Son visage et le tien

Jenni Alexis · Chapitre 3 sur 8

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Son visage et le tien

Voir

 

Le problème, c'est que la foi a toujours tort dès que l'on commence à en

discuter ; la foi ne peut guère se défendre des doutes, des moqueries, et des réfutations, car on ne peut nier qu'on n'y voit rien : si l'on ouvre les yeux, Dieu n'apparaît pas. Il faut se résoudre à cette idée simple : dans ce monde-ci, il n'y a visiblement rien de surnaturel, il n'est rien que l'on voie autour de nous qui ne soit plus ou moins explicable par les lois qui régissent la matière ; et il n'est pas d'autre monde, faute de place. Le monde est plein, il fonctionne par lui-même, il n'est donc aucune raison de croire -- croire au sens intransitif du mot -- aucune. Cela se résume dans l'anecdote, probablement inventée, mais amusante, où Laplace présente à Bonaparte son Exposition du système du monde, chef-d'œuvre de mécanique céleste parfaitement déterministe : comme celui-ci s'étonne de n'y trouver, au contraire de chez Newton, aucune mention de Dieu, Laplace répond qu'il n'a pas eu besoin de cette hypothèse. Mais cela ne concerne que la mécanique céleste, qui n'a aucune importance dans nos vies, à moins d'être astronaute. L'observation rationnelle, qui est grande et belle chose, ne peut donner que ce qu'elle a, c'est-à-dire peu, et elle ne nous est d'aucun secours dans les domaines qui nous intéressent vraiment. Ceci, à quoi on croit, en quoi on croit, ceci en quoi on met sa confiance dans l'acte de foi, ne se montre jamais en premier. Si on attend que cela se montre, on peut toujours attendre.

Il n'y a aucune évidence de l'existence de Dieu, il n'y en eut jamais, et il n'y

en aura pas. Si on attend l'apparition, si on attend le miracle, on peut attendre longtemps ; et toujours on soupçonnera d'avoir mal vu, par distraction, illusion, ou même hallucination, qui sont toujours convaincantes mais peut-être dues à ce que l'on vient de boire. Si on attend des preuves, elles ne viendront pas.

Le problème, c'est qu'on n'y voit rien. Il y a bien les apparitions, mais que

fonder sur des images aussi incertaines ? Avec leur naïveté, elles ressemblent trop à l'imagerie religieuse qui a cours au moment de l'événement, pour que celui-ci en soit vraiment un ; et elles ne concernent que celui qui a vu, seul, et qui raconte. L'apparition n'est pas un fait visible malgré son nom, mais un récit. L'Église fait bien de s'en méfier comme de la peste, et de les contrôler avec des précautions de douanier avant de les accepter du bout des lèvres. Il y a également les miracles, mais eux aussi n'ont de réalité que comme récit : quand on essaie de les étudier avec attention, cela nécessiterait qu'on les reproduise et c'est en contradiction avec la notion même de miracle, qui toujours n'arrive qu'une fois, car il est transgression des lois naturelles, et on le reconnaît à cette unicité ; toute discussion à ce propos emmène dans une confusion des genres qui fait disparaître les faits, s'il y en eut jamais, dans une dispute sans issue. L'Église s'en méfie tout autant. Elle fait bien. Du spirituel jamais on ne voit rien, mais penser que là est la preuve que ceci n'existe pas, revient à penser que voir c'est prouver, ce qui est une naïve conception de ce qu'est une preuve, et de ce qu'est le fait de voir. La foi se moque des apparitions et des miracles, elle s'en passe, car son fondement n'est pas là. Mais la science se moque tout autant de ce que l'on voit, car la source de ses connaissances n'est pas là.

