Son visage et le tien

Jenni Alexis · Chapitre 2 sur 8

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Son visage et le tien

Goûter

 

Le goût est un sens pauvre. Parmi tous les sens, il est celui qui manque le

plus de nuances et de subtilités. Pour s'en convaincre il suffit de manger en étant bien enrhumé : nez bouché, fosses nasales impraticables, notre pauvre langue qui est le siège du goût ne fait pas la différence entre plats de cantine et beautés gastronomiques. Ce que l'on appelle le goût des aliments n'apparaît pas avec seulement la langue, il y faut le nez. La langue seule n'assure que de grandes tendances : salé, sucré, amer, acide, plus un cinquième qui n'a pas de nom en français, et que seuls les Asiatiques nomment -- et ce petit silence au plus profond de nous est tout de même étrange.

On peut se demander à quoi sert un sens aussi fruste, aussi peu défini, aussi

archaïque, on peut se demander pourquoi l'Évolution qui le fit apparaître dès la bactérie l'a conservé presque en l'état, toujours aussi simplet. Il sert, par sa simplicité même : il nous dirige, et sans lui nous ne saurions où aller, nous irions en aveugle et au hasard vers la faim, la maladie ou la mort. Le goût est une boussole sertie dans notre langue : il sert à dire oui ou non, à attirer ou repousser, à nous orienter d'une façon très sûre avant même de savoir. Le sucre c'est bon, cela nourrit : on aime ; l'amer ce n'est pas bon, cela sent l'alcaloïde, cela empoisonne : on n'aime pas. Pour les autres on ne sait pas trop, les recherches sont en cours, alors on extrapole, mais il y a sûrement une raison. Sans le goût nous ne saurions de quoi nous nourrir, nous ne saurions quoi recracher, nous ne saurions comment nous diriger dans ce monde, mais heureusement ce monde nous affecte. Le goût est la façon la plus fruste et la plus directe, inscrite dans notre corps, d'exprimer l'attirance vitale.

J'ai le goût de Dieu, et je ne sais pas d'où il me vient. Mais interroge-t-on

les goûts ? Des goûts on ne discute pas, on le sait bien, car ce sens est justement celui qui provoque les attirances irréfléchies et les fuites immédiates, il divise le monde entre ce qu'on veut et ce qu'on ne veut pas, sans perdre de temps à en peser le pour et le contre, sans même perdre de temps à savoir pourquoi. C'est comme ça : le goût est comme il est et il n'évolue pas vraiment. On peut seulement le sentir plus ou moins intensément, on peut rejeter les sucreries, ou accepter les endives, le goût se contente de mettre celui qui l'éprouve en mouvement, et parfois fait changer de direction sans plus de fioritures. Cela n'a rien de commun avec les autres sens si subtils, avec lesquels on peut broder de délicates sensations, faire de l'art, composer, se construire une culture. L'art du goût est un abus de langage, ce n'est pas à lui et à sa physiologie trop simple que fait appel la gastronomie. Mais ce goût que l'on a, on le sait, il est sans raison et il nous dirige.

J'ai le goût de Dieu mais on ne m'apprit pas grand-chose dans ce domaine,

qui pourtant pesait sur nous tous sans que nous puissions rien en dire. Ma mère -- quelle étrange personne quand j'y pense ! Muette à elle-même, pleine de secrets qui affleuraient sans que je n'y comprenne rien -- entreprit d'y faire mon éducation, sans que je voie aucun prêtre, ni aucun catéchiste que ce soit. Elle entreprit de me lire la Bible, carrément, en commençant par le début, en ouvrant le gros livre à la page de la Genèse. Je me souviens du moment, dans la cuisine inondée de lumière de notre barre HLM, moi assis sur un tabouret, elle assise sur un autre tabouret ; elle était une jolie femme souriante, j'étais un gentil garçon attentif, et avec de grands yeux bleus et doux je regardais le monde d'en bas, en silence, attendant qu'il me parle. Elle ouvrit le gros volume brun de la Bible de Jérusalem qu'elle possédait, et commença de lire.

