, sauf le Fils. Et ceux à qui Il veut bien se montrer, sous forme de bruit, de parfum, de nuage ou d'éclair. Comme Il veut. La vie éternelle le rendra enfin perceptible et permettra de le contempler toujours, mais elle n'est ouverte qu'à ceux qui croient. Ceux qui ne croient pas ne le verront pas, et n'en verront même pas les signes en ce monde, que seuls ceux qui croient apprennent à voir. Mais ceux qui ne croient pas, il leur suffit au moment de leur mort de demander pardon, et ils seront sauvés eux aussi. Penses-y.

Il me rappela un autre article que j'avais écrit, qui s'intitulait « La vie se

renouvelle », et dont le contenu ne disait pas plus que son titre, mais c'est déjà beaucoup si on l'entend en général. Et toujours avec ce fin sourire entendu de celui qui sait, il me fit remarquer que si en effet la vie se renouvelle, j'avais omis de préciser qu'à la fin, dans un dernier cycle, comme par échappement, elle cesse de se renouveler, et devient éternelle, et elle ne s'éteint alors plus jamais.

Il me parlait d'une lumière qui ne s'éteint plus au moment où les yeux se

ferment, et dont il préparait la venue, depuis toujours, toute sa vie, et maintenant il ne faisait plus que ça, s'inquiétant de fermer les yeux, jugeant qu'il n'était pas assez prêt pour les fermer, qu'il fallait encore étudier, méditer avant de se lancer, avec cette appréhension que l'on a au jeu de pierre-feuille-ciseau juste avant de montrer son choix, espérant qu'il soit le choix qu'il faut, face au choix de l'Autre, que l'on ne connaît pas. On peut longuement étudier et méditer pour tenter de le connaître, et dès que l'on est sûr, dès que l'on sait, se lancer. Mais il n'était pas encore prêt. Il travaillait encore.

La vie éternelle, celle située après la mort, qui vient si vite..., me disais-je

en rentrant chez moi, en cette fin d'après-midi où pour la première fois j'avais osé demander à mon grand-père quelle était cette chose obscure et lourde qui avait pesé sur nous depuis si longtemps. Mais en marchant dans cette rue froide, dans ce jour qui tombait pour laisser place à la nuit, j'étais animé d'une grande colère. Qu'est-ce que je m'en fous de la mort ! me disais-je. Tant que j'y pense, je n'y suis pas, et quand j'y serai, je n'y pourrai plus penser. Alors ? La vie éternelle, si elle vient après, ne me concerne pas. Ce serait donc ça qui donnerait joie ? Ce serait ça qui me rendrait vivant ? Une forme de crédit spirituel, une promesse d'après, l'arrivée à l'extrémité de ce monde morne pour entrer dans quelque chose d'autre, qui n'y est pas ? Mais ce monde n'est pas si morne : il est vivant.

J'étais étrangement en colère contre la mort, étrangement, car en colère

contre quoi on ne peut rien, contre ce qui n'existe pas car elle n'est qu'absence, en colère contre la mort qui allait bientôt me prendre ce vieil homme à qui je tenais beaucoup, lui qui me perchait sur ses genoux alors que j'étais enfant et me racontait les histoires qu'il inventait, et qui était le seul de mes proches avec qui maintenant je pouvais encore parler de ça ; et en colère contre l'idée que la mort soit la seule porte de la vie éternelle, ce qui est une magnifique inversion dont je reconnais la beauté et le pouvoir de consolation, mais elle ne me concernait pas, cette consolation, elle ne faisait qu'éloigner à l'extrémité de ma vie ce que je désirais à tout instant. M'en fout, la mort, elle n'existe pas ! M'en fout, du Dieu des morts, j'aime le Dieu des vivants, celui-là seul que l'on peut sentir au cœur de notre vie, si courte, et si intense.

N'est-ce pas la colère qui m'aveugle ? N'est-ce pas un déni de la mort de

n'en vouloir rien savoir ? Et cette colère, n'est-ce pas trépigner, comme un enfant à qui on impose des limites ? Peut-être avoue-je ici une incapacité à penser au-delà de l'instant de ma mort, mon incapacité à penser en deçà du moment de ma naissance, en-deçà encore du moment de mon apparition dans le petit océan amniotique de ma mère. Avant, après, et ailleurs ne sont pas de mon ressort ; je ne peux penser que dans le cadre de cette vie qui est la mienne. Et tout ce qui la dépasse, Dieu, Lumière, Souffle, Vie éternelle, tout doit tenir dans les limites de cette vie-là, qui est la seule que j'aie. N'est-elle pas un peu petite pour accueillir tout ceci ?

