Son visage et le tien
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À Rome, dans une chapelle de l'église Saint-Louis-des-Français, on peut
voir trois tableaux du Caravage : vocation, inspiration, martyre. L'inspiration est merveilleusement peinte, on y voit saint Matthieu debout devant une table, le genou sur un tabouret de bois, écoutant l'ange au-dessus de lui qui vient lui souffler à l'oreille ce qu'il doit écrire, rien de moins qu'un évangile ; ils ne se touchent pas, ils se regardent d'un peu loin, c'est beau, et un peu froid pour un Caravage ; mais ce tableau est une deuxième version, la première avait été refusée car troppo naturale, pensez donc, saint Matthieu y était assis, jambes nues, l'ange enlacé assis sur ses genoux, la main adolescente de l'ange sur sa grosse main d'homme mûr tenant un crayon, la guidant sur la page : l'inspiration y était radicalement incarnée ; du coup la deuxième version est ce que le commanditaire pouvait attendre, un peu pincée. Mais ce n'est pas sur ce tableau de la distance imposée que j'attire votre attention ; sur le martyre non plus d'ailleurs, le tableau accroché à côté sur lequel on pourrait écrire des pages enthousiastes à propos du théâtre du martyre, car c'est le Caravage, mais ce n'est pas du tout notre propos ; c'est devant le troisième tableau que je m'arrête : La Vocation de saint Matthieu est dramatique et douce, et on ne se rend compte de son prodige qu'après un moment. On voit, saisi en vol, l'explosion d'un appel spirituel, alors que ce tableau ne montre que des corps, des corps merveilleux tels que le Caravage savait les peindre. Il montre la foi au moment où elle surgit, mais sans rien montrer de surnaturel, en utilisant la seule représentation physique des corps humains.
On voit Matthieu et ses aides, à table, en train de compter l'argent qu'ils ont
récolté car il est collecteur d'impôts ; une lumière les éclaire, deux hommes sont dans l'ombre, l'un tend la main ; et voilà. Ce que je cherche à dire est précisément dans ce tableau : la vie éternelle, déjà présente dans la vie tout court.
Le geste de la main désigne Matthieu. Suis-moi. Incrédule, muet, Matthieu
se demande si c'est à lui qu'on parle. On ne parle même pas d'ailleurs, on le désigne. Il se demande ce qu'on lui veut, mais il le sait déjà, son étonnement profond le montre, tous les autres sont simplement dérangés dans leurs tâches, agacés ou indifférents.
Il est ébahi de ce qui arrive, car en quoi avait-il besoin qu'on l'appelle, qu'on
le désigne, qu'on l'éclaire ? Il avait tout ce que l'on peut souhaiter, cet homme mûr, tout ce que peut souhaiter un homme mûr, un homme fait, dit-on : de l'argent, il a encore la main dessus, il en a assez pour devoir passer du temps à le compter, et il fréquente de jeunes ragazzi au visage lisse mais l'épée au côté, vêtus de soieries aux plis nets, aux couleurs vives, et l'un d'eux même, le plus poupin, avec une moue méprisante délicieusement de son âge, s'accoude nonchalamment à l'homme mûr, et se demande bien ce que c'est, ce qui appelle et dérange le vieux. Pas grand-chose, de la lumière.
La lumière vient du dehors, probablement d'une fenêtre qu'on ne voit pas,
peu importe, elle est là, elle est lumière en soi, directe et droite, elle fait jaillir les corps de l'ombre. Le tableau montre un coup de théâtre, dramatise intensément son récit, figure le nouement brusque d'une histoire : la vocation. Suis-moi. Ceci est surnaturel, mais il n'y a dans ce tableau aucune marque de surnaturel. Tout est d'un réalisme pointilleux, physique, sociologique, psychologique. C'est Rome 1599, un type qui a réussi, entouré de beaux ragazzi qui le serrent de près, qui compte l'argent qu'il récolte en abondance ; et vient de la lumière qui l'éclaire, lui précisément, et cette lumière l'ébahit.
