Son visage et le tien

Jenni Alexis · Chapitre 7 sur 8

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Son visage et le tien

Parler

 

Enfant je parlais peu ; ensuite j'ai bégayé, ce qui est une autre forme de

silence car je ne parvenais pas à commencer une phrase, je ne parvenais pas à intervenir dans une conversation, alors je me taisais. La parole s'agitait en moi, confuse car jamais dite. La parole était un organe que je ne maîtrisais pas, et je dus patiemment apprendre à en user. Et étrangement, c'est la parole écrite que je lisais avec émerveillement qui me donna accès à la parole vivante, celle qui nous relie aux autres, celle qui nous donne une place dans le monde, celle que je murmure à ton oreille.

Parler est un organe, on le sent, on le sait, cela subsiste dans le langage,

puisque tout au début organe signifiait instrument, instrument de musique, et voix. Parler est un organe des sens, le sixième si l'on veut, que l'on ne songe pas à répertorier comme tel ; mais que serait-ce sinon : un acte ? Allons. Que la parole soit un acte, que l'on déciderait et puis que l'on accomplirait, n'est vrai que dans les situations les plus simples. Dès que la parole veut dire plus que de demander une baguette à la boulangère, dès qu'elle veut dire quelque chose qui n'est pas su exactement avant de le dire, elle devient organe des sens. Comme une trompe d'éléphant, la parole en son vrai rôle est sensible et forte, elle explore le monde et le soulève. Ce n'est bien sûr pas toujours le cas, il est des paroles dures comme des pierres, d'autres limitées comme des cailloux, d'autres encore négligeables comme des gravillons, mais je ne parle ici que de la parole in principio, celle qui était au début, dès le début, celle qui réapparaît toujours quand la parole neuve surgit, la parole sensible qui essaie de comprendre quelque chose. Quoi ? Quelque chose. Cette parole, c'est celle que l'on écoute quand on fait silence, c'est celle qui parfois vient quand on écoute, c'est celle que l'on essaie de fixer à mesure de son apparition quand on se mêle d'écrire.

Écrire, au sens de pratiquer la littérature, c'est essayer de replonger dans

cette parole in principio, qui redonne vie aux mots par trop usés dont on doit user encore. Car il y a ce paradoxe dans la pratique de la littérature : faire du tout neuf avec du très vieux, faire du vivant qui gambade avec ces casseroles rouillées que l'on traîne, dire pour la première fois avec les pauvres outils déjà dits de notre langue, avec tous ses mots mille fois employés, encroûtés d'usage, rendus par qui s'en est servi dans un état douteux ; et il faut faire avec ça.

Cette parole que je veux cerner ne consiste pas à exprimer, pas à

simplement prononcer dans l'ordre ce que j'avais déjà conçu en moi, et à le faire savoir, cette parole consiste à créer son objet en le disant. J'essaie d'approcher ce dire qui est sensoriel autant qu'actif, où dire quelque chose consiste à entendre et vouloir saisir ce quelque chose, que justement je ne sais pas, à vouloir le dépeindre, alors qu'avant de le dire je n'en ai pas d'image claire. Dire quelque chose, c'est sortir de moi la trompe sensible de la parole, tâtonner jusqu'à ceci que je pressens, jusqu'à le toucher ; et alors ma parole s'imprime de sa forme, et enfin je le sens, et donc le sais. Sur la page apparaît ce qui était là, que je ne savais pas, que je ne voyais pas, que je sentais confusément, et la parole qui s'écrit me permet de le voir et de maintenant savoir.

 

Il peut paraître étrange que je ne maîtrise pas ma propre parole, qu'elle

échappe à ma volonté, et qu'elle se mette en forme d'elle-même. C'est que la parole ne m'appartient pas, elle est l'activité d'un outil qui m'a été donné, qui est langue maternelle transmise depuis la nuit des temps, qui est langue collective constituée par échange permanent, qui est langue divine qui contient ceci qui a été perçu par tous ceux qui l'ont utilisée comme organe de sens plutôt que comme membre. La parole est ultrasensible, tout la modifie, tout la déforme, tout marque sur elle. Mais elle est aussi la plus grande puissance, puisqu'elle crée ce qui n'est pas, et anime ce qui sans elle ne serait que viande, cailloux, masse inerte.