 

La foi a tout contre elle, la raison s'y oppose, et le monde tel qu'on le voit

lui donne tort. Il est raisonnable, et vrai, de dire : « Ouvrez donc les yeux sur le monde, Dieu n'y est pas. » Et ensuite on peut enchaîner : « Il faut que vous l'acceptiez : il n'y a visiblement rien. Pourquoi cherchez-vous à rendre compte de ce monde par quelque chose qui n'y est pas, et qui expliquerait tout ? Soyez réalistes, expliquez le monde par lui-même. Regardez. »

C'est sans réplique ; mais on surestime beaucoup ce que c'est que voir. Bien

sûr que l'on n'y voit rien, et cela manque, cela nous manque, à nous primates aux grands yeux, passionnés de nos visions, car que serait pour nous une réalité que l'on ne verrait pas ? La vue est notre sens préféré, celui qui nous nourrissait de fruits, la nuit, dans les forêts cénozoïques, qui nous dirigeait d'arbre en arbre, qui nous sauvait des mouvements brusques dans les buissons, nous protégeait de ceux qui en voulaient à notre viande. Nous sommes reconnaissants à ce sens complexe, nous lui faisons confiance, mais au fond on voit peu. Voir nous trompe, toujours. La perception n'est pas un lien immédiat au monde mais toujours une construction : voir est cérébral. En nous il n'est pas d'images, pas de sons : le cerveau nous montre le monde avec ce que les yeux lui donnent, des volées d'impulsions qui glissent le long de ses neurones, et avec ça il construit quelque chose qui a l'air vrai. Nous nous accrochons à ce que nous percevons comme vu, et nous croyons que c'est ainsi, ainsi que nous croyons le voir, alors que ce que nous percevons n'est qu'une construction éperdue de notre pauvre cervelle, la meilleure sans doute que puisse proposer l'Évolution pour l'instant, mais rien de plus. Toute image est approximative, construite avec des trucs de prestidigitateur pour que nous y croyions dur comme fer.

Avec notre sensibilité biaisée de singes visuels, nous affirmons que ce qui

se voit est, et que ce qui ne se voit pas n'est pas. Cela semble marqué au sceau du bon sens, et après l'avoir affirmé nous n'y pensons plus, et retournons à nos petites affaires. La vision est pour nous la marque absolue de la réalité, on confond vision et évidence, évidence avec réalité. Nous surestimons beaucoup notre vue, et sous-estimons la présence de l'imagination dans tout ce que nous voyons. L'imagination, comme son nom l'indique, fait image, et c'est l'image produite par l'imagination qui nous permet vraiment de voir, alors qu'elle n'existe pas dans ce monde où nous vivons. Le monde est monde, et son image n'existe qu'en nous, car c'est nous qui la construisons, sans même le savoir, à l'abri de notre crâne où notre cerveau muet s'occupe de tout.

Contrairement à ce qu'en dit le bon sens -- qui n'est qu'une façon de se

rassurer en se voilant la face --, c'est ce que l'on croit qui fonde ce que l'on voit, et qui construit ce que l'on sait.

 

Les sciences de la nature, qui sont l'étude de ce qui est là, autour de nous,

sous nos pieds, entre nos mains, ont assez peu recours à la vision. L'observation, qui est un outil parmi d'autres, ne doit pas être confondue avec elle : l'observation n'est pas une forme du voir. Sait-on ce que l'on a simplement sous les pieds ? Le sol. Oui, mais en dessous ? En dessous, en dessous des pieds, en dessous des roches auxquelles on a accès avec une pioche, encore en dessous, on n'est jamais allé y voir, et pourtant on sait. On sait par observations, appareils, mesures et calculs, et à partir d'une série d'informations où l'œil n'a eu aucune part, on sait de source sûre qu'il y a le manteau que l'on n'a jamais vu, on sait qu'il y a le noyau que l'on ne verra jamais, on sait sa température, la nature de ses matériaux, les mouvements qui l'animent, et à partir d'informations diverses on crée de toutes pièces de belles images en 3D qui flattent nos habitudes sensorielles, des images comme si on y était, comme si on voyait, mais on n'y est pas et on ne voit rien.

