Son visage et le tien

Jenni Alexis · Chapitre 5 sur 8

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Son visage et le tien

Sentir

 

 

Je le dis à nouveau, on ne m'apprit rien. Le domaine de la foi avait, lorsque

j'étais enfant, cet aspect inquiétant d'être présent et absent, d'être toujours secrètement là et de n'être jamais dit. Mes grands-parents l'évoquaient de façon elliptique avant de se taire et de me regarder d'une façon intense, en ayant l'air d'attendre que je réponde, mais je ne savais pas à quoi. « Tu n'as pas encore trouvé ? me demanda un jour ma grand-mère alors que nous nous promenions. -- Quoi ? dis-je, exagérément naïf, l'air de croire qu'elle me demandait si j'avais retrouvé mes billes, ou je ne sais quel objet perdu, alors que je savais confusément qu'il était question d'autre chose, que je ne voulais pas vraiment que l'on précise. -- Un signe... », dit-elle avec comme un soupir, regardant ailleurs, et cela finit la conversation, où rien n'avait été dit, mais tout était là sans qu'il soit nécessaire de le préciser, tant nous savions tous les deux de quoi il était question, tout en l'ignorant. Mes parents me tenaient éloigné de la foi, pour des raisons sur lesquelles il n'est plus temps maintenant de les interroger. Mais même si je l'avais fait, je doute qu'ils aient pu m'en dire quoi que ce soit de très clair. Mes parents me tinrent éloigné de cela qui pesait sur nous, sans mots, et qui, pour cette raison même ne disparaissait pas de notre vie. Je n'eus en ce domaine aucune culture ; et quand on n'a pas de culture, on fait avec ce qu'on a ; et qu'a-t-on d'autre que ce corps sensible ? Qu'a-t-on d'autre en ce monde-là que son propre corps que l'on emporte partout avec soi ? Qu'a-t-on d'autre que ce corps, qui est notre monde propre, capable de sentir ce qui l'agite, de sentir ce qui l'entoure, et qui fait parfois le lien entre les deux -- parfois ? Notre corps a ceci de merveilleux qu'il est capable de sentir ce qu'il ne sait pas, et il est en cela le plus merveilleux instrument de connaissance que l'on puisse imaginer. On dit la sensation trompeuse -- peut-être. Mais sans elle que serions-nous, sinon un bavardage errant ?

 

Sentir est un mot double : il désigne l'action de l'olfaction, la perception des

odeurs, qui sont les molécules volatiles qui flottent sans qu'on les voie, qui entrent en nous avec l'air que l'on respire, et sentir permet de les identifier ; mais il désigne aussi l'acte de tous les sens en général, l'acte de percevoir en soi, à croire (et il faut croire l'usage des mots puisqu'on les utilise) que l'olfaction est le plus global, le plus parfait de tous les sens, et que les autres n'en sont que la déclinaison sur un mode particulier. Pourquoi pas. Et les sens que l'on ne possède pas, on les désigne aussi par sentir : sentir la présence, dit-on, alors qu'il n'est pas d'organe pour le faire, sentir l'autre, sans que l'on précise comment, sentir le temps qui passe, alors qu'on n'en sait pas le moyen, sentir l'existence elle-même. Comme si notre rapport au monde était une olfaction générale. Ou comme si le sentiment procuré par le parfum était une présence totale à ce monde dont nous faisons partie. Les deux, sûrement.

 

Ce sens de l'olfaction est l'un des plus archaïques, aussi vieux que celui du

goût : quand nous étions petites choses rampantes dans les eaux précambriennes, nous réagissions déjà aux molécules flottantes. Pour voir et entendre, il faut que soient construits d'extraordinaires instruments de chair, mais pour sentir, la cellule vivante elle-même y suffit. Et notre organe de l'olfaction, la petite muqueuse baignée de mucus à l'abri de notre nez, est en prise directe sur notre cervelle, et les messages qu'il envoie s'imposent brutalement à notre entendement, sans filtre, plus rapidement que les images, plus rapidement que le langage. C'est ce que les neurologues disent, et bien qu'il faille se méfier des neurologues, souvent prompts à l'explication définitive à partir d'une image floue, c'est bien la métaphore de ce qui se passe. On le sent bien.