Comment imaginer que ceci dont je parle, ceci qui excède tout ce que l'on

connaît, tienne dans ma toute petite vie ? Mais si ceci n'y tenait pas, ceci ne me concernerait pas, et ce ne seraient que des idées générales, consolantes mais inaccessibles. Donc ceci doit tenir, et je dois me livrer à une opération de géométrie paradoxale pour que l'immense tienne dans les petites limites de mon humble existence. Mais humble, c'est ce qu'est le sol, qui a de merveilleuses propriétés germinatives. Mon existence est un peu de terre, et un arbre peut s'y enraciner, et croître. Il n'est rien de mystérieux à ce qu'un arbre de très grande taille pousse dans un peu de terre, et la terre n'en devient pas aérienne pour autant, pas arrogante pour autant de porter un si grand arbre, elle garde sa fertile humilité, elle a accueilli la graine mais c'est l'arbre qui pousse, pas elle. Ainsi ma vie, où Dieu s'enracine.

La vie après la mort, quant à elle, me paraît hors d'atteinte, on verra bien au

moment d'y être. Ce qui est là, et d'une façon très intense, c'est la vie avant la mort, celle où je suis, celle où nous sommes ensemble, celle qui me porte et m'imprègne et m'anime. Cette vie-là a valeur d'éternité, par elle nous expérimentons que nous sommes éternels, car nous sommes vivants par quelque chose qui ne meurt pas, quelque chose qui est là et qui reste, et qui ne dépend pas de nous et que nous ne faisons qu'abriter.

J'espère en la vie éternelle, mais je veux donner un autre sens à ces termes :

j'aspire à la vie éternelle mais espère ne pas devoir être mort pour l'atteindre. Aurais-je mal lu les préceptes ? Nierais-je les fondements de la foi tels qu'on les enseigne depuis des siècles ? Que suis-je donc en train d'essayer de faire avec ce livre ?

Je ne nie rien, ne déforme rien, je construis une représentation de ce que je

sens, car celles que l'on me donne ne me suffisent pas. J'en change, mais je ne change que la représentation, car ce que j'aspire à sentir est foncièrement irreprésentable, et les façons de dire que l'on emploie habituellement ne me permettent pas de comprendre ce que je sens. Je ne change rien au fond des choses, je change la façon de le dire, car la façon de dire n'est qu'humaine et peut varier sans que change ce dont on parle.

 

Il faudrait attendre d'être mort, me disais-je, et enfin ce serait là ? Et cela

durerait alors longtemps, très longtemps, cela durerait l'éternité ? Comme c'est long, et loin, et hors d'atteinte. Malgré sa catastrophe permanente, ce monde est bien plus empreint de joie que ne le laisse croire cette espérance d'un autre monde : la vie éternelle est déjà là. La vie éternelle est dans la vie présente, superposée à la vie que l'on sait, parce que l'éternité ce n'est pas du temps qui dure : c'est l'absence de temps, sa suspension, la disparition de l'idée même du temps ; par définition, l'éternité ne dure pas, l'éternité est la source sans forme d'où jaillit en permanence le temps que l'on connaît.

La vie éternelle, au sens naïf qu'on lui donne, est une contradiction dans les

termes, tant la vie est par essence liée au temps, au temps interne dans lequel elle se déploie, à sa durée : la vie s'épanouit, évolue, se dégrade et cesse, on le sait. Alors la vie éternelle, ce serait quoi ? La vie qui dure longtemps ? Mais longtemps ce n'est pas l'éternité, longtemps c'est encore du temps. La vie éternelle, c'est la vie condensée en son point d'apparition, vitalité pure qui entretient la vie, qui est à la fois abolissement brusque du temps et sa source vive. Ceci a lieu en des instants de taille indifférente, dans l'immensité de ce qu'on appelle naïvement éternité, tout autant que dans ces instants infimes où la vie se montre brusquement disponible pour donner vie sans jamais s'épuiser. Ceci arrive ici ou là, comme autant d'éclairs, comme un contact, une note qui résonne, un trait de lumière. En apprivoisant la peur du vide, ceci on peut le sentir souvent, et de plus en plus souvent ; et notre vie en est apaisée. Elle ne galope plus vers sa fin, elle est là, et cela suffit pour toujours, sa durée est indifférente, elle étend ses racines vers un fond fertile toujours présent, qui se manifeste toujours pour peu qu'on l'écoute.

Pourquoi chercher après la mort, dans un ailleurs et un après, quelque chose

que l'on n'y trouvera pas, et qui est déjà là ? Ce n'est sûrement pas là où on le cherche, car là-bas il n'y a rien, et surtout pas nous, nous n'y serons plus. Pourquoi chercher où l'on ne trouvera pas, alors qu'ici est quelque chose de même nature que ce que l'on cherche en vain, et c'est justement cette présence-déjà-là qui nous fait la rechercher, qui nous en donne le désir et le goût.

 

La lumière n'est pas éteinte, elle est là ; le souffle ne s'interrompt pas, il

continue ; le désir est toujours là, à chaque battement du cœur. Pourquoi chercher en gémissant quelque chose qui échappe, pourquoi espérer quelque chose qui viendra, alors qu'il suffit d'être à l'écoute ? Tout est déjà là.