In principio erat verbum, dit le Livre, au commencement était le verbe, et le

verbe était avec Dieu, et le verbe était Dieu : ainsi commence le récit de Jean qui identifie d'une façon fulgurante ce que je sens en moi comme vibration de ma langue, et ce que je sens en dehors de moi comme vibration vivante partout présente dans le monde où je vis. La parole était au début, dit le Livre, et il emploie le latin verbum, qui est la traduction du logos grec, et ce logos père de toutes choses ressemble plus au tao chinois qu'au discours humain, mais un tao qui serait l'énergie verbale à l'état pur avant que quoi que ce soit ne soit prononcé, et prononcer serait créer. Ce logos, ce verbum, c'est le verbe animé de son énergie propre, et on peut l'appeler en français parole.

La parole est déjà là, la parole in principio est toujours là, depuis le début et

encore là, elle seule donne vie à ce qui se dit, mais personne ne l'entend s'il ne l'écoute pas : elle est dite, elle est manifestée, elle est entendue. La parole in principio emporte et féconde celui qui parle et celui qui l'entend, elle crée ce qui est dit, elle est synchrone à toute manifestation quotidienne de la parole, car elle lui donne vie. La parole in principio est sans savoir, elle est l'acte de parler, et dans ce moment-là ce que l'on souhaitait dire apparaît comme de lui-même.

La parole vivante à son apparition est une pousse issue d'une graine bien

fermée qui ne ressemble pas à l'arbre dont elle est l'ébauche, elle est une plantule toute tendre, sensible, imprégnée de sève, elle peut prendre toutes formes au début mais elle se lignifie très vite et se fige ; l'acte de parler n'est vivant qu'en son origine, en son principe ; et son principe est déjà là, toujours là, depuis le début et pour toujours. Pour éviter les sclérifications, il faut rester près de la source.

La parole écrite est paradoxalement la parole la plus vive qui soit, parole

éternellement fraîche, parole cadrée comme sont cadrées les photos, cadrée par le silence qui l'entoure, avant et après, qui donne tout son poids à ce qui se dit d'un seul geste. Cela n'arrive jamais dans la conversation quotidienne où le sens émerge à peine du bruit de fond, où les arrêts, retours, hésitations, répétitions engluent peu à peu ce que l'on dit, ce que l'on voudrait dire, et on le perd. Parfois on aimerait redire ce que l'on a dit, pour le dire clairement d'un jet, au propre, mais la conversation n'a lieu qu'une seule fois, on y est sur le fil, on ne peut qu'avancer. Écrire de la littérature répond à ce désir d'une parole qui serait vivante, au plus proche de son jaillissement premier, même si c'est un travail lent et complexe que de retrouver ceci tel qu'il survient à l'origine.

Il est une nouvelle de Borges (car il est une nouvelle de Borges pour toutes

les situations de la vie) qui révèle l'existence sous un escalier d'un point miraculeux où le monde tout entier est visible, dans tous ses détails simultanément ; et celui qui le découvre passe son temps couché sous l'escalier à écrire un poème infini, époustouflant, étrange, assommant dans son inventaire, pâle reflet de ce qu'il a vu en ce point sous l'escalier, pâle reflet de ce qui est vraiment en ce lieu précis qui contient tout, et il reste couché sur le dos dans le petit espace sous l'escalier, à égrener les vers de son poème décevant, incapable d'arrêter, incapable de détacher les yeux de ce point miraculeux où il y a tout, incapable de vraiment le dire, et incapable de cesser de le dire.

