Son visage et le tien
Entendre
À un certain moment de ma vie, je crois que je cherchais noise à mon
corps, et l'été j'allais à vélo dans tous les reliefs que je pouvais trouver, en plein midi toujours, et torse nu, cherchant la côte et la gravissant, sans hâte mais avec une détermination de forgeron. Je cherchais alors noise à mon corps, je crois, je lui cherchais querelle, je lui cherchais bruit, je l'assourdissais d'efforts et de chaleur, je laissais le soleil vissé en son zénith cogner sur mon dos nu, doré et luisant comme le bronze d'une cloche, et il cognait, et je n'entendais plus rien dans ce vacarme ; tête baissée, je grimpais.
J'allais souvent dans le Mâconnais où les côtes sont courtes mais raides, et
les étés brûlants. Sur les routes bordées de vignes et de calcaire, le thermomètre explose, le soleil joue des cymbales à grands gestes, le cœur bat directement dans les oreilles où il fait comme un gros tambour ; il ne s'agissait pas de souffrance, mais d'excès : je cherchais un excès physique dans les quelques heures que me laissaient les tâches obligées d'une vie très banale.
Ce jour-là dont je veux parler, errant sur la foi d'une carte approximative, je
me perdis sur les crêtes, passai par des forêts sèches, et entrai dans un village que je ne connaissais pas, un village de pierre blanche, désert comme sont les villages l'été à cette heure-là, et au milieu s'élevait une église romane massive, presque sans ouvertures, comme taillée dans un seul roc. Dans cet état d'éblouissement et d'assourdissement voulu où je m'étais mis, ruisselant de sueur, j'eus idée qu'elle pouvait contenir, cette masse de pierre immobile, une grotte pleine d'ombre et de silence. J'entrai. L'ombre fraîche me fit frissonner, et tout s'arrêta. Mon corps à qui je cherchais noise dans ce brusque silence se ralentit et se tut. Le silence était parfait. Une lueur douce glissait par les ouvertures étroites, effleurait les murs nus et leur donnait un calme d'éternité géologique, ce qui pour nous, êtres animés, trop agités, trop vite périssables, se confond avec l'éternité tout court. La nef épurée, courbe de pierre blanche, tenait debout par douze piliers énormes, les plus gros que j'aie jamais vus, gros comme des tilleuls de trois cents ans. Leur puissance tranquille, leur poids manifeste, donnait à rêver d'un soutien invincible, comme ces mythes qui racontent que le monde repose sur le dos de trois éléphants. Les piliers seraient leurs pattes, trois éléphants très calmes, attentifs, cosmophoriques, et il émanait d'eux une éternelle stabilité. En ces douze piliers on pouvait avoir confiance, et en cette voûte, et en cette lumière douce qui n'éblouissait plus, filtrée par de fines ouvertures, enfin accueillante.
Je m'assis sur un des bancs polis qui luisaient dans l'ombre fraîche, et
m'asseoir, ne plus penser à me tenir debout, ne plus entendre l'écho de mes pas sur les dalles, ce fut plonger d'un coup dans un grand silence, silence d'église redoublé du silence de mon corps, mais silence vivant, qui ne faisait pas disparaître la présence. Je bus ce vide heureux comme une eau vivifiante. J'avais affronté le soleil et ses cymbales, les routes en pente, mon corps grinçant et pulsant, mon corps pétaradant, et j'étais arrivé là : l'esprit vidé par l'épuisement physique, disponible à ce qui est encore quand tout s'arrête et se tait.
Le vide bruissait, il était tout imprégné d'un être profond qui n'avait nul
besoin d'en dire plus, et son silence était tout empreint de paroles avant qu'on les prononce -- pas la peine -- mais frémissantes, dont je devinais l'apaisement, et cela suffisait.
J'y restai longtemps assis ; j'en concevais un bonheur tellement grand qu'il
n'avait pas de limite, un bonheur immense, vraiment. J'étais là et mon esprit flottait autour de mon corps calmé, et le monde soutenu de douze énormes piliers vibrait à mon unisson.