La foi est un organe supplémentaire, non pas pour découvrir le sens secret

de toutes choses, mais pour en percevoir la vitalité. L'acte de croire est une confiance, un état de disponibilité, une sensibilité extrême de tous les sens, et du sens des sens, celui qui sent l'ensemble des sens, et que l'on pourrait appeler sens de la présence.

La foi, dans sa confiance, est une sensibilité. Ce qu'elle perçoit ? C'est

difficile à dire, car on doit utiliser des termes qui ne conviennent pas, mais dans la langue que l'on parle il n'est qu'eux de disponibles. Je veux en la décrivant construire une foi qui ne soit pas lourde ni obscure, mais forme de joie ; qui ne soit pas répétition des textes, application des règles, mais floraison d'images autour d'une source insaisissable, car Dieu qui se dit en mots n'est pas Dieu, tous les mots qui existent sont de trop petite taille pour le dire, bien trop fermés et limités, uniquement faits de la faible nature des mots. C'est une tâche impossible, qui a toujours été impossible, mais je veux bien encore essayer, pour quasiment échouer, comme tous ceux qui avant moi ont essayé, et ont quasiment échoué. Mais au passage ils comprirent un peu mieux. Voilà ce que je souhaite : au passage comprendre un peu mieux ; et ici comprendre signifie que cela fasse partie de moi.

Je veux aimer ce monde-ci plutôt que d'attendre sa fin, aspirer à la vie ici

même plutôt que d'attendre qu'elle s'éteigne et peut-être se rallume. Je continue de croire que la mort n'est rien, non parce qu'elle est un passage, mais parce qu'elle est déjà vaincue avant même qu'elle n'arrive, car cette fois-ci les préceptes sont clairs, et l'amour est aussi fort que la mort. Il n'est pas nécessaire d'attendre la mort pour entrevoir cet autre monde de lumière permanente : il est déjà là, et la lumière ne s'éteint pas.

Il n'est presque rien à penser, peu à savoir, les fins dernières ne m'importent

pas car tout est là, il est inutile de se hausser du col pour espérer voir plus loin, un peu plus loin, encore un peu plus, pour deviner ce qu'il y aurait au bout. Il n'est pas de bout, pas de but, pas de fin, il suffit de regarder autour de soi et tout est là, donné, et c'est le sol même où l'on marche. Il suffit de marcher.

Je ne supporte pas de regarder loin car je suis sujet au vertige.

Heureusement, le proche contient tout. Les vastes perspectives que l'on bâtit pour chercher à comprendre me semblent ne servir de rien, sinon à nous figer de terreur, à nous mener exactement à ce que nous fuyons, comme les bâtiments trop hauts qui ne servent qu'à construire des gouffres, où l'on manque de défaillir dès que l'on s'y penche.

Le savoir, qui est chose utile en de multiples domaines, qui nourrit la

curiosité, fait voler des avions, permet de raconter des histoires, parfois assommantes, parfois amusantes, ne sert de presque rien dans le domaine précis que j'essaye de définir. On ne croit pas parce que l'on sait, car il n'y a pas grand-chose à savoir. C'est très inquiétant pour un esprit méthodique. Ceci dont on parle n'est pas flou et vague pour autant, c'est même précis et intense, simplement le savoir n'y mène pas, l'érudition n'en rapproche pas. Il n'y a là pas de faits à connaître, ni de règles à suivre, ni de lois à trouver : la foi dans sa simplicité permet simplement de sentir la vie en son moment d'apparition, dans toute son intensité.

Dans une nouvelle de Borges (car il est une nouvelle de Borges pour

chaque situation de la vie), on comprend cette étrange inutilité du savoir. Un enquêteur élucide une série de crimes commis dans une grande ville dont on ne précise pas le nom. Les lieux des crimes formant une figure sur le plan de la ville, une figure régulière mais incomplète, il déduit que le crime suivant se produira là, à l'endroit qui complétera la figure, à une date suggérée par la date des crimes précédents. Il se rend au lieu, le jour dit, et c'est un piège que le criminel lui a tendu : il l'attendait, et il le tue. Savoir lui permet de déterminer le lieu de sa mort ; il y va, et voilà : il meurt. Le savoir a une certaine efficience, mais elle ne sert de rien.

Plutôt qu'un savoir construit je cherche une pensée fluide, car les fondations

solides m'entravent, les murs m'inquiètent, les constructions dès qu'elles culminent trop haut me terrifient, je préfère être nu si j'ai les pieds au sol ; et plutôt qu'une belle tour de sens où je serais tout seul dans le noir, bien trop haut pour moi qui souffre de vertige, j'ai besoin pour rester perpétuellement vivant d'interroger la multiplicité des sens. Les sens de mon corps sont des outils à ma portée.

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