Tant que l'esprit allait sur les eaux, cela allait ; quand il se mit à construire,

la lumière, la terre, les océans et tout le toutim, c'était un peu long, assez technique au fond, mais j'imaginais bien. Il y eut ensuite Adam, Ève, la nomination des animaux, la faute d'avoir mangé la pomme, et puis Abel et Caïn, et la fuite de l'assassin jusqu'au caveau fermé, où même là il n'est pas de recours. Sur mon petit tabouret je regardais lire ma mère qui mettait en scène tout cela comme un conte, souriante, plissant les yeux, mettant le ton, faisant des voix. Assis sagement, j'adorais cette histoire. En général, j'adorais les histoires. Ma mère m'en lisait le soir avant de me coucher, j'adorais qu'elle m'en lise, cela ne m'endormait pas du tout, j'attendais chaque soir un nouveau chapitre et en demandais toujours un de plus, parfois avec succès, parfois non. Elle buta sur la liste des patriarches, tous âgés de plusieurs siècles. Elle hésita, se tut, lut pour elle-même en silence d'un œil perplexe, trouva que c'était vraiment assommant. Elle referma le gros volume. Assis sur mon petit tabouret, accoudé à la table en bois -- meubles que je possède toujours mais qui sont maintenant beaucoup plus petits --, je l'écoutais encore, même si elle ne lisait plus.

Nous n'allâmes jamais plus loin. Sa carrière de catéchiste s'arrêta là, et aussi

la mienne de catéchumène, et toute ma formation biblique se résume à cette unique scène. Nous n'en parlâmes plus jamais, elle se contenta de me fournir en Évangiles illustrés racontés aux enfants, qu'elle me laissait lire par moi-même. C'est bien aussi, de lire soi-même ; cela tombait bien, j'aimais ça, j'y passais mes jours, mes soirs, mes nuits, et j'en fis plus tard mon métier.

Mais quand maintenant j'ouvre ce volume brun de la Bible de Jérusalem

que j'ai conservé, et que je vois où est placée cette liste des patriarches, je trouve que finalement on en a lu pas mal en une seule fois. Ou alors on s'y est repris à deux fois, ou alors elle a sauté des passages. Les souvenirs sont toujours pleins d'erreurs dans leurs détails, mais toujours psychiquement exacts. Ce qui eut lieu, dans cette lumière si vive des années 60 que prenaient si bien les immeubles à grandes vitres de ce temps-là, cette lumière que prenait si bien ma mère telle que je la voyais enfant, cette lumière que captaient si bien mes yeux, grands yeux clairs et fragiles, vite éblouis, ce qui eut lieu là, eh bien cela eut vraiment lieu, et me marqua ; mais je ne sais pas exactement quoi eut lieu. Il est possible que les petits garçons soient assez poreux à leur mère.

Bien plus tard, au moins trente ans plus tard, elle vieille dame et moi père

de famille, ma mère m'offrit pour mon anniversaire un livre de cuisine, parce que j'aimais les livres, et aussi la cuisine. C'était un beau livre épais qui parlait de la cuisine que l'on fait dans les monastères, et s'illustrait de photos soignées où alternaient moines en robe, cuisines voûtées de pierre brute, et plats simples servis sur des tables en bois ; il s'appelait clairement La Cuisine des monastères. Il me semble qu'entre le moment où elle me lut la Genèse dans la cuisine et ce moment où elle m'offrit ce livre pour mon anniversaire, nous ne parlâmes jamais de ce sujet-là. Et pourtant elle savait. Mais savait quoi ? Que je m'intéressais à ceci dont je ne lui parlais jamais ? Qu'elle savait que je m'intéressais à ceci, qui lui pesait, et dont elle ne parlait pas ? De cette chose obscure et lourde, avec elle il n'en était jamais question, sauf au détour de réflexions brèves et acerbes qu'elle ne développait pas, se contentant de détourner brusquement le regard, de lever les yeux au ciel, de pincer les lèvres, ce qui pour elle voulait tout dire, c'est-à-dire rien ; ceci, elle le maintenait à distance mais y était plongée, elle le réprouvait mais ne pouvait s'en éloigner.

