Théâtre . 2
• Deux merles blancs
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Justin. − Oh ! je ne crois pas... ils m'ont l'air de deux blanchisseurs qui viennent demander la pratique... ils sont adressés par le comte de Furetières...
Madame Taupin. − Ce pauvre garçon ! le voilà encore à Clichy ! ...
Justin. − C'est dommage... il allait bien... Je l'aimais mieux que cet Américain sauvage qui, depuis un mois, fait la cour à Madame...
Madame Taupin. − M. William Track ? ... N'en dis pas de mal... il parle d'épouser ! ... C'est du reste un butor, un animal, un ours, un tigre, un dromadaire, un rhinocéros, un... (Apercevant Track qui entre par le fond.) C'est lui ! (Haut, et très gracieusement.) Arrivez donc, mon cher monsieur Track ! nous disions du mal de vous !
Track, froidement. − Bonjour, la Taupin !
Madame Taupin, à part. − La Taupin ! ... Peau−Rouge, va ! (Haut, très gracieusement.) Madame est éveillée... et je cours la prévenir...
Elle remonte.
Track, l'appelant. − Pst ! ici !
Madame Taupin, se rapprochant. − Hein ? c'est moi ? ...
Track, à Justin qui va pour sortir. − Reste là, toi ! ... (A madame Taupin.) Qu'a fait votre maîtresse, hier, après déjeuner ?
Madame Taupin. − Madame est allée à sa répétition.
Track. − Seule ?
Scène IV 211
Madame Taupin. − Oui, monsieur.
Track. − A quelle heure est−elle rentrée ?
Madame Taupin. − A deux heures.
Track. − Seule ?
Madame Taupin. − Oui, monsieur.
Track. − Et après ?
Madame Taupin. − Madame n'est pas sortie.
Track. − C'est bien... disparaissez !
Madame Taupin, à part. − Négrier, va !
Track. − Eh bien ?
Madame Taupin, très gracieuse. − Voilà, monsieur, voilà...
Elle entre à gauche.
Track, à part. − Cette femme m'est dévouée... mais je ne m'y fie pas... Interrogeons toujours ! (Haut à Justin.) Pst ! ... ici...
Justin, s'approchant. − Monsieur ?
Track, montrant les fleurs qui sont dans le vase du Japon. − D'où viennent ces fleurs ?
Justin. − Oh ! monsieur, c'est bien simple... je les ai achetées moi−même... par ordre de Madame...
Track. − Tu mens ! c'est moi qui les ai envoyées.
Justin, à part. − Aïe ! aïe ! ...
Track. − Tu cherches à me tromper ! tu es un misérable ! un...
Il le menace de sa canne.
Justin. − Ne touchez pas !
Track. − C'est juste ! nous sommes en France... on ne peut pas battre les domestiques ! ... (Il pose sa canne sur le divan.) Tandis qu'en Amérique... on a des nègres ! ... Enfin ! ... (Revenant près de Justin.) Qu'a fait ta maîtresse, hier, après déjeuner ?
Justin. − Madame est allée à sa répétition.
Track. − Seule ?
Scène IV 212
Justin. − Oui, monsieur.
Track. − A quelle heure est−elle rentrée ?
Justin. − A deux heures.
Track. − Seule ?
Justin. − Oui, monsieur.
Track. − Et après ?
Justin. − Madame est sortie...
Track. − Ah ! elle est sortie ! ... La Taupin m'a dit le contraire ! ...
Justin, à part. − Aïe ! aïe ! (Haut.) C'est vrai, monsieur, je me trompe... Madame est restée chez elle...
Track, remontant. − Tu te coupes ! tu mens ! je te chasse !
Justin, remontant aussi. − Mais, monsieur...
Track. − Je te chasse ! va−t'en !
Justin. − Permettez...
Track, prenant une chaise à gauche de la porte du fond et le menaçant. − Va−t'en !
