Son visage et le tien
Son visage et le tien
Le suaire de Turin est un objet fascinant ; comment ne le serait-il pas ? Sur
un voile qui serait le linceul du Christ, on distingue son visage, son visage fantomatique tel qu'on le peint sur les tableaux médiévaux : visage doux, les yeux clos, barbu, les cheveux longs, le front barré de ce qui pourrait être la couronne d'épines. On se prend à rêver qu'il soit vrai. Étrangement, on ne voit pas du tout comment cela a pu se produire, comment la toile a pu être marquée d'un visage et, si on la déplie, d'un corps, et cette perplexité fait argument, selon le principe un peu idiot que ce que l'on ne comprend pas nous dépasse, et serait signe d'une réalité plus haute, donc plus vraie encore que ce que l'on sait. Aucun des chaînons de ce raisonnement ne tient mais il se déploie quand même, car nous aimons notre propre naïveté, si fraîche qu'elle nous paraît la vérité même, enfin débarrassée de toutes les entraves de la raison, qui paraît parfois si lourde, et si mesquine.
Le suaire reste un objet fascinant. On se prend à rêver qu'il soit vrai, et de
toute façon il est vrai, il est là, il existe, il est parfois exposé et on peut le voir. Les procédures de datation modernes que l'on a appliquées à un petit bout de toile semblent indiquer une fabrication au cours du Moyen Âge, mais tout le monde n'est pas d'accord. Les tenants de l'authenticité miraculeuse évoquent un flash qui aurait imprimé le tissu, qui troublerait les méthodes de mesure, comme si le sacré était un éclair de magnésium extrêmement fort. Mais que ce visage ressemble à ce point aux représentations de ce moment-là de l'art chrétien fait un peu douter : quand la réalité ressemble trop à sa représentation, ce n'est peut-être pas la réalité.
Au fond, si l'objet a été fabriqué sciemment, quelque part dans le courant
du e e XIII ou du XIV siècle, cette fabrication médiévale du faux est plus fascinante encore que de prétendus phénomènes supraphysiques qui auraient imposé leur marque à la matière : on doit imaginer le modèle que l'on enveloppe dans la toile, l'inventeur du procédé, le commanditaire du faux conçu pour être une icône du vrai, les aides muets, une soirée terrible dans on ne sait quel château où le faux aurait été réalisé on ne sait comment, par un procédé faustien, et oublié, réalisation peut-être dans l'effroi, dans les hurlements, peut-être dans l'oblation mystique, puis dans l'émerveillement du résultat. Un vrai roman.
Mais cela n'a pas la moindre importance qu'il soit vrai, ou faux, c'est-à-dire
vrai mais à un autre moment ; simplement un tissu existe, qui porte une image fantomatique. Et celle-ci provoque une rêverie : il n'était sûrement pas comme ça, le Christ, mais comment était-il ? Le faux visage qui se fait passer pour vrai pose profondément la question du vrai. Question dont la réponse n'a aucune importance, mais la question est l'âme active du langage, la question vibrante donne vie à l'esprit, organise le monde, maintient debout. Quel pouvait être Son visage ?
Le visage flou du Christ sur le suaire me fit penser dès la première fois où
je le vis à une œuvre d'art, rencontrée longtemps auparavant dans un musée d'art contemporain, œuvre dont je n'arrive plus à retrouver la trace. C'était au début des années 80, l'informatique balbutiait, on jouait avec la vidéo toute neuve, et sur un écran bleuté apparaissait un visage fantomatique et phosphorescent, doté d'une étrange profondeur, ce qui était troublant ; c'était un visage composite réalisé par la superposition de nombreux visages humains. La vidéo permettait de les flouter, de les caler, de les rendre translucides, et de les superposer les uns aux autres pour les voir ensemble. Et ils faisaient, à tous, un visage d'ange très doux, les yeux clos, rayonnant d'un sourire flou de Joconde.
Le traitement de l'image numérique s'est tellement perfectionné que l'on a
refait plusieurs fois cette performance, bien mieux techniquement, en mêlant plus de visages, avec un rendu plus réaliste. On a reconstitué le visage moyen de l'homme habitant cette Terre, qui est une sorte de Chinois un peu pigmenté, mais ce n'est plus qu'une façon imagée de visualiser des données démographiques, cela n'a plus guère de potentiel poétique. L'œuvre dont je parle, elle, par son imperfection même, son aspect archaïque, était un extraordinaire support de rêverie, par le flou, la superposition visible, et le sourire doux.