Elle avait le goût de Dieu, elle en avait aussi le dégoût, comme d'un aliment

très doux que l'on a goûté sans crainte, qu'on a posé sur notre langue mais qui nous a brutalisés, parce qu'il était périmé, ou tourné, ou piégé de poivre, de vinaigre, de liqueur d'amertume ; et c'est une des propriétés du goût que de réagir très vite à l'expérience : ce qui nous rend malades une seule fois, ou bien ce que nous mangions le jour où nous sommes tombés malades, même si la cause en est tout autre, nous dégoûtera pour toujours. C'est ce qui sauve la vie des rats quand ils délaissent les poisons qu'on leur donne, c'est ce qui construit nos habitudes alimentaires, c'est ce qui nous permet de savoir, avec un goût très sûr, quoi manger. Cette propriété d'être sans indulgence est le fondement même de l'utilité de ce sens : on ne se fait pas avoir deux fois, alors on survit.

Mais cela fonctionne aussi à l'inverse : ce qui a fait du bien, même une

seule fois, on le recherche ensuite ; et là aussi, on survit, avec le bonheur de savoir ce qu'il nous faut, et d'avoir le sentiment physique, enraciné en notre corps, de se diriger tout naturellement vers le mieux. Le goût, ce sens simple qui n'a aucun sens de la décoration, se contente d'indiquer le chemin vers le plus vivant.

Mais il était tout de même étrange, ce cadeau que rien ne préparait : se

pouvait-il qu'elle se souvienne, elle aussi, de cette scène qui avait eu lieu trente ans auparavant, une seule fois ? Se pouvait-il qu'elle puisse penser que ce qui avait eu lieu, à peine, une fois ait pu suivre son cours quarante ans durant à l'abri du regard de tous ? Il peut paraître étrange que rien n'ait été dit pendant des dizaines d'années sur un fait essentiel, mais il ne faut jamais sous-estimer les capacités de silence, ou d'ignorance, la puissance du déni : elles sont une forme de l'infini, elles constituent autant notre vie que le souvenir.

Cela se voyait-il vraiment que j'avais ce goût ? Étais-je le seul à ignorer que

ce qui me paraissait si discret apparaissait à tous ? Ou bien les mères rêvent-elles sans le dire de l'avenir de leur fils ? Et ces rêves, alors, adviennent.

Peut-être par le biais de ces livres, par cette lecture qu'elle me fit, puis par

ce cadeau trente ans après, m'avait-elle demandé de la sauver de ce poids muet qui pesait sur elle ; et les petits garçons peuvent avoir, juste avant de s'endormir dans leur petit lit, la rêverie de sauver leur mère.

Alors cela, je veux bien le faire, soulever ce poids qui pèse en essayant de

le nommer. Je veux bien essayer. Même si, hélas, elle ne peut plus l'entendre, cela ne m'empêche pas de le faire ; il est des tâches transmises au fil du temps qu'il faut bien accomplir, quel qu'en soit le moment, et qu'il suffit d'accomplir, même si c'est à contretemps. Je veux bien le faire, non pas prendre le poids et le porter à mon tour pour qu'il m'écrase, mais dissoudre ce qui pèse en cherchant ce que c'est, en en faisant le récit d'une autre façon, de façon à ce que cela ne pèse plus, mais que cela allège.

Ce livre inattendu sur les bras, je me mis à le feuilleter sous le regard

étrange de ma mère, regard revenu du passé, d'une cuisine illuminée où se feuilletait un autre livre, regard transtemporel où je crus discerner une demande, mais floue, mais muette ; et je me sentis une responsabilité -- les fils se sentent toujours des responsabilités face à leur mère qui les regardent en silence -- que je crus d'abord être celle de réaliser les plats que ces pages décrivaient, mais que je vois maintenant plus large encore : responsabilité de mettre au jour et de mettre en verbe ce qui pesait sur nous tous, et de retrouver en la décrivant une foi qui ne serait pas lourde et muette, une foi qui ne serait pas soumission à des règles que l'on feint de croire issues de Dieu mais qui viennent de l'ordre social ou de la panique sexuelle, une foi qui ne serait pas réduction de la vie au profit d'on ne sait quelle vie future, mais élargissement et célébration de celle-ci jusqu'à y trouver la voie de l'éternité, une foi qui ne soit pas énonciation mesquine de normes, mais annonciation ; ça, je veux bien le faire.