Quelque chose de tout petit, de très fin, d'infime vis-à-vis des efforts que je
venais de faire sur la route, et de la masse du bâtiment où j'étais entré, palpitait en moi comme une toute petite respiration, comme un murmure, comme le ressac des images verbales avant qu'on les prononce, dont on ne sait pas d'où elles viennent, et elles passent, et reviennent, sans insister ni s'arrêter. Ceci à quoi je ne laissais d'habitude jamais place, je l'écoutais. Cela pouvait durer, je pouvais rester là tout le temps qu'il faudrait. Le monde avait une présence tranquille et m'accueillait enfin.
Quand je repartis, je remarquai une tirelire fixée sur la porte, et un petit mot
du conseil municipal qui en appelait aux dons, car entretenir une si belle église coûte cher à un petit village, et si les subventions avaient été demandées, elles tardaient.
Je revins dans le même village des années plus tard, en voiture. Les
subventions avaient dû arriver car le village avait été refait, et un parking construit face à l'église. Elle avait été grattée pour montrer sa pierre, et son intérieur était éclairé de spots. Une sono dissimulée passait en boucle des chants de monastère.
En faisant quelques pas dans la nef rénovée, je compris ce que Kundera
voulait dire en parlant de l'imbécillité de la musique, quand elle est utilisée à des fins de décoration. L'église avait été mise en valeur, mise en scène comme représentation d'une expérience spirituelle, figurée par l'éclairage et la musique ; on pouvait la visiter. « Vous entendez la bande-son si reconnaissable de la spiritualité ? Retournons aux cars maintenant. »
Je ne restai pas. Je ne pouvais pas, l'espace était rempli, je ne pouvais rien
écouter. Auprès de la porte je vis un petit interrupteur où l'on précisait : « Si vous voulez interrompre la musique pendant trois minutes, pressez le bouton. » Trois minutes m'auraient soulagé, mais je n'essayai pas.
Qu'avais-je connu dans cette église romane du Mâconnais, du temps où elle
était oubliée, avant qu'elle ne soit mise en valeur ? J'y avais trouvé ce pour quoi elle avait été faite. J'avais trouvé ce que maintenant la musique et l'éclairage désignaient, en empêchant ainsi de le vivre : un moment de présence pure, où vide et silence me laissaient être, où j'avais tout le temps et toute la place d'être, comprenant quelque chose que je ne savais pas avant de venir là, car jamais je ne pensais à écouter le vide. Le vide permet ce que le rempli ne permet pas ; il est trop occupé.
À l'époque je cherchais noise à mon corps, je le martelais pour qu'il
résonne, pour qu'il se fissure, se fende et s'effondre enfin, libérant ce à quoi j'aspirais, cette petite flamme infime que je pensais être le plus vivant en moi, et que la façon que j'avais de mener ma vie, pensais-je, m'empêchait alors d'entendre et de déployer. Je pensais devoir être ailleurs, et j'y allais à vélo.
Je cherchais quelque chose, je faisais des kilomètres pour cela, et j'avais
trouvé le vide. Mais le vide n'est pas rien. Lorsqu'on se tait, lorsqu'on ne s'agite plus, qu'il ne se passe rien de particulier, le monde existe encore, et même mieux : il recommence d'évoluer enfin. Le vide ce n'est pas rien ; c'est même l'état des choses avant tout.
Michel Cassé, qui réécrit la physique moderne pour en faire apparaître la
poésie, définit le vide comme l'état d'énergie minimum du système des champs qui constituent le monde. Le vide est l'espace serein, hypersensible, où n'existe encore rien ; et quand il réagit à ce qui le trouble, ses excitations sont les particules. Le vide quantique est tendu comme une corde de violoncelle, et ses oscillations comme des notes seraient la matière. Le monde matériel tel qu'on le perçoit n'est qu'un vide troublé, les vaguelettes d'un lac où l'on a jeté une pierre ; quand la surface s'apaise enfin, le lac est toujours là.