Tous les visages humains se ressemblent, on peut les superposer et cela fait
un visage. Le visage humain est un paysage, on y devine les tensions et les relâchements, les circonstances vécues qui ont sculpté l'os et la chair, on y voit la vie même de celui qui le porte, ou le possède, ou l'est, sous forme d'une érosion unique qui en creuse les traits, mais on y voit aussi glisser les ressemblances fantomatiques de ceux qui ont donné naissance à celui que l'on regarde, on voit se superposer à un visage d'autres visages plus anciens à qui il ressemble, les parents, les grands-parents, les frères et les sœurs, tout un peuple flottant présent dans les traits du visage, dont on se demande qui c'est, comme un jeu, une quête, une pratique sociale qui commence dès que l'on se penche sur un berceau où dort un nouveau-né au visage rond. À qui ressemble-t-il ?
On peut se demander alors quel était le visage du Christ, comment il s'est
modelé pendant les années terrestres qu'il a vécues, et quelles ressemblances anciennes venaient flotter sur ses traits. Mais on l'a, ce visage : c'est celui représenté dans l'œuvre vidéo rudimentaire dont je ne retrouve plus la trace, ce visage qui est le sien est la superposition de tous les visages de l'humanité, tous transparents les uns aux autres, et le sien transparaissant à tous, et cela lui donne un air doux, les yeux flous qui semblent clos, qui ressemble exactement au visage du Christ sur le suaire de Turin.
Voilà pourquoi cela n'a pas beaucoup d'importance que cette image réelle
du suaire de Turin soit issue d'un roman gothique un peu atroce, qui peut-être eut lieu dans un château oublié de l'Europe médiévale, ou d'un éclair surnaturel survenu en Terre sainte au moment de la résurrection : l'image que l'on contemple sur le suaire n'est pas l'empreinte plus ou moins mal prise d'un seul visage, par moyen technique ou par miracle, mais la superposition d'une infinité de visages, de tous les visages successifs de l'humanité, vus en une seule fois.
Cela fait davantage participer aux mystères de l'humanité du Christ que de
penser qu'il se soit de lui-même pris en photo.
Dieu n'a pas de visage, comment en aurait-il ? Dieu n'a aucun visage et ne
saurait en avoir, lui infini en tout et partout présent ne peut se manifester par un visage qui par principe est ici présent et bien délimité, et c'est ce qui en fait sa singularité et son intérêt pour nous, qui chacun disposons d'un visage unique, qui est le nôtre, et grâce auquel on nous reconnaît même s'il est en perpétuelle évolution. Dieu ne peut avoir de visage mais les visages superposés de tous ceux qui l'écoutent et le sentent forment celui du Christ, visage multiple et doux, visage collectif en une seule personne, visage qui, à la façon fantomatique des visages, ressemble à tous et à chacun.
À l'objet de la foi il n'est pas de preuves, il n'y en aura jamais ; et même si
on pouvait en trouver, ou en créer, en inventer comme on le dit des reliques, elles ne serviraient de rien. Cette image étrange que l'on possède, que l'on garde depuis des siècles, que l'on montre parfois à Turin, n'est preuve de rien, elle est objet de rêverie, mais par la rêverie on montre mieux que l'on ne le pourrait par la preuve ce que de toute façon l'on ne saurait voir. La seule preuve de l'existence de Dieu est l'existence à côté de moi d'un autre qui l'écoute ; et la preuve en sera pour lui l'écoute d'un autre à côté de lui, et ainsi de suite : Dieu existe dans cette chaîne-là, pas dans le réel qui n'est formé que de cailloux, même si leur érosion de hasard parfois forme vaguement un visage.