Le Christ n'apparaît que par son visage à peine visible dans l'ombre, visage
banal et doux, il apparaît par son manteau anachronique et ses pieds nus sur le sol, ce qui n'est pas la façon de se vêtir à Rome en 1599, et par son doigt, pointé dans le large rai de lumière, geste élégant et précis qui redouble celui de Dieu dans la Sixtine. Mais si là-bas Adam connaît son rôle, et accepte sans barguigner d'être le premier animé, ici, dans la chapelle latérale de Saint-Louis-des-Français, Matthieu n'y croit pas, n'en croit pas ses yeux, mais en lui-même il bouillonne brusquement. Il se demande ce que c'est, car il n'est ici que des corps. Seul trait surnaturel de tout le tableau, un trait justement : l'auréole du Christ vue de profil, un trait de lumière plus lumineux que la lumière du dehors, tout petit, à peine visible, un reflet peut-être, et le faisceau qui éclaire Matthieu pourrait en venir. Il pointe son doigt sur sa poitrine, se désigne pour être bien sûr : Qui ? moi ?
Il n'est pourtant rien de surnaturel dans toute cette scène, mais il sait. Il sait
que quelque chose se passe, ce n'est pas sûr, il n'y est pas préparé, il n'y a aucune preuve de rien, il n'est besoin que d'y croire. Il est brusquement éclairé, d'un trait de lumière direct qui oriente toute la scène, la dramatise en donnant une place théâtrale à chacun, donne sens à ce moment-là de sa vie, et aussi à sa vie d'avant et à celle d'après, sans qu'il soit plus question de temps ; la lumière radicale et le geste élégant du Christ, confondus, figurent une manifestation de la lumière. Rien de plus banal, qui arrive chaque jour, et c'est un événement surnaturel.
Le Caravage en général ne montre que des corps, et par la seule
organisation de la lumière, il les fait participer à des récits de violence, d'érotisme, et de foi. Car les corps peuvent cela, il n'est même qu'eux qui le peuvent, bien que cela ne se voie pas, bien que cela on ne puisse le déduire par une stricte mesure de leur forme et de leur masse. Ce qui peut le dire ce n'est que la mise en scène, et le récit.
Si on sort et que l'on va un peu plus loin, jusqu'à Santa Maria del Popolo -
- ce n'est pas tout près, mais à Rome il faut marcher --, on découvre d'autres tableaux du Caravage. Ils sont dans une petite niche, qui ne s'éclaire que si l'on met des pièces, devant une petite foule qui essaie de les photographier de biais en se bousculant, c'est agaçant, mais ce qui est montré est si fort, si immédiatement dramatique qu'on le saisit en un coup d'œil et même de biais, avant que les lampes ne s'éteignent et que quelqu'un remette une pièce. Ce peintre portait au plus haut le génie de la mise en scène de la Contre-Réforme, ce sens du théâtre, ce sens du récit destiné à emporter, en force et collectivement, pour contrer cette nouvelle conception du vrai à laquelle menait la lente et patiente introspection huguenote.
Sur la droite on voit saint Paul sur le chemin de Damas, brusquement
renversé, jeté à terre, gisant sur le dos, les yeux clos. Il étend les bras comme lorsqu'on veut embrasser quelqu'un et le serrer contre soi, mais entre ses bras il n'y a rien, simplement plus loin est un cheval debout vu par-derrière, un cheval à moitié obscur qui occupe les deux tiers du tableau, un cheval colossal dont on voit la croupe géante, et on ressent devant ce tableau ce que l'on ressent devant un cheval : il est une masse énorme de chair vivante bien plus grande et bien plus forte qu'un être humain, une masse de muscles, frissonnants de souffle, vibrants d'impatience, il est un corps géant, il est la part animale.