 

Quand on ne se souvient plus bien de ce que l'on a vécu, quand le visible et

l'audible ont disparu du réel, et que leur souvenir s'est désagrégé au point que l'on ne conserve plus rien qui soit reconnaissable, alors l'odeur, comme un philtre transtemporel, est le dernier lien avec ce qui n'est presque plus, avec ce qui est en nous pourtant, mais qui n'est plus disponible sous forme d'images ou de mots. Je le sais bien, j'ai lu Proust, mais ce qui caractérise le sentir c'est de venir brutalement avant que l'on y pense, avant toute culture, avant tout récit, et la présence est brutalement là, sans prévenir, sans mots pour l'amortir. Les mots viennent après, en flots.

Ainsi je revis la maison où j'avais passé une part de mon enfance, part

pleine de joies secrètes et d'ombres pesantes. Mon grand-père qui l'habitait l'avait rénovée de fond en comble après la mort de son épouse. Il me la fit visiter ensuite, et c'était une impression étrange car si le volume et la disposition des pièces étaient les mêmes, tous les détails qui faisaient ma vie d'alors avaient disparu. Le mur à demi ocre de la chambre où je dormais, car on n'avait jamais fini de le peindre, les silhouettes d'oiseaux tracées par l'une de mes tantes de la même couleur sur la partie laissée en blanc, tout avait disparu sous une couche de blanc moderne, un revêtement de verre tissé et de la peinture brillante, et la chambre avait été transformée en salle de bains par l'installation de deux lavabos et d'une cabine de douche. La terrasse était devenue une cuisine, et les toilettes un débarras, la petite pièce sans usage précis -- et qui servait justement à ne pas en avoir --était devenue des toilettes. Je ne reconnaissais rien, aucun lieu. Nous montâmes au troisième étage, l'escalier craquait, bien plus qu'avant car il était plus vieux, et moi plus lourd, mon pas adulte excédant de loin mon trottinement d'enfant. La salle de bains était devenue moderne, la baignoire d'acier émaillé à pattes de lion n'y était plus, remplacée par un parallélépipède lisse sans trace d'oxydation, et je ne reconnaissais rien, juste la disposition des pièces, juste la place des fenêtres, mais les huisseries en plastique avaient remplacé le bois fendillé dont la peinture s'écaillait. J'allais désolé dans cette maison redevenue neuve, ne retrouvant rien de mon enfance, faisant des compliments raisonnables sur la rénovation, qui rendait tout plus pratique et devait faire faire des économies de chauffage. Au dernier étage où les travaux n'étaient pas finis, mon grand-père ouvrit une dernière porte et soudain mon enfance me saisit brusquement, violemment, le parfum de la pièce m'envahit, j'en titubai, pris d'une brusque ivresse, envahi d'une telle intensité de sensations que toutes les ressources de mon corps y étaient consacrées, négligeant un peu l'équilibre. Le parfum exact de mon enfance était ici, intact, total, et je le sentais. J'y étais. Je ne peux dire mieux. Le parfum de la part de mon enfance passée dans cette maison, avec ses odeurs de poussière, de volets clos chauffés de soleil, de vieux papiers entassés et de bois, ce parfum où passaient des ombres mouvantes qui étaient des présences, je le reçus d'un coup, totalement, en un instant sans durée qui contenait tout le temps passé là, toutes les années d'enfance qui durent bien plus longtemps que des années d'adulte. Je ne sais pas ce que je sentis, et je ne peux vraiment le décrire, mais cela m'était rendu, la totalité du temps en tous ses aspects, en ouvrant cette porte et en faisant un pas, un seul pas qui m'en fit franchir le seuil. Tout ce qui avait disparu partout ailleurs dans la maison rénovée était là, réellement, physiquement puisque j'en titubais, mais sous une forme insaisissable. Et puis cela commença à disparaître aussi, comme une vague qui se retire des rochers qu'elle a brusquement recouverts, car au parfum on s'habitue vite, et s'il persiste autour de nous, on ne le sent plus. Vacillant sur le seuil, j'étais tout à la fois homme mûr et petit garçon, deux