Tout au fond de l'eau on sait très bien la géographie des montagnes qui dans

le noir s'élèvent sur le fond de l'océan ; on saurait s'y poser et s'y promener, on a nommé chaque pic et chaque vallée, mais là en bas, si on y était, on n'y verrait rien. On y est descendu tout de même, à deux mille mètres de fond en petit sous-marin blindé, très résistant et peu manœuvrier, mais ce que l'on voyait c'étaient les quelques mètres de fond qu'éclairait son gros projecteur. Qu'a-t-on vu ? Rien. Qu'est-ce qu'on sait de la géographie de cette partie cachée du monde ? Tout. Le peu que l'on en a vu avec des yeux humains, c'était comme traverser les Alpes en voiture, de nuit, et n'en percevoir que le peu qu'en éclairent les phares. Mais cela n'empêche pas d'en avoir la carte sur les genoux que l'on consulte avec une lampe de poche, une carte exacte et parfaitement détaillée. Pour l'établir, l'œil n'y a pas été pour grand-chose ; ces montagnes qui sont là, personne ne les a jamais vues.

 

« Et puis, sans aller si loin, le monde autour de nous grouille de ce qu'on ne

voit pas : microbes, atomes, particules.

-- Pour ça, il est des microscopes.

-- Si limités...

-- Quand on les aura perfectionnés, on verra tout.-- Même pas. En deçà d'une certaine taille, les objets ne se voient plus, car

ils n'interagissent plus avec la lumière.

-- On imaginera d'autres moyens....

-- On peut imaginer être très petit, et tout voir avec nos petits yeux. Mais

c'est une fable, un pari, une expérience de pensée.

-- On donne bien des images de ce qui est tout petit.-- Il ne faut pas croire les images que l'on donne du petit monde qui nous

entoure : elles sont utiles mais elles ne sont pas vraies. Elles sont toutes imaginées, avec bien d'autres outils que les yeux. »

 

Le microscope n'est pas une loupe. Il est un instrument d'observation, pas

un outil de vision comme l'imaginent ceux qui ne s'en servent pas. Il ne permet pas de voir les choses telles qu'elles seraient mais telles qu'on les a préparées pour utiliser un microscope, donc coupées, fixées, colorées, rendues visibles sous un aspect entièrement faux, sans rapport très clair avec la manière dont cela existe et s'agite autour de nous. Un peu comme si par la minutieuse contemplation d'une entrecôte on espérait comprendre quelque chose à la vie des pâturages ; on comprendrait un peu, mais pas vraiment tout. Quelque chose échappe à la simple observation, du fait des filtres et des outils et des organes qui s'interposent entre le monde que nous voudrions connaître et nous.

 

Ce n'est pas l'œil qui voit, le pauvre, il fait ce qu'il peut, mais il n'est guère

plus qu'une prise téléphonique : il reçoit, il trie, il ne comprend rien à ce qui transite par lui, il n'en fait pas grand-chose, il transmet. Ce n'est pas l'œil qui voit, mais le bloc œil-cerveau, et l'essentiel de ce que l'on perçoit est en fait l'agitation mentale, qui occupe en permanence le siège visqueux et désobéissant de notre pensée, que l'œil soit ouvert ou clos. Ce n'est pas l'œil qui voit ; la pensée voit.

Ce pourrait n'être qu'un platonisme de bazar, une banalité épistémologique,

voire une mièvrerie, comme quand on dit que les choses importantes on ne les voit qu'avec le cœur, mais posez donc l'œil à l'oculaire d'un microscope, mettez l'œil dans cette machine à voir, et la croyance dans les capacités objectives de la vision s'évaporera aussitôt.