Je trouvai dans ce vide la place d'un mouvement, dans ce silence la
possibilité d'écouter une parole qui n'a pas besoin d'être prononcée, j'avais trouvé le temps et l'espace nécessaires pour me retourner comme un fœtus se retourne dans sa poche qui le serre de tous côtés, et ainsi voir brusquement mon existence sous un tout autre angle. J'avais eu un peu de place ; peu importe la taille de cette place, sa simple existence permet de se retourner. Dans un monde bien rempli rien ne bouge, sinon par choc ; sans le vide, sans cette réserve, le monde serait figé comme un mausolée de marbre, et il ne bougerait que par fissures et effondrements.
Le silence n'est pas vide, pas plus que le vide n'est silencieux. En ce
moment précis où mon corps martelé soupirait, se reposait enfin après avoir tant agi, tant fait, autant qu'il le pouvait, à ce moment-là j'entendis ce qui reste, ce qui ne s'entend pas vraiment mais qui est là. J'entendis ce qui est déjà-là, ce qui est toujours-là, j'entendis ce qui donne vie, ce qui est en moi et en dehors de moi, partout, j'entendis ceci que seul l'épuisement, et le refuge un instant dans ce cocon de pierre, m'avaient fait entendre.
Mon corps calmé, lessivé par l'effort, avait perçu le monde tel qu'il est
avant qu'on le touche, avant qu'on le dérange, avant qu'il s'anime et se charge d'objets : le monde à l'état neuf, toujours vivant et fécond, mais au calme, le monde toujours présent et moi dedans, et lui en moi, sans plus d'avant ni d'après. Tous les détails qui m'entouraient, les objets, les circonstances, mes états d'âme, n'étaient que le commentaire assez inutile de la parfaite présence. J'étais là, au cœur d'un rocher de pierre blanche creusée d'une voûte à ma taille, et cela suffisait.
Assis sur un banc de bois ciré qui avait le velouté et la fraîcheur d'une peau,
j'écoutais le silence, silence de mon corps calmé, silence de cette formidable construction de pierre qui avait la pureté de forme d'un instrument de musique. Ceci, que j'écoutais, savait me parler et je savais lui parler, même s'il n'y avait rien à dire ; ceci était à mon image et j'étais à son image, même s'il n'est pas besoin de la dessiner. C'était là, mouvement immobile, murmure muet, toujours présent sans que je sache où. C'était moi-tout-autre-que-moi, matrice de ma propre vie et de toute vie, qui était forme de vie, et j'en étais l'image. On peut lui donner un visage si l'on veut, mais ce serait le visage de tous les visages. Et ceci m'était bienveillant, à moi personnellement comme à tous, et je lui en étais reconnaissant.
Dans un village du Mâconnais absolument désert en plein midi, mon vélo
appuyé contre le portail, mon corps lentement se calmant, séchant de la sueur qui s'en était écoulée comme s'il fuyait, je plongeais dans le déjà-là, dans ceci qui est là et peut entendre ce que je dis, et je peux entendre ce qui est dit, sans qu'il soit besoin de rien prononcer, et cette possibilité seule, en forme d'accueil, est une bienveillance profonde qui me maintient en vie.
Je ne peux dire à quoi ceci ressemble, je ne peux en donner d'image, car si
le moi-tout-autre-que-moi me constitue à son image, je ne le perçois que selon ma forme, donc assez mal, car je sais mes limitations. Quelque chose est là que je ne vois pas, mais que je peux percevoir si je fais silence, et dans ce silence ceci a toute la place pour venir jusqu'à moi, et dans ce vide qui n'est pas rien, je me déploie et m'agrandis de ceci qui vient. La vie éternelle est déjà là.
Ce jour d'été, entre les pattes de trois éléphants de pierre qui soutenaient la
voûte, je sentis la vie éternelle autour de moi et en moi, la vie éternelle et sa lumière qui est dans les interstices entre les objets, qui leur donne naissance et les maintient dans l'existence.