J'ai un peu tâtonné dans ma vie, pour trouver comment m'approcher de ce
dont j'avais le goût sans savoir ce que c'était. J'aimais le bouddhisme pour sa recherche d'une simplicité vitale, la méditation pour son efficace, la perception du vide pour son utilité dans les arts martiaux, la poésie et la musique soufies pour leur beauté fulgurante. Et puis un après-midi, assistant à un office tibétain, par intérêt, par curiosité, par un mélange dont je n'ose pas déterminer les proportions entre souci spirituel et promenade touristique, j'ai compris d'un coup, dans cette pagode où résonnaient les gongs, où brûlait l'encens, où le chant grave des moines faisait vibrer l'air de façon perceptible, j'ai compris d'un coup devant ce vieux monsieur les yeux clos vers qui se dirigeaient tous les regards, devant ceux qui priaient face contre terre, devant tous les autres qui semblaient comprendre -- mais c'était du tibétain alors je n'en suis pas sûr --, j'ai compris d'un coup que je n'étais pas chez moi. Cela suffit, me dis-je dans le vacarme des voix et des clochettes, soyons sérieux. Cela est fort beau, très exaltant, mais je n'y comprends rien. Et à moins d'y consacrer ma vie, d'apprendre la langue, de passer beaucoup de temps à l'étude comme le font ceux qui s'y consacrent vraiment, je n'y comprendrai jamais rien de profond. Se dire un peu bouddhiste est une ânerie ; l'être vraiment est un choix radical de vie, qui passe par un choix de langue et de culture. Choix que je n'avais pas l'intention de faire car je suis accroché à ma langue encore plus étroitement qu'un rémora à son requin, et je commençais aussi à me rendre compte que devant moi tout était disponible, totalement, exprimé dans ma propre langue, vécu par des gens qui m'entourent et que je peux comprendre sans obstacle.
Je suis né en Europe, j'ai grandi en certaines langues, de sorte que des
concepts exprimés en français, et même en latin ou en allemand, me sont plus proches que des concepts exprimés en chinois. La déité telle qu'elle s'exprime depuis deux mille ans dans la culture dont je fais partie, et qui m'a construit, m'est plus accessible, plus connaissable que celle de ces autres mondes qui m'intéressent, qui me fascinent, que j'aime, mais dont je n'ai accès qu'en surface, me contentant de soupçonner ce qui s'agite dans leurs profondeurs qui me resteront obscures, sans jamais être sûr de rien. Je suis chrétien de langue française, il y a là le hasard de ma naissance, et ce hasard m'a donné une voie que je peux suivre jusqu'à ceci dont j'ai mystérieusement le goût.
Je garde du bouddhisme qu'un vide vibrant est l'état fondamental du monde,
et que la méditation y est un moyen d'accès ; du zen que l'illumination vient quand elle veut ; du taoïsme que des pratiques physiques minutieuses ont des effets psychiques qui préparent au spirituel ; de l'islam que Dieu est grand ; du soufisme que seule la poésie peut en être l'écho, et que la musique est l'image sur Terre de son souffle. Tout cela je l'ai appris, je m'en souviens, je m'en sers, non pour mieux le maîtriser mais pour aller au-delà, pour tenter d'approcher et connaître un Dieu qui a figure humaine, qui parle, et qui entretient avec ses créatures, avec chacune personnellement, une relation d'amour, et cette relation est forme de vie. Il n'y a pas de mélange, pas de confusion des traditions, juste admiration, recherche d'inspiration, curiosité de l'autre pour mieux se comprendre soi et aller vers l'Autre, qui est la source de moi, et de tous les autres. Mes phrases sont ondoyantes et reviennent sur elles-mêmes, elles ressemblent à des anneaux de Möbius qui se referment en échangeant le dedans et le dehors sans jamais changer de côté, mais exprimer quelque chose du divin ne peut se faire qu'en tordant un peu la langue, de façon à lui faire rendre ces notions paradoxales qu'elle n'est pas faite pour dire.
J'avais grandi sous la pression muette d'une foi pesante, j'étais devenu un
homme dans l'idée floue, partagée avec ceux qui socialement me ressemblent, que le christianisme n'était qu'un vieux retable mangé des vers, sentant la cire et la poussière, et dont l'image, quand on arrivait à la distinguer dans la pénombre, ne disait que souffrance et culpabilité, et n'avait d'autre projet pour l'homme que de lui interdire toute forme de plaisir, de lui confisquer son corps conçu comme pesant et trompeur. Je n'avais pas d'idées très précises, je rêvais de chinoiseries un peu fumeuses, qui me paraissaient tellement empreintes de spiritualité, tout en écoutant Bach et en lisant Pascal, mais sans jamais faire le lien.
Tout était là, devant moi, sans que j'aie à apprendre le chinois, et je m'en
rendis compte clairement pendant cet office tibétain -- je dis office car je ne sais pas comment on dit, et je ne sais pas clairement ce qu'on y fait --, pendant cet office, donc, où je ne comprenais rien, où je réalisai que je n'étais pas ici chez moi.