corps précis que je sentais bien, en même temps, l'un et l'autre en un seul corps ; mais un corps déformé, se déployant dans le temps qui est notre monde véritable, corps présent non pas dans l'instant mais dans un espace de quarante ans de long, et dans tous les instants de ce long espace -- je dis espace faute d'avoir un mot qui désigne le lieu d'existence -- présent totalement dans chacun de ces petits instants, vivant ma présence paradoxale dans toute l'étendue du temps, en même temps. C'est difficile à énoncer mais c'est là notre vraie présence. Le sentiment d'être dans l'instant présent est une forme d'aveuglement, une réduction, c'est voir seulement ses pieds parce qu'on a les yeux baissés, et si on relève un peu la tête, c'est tout le paysage qui est là tout entier, l'avant et le pendant mêlés, bien plus grands que le petit instant, et le petit instant en fait partie, et on en fait tout entier partie.

Le parfum, étrangement, donne accès à cette vie plus grande qui est la

vraie, notre vie dans le temps qui est insaisissable. Insaisissable car notre vision qui rassure, notre langage raisonnable qui dit point par point et dans l'ordre ne sont pas adaptés à en rendre compte de façon stable ; ils peuvent nous l'indiquer mais pas nous le dire ou nous le montrer en permanence. Mais peu importe la permanence, il suffit d'expérimenter que c'est là, de le sentir, et de savoir que l'on peut y revenir.

Plus tard dans la journée, et d'autres jours ensuite, je remontais à ce

troisième étage par l'escalier qui grince, j'arrivais devant la porte de cette pièce qui n'avait pas été repeinte, hésitais, et d'un coup je l'ouvrais. L'odeur était là, mais moins ; moins riche, moins forte, filtrée sans doute par mon attente trop précise, trop avide, obscurcie par la représentation que j'en avais, troublée par ce que je venais chercher, et que donc je ne trouvais pas. Je ne retrouvais pas le choc très brutal qui m'avait fait vaciller sur le seuil. Les parfums sont l'extrême présence, qui s'impose par surprise, et ils emportent d'autant plus qu'on ne s'attend à rien, que notre cervelle est à nu sans son voile de mots. Les parfums sont la présence ; ou autrement dit, la présence est de la nature des parfums.

 

En rédigeant ceci, je me suis souvenu du détail qui avait déclenché ce récit,

ce détail qu'au début je voulais raconter mais qui m'était sorti de l'esprit, chassé par ce souvenir du parfum brusquement revenu de la maison de mon enfance. C'était aussi un récit de parfum, souvenir de lecture celui-là, qui me semblait correspondre à ce que je voulais dire : au matin de Pâques, quand les saintes femmes arrivent au jardin, elles trouvent le tombeau ouvert, la pierre qui le fermait poussée sur le côté, le linceul vide, un jardinier un peu à l'écart, et dans le tombeau un parfum lourd et fleuri. Ce petit récit me semblait parfait : son corps n'est plus là, sa présence est parfum, et cela seul reste dans le tombeau, et elle s'en échappe doucement par la porte ouverte. Je suis allé quand même vérifier, pour voir comment cela avait été formulé, pour trouver dans les mots utilisés un détail de plus qui m'aurait permis de développer encore ; mais en lisant, rien. Il n'était pas question de parfum dans ce tombeau vide, aucune trace de ce parfum dont j'étais persuadé, et qui allait si bien dans mon histoire. Marie de Magdala apportait ce jour-là des aromates pour préparer le corps.