Paul est éclairé d'une certaine façon, le cheval est éclairé d'une certaine
façon, et on en déduit, ou plutôt on sent brusquement, tant nous avons une perception immédiate de l'éclairage, que la lumière se trouve dans l'espace vide entre Paul renversé et son cheval. Ce que Paul étreint sans le saisir, c'est ce qui occupe le centre du tableau et que l'on ne voit pas -- lui encore moins car il a les yeux clos --, c'est une boule de lumière, une boule centrale, impalpable, mais qui éclaire tout et dont on voit les effets sur les corps. La lumière qui éclaire violemment la scène vient de là que Paul veut étreindre. Le cheval débonnaire est resté debout, il regarde vers le sol, Paul en est tombé, il étreint la lumière qui l'a renversé, il ne souffre pas. La lumière, dont on ne sait la présence que par ses effets sur les corps, remplace le lourd cheval vivant qu'il étreignait entre ses cuisses de cavalier, son rôle est terminé, et il regarde son maître à terre, son maître emporté, qui a trouvé la monture lumineuse qui lui fallait.
Le Caravage ne montre que des corps et la lumière qui les éclaire, et cela
suffit à représenter la foi, foi en ceci qui ne se voit pas, qui ne se manifeste en ce monde que par ses effets sur les corps. La lumière éternelle est déjà présente, et elle fait sortir de l'ombre, elle révèle, organise, dramatise, et ce monde chaotique et obscur, peuplé de chevaux trop grands, de palefreniers rustiques qui ne comprennent rien à la chute sur le dos du beau jeune homme, prend enfin sens, et tout devient scène, claire et ordonnée, ordonnancée selon les règles du récit, qui met en perspective, qui met en lumière, qui donne vie.
Il est étrange que ce corps qui est nous soit si négligé, il est étrange que
nous puissions dire que nous avons un corps, car on se demande alors qui est ce nous, et on ne comprend pas bien son mode d'existence. On lui croit des lourdeurs, des limites, on croit pouvoir s'en passer, on le maltraite, ou on le soigne assez stupidement, ce qui est peut-être pire. On le traite comme un animal familier un peu collant, trop proche, toujours là, affamé, parfois agressif, toujours baveux, plein de besoins inutiles dont on se demande d'où il les sort, animal à la présence obsédante que l'on espère pouvoir renvoyer au panier pendant que nous, son maître, situé en on ne sait quel esprit, nous pourrions enfin nous livrer à des tâches sublimes sous la lampe. Et pourtant nous n'avons pas d'autre lieu, nous n'avons que ça, nous sommes ce corps, il est nous, ce corps, et il est capable de Dieu.
Ce corps que nous sommes est tout chair et tout esprit, totalement l'un et
totalement l'autre, il est la féconde intersection des deux mondes dans lesquels nous vivons, celui de la matière et celui de l'esprit. Quand je dis esprit, je n'imagine rien d'autre que l'agitation d'idées qui nous occupe en permanence. Peut-être n'est-ce que l'activité neuronale, mais peu importe, on ne peut la décrire en termes d'activité neuronale, malgré les rodomontades d'une neurologie plus simpliste qu'elle ne veut l'admettre. Dire que l'esprit n'est que circulation de messages le long des neurones serait un peu comme d'affirmer que le voyage n'est qu'agitation de pistons dans le moteur qui fait tourner les roues. Le voyageur prétendrait qu'il est allé quelque part, et on lui rétorquerait que ce n'était qu'agitation de pièces, rotation de roues, toutes choses parfaitement explicables. « Mais bien sûr qu'on peut l'expliquer ! dit le garagiste. -- Mais je suis allé quelque part ! » protesterait le voyageur. Et le garagiste hausserait les épaules en souriant, puis il montrerait ses mains pleines de cambouis, des mains fières du travail effectué. L'autre raconterait son voyage. Le décalage serait sans issue.
L'activité cérébrale conditionne l'activité mentale, soit, mais l'activité
mentale met en forme la matière cérébrale, tout autant. Étrangement, la pensée, la simple pensée impalpable, fait pousser sous notre crâne les prolongements sensibles de nos neurones, multiplie les contacts, crée matériellement les synapses, et les stabilise. L'idée met en forme la matière, ce qui n'est pas une billevesée de fakir, mais une observation neurologique. Du coup, comme chez le si romanesque Descartes, le corps amphibie vit dans deux mondes, le corps, l'esprit, chacun ses règles, chacun ses lois, et chacun un type de description qui lui est adéquat. Mais au contraire de chez Descartes, ces deux parts de l'homme sont intrinsèquement fusionnées, elles ne vont pas l'une sans l'autre, elles interagissent et se conditionnent l'une l'autre.