La question n'est bien sûr pas de savoir quelle religion est bonne, pour
savoir laquelle choisir. S'il ne s'agissait que de choisir, on pourrait s'aider d'un tableau avantages/inconvénients comme dans une revue de consommateurs, et du coup certaines sectes proposeraient des produits compétitifs, avec discours simple, et plaisirs garantis sans culpabilité. J'ai vu des gens méthodiques se croire sincèrement raisonnables en établissant de tels tableaux. Mais la tâche est vaine, sans fin, dépourvue de sens : toutes les religions ont pris en leur histoire mille formes différentes, et toutes allient de grandes merveilles à d'horribles scléroses. La vraie question est de savoir quelle forme donner au goût qui est là, à ce sens fruste qui nous dirige, à ce désir vivant qui ne sait où aller ; la question est de savoir avec quoi on peut aller loin, pleinement, pour accompagner ce désir qui est là. Et peut-être, plutôt que de comparer les idées, les dogmes, les rituels, qui ne sont pas grand-chose puisque variables selon les temps et les lieux, donnant lieu à de multiples applications, de multiples déviations et retournements, peut-être le mieux est-il de suivre les gens.
La vraie question est celle-là : où y a-t-il quelques personnes que l'on a
envie de suivre, et que l'on pourra suivre ? La catholicité me convient, car dans ses ordres religieux j'ai pu croiser des hommes et des femmes qui me donnaient à voir ce désir que j'avais en moi, j'ai lu sur leur visage cette écoute de ce que je cherchais à entendre, et ces voies qu'ils avaient empruntées pour l'atteindre et le vivre, je pouvais les emprunter et les comprendre.
Est-ce qu'il y aurait une foi qui ne serait pas soumission, qui ne ferait pas
semblant de se soumettre à Dieu pour se soumettre à l'ordre social, une foi qui ne serait pas réduction de la vie au profit d'on ne sait quelle vie éternelle, une foi qui ne soit pas énonciation mesquine de la norme, mais annonciation ? Est-ce qu'il y aurait une foi comme cela ? Je l'ai vue sur leur visage ; c'est elle que je veux suivre.
Après, la foi ne dit pas comment vivre. L'Évangile n'est qu'annonce de la
bonne nouvelle, affirmation de la vie obstinée, forte comme la mort, adossée à la mort, récit qui affirme que la vie, d'un coup de talon sur le fond solide de la mort, lui échappe, la traverse, remonte à la surface, et respire à nouveau. La foi est souffle, source de vie, résurrection permanente, l'Évangile est cette nouvelle-là, mais ne dit absolument pas comment vivre. L'affirmation de la vie n'engage qu'à respecter cette vie, tant qu'on peut, sans préciser quel acte la respecte ou ne la respecte pas, et parfois ce qu'on croit être du respect n'est qu'une façon de ne pas la toucher, de la contempler de loin, de ne pas y participer de peur de -- de peur de quoi ?
L'affirmation de la permanence de la vie engage simplement à s'en emplir
pour la faire vivre, et cette grande respiration qui fait agir le corps s'appelle amour, amour qui est forme de vie, mais cela n'indique pas comment vivre, si ce n'est que cela encourage à respirer davantage, plus profondément, en plus grand. Peut-être cela engage-t-il aussi à ne pas vivre seul, car le souffle se transmet, s'offre, se propage, passe de personne à personne, anime chacun pour peu qu'il le reçoive et ensuite le donne, car ce souffle de soi-même on ne l'invente pas, on le reçoit et on le donne, et il est d'autant plus fort et plus vif qu'il est partagé. Ceci, de très précis dans le sentiment qu'on en a, est très vague quant au mode de vie à suivre pour l'atteindre, l'Évangile ne donne aucune règle pour l'accomplir. C'est à chacun d'écouter son souffle pour savoir d'où il vient, où il va, et comment le faire grandir ; et pour savoir à quel autre souffle il le lie.
Ceux que j'ai croisés m'ont appris le silence, m'ont appris à ne plus craindre
le vide, à écouter cette parole ténue qui y flotte encore, trace perpétuelle de l'origine vivante, vie éternelle encore là, déjà là, toujours là. Ceci qu'ils m'ont appris par leur présence est à mon goût.