 

Bien sûr que l'on peut vivre sans foi, cela est même assez facile dans la

France laïque et décatholicisée, où le domaine spirituel n'est plus qu'une affaire privée, et l'on peut traverser toute une vie en ne voyant dans les églises que des exemples d'architecture à visiter, dans la Bible un livre trop gros pour qu'on le lise d'une traite comme on lit les romans, et dans les fêtes du calendrier chrétien des jours fériés, et par là chômés, et par là occupés par des projets de barbecues. On peut. Alors, que fais-je, en écrivant ceci ?

 

« Tu es croyant ?

-- Je ne sais pas.

-- Ce n'est pas une réponse : un croyant le sait, c'est justement ça qu'il sait :

qu'il est croyant. Tu ne l'es donc pas.

-- Ça dépend de ce qu'on entend par croire : le mot serait à définir avant de

pouvoir répondre par oui ou par non.

-- Crois-tu que Dieu existe ?

-- Tout dépend de ce que veut dire exister : un caillou dans ma main existe,

la parole pour le dire existe, la sensation que j'ai de son poids existe, mais ce n'est pas le même mode d'existence. Et il est encore beaucoup d'autres modes d'existence possibles. Alors à propos de Dieu, duquel parle-t-on ?

-- Ne tourne pas autour du pot : crois-tu en Dieu ?-- Dieu, je ne sais pas exactement ce que c'est ; mais j'en suis tout imprégné.

J'ai depuis longtemps, avant même de le savoir, le goût de Dieu. Je suis imprégné de foi, sans image précise de ce à quoi je crois. Mais ceci est agissant, et me donne vie, ceci me donne écoute, ouïe, tact. Ceci m'anime ; et peu importe que l'objet du croire ne soit pas clair ; il n'est pas nécessaire de connaître avec exactitude ce à quoi on croit : c'est une disposition, une ouverture, un élan, un mouvement perpétuel. Et puis que serait notre exactitude face à ce dont on parle ? Que dit-on de vous en parlant de vous ? dit saint Augustin. Pas grand-chose. Mais malheur à qui se tait de vous ! Car sa parole est muette.

 

Ce dont on a le goût est somme toute assez simple, mais on n'en fait jamais

le tour, on ne le saisit jamais, et du coup jamais on ne s'en lasse ; c'est bien la vertu de ce sens-là, si fruste et si profond, incapable de subtilité, incapable de décoration, incapable d'aucune précision, mais qui nous lance avec une énergie obstinée sur une voie qui du coup est la nôtre. On ne sait pas où cela va, mais c'est la nôtre ; voilà le goût : simple, personnel, et sans fin.

De Dieu on n'a jamais fait le tour, de Dieu on ne voit jamais le fond, de

Dieu on ne connaît jamais rien d'autre que le désir de le connaître. De Dieu on ne connaît que le désir de chercher et de trouver la volonté de Dieu dans l'orientation de sa vie, c'est-à-dire le désir de vivre.

J'ai le goût de Dieu, son goût sur la langue, c'était donc ça, ce grain de sel

que l'on déposa entre mes lèvres, dans ma petite bouche sans dents et qui a mis si longtemps à fondre, jusqu'à saler maintenant juste à point ce que je sens et vois et pense.

Je ne me souviens plus, bien sûr, du moment du grain de sel que l'on posa

sur ma langue, celui qui sert à attraper les oiseaux comme on le voyait sur la boîte de sel bleue posée sur la table de la cuisine -- perché sur mon tabouret, quand j'étais à table dans cette cuisine qui prenait si bien le soleil, j'avais juste le nez dessus. Je ne m'en souviens plus, de ce grain de sel, il a fondu, il n'est plus trace de lui, sinon un certain goût qui imprègne ma langue, et que depuis je cherche, et qui manque si je ne le perçois pas.

Je ne sais pas exactement d'où il me vient, ce goût, peut-être de ce moment

de lecture sur les tabourets de la cuisine, mais les origines trop précises sont toujours fausses, mythiques, mythifiées, elles ne sont là que pour tenter d'expliquer une imprégnation, un long processus dont on ne sait pas l'origine, et qui n'en a probablement pas.