Les mystiques de toutes religions écrivent des poèmes qui tentent de dire le

Tout qu'ils appellent Dieu, des poèmes qui font apparaître le langage sur les bords du vide où ils pressentent la présence, et ces poèmes de jaillissement sont l'acte même de création, la poiesis, la création du langage par son surgissement même, la création par le langage. « Que la lumière soit », dit-il, et la lumière fut, et le monde fut, mais dans cette courte phrase les mots les plus importants sont dit-il.

La foi a les propriétés performatives de la parole, elle apparaît au moment

d'être dite, en un élan que rien ne prépare ; la foi a les propriétés funambules de la confiance, qui existe au moment exact où elle est donnée. C'est difficile à faire comprendre par la ligne continue du langage raisonnable, et il faut l'anecdote et le récit pour tenter de saisir la géométrie paradoxale de tout ce qui touche au spirituel. Heureusement la chrétienté est pleine de livres, qui fourniront autant de figures que l'on veut pour tenter de comprendre ce qui au fond est très simple, mais que notre langage par trop méthodique a du mal à saisir.

Disséminés dans les récits de l'Évangile, il y a floraison de détails discrets

qui pourraient n'être rien, mais pour peu qu'on s'en approche, et qu'on s'y arrête, ils ouvrent à un arrière-sens comme on dit une arrière-salle, où l'histoire prend une autre dimension que le simple récit circonstanciel, ou que la simple annonce explicite d'une religion qui vient. Les détails, qui sont le mode d'existence de l'univers, sont la voie d'entrée dans le sens pour qui fait profession d'écrire des romans, c'est-à-dire de raconter des histoires en assemblant en mosaïque de petits détails vrais, de petits éclats de réel colorés, brillants, irréguliers, et une fois qu'ils sont assemblés, bien collés dans l'ordre que l'on s'est efforcé de suivre, un peu floutés par leur forme propre que l'on n'a pas choisie, si on se recule, on voit enfin ces formes que l'on pressentait.

Jean raconte la traversée du lac de Tibériade, que dans les Évangiles on

appelle la mer. Il dit que le soir venu Ses disciples descendirent jusqu'à la mer, et ils entreprirent de la traverser en barque. L'obscurité s'était faite, Jésus ne les avait pas rejoints, et ils voguaient dans la nuit. Un grand vent soufflait, un vent contraire, et la mer était houleuse. Vers la fin de la nuit, ils avaient déjà dû naviguer longtemps dans la pénombre et l'inquiétude, ils virent Jésus marcher sur l'eau. Ils crurent à un fantôme, ils en étaient affolés, mais il leur dit : C'est moi, n'ayez pas peur ! Alors ils voulurent le prendre dans la barque, mais aussitôt la barque toucha terre là où ils allaient.

Le détail qui m'émerveille dans ce récit, détail que l'on ne trouve que dans

la version de Jean -- mais Jean c'est Jean avec ses paradoxes qui ne s'expliquent que par les propriétés de la lumière --, ce détail éblouissant qui me fait m'arrêter dans ma lecture et relever la tête, c'est l'immédiateté de l'arrivée de la barque : ils sont en pleine nuit dans la tempête, ils voient un fantôme ; mais ils le reconnaissent, il les rassure, il leur demande juste d'avoir confiance ; et quand dans un geste de confiance, sans plus s'étonner qu'il marche sur l'eau, ils lui tendent la main pour le faire monter, ils sont aussitôt là où ils allaient. Le seul geste de confiance les fait arriver au but, ce seul geste leur fait franchir instantanément la nuit, la tempête, le vent contraire, l'absence de Jésus dans la barque -- dont ils savent bien que s'il était là il calmerait la tempête, un autre épisode le raconte --, mais il n'était pas là. Un mot, un geste vers ce qu'ils crurent être un fantôme les fit instantanément arriver là où ils allaient : ce détail-là étincelle comme un brusque éclat de soleil sur la tesselle dorée, le petit cube de céramique que je prélève dans l'Évangile de Jean pour le placer dans la mosaïque que je suis en train de construire. Cet éclat dit la même chose que tout l'ensemble : on ne sait pas à quoi on croit, mais croire le fait saisir aussitôt.