Ceci qui est là se montre à peine, il faut pour le percevoir baisser la
lumière, ne faire presque aucun bruit, et c'est là, c'était là depuis toujours, et on ne le savait pas parce qu'on était trop bruyant. Maître Eckhart raconte cela, dans un commentaire de l'épisode des Évangiles où le Christ chasse les marchands du temple : « Enlevez-moi ça ! Débarrassez-moi ça ! » dit-il. Il se fait d'une corde un fouet, et il chasse du temple tous les marchands d'animaux, qui attendent là qu'on leur achète de quoi faire un sacrifice. Mais Eckhart n'accuse pas les marchands de faire du commerce là où ne devrait avoir lieu que la prière, peu lui importe : ils ne faisaient rien de mal, ils vendaient des tourterelles qui sont belles choses, et agréables à Dieu. Il n'a rien contre les tourterelles et le Christ les chasse. Il dit : « Débarrassez-moi ça ! » Pourquoi ? Ce n'est pas mauvais, mais cela dresse des obstacles à la vérité limpide. L'âme est un temple, et il veut qu'elle soit vide pour l'accueillir, lui. Il veut débarrasser l'âme des dix mille êtres qui l'encombrent dès qu'elle s'agite, comme une étendue d'eau que l'on trouble, et le reflet qu'elle portait se fragmente en dix mille reflets qui en voilent la transparence, que l'on ne retrouvera que lorsque l'eau aura retrouvé son calme, et dans ce silence, l'image apparaîtra.
J'ai entendu les mêmes paroles dites par des gens vivants, ô combien
vivants, par des carmélites qui devant moi décrivaient leur vie avec les mêmes mots que les mystiques médiévaux. Elles parlaient du silence, qui est la vie même qu'elles ont choisie, qui est la condition pour elles de l'accueil de cette vie. « Le Christ ne parle pas fort, disaient-elles. Il faut faire silence pour l'entendre. » Par le silence consenti, elles débarrassent leur cœur de ce qui l'encombre, et en font une église romane vide où par de fines fenêtres peut entrer la lumière. « Le silence agrandit notre espace intérieur, disaient-elles, et permet d'accueillir la présence de Dieu qui est murmure. » Elles choisissent de ne pas parler pour entendre ; elles écoutent.
Il n'y a rien de plus simple, rien de moins mystérieux qu'écouter, écouter ce
qui reste quand tout s'est tu, quand on a tout éteint ; cela n'est pas très difficile à mettre en œuvre, mais cela fait très peur, tant on confond ce silence avec l'ennui et la mort, et on n'ose pas tout éteindre. Tout, en ce monde merveilleusement perfectionné où nous vivons, permet l'agitation et l'encombrement, tout concourt à nous faire penser la vie bonne comme pleine de vacarme, et il est difficile d'obtenir le silence, et plus difficile encore de s'y laisser aller, tant on en a peur. Il est merveilleux pourtant de parvenir à éprouver un silence qui ne soit pas mort, un vide qui ne soit pas rien, mais condition de la plénitude ; ce qui, malgré son nom, n'a rien à voir avec l'encombrement.
Lors d'un séjour dans un hôtel suisse au bord d'un lac, où au dernier étage
on proposait un sauna à tous les clients qui le voulaient, j'en profitais, avec d'autres, et nous étions un certain nombre en claquettes et peignoir blanc à nous croiser dans les couloirs, à prendre des douches de températures différentes, à plonger dans le bac froid, à nous asseoir dans la cabine brûlante où un peu de vapeur montait d'une caisse de pierres chauffées. Assis sans bouger sur des bancs de bois, dans cette chaleur, on fond.