Bien sûr, on n'y voit rien. Le voir, je le dis encore une fois, dans les
circonstances les plus essentielles, ne sert à rien. Notre sens préféré est bien limité, le problème c'est qu'il ne le sait pas ; il tente de nous persuader du contraire, et le plus souvent il y réussit. Tout-puissant par principe, le voir est total, d'une précision un peu grotesque au vu des approximations qui sont les siennes, mais toujours affirmatif, ce qui le rend encore plus grotesque ; voir occupe toute la place, nous laisse croire qu'il s'occupe de tout, voit tout, peut tout. Tant qu'on se contente d'aller au cinéma, de marcher dans la rue, de bavarder sans trop d'enjeux, l'illusion perdure. Mais il est tant de choses qui échappent à ce sens, et il ne comprend pas que cela puisse lui échapper, car tout a l'air net, et stable, à bonne distance, visible donc, c'est-à-dire total et clair, alors que ce n'est qu'une reconstruction mentale qui se fait passer pour la réalité même. Cela produit un petit trouble, un léger malaise dont on ne comprend pas d'où il vient : il devrait fonctionner, le monde, mais il ne fonctionne pas exactement tel qu'on le voit. Alors pour le plus essentiel, il faut parfois fermer les yeux, et s'approcher. Ce n'est pas un éloge de l'aveuglement, mais une prise au sérieux des remaniements qui ont lieu dans la cervelle des aveugles : quand le sens premier s'éteint, les autres se déploient, le réel en est changé, et gagne en densité.
Voir nécessite du recul, du champ, de la distance ; et si je m'approche
vraiment de toi, voir ne me sert plus de rien. Tout se déforme, se décale, ton merveilleux visage disparaît, ne te ressemble plus et pourtant tu es là, toute proche, et c'est à ce moment-là que tout se passe, bien plus que lorsque je te regardais d'un peu loin. De loin j'étais émerveillé, et de près je t'aime, et seulement à cette distance-là je t'aime, et cet amour me dit ce que tu es, et m'apprend qui nous sommes.
Aimer quelqu'un, c'est aimer son corps ; non pas par fascination pour les
apparences, mais parce que c'est là que tu es, ton petit corps de chair est ici-bas, en ce monde-là que nous partageons, le seul réceptacle de ta présence. Tu es là. Et c'est exactement ça que veut mon amour pour toi, cet élan qui me porte vers toi : que tu sois là.
On n'aime pas de loin mais de tout près, dans le partage d'une présence
commune. On touche, on sent. On aime la beauté de la présence, et ceci se manifeste dans le corps réel de qui on aime. Il existe bien une vague notion de beauté intérieure, mais elle ne mène qu'à de pénibles apories : si elle est vraiment intérieure, cette beauté, on ne la voit pas, et elle ne sert de rien ; et si elle se voit, elle est en partie dehors, et on se demande bien pourquoi on la qualifie d'intérieure. Cette idée n'est que de peu d'utilité, on l'évoque par politesse, et le plus souvent elle n'offre qu'un surcroît d'inquiétude : on cherche son intérieur, on n'y trouve rien, on se croit vide. Mais bien sûr qu'il n'y a rien ! Ma beauté c'est toi qui me la montres, et je te montre la tienne, nos visages l'un vers l'autre nous révèlent à nous-mêmes. Sans te rencontrer, comment pourrais-je me rencontrer moi-même ? Comment pourrais-je même me voir ? Comment pourrais-je même savoir que je suis là ?
J'aime ton corps parce qu'il est le tien, parce qu'il est le seul lieu de ta
présence en ce monde, parce que là où tu es je me trouve bien, et que ce là-où-tu-es désigne l'espace occupé par ton corps. Ce tout petit lieu devenu immense est parcouru des récits de nos gestes, il résonne de toutes les paroles dites et non dites que nous échangeons, c'est là, tout précisément, dans cette toute petite part d'un univers trop grand que nous avons lieu, et ici réellement je chéris ta présence, et elle est précisément ici, entre mes bras.
Je te sens maintenant, et non pas l'odeur lointaine de ton parfum, molécules
très volatiles qui franchissent les distances, mais l'odeur toute proche de ta peau, que tu dissimules le plus souvent, sauf à moi qui m'approche de si près. Je peux te toucher, et ce qui était forme simple quand je te regardais d'un peu loin devient tout un monde où je peux me perdre avec joie, tant il est grand, et divers. Tout contre ton oreille je peux murmurer des mots isolés, des phrases courtes dont tu n'entendras que la moitié, mais tu comprendras bien plus ce qui se dit entre nous que lorsque je te faisais d'un peu loin de beaux discours admirables et complexes, qui ne te concernaient pas tout à fait.