Voilà-ci donc le récit : le parfum n'était pas là, mais on l'apportait pour

préparer le corps. Ce qui n'est pas ce dont je me souvenais, même si cela ne change rien aux propriétés du parfum, au mystère de la présence, et à l'événement de la résurrection.

Cela me fit rire encore une fois, tous ces faux souvenirs dont je suis peuplé,

toutes ces approximations pleines de fuites, que je tente de rassembler et de reconnecter en permanence sous forme de récits, comme un technicien du téléphone plongé dans sa boîte à fils qui tâche de rabouter des conversations qu'un court-circuit a interrompues. On ne peut pas faire confiance à l'esprit d'un romancier, qui invente faits et citations à mesure de ses besoins, en étant persuadé dur comme fer qu'il dit le vrai. Et quand le texte, qu'il pensait avoir lu, ou un enregistrement quelconque, qu'il croyait avoir entendu, lui démontre qu'il n'a fait que rêver, eh bien il a encore la force, le culot, l'impudence de démontrer que son rêve n'est pas si faux, et que les détails du réel peuvent être reliés d'une autre façon par le rêve, en une histoire plus grande encore. Face au réel, le romancier est sans vergogne. Il en rajoute. Mais peut-être est-ce pour cela que l'on écrit des romans, et qu'on en lit.

Si le parfum est présence, si la présence est une forme de parfum, qui

envahit et entoure, qui est une matière volatile, invisible, mais sensible, qui imprègne une portion d'espace aux limites assez floues mais dont la proximité provoque un trouble, alors le Ne me touche pas qui fut prononcé à cet instant tombe sous le sens. Il est ressuscité, il est là sans être là, revenu des morts, présent chez les vivants mais encore plus que les vivants, et le toucher n'est pas possible, bien qu'il soit réellement là. Sa présence plus que présente a la nature d'un parfum, d'un parfum si intense qu'on le voit et qu'on l'entend. On le sent, car sentir signifie l'ensemble des sens, il est donc là. Et s'approcher un peu plus jusqu'à le tenir ne servirait de rien, car cette forme-là de présence que j'assimile à un parfum est la plus intense et la plus profonde qui soit. Plus, on ne pourrait pas. On se contente de sentir, et cela signifie tout.

C'est Marie de Magdala qui ce jour-là apporta du parfum pour préparer le

corps. Peu importe la confusion de mes souvenirs d'érudit incompétent : cela raconte, et je veux encore le répéter, que la foi, la confiance en la présence, ne vient pas du dehors mais du dedans, ne vient pas de l'on ne sait quelle apparition mais du regard lui-même, ne vient pas de ce que l'on trouve dans le tombeau ouvert mais de ce que l'on apporte dans une jarre bien fermée, que l'on serre contre son cœur en allant jusqu'au tombeau au matin de Pâques. Pour utiliser l'image de l'eau, si présente dès qu'on parle des choses de l'esprit, l'eau vive de la foi n'est pas une averse qui vous surprend alors que vous pensiez à tout autre chose, elle est une source, une source intérieure qui jaillit et qui comble, qu'on l'ait cherchée ou pas. Si on tient vraiment à l'idée de la révélation, si l'on tient à ce que la foi soit une brutale averse qui surprenne celui qui allait son chemin sans se douter de rien, eh bien ce que révèle cette averse, aussi inattendue que l'on veut, ce sont les parfums de la terre, de l'herbe, des feuilles, qui étaient déjà là avant qu'il pleuve, enfouis en leurs matières respectives, et l'eau du ciel, vive et tiède, les libère d'un coup. Ça aussi, cela convient comme image, tant qu'est conservée l'idée précieuse d'une présence volatile et prégnante, plus large que cette contracture de l'ici et maintenant pour laquelle on a un goût absurde, tant que demeure l'idée que ceci que l'on sent on l'apporte ; que ceci que l'on perçoit brusquement était déjà là, déjà disponible à qui soudain le sent, qui s'en trouve alors tout transformé.