Dans l'étuve je deviens un morceau de beurre, je sue, je me ramollis, je
coule, je me perds ; puis je sors et je me fige dans l'eau froide ; ensuite, allongé dans un peignoir, je m'endors quelques instants, je ne suis plus tout à fait là, presque plus là, je fais l'expérience d'une présence évanouissante jusqu'à n'être plus que ma respiration, mon souffle juste nécessaire, et je me réveille, et je suis neuf comme un champ de neige qui vient de tomber, je reviens habité d'un verbe neuf et frais, de nouveau malléable, la parole de nouveau signifie quelque chose. Car moi qui fais profession de parler -- ou d'écrire, ce qui revient au même --, je sais bien que la parole toujours se sclérose, c'est sa pente, sa tendance, son destin, elle se rigidifie et devient bavardage, elle m'enserre alors comme un corset dont je ne sais plus comment me défaire. Dans le silence issu du sauna, tout est neuf. Et le verbe lentement me donne vie, goutte après goutte, et il me semble entendre, précisément entendre, et alors les mots apparaissent et s'assemblent. Quelque chose fait de verbe me met au monde à nouveau.
J'aime beaucoup cet état. Alors quand l'hôtel m'en donna l'occasion, j'y
allais, et après la chambre à sueur nous étions alignés, messieurs en peignoir allongés sur des chaises longues, et j'étais nulle part, ou bien exactement là, sur la pointe de mon attention sans faire attention à rien, présence neuve, confiance en ce monde, scléroses dénouées, carapaces tombées, je respirais, c'est tout ; cela qui n'est pas la foi mais le simple outil de la foi vibrait simplement en moi.
Et autour de moi sur les autres chaises longues il y avait des petits rires, des
soupirs, des mots, les messieurs en peignoir s'assuraient les uns les autres de leur détente, et l'expression de la détente mettait fin à la détente. Il fait peur, le silence, il inquiète, et il est des gens qui ne savent pas garder le silence car ils doivent le confondre avec l'inexistence. Ils croient basculer dans le vide, se raccrochent avant le vertige, se rappellent à leur propre attention par un gros soupir, puis un autre, plus fort encore, puis une exclamation, un mot, un petit rire. Tout ça de peur de disparaître, sans doute. Au bout d'un moment l'un d'eux sortit une tablette de son peignoir. Plusieurs s'agglomérèrent autour de lui, se penchèrent sur son épaule, ils étaient éclairés par en dessous, ils regardèrent la transmission d'un match de foot. Heureusement en allemand avec l'accent suisse, je ne comprenais pas, et je pus continuer les yeux clos à ne faire attention à rien.
Tout le malheur de l'homme est de ne pouvoir rester dans sa chambre,
soupirai-je en moi-même. Ce n'est pas tout à fait de moi, mais j'en sentis alors la parfaite vérité.
Le vide est habité pour peu qu'on l'écoute ; le vrai cauchemar est le plein,
un monde totalement rempli au point qu'il n'y reste ni terrain vague ni temps mort, plus d'ennui. Un monde totalement livré aux dix mille êtres encastrés les uns dans les autres, un monde affolé qui suivrait jusqu'au bout sa pente panique en récusant toute forme de manque, ce monde-là serait immobile et morbide, vraiment effrayant.
J'en ai vu un exemple à Lausanne, dans une maison assez discrète, une
maison sombre avec peu d'ouvertures et peu d'éclairage où l'on collectionne l'art des fous. On peut discuter le terme, trouver qu'il s'agit d'un art brut, d'un art naturel, de l'art sauvage avant qu'il ne soit bridé par l'académisme. On peut discuter, cela fera toujours du bien à l'art, car cet art-là interroge ce qu'est l'art, et il est important de le voir et de s'en souvenir, mais il est du côté des fous, et de leur douleur.