Ne vous invoque-t-on pas pour vous connaître ? notait saint Augustin,

s'étonnant de cette réalité paradoxale de la foi, au fond si simple mais si difficile à dire ; car la foi a toujours tort si on y réfléchit un peu avec les catégories et les méthodes de la raison : elle n'est soutenue d'aucun argument qui tienne, elle n'est que sophisme, pari, ou superstition. La foi a toujours tort si on la discute, car elle est le paradoxe d'un geste sensoriel, qui a les propriétés de la parole : la foi est une sensibilité générale, une écoute avant de savoir quoi, un pas fait dans une direction pour laquelle il n'est aucun espace libre, aucune indication, ni aucun but visible et sûr. La foi est première, et par son acte de perception elle rejoint son objet, et le crée alors qu'il était déjà là.

 

« La foi est une confiance.

-- Mais confiance en quoi ?

-- En que ceci m'accueille.

-- Mais, ceci : quoi ?

-- Ah ! Voilà... »

Voilà le souci. Ceci ne se voit pas. Ceci dont j'essaie de parler est

surnaturel, donc absent de la nature comme on la mesure, et celle-ci, la nature mesurée, suffit bien à l'ensemble de notre vie, elle nous fournit le gîte et le couvert, et même le loisir. La foi a toujours tort dans un monde mesuré, il n'est pour elle pas de place, pas de place pour ceci qui est l'objet de sa confiance. Les mesures le prouvent : le monde est plein.

Que Dieu existe, en son sens si particulier d'exister, on n'en sait jamais

rien ; s'il se manifeste, on n'est jamais sûr que ce soit lui, et s'il parle, rien ne nous prouve jamais que ce ne soit pas un écho de nous-mêmes. Tout donne tort à la foi, ou plus précisément elle n'a jamais raison. Le monde tourne bien sans ça, de toute façon. Dieu créateur du monde parle si doucement, de façon si fine, si ténue que pour le distinguer du vent, d'un oiseau, ou du bruit de notre propre cœur, il faut écouter avec la plus grande attention. Alors on peut entendre. Pour l'entendre, il faut l'écouter.

Mais écouter quoi ? Parce que ceci, qui est l'objet de la foi, qu'est-ce donc ?

Cette vie éternelle qui serait déjà là, sans pour autant être miracle, apparition, manifestation pyrotechnique, qu'est-ce donc ? Quelle forme cela prend-il, ceci que la foi considère ? Quel est l'objet de ce frétillement des sens que j'essaie de décrire, est-ce une simple agitation du désir, ou est-ce la présence d'un objet extérieur ? Et quel extérieur, d'abord ? puisque si Dieu est, il est contenu et contenant, en même temps. Et ceci, apte à faire frémir le corps, comment le différencier du vide bouddhique, de ce rien chargé de plénitude qui met lui aussi dans un état de grand bonheur quand on y parvient ? Finalement, tout ceci dont il est question depuis un moment, est-ce vraiment Dieu, ou tout autre chose, ou même rien du tout ?

À un certain point de généralité, toutes les mystiques se ressemblent, on le

sait depuis longtemps, la raison en est banale. Il n'est pas étonnant que ce que nous ressentons, ce que vivent tous les types d'hommes différents tout autour de la Terre, soit assez semblable : nous n'avons qu'un seul corps, le même pour tous, grand corps de singe doté des mêmes propriétés, nous faisons tous avec les mêmes outils ; et il n'y a guère de différence entre ce qui au plus profond de soi se mobilise et qui perçoit Dieu, et ce qui au plus profond de soi s'ouvre au vide bouddhique ; c'est le même corps sensible, et la même attention ; le même élan. Mais au contraire du vide bouddhique, qui est vibrant et totalement isotrope, cet espace qui lui ressemble un peu mais où se manifeste le Dieu chrétien est orienté, il est habité d'une parole. Une parole bienveillante qui accueille et donne vie, toujours fraîche comme une pousse sortie de la graine, toujours neuve comme l'eau qui jaillit d'une fente entre deux rochers. Dieu est irreprésentable, mais il parle. La parole vraie, la parole in principio, est irreprésentable mais elle apparaît, et elle crée. À quoi ressemblerait-elle d'ailleurs, cette réalité qui a forme de parole ? On ne peut la montrer, mais elle s'entend. On ne sait pas trop d'où elle vient, qui l'a dite, mais elle est là, et donne joie. Tout ceci a lieu les yeux clos.