Le professeur de sciences que j'ai été connaît bien ce moment où après un

peu de silence studieux où ils commencent à faire ce qu'on leur demande, les élèves se relèvent et gémissent : « Monsieur ! On n'y voit rien... -- Mais regardez ! répond-il. Regardez donc ! » Rien n'y fait. L'évidence n'apparaît pas. Alors le professeur insiste, mais ils geignent encore, ou protestent ; alors, fulminant, le professeur virevolte, il passe d'un élève à l'autre, il règle les molettes, change les objectifs, nettoie les oculaires, il conseille patiemment, il indique du doigt sans pouvoir poser le doigt, il s'agace, il finit par s'énerver, il se démène pour que les élèves accèdent à l'évidence, et peu à peu, grâce à l'explication, au schéma du tableau, et aux réglages techniques, l'évidence apparaît -- ce qui laisse rêveur quant aux propriétés de l'évidence. Épuisé, essoufflé, la voix éraillée, le professeur se demande pourquoi les élèves ne voient pas ce qui est là, et que lui voit si bien : une cellule ce n'est pas compliqué à voir, pourtant. Et si. Parce que le microscope est un objet décevant : dedans, on n'y voit rien. On pensait voir plus gros, en mieux, comme avec une loupe, et quand on s'y penche c'est un puits où miroitent des reflets colorés, où dérivent des essaims de points dont on se demande où ils vont, où clignotent des miroitements indécis qui s'effacent à la moindre modification des réglages. Une bulle d'air, une rayure, des débris peuvent y être pris pour l'objet à observer, une cellule ne s'y voit jamais en entier. Le vrai, dont on cherche à donner la preuve en le regardant avec soin, ne se manifeste pas si simplement.

La cellule, cette chose si connue, si établie, si simple, ne peut se voir car

elle est un objet mental ; les yeux peuvent participer à la concevoir mais n'y suffisent pas. C'est la pensée qui a créé la cellule en tant que cellule, et c'est la pensée qui voit, ce qu'on appelle voir dans ce cas-là, c'est-à-dire concevoir pleinement.

Ce que l'on observe au microscope est toujours au-delà de ce qu'il montre.

Le microscope est un outil qui participe à la construction d'un objet mental. Cet objet une fois construit, une fois schématisé, on identifie sans peine les indices que peut en montrer le microscope. Mais avant, non. L'élève, tout seul, panique vite quand il plonge dans ce puits flou où on lui a dit qu'il découvrirait des êtres alors qu'il n'y trouve que des reflets changeants. « Monsieur ! On n'y voit rien... » Et le professeur qui sait ce qu'on doit voir ne comprend pas qu'on ne le voie pas. Un peu fatigué de se répéter, il est un instant effleuré par la tentation d'attribuer ceci à la paresse de l'élève, à son manque de motivation, voire à sa rouerie d'adolescent désobéissant, et il est tenté de se fâcher, mais juste un instant. Rapidement son bon côté reprend le dessus, et patiemment il va revenir vers les élèves et les amener à la vision juste ; patiemment il va convertir ces élèves que l'ignorance aveugle.

Cette confusion entre l'optique et l'évidence rend difficile à expliquer ce

que signifie voir. Nous sommes si structurés par notre sens de la vision qu'il nous est difficile de comprendre que tout ne se voit pas, et que ce qui se voit n'est pas ce qui est. Voir, vraiment voir, dépend de la pensée, pensée que l'on projette autour de soi. L'absence de projection, que l'on confond avec l'objectivité, empêche tout simplement de voir.

Avant l'invention de l'optique géométrique, on imaginait que le regard était

un organe. On imaginait que le rayon visuel émanait de l'œil comme une langue de caméléon, traversait l'air aussi vite la lumière, et venait frapper les objets pour en goûter la forme, la texture et la couleur, puis revenait pour nous le dire, toujours aussi vite. On sait bien maintenant qu'il n'en est rien : les objets rayonnent, et l'œil reçoit, un point c'est tout. Mais cette vieille notion de rayon visuel, concept archaïque, curiosité poétique de l'histoire des sciences, reste psychologiquement vraie : on voit ce qu'on sait.