 

J'essaie de comprendre quelque chose qui est là, qui ne se voit pas, mais qui

agit. Comme ce qui soulève le coin du tapis, sème le désordre parmi les autres carpettes, fait voler en l'air les autres brindilles et les herbes sèches, onduler l'eau du bassin, et danser les arbres, les branches et les feuilles, dit Rûmî. Et de l'expliquer : Tous ces états apparaissent différents et distincts, mais du point de vue de l'intention, de l'origine et de la réalité, il s'agit d'une seule et même chose : le mouvement provient du vent. J'essaie de comprendre ce qui est, et comment le sentir, puisque notre sens le plus fidèle et le plus habituel n'est pour cela d'aucun recours.

Alors j'invente des images qui permettent de comprendre, comprendre au

sens d'éclaircir pour l'entendement, mais aussi dans le sens d'inclure, pour que ceci que je cherche je puisse enfin l'atteindre, que je puisse m'étendre jusque-là, et que ceci fasse partie de moi, et que j'en fasse partie, et qu'ainsi je devienne un peu plus grand que moi, car j'ai besoin de ça, être un peu plus grand que moi, tant je me sens contraint dans les limites qui sont les miennes, qui sont celles de tout homme constitué de la même façon. J'éprouve parfois d'être plus grand que ça, relié à autre que moi, et aussi à tous les autres qui m'entourent, et ces moments-là me redonnent vie, m'empêchent de sécher comme de l'argile à l'air, de devenir friable et cassant comme le devient la créature désertée de son créateur. Il est heureusement une source d'eau vive au plus profond de mon corps qui maintient mon argile humide et empêche qu'elle ne s'effrite. J'espère sentir l'argile mouillée, comme un fleuve qui s'écoule, sentir le mouvement fécond plutôt que la poussière, je tâche de me guider par ce sens-là, car je ne suis sûr de rien.

Je ne dis pas que ce dont je parle, le ceci qui est l'objet de la foi, le ceci en

quoi j'ai confiance, je ne dis pas que ceci est un parfum. Je dis que le parfum existe d'une façon paradoxale par rapport à notre sens principal qui met en forme notre vision du monde ; je dis que le parfum existe d'une façon paradoxale mais réelle, qui permet d'une façon figurée d'approcher l'existence de ceci que je cherche à comprendre. Mais il est d'autres figures, une multitude, qui permettraient de le faire sentir tout aussi bien.

 

Souvent je vais dans les musées de peinture car on y voit des images ; elles

sont des sources infinies de rêveries toujours renouvelées, dont je ne me lasse pas. Mais un des musées que je préfère est celui du quai Branly, qui montre les Arts Premiers. On les appelle comme ça parce qu'on ne sait pas quoi dire, disons que c'est l'art avant l'invention de l'artiste, et ce musée rassemble les objets que des hommes ont produits pour des tas de raisons diverses, que les conceptions modernes de l'objet d'art ne comprennent plus très bien.