Comment se représenter un Dieu personnel qui ne ressemble pas à une

personne ? Un Dieu qui a fait l'homme à son image mais qui ne ressemble pas à l'homme, car l'infini qui est sa propriété empêche de s'en faire une image, comment le représenter, sinon par la parole ?

Dire que le Dieu chrétien est un Dieu personnel, qui me parle, et qui

m'aime, c'est quand même une approximation, un usage flou des mots qui n'est pas loin de la caricature. Car personne implique la finitude, la localisation, et des limites ; car amour tel qu'il s'entend entre nous implique à peu près les mêmes limites ; quant à parle, c'est pareil, c'est lié pour nous à un moment, à un dialogue, à un contenu. Dieu serait alors une personne qu'on ne peut voir comme une personne, qui parle par ce qui n'est pas la parole humaine, et de qui émane un amour qui n'est pas l'amour que l'on connaît, et qui serait là pour tous, partout en même temps ? Pas facile, l'image est floue. Il y a là abus de langage, on fait coexister sous la large couverture du même mot des réalités incommensurables ; tout cela est bien confus, le vocabulaire bien mal rangé. Savoir de quoi il s'agit vraiment nécessite d'y réfléchir un peu, d'ajouter aux définitions de ces mots telles que le dictionnaire les donne une province de signification qu'ils n'ont pas spontanément, qu'il faut conquérir, explorer, et rendre fertile. Et là encore la figure et le récit pallieront l'insuffisance de la langue quotidienne.

Nicolas de Cues, théologien médiéval au sens narratif très sûr, décrit

l'illusion d'optique produite par un portrait de Rogier Van der Weyden, portrait perdu semble-t-il, s'il a jamais existé, car il l'a peut-être imaginé pour l'occasion, mais tant pis, seule importe l'image. Des moines assemblés en demi-cercle regardaient ce tableau posé devant eux, un portrait à l'huile, technique alors nouvelle, qui rendait avec un extraordinaire réalisme les traits du visage, les diverses carnations de la peau, la transparence du regard ; et ce portrait de trois quarts regardait chacun, chacun se sentait regardé par ce portrait, par l'illusion de suivi du regard que produisent les visages peints, que nous connaissons tous maintenant, du fait de la banalisation des images, mais cet effet était alors nouveau. Chacun était vu personnellement, en même temps, et ils étaient troublés d'être tous vus ainsi, chacun pour lui-même. Et brusquement ils comprenaient l'attention que Dieu porte à chacun et à tous, en permanence et en même temps, et ceci une fois compris, ils pouvaient se passer de l'image.

C'est une anecdote, c'est une illusion, mais elle figure le paradoxe de la

présence pour chacun, qui est sensible mais difficilement représentable. Les illusions ne sont pas des mensonges ni des erreurs, encore moins des tromperies. Elles montrent le fonctionnement du monde et le fonctionnement de notre âme, de notre esprit, ou de notre entendement. Elles sont vraies, pas au sens de la mesure, mais au sens de la perception. Ainsi de la parole in principio dont je parle, qui est une figure de ce qui ne se figure pas.