Justin. − Ne touchez pas ! ... je m'en vas... mais ne touchez pas !
Il sort par le fond.
Scène IV 213 Scène V
Track ; puis Rosa de Saint−Albano
Track, seul, gesticulant avec la chaise dont il arrache successivement tous les barreaux. − En Amérique, vingt coups de bâton à l'un, vingt coups de bâton à l'autre... on les ferait parler... on saurait la vérité... mais ici... rien ! Sortie ! ... pas sortie ! ... qui croire ? ... et personne à frapper ! Oh ! il faudra que je prenne un nègre !
Il achève de briser la chaise et en jette les morceaux à terre avec fureur.
Rosa, entrant par la gauche. − Bravo ! aujourd'hui, vous commencez de bonne heure !
Track, se calmant tout à coup. − Oh ! pardon !
Rosa, lui portant une seconde chaise qu'elle prend près du guéridon. − Tenez ! en voici une autre... vous en mangerez bien deux ?
Track, confus. − Excusez−moi... ma chère Rosa...
Rosa. − Vous n'avez pas faim ? (Posant la chaise.) Allons, mettons−la de côté pour demain ! ... pour votre petit déjeuner ! ...
Track. − Ce n'est pas ma faute... c'est votre domestique... je viens de le chasser !
Rosa. − Ah ! vous avez aussi consommé Justin... c'est de la friandise !
Track. − Vous ne devez pas le regretter... un maladroit ! ... Vous en prendrez un autre... deux autres ! ... (Après un silence.) Vous êtes sortie, hier, dans l'après−midi ?
Rosa. − Moi ?
Track. − Justin me l'a dit.
Rosa, à part. − L'imbécile ! (Haut.) Oui... un instant... je suis allée...
Track, vivement. − Où ça ?
Rosa. − A l'Hippodrome.
Track. − Avec qui ?
Rosa. − Mais...
Track. − Une femme ne va pas seule à l'Hippodrome !
Rosa. − Avec Minette !
Scène V 214
Track. − Ah ! votre amie... c'est bien... n'en parlons plus.
Il va s'asseoir sur le sofa.
Rosa. − L'interrogatoire est fini ! ... A mon tour... (Elle vient s'asseoir à côté de lui.) Mon cher sauvage...
Track. − Plaît−il ?
Machinalement il prend une statuette sur le petit guéridon.
Rosa. − Vous n'avez pas, je pense, la prétention d'être un homme civilisé ?
Track. − Mais...
Rosa, lui montrant à terre les morceaux de la chaise. − Un homme qui avale des chaises ! ... Je continue... Mon cher sauvage...
Track, à part. − Sauvage !
Il casse la statuette en deux et en fourre vivement les morceaux dans sa poche.
Rosa, qui l'a vu du coin de l'oeil. − Je conviens que vous avez de brillantes qualités... vous avez des bateaux à vapeur, des nègres, des cannes à sucre, des forêts vierges... Certainement, tout ça... c'est très gentil... pour un homme seul ! Malheureusement, vous avez un défaut qui, un de ces jours, vous fera jeter par la fenêtre.
Track. − Comment ? ...
Rosa. − Vous êtes d'une jalousie... à faire rougir Othello, si sa couleur le lui permettait.
Track. − Je ne suis pas jaloux... c'est une erreur !
Il prend un éventail sur le petit guéridon et joue avec.
Rosa. − Hier, vous m'avez étranglé mon singe...
Track. − Il était derrière un rideau, j'ai cru...
Rosa. − Que c'était un amant ?
Track. − Non ! un voleur.
Rosa. − Un singe qui venait d'Amérique... un de vos compatriotes ! ... ce n'est pas gentil !
Track, à part, furieux. − Elle se moque de moi ! (Il fait un mouvement et partage l'éventail en deux.) Sapristi !
Il fourre les morceaux dans sa poche.
Rosa, qui voit son mouvement. − A votre place, j'apporterais un sac !