Le mieux que je puisse dire, j'y reviens, c'est que le corps est l'intersection
de deux mondes. Comme les images que l'on voit sur un écran d'eau, qui sont l'intersection entre le rayon lumineux que l'on projette, invisible tant qu'il ne rencontre rien, et l'écran de gouttelettes que l'on projette perpendiculairement, invisible tant qu'on ne l'éclaire pas. À l'intersection des deux apparaissent des images fluides, profondes, un peu tremblantes, qui ne sont ni de la lumière ni de l'eau, mais des deux à la fois. Ainsi est notre corps, intersection fluide et changeante de la lumière qui se projette, comme dans le tableau du Caravage, et de cette masse d'eau molle que nous contenons tant bien que mal dans l'outre de notre peau, et qui d'un coup, comme dans un tableau du Caravage, sort de l'ombre, apparaît, se révèle, réfléchit la lumière, et fait le récit de soi dans cette clarté. Suis-moi. Ceci et ceci -- j'utilise deux fois le même mot car c'est au même endroit -- qui n'existent pas séparément, ou du moins n'apparaissent pas l'un sans l'autre, donc existant chacun pour rien en attendant l'autre, une fois rassemblés donnent naissance à la plus grandiose, la plus fragile, la plus immense des architectures.
Je rétablirai ce temple en trois jours, dit-il. Et ils comprirent qu'il parlait du
temple de son corps. Et ainsi le nôtre, notre corps sentant et pensant, notre corps parlant, capable de cette confiance qu'est la foi.
Qui ? Moi ?
Il y a un grand malentendu quant au corps dans le monde chrétien ;
malentendu qui vient de loin semble-t-il, dès les premiers temps où les anachorètes stylites allaient dans le désert en mangeant des scorpions, en attendant l'autre monde dans une grotte ou au sommet d'une colonne. Depuis, on voit spontanément le corps comme pesant, inutile, ou souffrant. L'adoration des plaies du Christ, de plus en plus réalistes à mesure qu'évoluaient la peinture et la théologie, n'a pas arrangé les choses.
Un philosophe des sciences que je ne dénoncerai pas, réfléchissant à la
médecine, finit par définir la santé comme étant le silence des organes. On fit grand cas de sa trouvaille, la répétant beaucoup. Pauvre épistémologue ! C'est bien là l'expression la plus radicale de ce rapport au corps dont nous souffrons. Un bon corps est un corps muet, un corps que l'on ne sent pas ; et quand on le sent, donc, c'est par la maladie, par la souffrance, et le discours sur le corps n'est plus qu'un discours médical, ou sportif, ce qui n'est pas très différent. Tant qu'on n'entend rien, tout va bien. Et le sourd serait heureux ? Et aussi l'aveugle ? Quelle horreur ! Comment comprend-il alors, cet épistémologue, son corps ému, son corps palpitant, son corps jouissant ? Comme une maladie ? Peut-être. Le pauvre.
Il y a pourtant dans le christianisme une pensée profonde de l'incarnation,
qui dépasse le petit domaine de la souffrance, même si ce petit domaine est celui où l'on est enfermé quand on souffre. La souffrance, comme on l'entend, c'est ce qui submerge, c'est ce dont on ne parvient pas à sortir, mais étrangement le premier sens du mot souffrir, quand il apparut dans notre langue, fut celui de supporter, dans le sens très actif et très droit de porter, porter un poids, même s'il est lourd. Être obsédé par le corps souffrant, le sien, celui des autres, celui du Christ, rend difficile l'accès à la joie. Faire disparaître le corps fait disparaître au même moment l'esprit. Sans corps, sans le corps sensible et vibrant, pas de perception de Dieu, ne reste plus alors que l'affreux psittacisme procédurier de ceux qui répètent ce qui est écrit dans le livre, l'apprennent par cœur au mot près, leur corps réduit à leur voix, et qui appliquent à la lettre ce qu'ils ânonnent ; cela n'est pas l'esprit. Mon corps pétarade ? Tant mieux. Le corps est lieu de la chute, et exactement en même temps, il est lieu de l'élévation.