 

À Rome encore, ceci dont je parle, on peut le voir. Après avoir fait

quelques pas dans les ruelles on peut entrer dans l'église San' Ignazio, et là, avec précaution, lever la tête. Il convient de s'accrocher un peu, de s'assurer de la bonne assise de ses deux pieds, car le plafond de San' Ignazio aspire ceux qui le regardent, il est un gouffre à l'envers, qui s'ouvre vers le haut, un tourbillon bleu sans fond où flottent des nuages, des saints et des anges enveloppés de manteaux. Ce tourbillon surpeuplé n'est pas un chaos, un seul point très précis est source de la lumière ; il organise tout, mais on ne le voit pas, il est caché par la tête d'Ignace. Le point de jaillissement de la lumière donne sens mais demeure caché. Ignace regarde vers le haut, vers le Christ qui porte sa croix sans peine, flottant sur un nuage un peu plus haut, plus proche que lui de la source de la lumière, et pourtant n'y étant pas non plus. Personne n'y atteint, à cette lumière qui met tout en ordre. Ignace porté par les anges s'approche au plus près du Christ qui reflète la lumière, lumière inaccessible, dont la source est invisible, mais qui se reflète sur tout, organise tout, donne sens à tout.

 

Comment imaginer que ceci puisse être là, sans qu'on le connaisse, et sans

qu'on le voie ? Comment penser que cette présence si faible, un peu de vent, une source de lumière, quelques mots prononcés si bas qu'on ne les entend qu'à peine, suffise à créer le ciel et la terre ?

La matière muette dont sont faits ciel et terre n'a pas besoin de grand-chose,

elle se débrouille toute seule, la pauvre, preuve en est qu'on la manipule sans peine, en ayant trouvé et formulé ses lois les plus simples. Ce Dieu dont j'essaie de parler n'est pas celui des choses mortes, des choses muettes, pas celui de cette part la plus simple de la création, mais il est Dieu des vivants. Dieu du ciel et de la terre, ce n'est pas si difficile, la matière s'ordonne d'elle-même en fleuves, orages et montagnes, il n'est guère besoin qu'on s'en occupe une fois que c'est fait. Dieu des créatures animales et végétales, ce n'est pas beaucoup plus compliqué, l'évolution agit lentement mais sûrement, et d'elles-mêmes les plantes envahissent la terre, et d'eux-mêmes les animaux se reproduisent et mangent les plantes et se mangent entre eux. Tout va, suivant les règles les plus simples qui sont celles de la matière, et cela suffit.

Mais Dieu des vivants, de ceux qui savent leur propre vie par la parole,

voilà la grande merveille ! Voilà la création inattendue, et forcément fragile, voilà le prodige d'équilibre remarquable qui nécessite une présence permanente, qui nécessite que le moment de la création soit sans cesse réitéré, car sinon ces pauvres créatures, chargées des énergies excessives et contradictoires de leur esprit, exploseraient au moindre choc.

L'esprit humain est la merveille de ce monde-ci, mais merveille instable,

chaos relié à d'autres chaos, et l'ensemble de ces chaos est un chaos superlatif, ingérable et imprédictible. La parole est sa seule forme de cohésion, et par elle, seulement par elle, nous sommes.

Nous sommes la part la plus sauvage et la plus vacillante de la création, car

nous sommes la matière redoublée de la vie redoublée de l'esprit, création au cube qui branle de façon pérenne comme un empilement de meubles sur lequel on monte pour atteindre au plafond l'ampoule qu'il faut changer. C'est toujours près de tomber, ça nécessite une présence d'esprit constante, une attention permanente, une quête inquiète de l'équilibre toujours à rétablir, jamais sûr.

Du coup, le mal et la souffrance, qui sont le caillou dans la chaussure dans

les discussions que l'on mène autour de l'existence de Dieu, n'ont plus beaucoup d'importance : dans cet échafaudage branlant que nous sommes, dont l'équilibre est par principe impossible, toujours rattrapé in extremis en battant des bras, le mal est le principe de gravitation laissé à lui-même, les forces contradictoires toujours en action qui poussent à la chute ; en ce monde de l'esprit qui est notre monde, rien ne peut être stable, et les grincements permanents de l'ensemble sont les souffrances que l'on n'évitera pas. Tout s'effondre en permanence, et il est une parole qui le redresse. Il parle, il me parle, il parle à tous ; il parle là où il veut. Et ce il que j'emploie est bien étroit pour le contenir mais c'est un il grammatical qui permet d'accorder les verbes.