Les exemples surabondent, que ce que l'on croit fonde ce que l'on voit, mais

ils laissent toujours perplexe : on n'y croit pas, on les oublie. Nous sommes tant investis par la vue que nous ne pouvons croire qu'elle nous trompe, non par perfidie mais par faiblesse : la vue nous bricole de petites images à partir de peu, et nous croyons que le monde est là. Une classe de lycée devant des microscopes est un rappel assez sain de ces approximations discrètes qui régissent nos sens. Mais on peut retourner le microscope, le braquer vers le ciel, et raconter d'autres histoires.

À l'aide d'un télescope, objet très exact, on peut observer les canaux de

Mars. On s'en souvient, toute la science-fiction de la première moitié du XX siècle en était pleine. On croyait aux Martiens, et ils vivaient près de e

leurs canaux. Mais si aujourd'hui on regarde Mars au télescope, il n'y a aucune chance que quelqu'un voie le moindre canal. Si on consulte la cartographie très précise que les satellites en ont faite, on n'en devinera aucune trace. Pourtant les canaux de Mars ont existé, à un moment précis de l'histoire de l'astronomie. Ils ont été observés et cartographiés avec méthode, on ne pouvait faire sans eux de 1877 à 1909. Ils existèrent comme évidence, comme donnée immédiate de la conscience, il n'y avait qu'à regarder et les relever, du 12 septembre 1877, jour de l'observation rigoureuse de Giovanni Schiaparelli qui les reporta sur une carte, jusqu'au 20 septembre 1909, jour de l'observation rigoureuse d'Eugène Antoniadi, qui publia une carte, la première depuis trente ans où n'apparaissait aucun canal.

Percival Lowell, milliardaire américain obstiné, usant de télescopes

toujours plus perfectionnés, continua tout de même à établir des cartes toujours plus précises où apparaissaient les canaux, leurs dédoublements, leurs croisements, les oasis de la surface de Mars ingénieusement situés ; on comprenait bien comment c'était, on comprenait bien comment fonctionnait ce monde desséché qui tentait de survivre en créant des canaux comme autant d'oasis. Ces belles cartes, si précises et si fausses, circulèrent jusqu'à ce que Mariner 4 en 1965 envoie des images prises de près. La surface de la planète était désertique et assez uniforme, sans fossés qui puissent être interprétés comme on l'avait fait jusque-là.

Ce qui est étrange dans cette histoire, c'est qu'elle ne dépend pas de

l'imperfection des moyens. Regarder aujourd'hui une photo de Mars, qu'elle soit bonne ou mauvaise, quels que soient l'échelle ou le procédé, ne suggère absolument pas que l'on puisse trouver un réseau de canaux ; et surtout aussi précis qu'ils furent cartographiés, avec des instruments qui ne permettaient pas de les voir si exactement.

Que vit-on pendant trente ans ? Des illusions, la capacité du cerveau à

rehausser les contrastes, à compléter les formes, à faire des lignes avec presque rien, avec deux ou trois points vaguement alignés qui suggèrent une ligne très claire. Or les illusions ne sont pas fausses, elles sont plutôt des indices sur le fonctionnement de notre perception. Ce que l'on a vu, c'est l'espoir de voir, l'extrême attention de l'œil daltonien de Schiaparelli, insensible aux nuances de Mars la rouge telles qu'on les distingue à la lunette, et guettant les moindres variations de densité d'une image qu'il voyait grise. Mais ce qui était vu, surtout, c'est le désir d'un récit, le désir de voir se projeter là-haut sur Mars l'image d'une autre Terre, plus ancienne, qui nous révélerait l'avenir de la nôtre. Le sens de l'avenir qui se manifestait dans tout le e XIX siècle avait son versant mélancolique, et l'on imaginait que ce progrès auquel on assistait, auquel on croyait, si linéaire, si glorieux, si rapide, s'achèverait par l'épuisement, la chute, et enfin le désert. Mars avec ses canaux était le monde d'après la Terre, une terre plus ancienne qui lentement séchait, et les Martiens tentaient par d'énormes travaux de sauver leur monde de l'ensablement et de la fin. Ils creusaient des canaux pour apporter jusqu'à l'équateur l'eau de leurs calottes polaires, et le percement réel de Suez, les fantômes rêvés de l'Atlantide, fournissaient des images à ces rêveries. J. H. Rosny aîné y consacra un roman d'anticipation, La Mort de la Terre, où il mettait en scène cette thématique de l'épuisement qui infusait toute la culture, et donc aussi les sciences. Pendant trente ans, on vit ce qui n'était pas, on vit des canaux sur Mars, et alors c'était vrai, observable, évident, et celui qui ne les voyait pas n'observait tout simplement pas bien.