Dieu n'est pas souffrance, il est joie. On n'adore pas les souffrances du
Christ, on les considère, on les surmonte, c'est lui qui les porte ; et il ouvre à la joie au-delà de ses souffrances. On ne porte pas les souffrances du monde, le Christ le fait, il les supporte, il nous en libère ; alors libérés et heureux de notre corps encore vivant, nous essayons humblement de donner joie.
Je comprends mal cette notion de corps pesant ; je sais bien que je pèse, le
parquet me le dit quand je marche, la chaise grince quand je m'assois, le matelas fait un creux qui ne disparaît plus quand je le retourne et le tapote, je sais bien que je pèse car la machine sur laquelle je monte me le dit avec son écran narquois à cristaux liquides : je pèse même un peu trop.
Mais le corps vivant n'est pas un poids ; il n'est pas un volume en trois
dimensions pourvu d'une masse, comme le serait un baril en plastique rempli d'eau : le corps vivant est fondamentalement un feuillet, en deux dimensions, mais replié et superposé jusqu'à occuper un volume. Le corps vivant, le nôtre, celui que nous sommes, est un origami de feuillets sensibles. Ce n'est pas une élucubration, mais une observation très objective que l'on peut faire avec les moyens de la biologie moderne, avec tous les appareils d'imagerie et de mesure que l'on veut. Ce corps vivant que nous sommes est un ensemble complexe de membranes repliées, une grande surface sensible pliée serrée jusqu'à sembler un volume ; le corps jusqu'à sa plus grande profondeur est toujours peau : lieu d'échange, de contact, membranes semi-perméables laissant passer les électrolytes, conduisant l'influx, tendues entre des milieux différents, vibrantes à tous les contacts. Cela peut se démontrer par la biologie moderne, je pourrais en faire des schémas techniques mais ce serait assommant ; chacun peut en faire l'expérience de la façon la plus simple : le corps, de sa surface jusqu'à son tréfonds, est surface d'échange.
Au cours d'une séance de l'un de ces arts martiaux que j'ai pu pratiquer au
cours de ma vie, je fis une expérience infime qui me bouleversa tant que je ne pensai plus qu'à ça pendant plusieurs jours. C'est un peu étrange que j'aie pratiqué ces arts martiaux, moi qui n'ai aucune intention de me battre, mais on trouve dans ces disciplines, j'insiste sur le mot, une ouverture à ce que peut le corps animé par l'esprit, que l'on ne trouvera pas dans ces sports qui consistent simplement à courir ou à envoyer un ballon dans des filets. On trouve la même chose dans le yoga, la danse, mais comme j'avais le goût enfantin de la bagarre, et un peu d'élan brutal à écouler, j'allai selon cette voie.
Ce que j'expérimentais ce jour-là n'avait rien de brutal ni de spectaculaire,
ni de bien difficile à comprendre. À deux, face à face, nous étions paumes contre paumes. La consigne était de suivre le mouvement de l'autre, de s'entresuivre sans perdre le contact, sans s'accrocher, sans rien tenir. Avec l'autre avec qui je fis cela, nous nous suivîmes des mains, sans à peine nous toucher, sans à peine nous voir car cela ne servait à rien, nous regardions ailleurs, nous nous voyions sans yeux, nous sentions le mouvement, nous sentions soi, nous sentions l'autre, d'un point de vue difficile à localiser mais qui sentait tout. Nous savions où nous étions, ce que nous faisions, nous sentions l'infime caresse de la présence de l'autre sur notre peau, mais cela suffisait à le localiser et à prévoir ses mouvements futurs, voire ses jeux et ses ruses, les zigzags et brusques virages qu'il entreprenait par taquinerie. Étrangement nous ne fîmes qu'un dans un temps aboli, dans une durée commune que nous alimentions de nos deux souffles. Je n'avais jamais approché quelqu'un de si près, si longtemps, sauf dans des circonstances intimes et amoureuses, où les caresses se transforment en saisies, puis en plaisir, où tout s'interrompt alors dans un épuisement heureux. Mais là, non. J'approchais quelqu'un que je ne connaissais pas, sans vouloir le saisir, en le suivant doucement, et lui aussi me suivait, nous nous suivions mutuellement sans nous saisir et nous sentions exactement où nous étions et où nous allions. J'eus l'impression d'avoir appris à nager, de flotter pour la première fois dans l'eau sans avoir pied, sans couler, et d'aller sans peur, sans fin, nageant sur l'eau qui me portait et désormais me porterait toujours.