Si l'on retourne à Rome on peut le voir, ceci dont je parle, mis en image par

le génie baroque, il suffit de lever la tête. Sur le plafond de l'église du Gesù est une fresque vertigineuse qui représente les cieux, dans toute leur profondeur et tout leur peuplement. Dans une trouée lumineuse entre des nuages se presse un peuple d'anges, de saints et de muses, mais malgré l'abondance et l'agitation, malgré le vertige du trompe-l'œil qui troue le toit de l'église pour traverser le ciel, il n'est là aucun désordre. La lumière organise, indique la direction, et l'origine de la lumière est perceptible sur chaque nuage, sur chaque visage, sur chaque corps, et elle rassemble tout ce que l'on voit dans un même mouvement ; et contrairement à San' Ignazio, ici la source est représentée, clairement, et c'est le nom, IHS, qui est source de lumière, point de fuite de la perspective, organisateur de la dramaturgie, pourvoyeur de sens ; étrangement, c'est un point abstrait, un nom tracé sous forme de monogramme qui organise le plus concret, le ciel réel, les nuages, tous les corps, et le regard et les gestes de ceux qui comme moi en dessous, tête levée, regardent le plafond.

Dieu, c'est l'être de la parole, qui s'adresse, qui donne vie, et donne sens ; à

moi personnellement, et à tous ceux qui l'entendent, ce qui fait de nous tous des frères potentiels, par l'être de la parole, et en lui.

Peut-être est-ce la vision de quelqu'un qui consacre sa vie aux récits, mais

on fait avec ce qu'on a, et je n'ai que cela : la pratique du langage, et la lecture des livres, qui consignent une infinité de récits que l'on peut à volonté faire revivre. Ne viens pas dans ma maison, elle n'est pas digne de t'accueillir, dit le centurion venu quémander la guérison de son serviteur, prononce simplement une parole et il sera sauvé. Le nom, juste le nom organise tout, la parole, juste la parole oriente, range, met en récit. Le réel prend sens quand il est dramatisé, mis en un récit où les présences s'emboîtent, et vont dans le même sens, sens du mouvement et sens du dénouement, le récit devenant alors équivalent de la lumière. Quand on peut raconter le réel, il s'éclaire ; ou bien plus simplement : raconter éclaire.

Dieu, ce Dieu-là, écoute ; et il parle. Peu importe ce qu'on lui dit et ce qu'il

dit, la parole est un acte sensible qui est un lien. Et notre parole à lui adressée, un certain état de la parole sensible, est notre façon de l'écouter. Peut-être dis-je cela parce que pour moi la parole a ce rôle-là, parce que j'essaie de capter ce type de parole-là pour pratiquer ce que l'on appelle littérature, et que cette parole occupe alors toute ma vie, et j'en fais grand cas. Il est probablement d'autre façon d'agir pour entendre, un musicien pourrait voir son instrument comme organe des sens, un danseur pourrait voir sa danse comme organe sensible qui le met à l'écoute de Dieu, peut-être sa danse est-elle une oreille, peut-être sa danse est-elle une peau ; je ne sais pas. Mais pour moi, humble bavard qui fait profession de bavardage, qui essaye de faire de la musique avec ce bruissement continu des mots, tout a lieu dans le verbe, sur la membrane sensible tendue qu'est le verbe. C'est là mon orgue, c'est là l'organe dont j'ai été pourvu, c'est là ma peau où je ressens le moindre contact.

Alors dans ce silence qui se fait quand on veut bien écouter, dans ce vide

qui s'ouvre alors prêt à accueillir, qui n'est plus du tout effrayant car orienté d'une parole qui le traverse, qui le traverse de part en part, dans les deux sens en même temps, parole sensible qui agit et qui perçoit et qui relie, son visage est là, qui vient jusqu'à nous.

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