J'ai en tout cas, hors toute origine précise, ce goût inexplicable de saisir ce

qu'on ne saisit pas, ce qui est toujours présent mais ne se touche nulle part, et qui pourtant me donne vie. C'est étrange, comme goût, dans un monde où cela n'a pas l'air très utile, c'est comme poursuivre du vent, et faire de grands mouvements des bras pour essayer de l'attraper. Mais le vent n'est pas rien, et il faut le prendre au sérieux : on peut croire au vent ; il suffit d'une grande pièce de toile, d'un mât et de drisses, et le vent fera avancer le navire, aussi gros soit-il. Le vent a une efficace, même s'il ne se saisit pas, le vent est le mouvement sensible qui permet le mouvement visible.

La foi, cette disposition injustifiable, est ainsi la voile, la grand-voile -- bien

réelle qui se gonfle visiblement de ceci que l'on ne voit pas ; et le navire, ce grand assemblage de pièces de bois qui ne saurait sinon où aller, traverse l'océan, aborde des continents dont on ne saurait soupçonner la présence en restant sur la côte, le navire avance vraiment à l'aide d'une grande pièce de toile que l'on a dressée contre toute évidence, pour capter ce qui ne peut se décrire, ni se peindre, ni s'attraper. La toile se gonfle.

La foi n'est pas une puissance de consolation, elle n'est pas là pour aider à

vivre : il ne s'agit pas d'aider mais de permettre, permettre de vivre pleinement. J'aimerais décrire une foi qui serait comme une joie où l'âme développe sans cesse sa puissance d'agir, ce qui est la plus belle chose à espérer, une joie habitée d'une parole que l'on puisse entendre.

Cette sensibilité qu'est la foi me fut transmise de la façon la plus confuse

qui soit, par ma mère sans doute, mais surtout à travers elle par la lignée à laquelle elle appartenait sans rien y comprendre, et moi aussi, et moi non plus.

 

Quant à mon père, cela ne l'intéressait tout simplement pas, il s'en moquait

éperdument. Il n'apparaîtra donc pas beaucoup dans ces pages. Avant de mourir, il avait laissé quelques mots où il affirmait vouloir disparaître, son corps brûlé, ses cendres dispersées dans la nature, vite fait, sans cérémonie, et qu'on n'en parle plus.

On ne va pas le laisser partir comme ça !, dit un prêtre qui le connaissait

depuis si longtemps ; alors on brûla son corps mais on ne le dispersa pas, et on fit une cérémonie où chacun put lui dire adieu. Je l'aurais bien vu hausser les épaules, rationnel jusqu'au bout, même au-delà du bout : à quoi ça sert de me dire au revoir, puisque dans ma petite caisse, et ensuite dans ma petite boîte, je n'entends rien du tout : vous parlez à un mur, vous tous ; et il aurait ri. Mais ce n'était pas pour que tu entendes avec tes oreilles, ni même pour que nous parlions avec notre bouche : c'était pour que nos présences encore là accompagnent la tienne qui lentement se retirait, pour que ta disparition, ainsi qu'on le dit, ne soit justement pas une disparition. J'ai perdu mon père, aurais-je pu dire en utilisant une de ces multiples périphrases convenues que l'on utilise pour parler des morts sans dire qu'ils sont morts, mais justement je ne le dis jamais parce que je ne l'ai pas perdu, je sais très bien où il est, grâce à cette cérémonie un peu formelle où l'on met les morts à leur place, pas très loin des vivants, mais pas dans le passage non plus. Je sais gré au prêtre qui le connaissait d'avoir organisé cela de très simple, une célébration réduite à son principe, rien de plus, rien de moins : un accompagnement du départ, un salut un peu cérémonieux pour se dire au revoir. La religion prend soin de l'homme, funérailles, baptême, on ne laisse aucun de tous les hommes réduit à lui-même, on ne laisse personne apparaître et disparaître tout seul, on ne laisse pas la naissance et la mort se produire comme ça, naturellement ; car il n'est pas beaucoup de nature dans l'homme, tout y est langage, le corps, la joie, et même la mort ; tout est langage, y compris le goût, malgré son pauvre vocabulaire : il ne connaît que deux mots, oui ou non, et par là il nous dirige tout entier.

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