Cela n'avait rien de spectaculaire ni de compliqué à réaliser, mais au
moment de le faire se relièrent brusquement en moi le corps sensible et le corps actif, l'un avec l'autre exactement en même temps, et cela m'éclaira comme si j'avais joint deux fils parcourus d'électricité. Ceci qui pouvait être vécu dans la rencontre amoureuse, mais plus brièvement car elle va vers son feu d'artifice qui l'abolit dans un grand soupir, cela pouvait être vécu dans la plus grande banalité, à volonté, sans attendre que se manifeste la magie érotique. Qui n'est pas toujours là, on le sait.
Après cette expérience-là qui m'avait laissé rêveur, nous étions assis sur
l'herbe sous de grands arbres qui nous ombrageaient, et nous écoutions le grand maître nous exposer les joyeuses superstitions des arts martiaux internes, ces principes que l'on apprend pour bien pratiquer, principes qui ne correspondent à rien de connu dans le monde des sciences que par ailleurs j'ai apprises, principes dont j'ignore s'ils existent, s'ils sont vrais, mais qui nous donnaient l'occasion d'expériences intenses, et nous fournissaient pour les dire un discours d'une parfaite cohérence. Ce jour-là donc, comme notre maître nous exposait sans trop de précisions les propriétés d'un corps énergétique, exposé simplifié car traduit du chinois par l'intermédiaire d'un anglais de petites classes de collège, je soupirai, et murmurai à l'usage de mes voisins assis dans l'herbe à côté de moi, avec ce scepticisme narquois qui est une part horripilante de notre génie national : « Et en plus, comme si ça ne suffisait pas, on a aussi un corps énergétique... » Mon soupir jouait l'accablement. On me répondit avec un peu de condescendance : « Mais tu te croyais réduit à ton petit corps de chair ? »
Et mon corps, tout vibrant de l'expérience intime qu'il avait éprouvée avec
reconnaissance, accueillit cette réponse de façon inattendue : il affirma violemment ses limites, il refusa de se dissoudre. Oui, je suis réduit à ce petit corps de chair ! Oui, ce petit corps là est ma seule présence au monde. Alors, souffle, énergie, vibrations : rigolade ! Je suis ce corps de chair, c'est la petite partie de l'univers qui m'appartient en propre, ce sont mes propriétés. Et ce corps est assis sur l'herbe, ombragé de grands platanes dont les feuillages bougent à une brise d'été, et vous tous êtes assis sur la même herbe que moi, sentant la même terre moelleuse sous vos fesses, terre ininterrompue de vous à moi, vous êtes dans la même ombre, dans le même vent doux qui se réchauffe sur les champs de blé d'un jaune éblouissant autour de nous, et nous sentons la même chaleur, la même odeur de paille cuite qui se mêle à la même fraîche émanation de l'herbe, et au-dessus nous sentons ce même air empilé qui pèse sur nous tous, et aussi sur tous les autres plus loin encore, et ainsi de suite : la matière continue nous contient tous, nous met tous en contact, petits grains accolés comme dans le monde de Descartes, où le moindre mouvement de l'un des grains se transmet par choc et par caresse à tous les autres.
Mon corps si petit, si réduit, ce corps-là qui ne durera pas, mon petit corps
de chair touche et sent, et me donne foi en l'unicité ; la foi dont je parle est une sensibilité générale, une sensibilité à tout, tout ensemble, tout connecté à tout et à soi. Comme si le monde était liquide et que le moindre son s'y répandait aussitôt, et que le moindre mouvement y était sensible.