 

On peut ne pas voir ce qui est, on peut tout autant voir ce qui n'est pas, car

c'est la pensée qui voit, pas l'œil ; et le monde dans lequel nous vivons nous paraît toujours plein, toujours exact, toujours évident, pauvres grands singes forestiers que nous sommes. La connaissance, toujours, va au-delà des sens, qui font ce qu'ils peuvent, avec les quelques informations qu'ils prélèvent dans un environnement foisonnant, reconstruisant à partir de ces quelques détails des images flatteuses, qui toujours paraîtront suffire. Mais c'est notre cervelle en dernier recours qui nous construit une image du monde.

Il existe une nouvelle de Borges qui traite des conditions de l'évidence (il

existe une nouvelle de Borges pour toutes les situations importantes de la vie). Il y raconte une journée d'Averroès qui traduit Aristote en arabe. Il bute sur deux mots : tragédie et comédie. Il ne voit pas à quoi cela correspond. Il ne comprend pas théâtre, représentation, catharsis, il ne comprend pas les concepts fondamentaux de la Poétique d'Aristote, il traduit sans comprendre. Il consulte des amis, des sages, des voyageurs, personne ne comprend. Ils connaissent les récits que l'on fait de ce que l'on a vu ; ils connaissent la poésie que l'on crée à partir d'images verbales, convenues ou audacieuses ; ils connaissent le Saint Coran que l'on récite, car c'est la parole de Dieu lui-même, en langue arabe claire, et il n'y a rien à ajouter, rien à omettre, rien à transformer. Mais ils ne voient pas bien ce que pourrait être le théâtre, ils ignorent ce qu'est le jeu ; ils n'imaginent pas que l'on puisse se déguiser pour jouer une histoire inventée car, quel intérêt cela aurait-il d'être faux, de faire semblant, alors que le seul but est le vrai, et que l'on peut le dire tout simplement ? Averroès retourne à sa traduction et ne comprend toujours pas les mots du théâtre. Sous sa fenêtre, dans la rue, des enfants jouent à des jeux d'enfants. Chacun a un rôle, chacun fait semblant pour de vrai, ils inventent une histoire et la jouent. Mais il ne les voit pas ; il ne peut pas les voir : il ne sait pas ce qu'est le théâtre.

 

Voir est un sens en lequel nous avons trop confiance, par habitude de

primates nocturnes apparus dans la forêt, pourvus de deux gros yeux au regard parallèle, bien ouverts, avec vision trichromatique, sensibilité au relief et au mouvement, merveilleuse saisie des formes, et ce sens qui nous a nourris, nous a protégés, nous fait croire connaître, nous lui vouons une confiance totale ; à tort. Il a ses règles, ses limites, ses mécanismes. Il n'a rien -- c'est bien un comble pour lui -- de transparent. On voit ce qui n'est pas, on ne voit pas ce qui est, mais on peut voir ce qui est, et même ne pas voir ce qui n'est pas. Qui sait ? On ne sait pas.

On s'embrouille, on fait comme on peut, on se débrouille surtout. Ce sens

qui est le nôtre, sens de grands singes mangeurs de fruits, n'est pas de beaucoup d'usage pour le problème qui nous occupe, qui est de savoir en quoi croire, si on ne le voit pas. Ce sens faussement net ne nous aide pas à le résoudre, il le brouille plus qu'autre chose, par trop d'habitudes auxquelles nous ne pouvons rien.

Fermons les yeux ; le monde est toujours là.

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