Sentir, toucher, entendre, goûter sont des sens qui sont sans distance. Ce
que l'on perçoit, on est dedans, cela vient d'où ça veut, on y est, c'est là ; et quand on y est on n'y échappe pas, car il n'est pas de paupières aux mains, au nez, à la langue ou aux oreilles. En ces sens-là, que l'on éprouve en silence et les yeux clos, loge l'amour, et c'est là qu'il se déploie.
On peut adorer ce que l'on voit, peut-être, on peut l'admirer, l'aimer un peu,
l'apprécier sûrement, mais ce n'est pas grand-chose à côté de ce que l'on sent, touche, et entend : ta présence est vraiment là.
Ton merveilleux visage que je reconnais entre tous, que je sais distinguer de
loin au milieu d'une foule, quand je m'en approche il se floute, je ne lui vois plus que ses yeux clos, et un sourire très doux qui flotte autour de tes lèvres. Quand je m'approche, tu disparais à mes yeux, ne reste plus que ce sourire flottant, dernière chose que je vois avant de fermer les yeux moi aussi, et s'ouvrent le sentir, le tact et l'entendre, et tu es là.
Il est une nouvelle de Borges (car il en est une pour chaque situation de la
vie) construite comme un roman policier, où l'indice que l'on poursuit est l'étrange lueur spirituelle qui émane d'un visage, dont l'enquêteur a l'intuition qu'elle est le reflet d'une lueur plus forte émanant d'un autre visage, et ainsi de suite jusqu'à une scène finale éludée, où il va entrer dans une pièce illuminée par Son visage, pour être enfin en Sa présence.
La vie éternelle et sa lumière résident dans l'espace infiniment plein qui
relie son visage et le tien, et son visage est ce que mon regard perçoit à travers cet espace infiniment plein de visages ; son visage est celui fait de tous les visages superposés, il est celui tout au bout que l'on devine, que l'on n'aperçoit pas vraiment, que l'on approche ; son visage transparaît à travers le tien, son visage transvisible se distingue à travers le tien. Et ton visage, que je peux prendre entre mes mains, ton visage duquel je m'approche les yeux clos, mes lèvres entrouvertes, ton visage que j'embrasse les yeux clos parce que de si près les yeux ne servent de rien, ton visage aimé qui m'emplit tout entier au moment où je ne me sers plus de mes yeux, au moment où je t'embrasse, ce visage qui est le tien n'est pas très loin du sien, parce que dans l'éternité que l'intensité fait atteindre, la distance n'existe plus.
Alors quand justement il n'est plus d'espace entre ta peau et la mienne,
apparaît comme un espace dont je ne sais pas très bien où il est, je dis espace faute d'autre mot, et j'y suis plongé, c'est un espace très grand, très plein, qui a lieu dans l'espace infime entre mon visage et le tien, entre mes lèvres et les tiennes, espace infiniment étroit du profond contact, et infiniment vaste du lien qui nous unit, espace paradoxal puisque à la fois intérieur et me contenant, nous contenant, nous contenant tous.
Entre ton visage, qui est le plus proche qu'il soit possible de l'être, ton
visage que je modèle du bout de mes doigts et que j'embrasse, entre ton visage et le sien est la place pour tous les visages apparus depuis le début des temps, les tout proches juste derrière le tien qui est le proximal, les proches ensuite, puis les à-côté et les plus lointains, les très lointains, les distants, tous, tous les visages de l'humanité de proche en proche, jusqu'au sien qui est au bout, le sien, le distal, qui transparaît à travers tous, et qui est constitué par cette transparence générale. Cette forme lumineuse est un visage car tous les visages se ressemblent, et superposés ils forment encore un visage qui rayonne d'un sourire flottant, très doux, et il accueille tous ceux qui s'en approchent.
Et ceci m'apaise profondément, enfin, car aucun des visages qui sont là ne
m'est totalement étranger ; tous, de ton visage proche jusqu'au sien partout présent, je peux, sans que cela pèse, les aimer.
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DU MÊME AUTEUR
L'Art français de la guerre,
Gallimard, 2011 (Prix Goncourt)
Élucidations. 50 anecdotes,
Gallimard, 2013
OceanofPDF.com
Vous avez terminé Son visage et le tien
Jenni Alexis