Scène V 215
Track. − Pardon... c'est sans le vouloir... Rosa, vous ne me connaissez pas... c'est Paris qui m'agace... En Amérique, je suis très doux... Ah ! si vous vouliez, nous irions habiter là−bas !
Rosa. − Merci ! ... il y fait trop chaud !
Track. − Je vous épouserais !
Rosa. − Epousez−moi ici !
Track. − Nous serions si heureux... si tranquilles... sur les bords du Mississippi !
Rosa. − Ca existe donc ?
Track. − Je crois bien ! ... un fleuve immense... avec des bateaux à vapeur... qui sautent en l'air... ça distrait ! On fait des paris sur les gens qui se noient ! cent dollars qu'il se noiera ! ... deux cents qu'il ne se noiera pas ! ... Voilà un pays !
Rosa, se levant. − Merci ! ... j'en suis revenue !
Track, se levant aussi. − Ah ! oui ! ... (Il reprend sa canne.) Vous préférez votre bois de Boulogne ! votre théâtre ! vos petits messieurs de l'orchestre avec leurs jarretières en guise de cravate !
Rosa. − Tiens ! ils sont gentils !
Track. − Ne dites pas ça ! rien que d'y penser ! ... (Avec sa canne, il jette à terre le vase du Japon qui est au−dessus du divan. Le vase se brise. Rosa s'assied près du guéridon de gauche et écrit.) Quand je les vois vous applaudir... vous rappeler... lorgner vos bras... vos épaules... oh ! ça me crispe ! ... ça m'exaspère ! ... (Il brise la tasse de Saxe. Rosa écrit.) A qui écrivez−vous ?
Rosa, défendant son papier. − Non ! ... ne regardez pas !
Track. − Je veux le savoir ! je le saurai ! (Il lui arrache le papier et lit, pendant que Rosa se lève et gagne la droite.) "Une statuette... deux cents francs... un éventail... une potiche..."
Rosa. − Total : quinze cents francs ! ... C'est votre note ! ... Qui casse les porcelaines les paye...
Track. − C'est juste... je remplacerai tout ça.
Il met la note dans sa poche.
Rosa. − Du reste, vous vous corrigez... Quinze cents francs ! Hier, vous en aviez pour deux mille.
Track. − Que voulez−vous ! ça me soulage... ça me fait du bien ! ... En Amérique, on tape sur les nègres...
Rosa. − Ça coûte moins cher.
Track. − Que faites−vous ce matin ?
Rosa. − Dame ! ... je déjeune ! ...
Scène V 216
Track. − Avec moi ?
Rosa. − Volontiers ! mais pas ici ! ... J'ai acheté hier un service de Sèvres... et j'y tiens !
Track. − Eh bien, au bois de Boulogne... au Pavillon de Madrid ?
Rosa. − Soit ! L'établissement a donc besoin de renouveler sa vaisselle ? ...
Track. − Méchante ! ... dans une heure je serai ici !
Rosa. − A bientôt !
Ensemble
Air : L'occasion est solennelle
Track
Pour quelques instants je vous laisse,
Puis je reviens en ce séjour
Réparer, j'en fais la promesse,
Les dégâts qu'y fit mon amour.
Rosa
Pour quelques instants il me laisse,
Puis il revient en ce séjour
Réparer, j'en ai la promesse,
Les dégâts qu'y fit son amour.
Track sort par le fond.
Scène V 217 Scène VI
Rosa ; puis Madame Taupin ; puis Minette ; puis Mouillebec et Alidor
Rosa, seule. − Ah ! il m'ennuie, ce Chinois−là... avec son Mississippi... et ses bateaux à vapeur... qui sautent en l'air ! Ah ! s'il ne devait pas m'épouser un jour !
Madame Taupin, entrant par la droite. − Madame... (Voyant les débris.) Ah ! ... Mademoiselle Minette est là qui vous attend.