Dès que l'on fait quelques pas dans son jardin touffu, on n'est plus dans la

rue, le bâtiment est en l'air, on est ailleurs. Dedans il fait sombre, on monte en pente douce par une galerie courbe dont on ne voit pas la fin, dont on se demande comment elle peut tenir dans un bâtiment clos tant on accumule de pas sans savoir où l'on va. Et au bout, dans la pénombre, m'attendent patiemment de grands masques mélanésiens faits de branchages, d'os, et de plumes. Ils me regardent avec leurs yeux énormes, avec leur bouche toute ronde, et ce n'est pas une erreur de ma part, la bouche aussi me regarde avec un inquiétant appétit, ce sont des masques magiques qui tout entiers me regardent. J'avance avec précaution entre eux pour ne pas les déranger, je les examine avec émerveillement en m'excusant poliment de tant d'insistance. Chacun a été fait selon des règles très précises, qui renvoient chacune à des récits dont je ne connais pas le premier mot, des rituels que j'ignore, des croyances, des visions, et une certaine conception de l'organisation du monde dont je n'ai aucune idée, et je m'en moque absolument. Simplement, quand dans l'ombre m'attend un masque papou et qu'il me regarde, je frémis jusqu'au fond de ma poitrine et jusqu'au bout de mes intestins. Ces objets que je vois exposés dans la pénombre sont réduits par mon ignorance à leur pure beauté, mais leur beauté justement explose en moi, et ce que je ressens m'assure de les reconnaître. Ces hommes dont j'ignore tout, dont je ne connais ni la langue ni la pensée, ont construit de grands masques qui me font trembler, qui parlent à quelque chose en moi que je sais à peine mais qui est là, quelque chose de très ancien, profond, archaïque, à propos de la nature de notre corps, de mon corps propre, séparé et relié, quelque chose de ma présence d'homme en ce monde-ci, qu'ils comprennent bien, ceux qui ont fait ces masques, et que je comprends aussi, moi qui les regarde, car à une certaine profondeur nous sommes pareils. Je ne sais rien d'eux, mais nous avons en commun au plus profond de nous-mêmes d'être de grands primates parlants, inquiets, jetés dans la forêt trop grande pour nous, et tremblants de tout, mais touchés par moments de cette brusque lumière qui nous fait nous comprendre les uns les autres, qui nous fait comprendre que nous sommes ici, vraiment, et qui nous fait brièvement comprendre ce que c'est que cet ici, sans jamais nous souvenir exactement de ce que nous avons vu.

Je ne connais rien des mythes papous ni de leurs rites, mais l'émotion

esthétique me relie d'un coup à ces hommes que je ne connais pas, et je sais que quelque chose en eux est exactement semblable à ces choses en moi qui me donnent vie, quand bien même nous essaierions de nous l'expliquer, nous n'y verrions que des différences indépassables. Mais ce sera seulement la multiplicité des langues qui produira des obstacles. L'émotion esthétique est une porte, une porte ouverte en moi qui me permet de me défaire de moi, me mène à l'ensemble de l'humanité, une porte vers le monde tel qu'il est et tel qu'il m'accueille, une porte pour contempler brièvement ce qui donne vie à tous, et qui m'entoure de sa bienveillance. L'émotion esthétique est une ivresse qui permet de sentir ce qui n'apparaîtrait pas si je restais sobre. Il est sûrement d'autres portes, mais j'ai emprunté celle-ci, elle s'ouvre bien, je sais où elle est, je l'ouvre quand je veux, et ce que j'ai trouvé derrière est plus que ce que j'attendais. Sentir d'être contenu dans plus grand que moi, d'être lié à tout autre que moi, me libère de cette crispation qu'est le moi, et me donne simplement vie.

 

Ceci, difficile à saisir, difficile à comprendre, difficile à dire directement en

dehors de caricatures, on peut tenter d'en rendre compte en usant de l'esthésie, en usant des capacités sensibles de notre pauvre corps. Ce n'est pas un refus de la pensée claire, mais la pensée claire ne peut offrir que ce qu'elle a. L'esthésie de notre corps est une pensée large et diverse, et la fulgurance esthétique que provoquent les images et les figures sont une porte possible vers la compréhension de ceci dont je parle depuis un moment. L'expérience du sensible, l'expérience fulgurante du beau, qui est la forme claire et puissante de ce sensible, est ce qui me donne accès à ce que je ne saurais concevoir par des idées méthodiquement agencées. L'expérience esthétique peut me montrer ce en quoi j'ai foi, sans s'y confondre, juste m'y emporter. Quand on n'a pas de culture, on fait avec ce qu'on a : on tâche de sentir.

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