Dans cette maison discrète et bien fermée où l'on avance à pas lents,
comme avec précaution, tout est expérimenté, toutes les formes, tous les matériaux, toutes les techniques. Les œuvres ne se ressemblent pas, car leurs styles sont divers, mais une même sensation de malaise et d'étouffement les relie toutes. Le point commun de toutes les œuvres de l'art brut, quelles qu'en soient les techniques, est le plein. Dans ces représentations totales et confuses que produisent les fous, ceux qui ne parviennent pas à s'abstraire de leur souffrance, qui ne parviennent pas à faire un pas hors du monde pour qu'il cesse de s'imprimer en permanence sur la totalité de leur peau, dans ce bégaiement formel qui les fait poursuivre leur œuvre jusqu'aux limites de la feuille, il n'est jamais aucun espace vide. Tout est occupé, il ne reste pas de blanc. Aucun vide, aucun silence, mais aucune parole non plus dans ces toiles, dans ces dessins terribles, mais un vacarme graphique continu qui emplit tout l'espace du musée. Au bout d'un moment on doit sortir, car on étouffe, l'air n'existe plus, on veut ouvrir une fenêtre mais il n'y en a pas, on veut sortir enfin malgré la fascination qui ferait rester là toujours, mais c'est une question de survie : on étouffe et il faut que l'on respire. Sur le trottoir, sauvé, dans le calme de la rue d'une ville suisse, on peut reprendre son souffle, et peu à peu cet affolement panique qui montait et remplissait tout se calme et se tait. On peut de nouveau parler, avec ceux qui nous accompagnent, parler de ce qui a été vu et vécu dans cet autre monde à l'intérieur d'un musée discret, qui est tout à la fois rempli d'humanité, totalement saturé d'humanité, et qui du coup en est horriblement dépourvu. Parler, on le fait dehors, dans la rue, en descendant sans hâte vers le lac si calme, car dedans il n'est pas question de parler, ni de penser, ni même de respirer : pas la place. Seul le vide laisse place, et permet la vie.
Fermer les yeux fait du bien, car ce sens limité qui nous obsède avec sa
suffisance conçoit mal les paradoxes auxquels on se heurte quand on essaie de s'approcher de la présence. Le tiers exclu, le refus d'ubiquité, la localisation précise sont des principes issus de la vision, alors que l'ouïe s'en passe aisément ; et la musique le prouve en permanence. J'ai exagéré avec la musique : elle n'est imbécile que quand on s'en sert pour sonoriser, pour cacher, pour conjurer la peur du silence, qui peut survenir dès que l'on se tait, et on basculerait dans ce gouffre. La musique est imbécile quand elle veut occuper l'oreille distraite ; mais quand elle parle à l'oreille attentive, elle peut dire par le génie de quelques notes ce que le langage clair a du mal à dire, et il ne sait même pas qu'il ne sait pas le dire.
La musique est existence, elle met en mouvement, en rythme, en ordre, et
donne à percevoir d'une façon très évidente ce qu'on ne saurait dire clairement. Sans connaître grand-chose à la musique, j'ai toujours écouté Bach, beaucoup, passionnément ; ce mot qui vient tout seul est mal choisi, tant pis je le laisse, parce que justement les Passions qu'il écrivit m'ont révélé cette puissance de la musique, m'ont fait sentir intérieurement, sans que je le formule, le tragique de l'Évangile et son retournement.
Lors de la Passion, cet homme marche vers sa mort, debout, en souriant
pour rassurer ceux qui l'accompagnent, et nous savons tous qu'il n'en réchappera pas, et c'est poignant, la musique le dit, en une progression dramatique que l'on voudrait interrompre avec de grands gestes des bras pour le prévenir : « Attention, Judas ! Attention, Pilate ! Non ! Pas Barrabas ! » Mais on est emporté avec lui dans l'inexorable ; il sait où il va. En même temps (et cela la musique le peut : exprimer au même instant les sentiments contraires), en même temps que d'avancer vers la mort, la musique rayonne de joie, car cette mort à laquelle il n'échappera pas est une porte vers autre chose, résurrection, lumière, vie, et la musique le dit sans l'expliquer. En écoutant les Passions que Bach a laissées, j'en ai le cœur serré de deux façons différentes, d'inquiétude et de soulagement, le cœur serré d'enthousiasme, bien plus peut-être que ne l'imposerait cette musique austère, mais on ne décide pas des serrements de son cœur, il se serre, c'est tout, il sait mieux que nous. Notre corps est une antenne bien plus sensible que nous, si nous désigne ce que nous savons consciemment, bien peu de chose finalement.