Rosa. − Fais−la entrer bien vite.
Madame Taupin, à la cantonade de droite. − Entrez, mademoiselle.
Minette, entrant par la droite. − Bonjour, chère petite... (Apercevant les débris.) Ah ! ton planteur est déjà venu ? ...
Rosa. − Tu vois... voilà sa carte.
Madame Taupin ramasse les débris.
Minette. − Eh bien, ta première représentation n'a donc pas été heureuse hier ? ...
Rosa. − Oh ! il y a eu quelques murmures...
Minette. − On m'a dit que ça n'avait pas fini.
Rosa. − C'est la faute des auteurs : mettre un chien dans une pièce Louis XV !
Madame Taupin, à Rosa, du fond. − Ah ! ... madame... j'oubliais... il y a là deux individus qui sont déjà venus ce matin...
Rosa. − Qu'est−ce qu'ils veulent ?
Madame Taupin. − Je n'en sais rien.
Rosa. − Fais−les entrer.
Madame Taupin remonte.
Minette. − Tu sais... si je te gêne...
Rosa. − Mais pas du tout, reste donc...
Elles vont s'asseoir sur le sofa.
Madame Taupin, introduisant Mouillebec et Alidor par le fond. − Entrez, messieurs, par ici...
Scène VI 218
Elle sort un moment par le fond en emportant les débris.
Rosa, bas à Minette. − Oh ! les bonnes têtes !
Minette, bas. − Qu'est−ce que c'est que ça ?
Mouillebec. − Madame de Saint−Albano ?
Madame Taupin rentre par le fond et descend à gauche.
Rosa. − C'est moi, monsieur !
Mouillebec, se présentant. − Mouillebec, professeur du jeune homme... (Présentant Alidor.) M. Alidor de Boismouchy, le jeune homme ! ... (Bas à Alidor.) Saluez !
Ils font successivement trois saluts : un à Rosa, un autre à Minette, et le troisième à madame Taupin.
Alidor, bas à madame Taupin. − Dites donc, vous qui êtes une femme d'âge, devinez ce que j'avais dans ma botte ?
Madame Taupin. − Plaît−il ?
Alidor. − Un colimaçon !
Rosa. − Que puis−je pour votre service, messieurs ?
Mouillebec. − Ca, je ne pourrais pas vous le dire...
Rosa, riant. − Mais je ne vous le dirai pas non plus, moi ! ...
Minette. − Ni moi ! ...
Madame Taupin. − Ni moi ! ...
Alidor. − Ni moi également ! ...
Rosa. − Alors je ne vois qu'un moyen... si nous consultions une somnambule ?
Les trois femmes éclatent de rire.
Mouillebec, à part. − Elles sont gaies ! ... (Il rit ainsi qu'Alidor. Haut, fouillant à sa poche.) Je vais toujours vous remettre la lettre du comte de Furetières...
Rosa. − Vous connaissez le comte ?
Alidor, bas à Mouillebec. − Montrez−lui le portefeuille !
Mouillebec, tirant le portefeuille de sa poche avec la lettre. − Ah ! la voici !
Il la remet à Rosa qui s'est levée.
Scène VI 219
Alidor. − Et voilà le portefeuille !
Rosa, sans comprendre. − Le portefeuille ? ... (Regardant l'adresse de la lettre.) A madame Rosa de Saint−Albano... C'est bien pour moi...
Mouillebec, galamment. − Vous vous appelez Rosa ? j'aurais dû m'en douter... En latin, Rosa veut dire rose.
Les trois femmes. − Ah !
Alidor. − Rosus, Rosa, Rosum ! ...
Mouillebec, à part. − Le malheureux ! il fait des barbarismes en société !
Rosa, allant se rasseoir sur le sofa. − Voyons la lettre du comte... Donnez−vous la peine de vous asseoir...
Madame Taupin a remonté et a été se placer derrière le sofa.