Ce petit corps de chair qui est le mien va se dégrader et mourir, je le sais
bien, la mort est certaine, et n'a donc pas beaucoup d'importance : elle viendra. La mort est une intempérie : il suffit de vivre avant qu'elle vienne. En attendant, ce petit corps de chair qui occupe une petite place insignifiante dans un univers trop grand, mais en contact avec tous les objets de cet univers, me donne à vivre des instants de plénitude absolue, des instants d'une profondeur infinie, des instants de contact général où tout fait corps. La voilà, cette vie avant la mort à laquelle je crois, alors que celle après la mort est une supposition rassurante, mais ne me concerne pas. Pas pour l'instant. On verra bien.
« Ces instants ne durent pas.
-- Bien sûr, ce ne sont que des instants.
-- Après la mort justement, ils dureront toujours.-- C'est ce qu'ils font déjà. Leur infini n'est pas d'extension, mais de
profondeur, ils sont d'une vie si intense qu'ils atteignent à la vie éternelle ; l'infini a cette propriété-là, d'absorber tout ce avec quoi il est en contact, c'en est une propriété mathématique, et que l'infini soit en profondeur ou en extension, cela n'a pas d'importance, il mène au même endroit, d'un coup, là où est la vie éternelle : la vie si profonde, si intense, si vitale qu'elle n'a pas de dimension, ni espace ni temps, qu'elle n'est que mouvement. Éternelle, dans tous les sens, toutes les directions, dans tous ses aspects. Et ce petit corps de chair qui est moi atteint cela, et son activité incessante est son esprit. »
J'avais appris ce jour-là, à propos d'un exercice assez banal, que ce corps
qui est moi pouvait être sensible sans être aussitôt actif, qu'il pouvait être non pas l'un puis l'autre mais d'une sensibilité active, sans aller nulle part, sans servir à rien, seulement à écouter. L'écoute est ceci : une sensibilité active. Le corps ainsi déployé, ainsi tendu, devient sensible à la présence. Le corps attentif est membrane vivante qui frémit de tous les mouvements, proches ou lointains, frissons, contacts, sons transmis par l'air. Le corps désirant est un corps attentif à l'extrême, et à cet extrême il ne se sent plus corps, il se sent élan, et c'est là qu'étrangement il est le plus proche des propriétés du corps réel, et vivant, il n'est plus qu'échange, interface, contact. Je suis vivant car relié, à toi, aux autres, à l'air qui nous contient tous ; à Dieu.
Car il loge là, c'est là seulement qu'il est perceptible : le seul lieu de Dieu
est le corps de l'homme, celui dont il prévoyait qu'il le reconstruirait en trois jours. Le lieu de Dieu n'est pas ce ciel trop haut qui accueille les nuages, pas ce ciel si noir qui accueille les étoiles, car ces cieux-là ne contiennent rien, simplement de l'air puis du vide. Le lieu de Dieu est le corps de l'homme, il n'est pas d'autre lieu où il puisse être perçu, connu, reconnu. Le lieu de Dieu ce sont les cieux repliés dans le corps de l'homme, ces voûtes faites d'os et de chair à l'intérieur, les voûtes du crâne et celles de la poitrine, repliement infini d'une grande surface où son visage serait visible si elle était dépliée ; mais repliée, cette surface où il apparaît constitue notre corps, et l'exploration de ses plis pour enfin voir l'image qu'il contient est la tâche de toute une vie.
Soyons discrètement reconnaissants au corps d'être ce qu'il est, soyons-le
discrètement car le corps est timide, et il se retirerait en rougissant au moindre compliment appuyé, mais remercions-le car il nous permet tout, car nous n'avons que lui. Il ne nous faut pas l'oublier, ne pas le brutaliser, ne pas le mépriser. Notre corps, ce sont nos propriétés en ce monde, il nous permet de penser et de sentir, il nous permet de parler et d'agir, il nous permet d'être là. Que serions-nous sans lui, sans cette petite partie de l'univers matériel qu'il encombre ? Rien.
Notre frère le corps, qui êtes si humble et si fertile, si proche du sol et par là
si fécond, notre frère le corps qui êtes si proche de nous, qui humblement nous permettez d'être ce que nous sommes en nous permettant de vous oublier, par discrétion, par amour, notre frère le corps qui êtes nous, nous vous remercions d'être là. Sans vous, nous ne serions pas.
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