J'ai beaucoup écouté Bach, et comme j'étais à Leipzig, un peu naïvement je
voulus visiter l'église Saint-Thomas, par une sorte d'obligation touristique. J'insistai, et on m'y emmena. Un petit orchestre répétait sur une mezzanine. Le chant s'éleva, et derrière lui le hautbois sinueux, et les fines colonnes du jeu des cordes, qui égrenaient les phrases si reconnaissables. J'entendis ceci, je le reconnus, je voyais le plafond si net peint en blanc, je me dis que c'était merveilleux d'être ici où ceci que je connaissais, ceci que j'écoutais depuis longtemps, avait été joué par celui-là même qui l'avait composé, d'être ici où ceci avait été entendu pour la première fois ; et je fondis en larmes.
Je dus me détourner et m'éloigner, m'asseoir, personne ne s'aperçut de rien,
quelques touristes peut-être, mais tout le monde venait pour ça, certains avec des étuis d'instruments à la main, on devait bien s'attendre à quelque syndrome de Stendhal dans la Thomaskirche, et je restai un instant à goûter les phrases si reconnaissables s'élever sous la voûte blanche, que je distinguais à peine, à travers mes yeux plissés pleins de larmes.
En même temps je me souvenais de l'électrophone Teppaz posé par terre,
une petite valise dont le couvercle faisait haut-parleur, le tourne-disque sur lequel mon grand-père passait Bach, et je me souvenais de ma mère écoutant Bach, surtout lui, toute sa vie, ma mère disparue six mois plus tôt, et à ce moment-là, dans la Thomaskirche, j'aurais aimé lui envoyer un petit message, pour lui dire que j'étais là, pour lui dire que j'étais exactement en ce lieu, au lieu d'origine, à l'ombilic du monde, là où Bach que nous écoutions tous avait joué pour la première fois ce qu'il venait juste de composer, et j'en pleurai ; je pleurai, bien plus que six mois plus tôt, avec bien plus de chagrin et de soulagement. Écouter cette musique qui tout à la fois m'étreignait et me libérait me permettait d'entendre ma douleur qui pendant tous ces mois était restée enfouie, cachée dans je ne sais quel coin d'ombre où les larmes gelaient, peut-être parce que Bach que nous écoutions l'un et l'autre, parfois ensemble, transmettait entre nous ce qui ne se disait pas. Bach disait sans le dire ce que je ne pouvais dire, et cela m'avait manqué, et ce que nous n'avions pu nous dire, je l'entendis ce jour-là monter très distinctement sous la voûte blanche de la Thomaskirche.
Puis je séchai mes larmes et rejoignis ceux qui m'avaient accompagné, qui
m'avaient laissé m'éloigner un peu car ils étaient venus sur mon insistance, déambulaient tranquillement dans l'église, et n'avaient pas remarqué cette brusque émotion. Et moi, en demandant de venir là, en insistant pour faire cette visite touristique, je ne m'y attendais pas non plus, à cette brusque émotion, je ne m'attendais pas du tout à ce que j'y trouve ce que j'y avais trouvé, que j'y trouve l'expression sans mot du lien douloureux qui me relie à ceux qui m'ont donné naissance, et qui à la naissance m'ont donné sans que je le sache ce goût que j'essaie de suivre, que j'essaie de vivre sans qu'il me pèse.
Et nous sortîmes, pour aller dans les rues pimpantes du centre de Leipzig,
toutes repeintes et redorées, laissant derrière nous Bach virevolter sous les voûtes blanches, déployant à mi-mot, seulement à mi-mot mais il ne lui est pas besoin de plus, ce tragique serein de la vie qui avance dans le déjà-là, et qui s'éteindra, bien sûr, dans l'encore-là.
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