Mouillebec, bas à Alidor. − Nous allons enfin savoir pourquoi nous sommes venus à Paris.
Mouillebec s'est assis d'un côté du guéridon de gauche et tourne son chapeau entre ses doigts ; Alidor s'est assis de l'autre côté du guéridon et tourne également son chapeau. Rosa lit la lettre à demi−voix ; madame Taupin écoute debout derrière le sofa.
Rosa, lisant. − "Mon petit lapin bleu... c'est bête comme chou, ce que je vais te demander, mais je me risque ! "
Mouillebec, à Alidor. − Je n'entends rien !
Alidor. − Ni moi... également.
Rosa, continuant. − "Un oncle, que j'ai le plus grand intérêt à ménager, m'envoie, du fond de sa Bretagne, un petit campagnard à déniaiser et à former... M. Alidor de Boismouchy est une huître dans laquelle il y a une perle... Il est arrivé à Paris avec son précepteur et un gros portefeuille... Je t'adresse un Breton à l'état brut... renvoie−moi un Parisien en gants jaunes."
Minette, bas à Rosa. − Ah bien, elle est forte, celle−là !
Rosa, bas. − Le comte est d'une impertinence ! ...
Madame Taupin, bas. − Nous ne prenons pas de pensionnaires !
Rosa, se levant. − Lequel de vous deux est M. Alidor de Boismouchy ?
Alidor, se levant, et passant près d'elle. − C'est moi !
Mouillebec, se levant aussi. − Le voilà !
Rosa, déchirant la lettre. − Vous direz à M. le comte que je mange quelquefois des huîtres... mais que je ne me charge jamais de les pêcher !
Scène VI 220
Minette. − Bien répondu !
Alidor. − Comme ça, vous ne savez pas pêcher les huîtres... On lui dira.
Rosa. − Quant au service qu'on me demande, il m'est tout à fait impossible de vous le rendre...Mouillebec. − Ah ! c'est fâcheux ! vous ne le pouvez pas ? ... Bien vrai ?
Rosa. − Mais certainement !
Mouillebec. − M. le comte nous avait pourtant dit que vous vous feriez un vrai plaisir de nous être agréable...
Les trois femmes. − Hein ?
Alidor. − Il l'a dit ! devant la Cocarde !
Mouillebec. − Voyons ! un peu de complaisance !
Alidor. − Oui ! un peu de complaisance !
Mouillebec, suppliant. − Madame de Saint−Albano !
Rosa. − Il insiste !
Elle va se rasseoir sur le sofa.
Minette, à part. − Ce précepteur est un vieux drôle !
Alidor. − Sapristi ! maman va être bien contrariée de ça...
Mouillebec. − Au moins, si vous pouviez nous indiquer quelqu'un dans vos connaissances ?
Rosa. − Mais non ! par exemple !
Mouillebec. − Je réponds de M. le marquis...
Les trois femmes. − Un marquis !
Mouillebec. − C'est honnête, c'est doux, c'est naïf... ça n'a jamais quitté son château ! ...
Les trois femmes. − Un château ! ...
Mouillebec. − Ca n'a jamais embrassé que sa maman !
Les trois femmes. − Ah bas !
Rosa et Minette se lèvent.
Mouillebec. − C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
Les trois femmes, se rapprochant d'Alidor. − Tiens ! tiens ! tiens !
Scène VI 221
Madame Taupin, à la droite d'Alidor. − Il est gentil, ce garçon !
Rosa, à madame Taupin avec aigreur, en passant entre elle et Alidor. − Mêlez−vous donc de vos affaires.
Madame Taupin passe à gauche.
Mouillebec. − Du reste, moi qui vous parle... j'ai été élevé dans les mêmes principes.
Madame Taupin, à part, se rapprochant de Mouillebec. − Le précepteur aussi !
Rosa, tapant les joues d'Alidor. − Le fait est qu'il a de bonnes grosses joues !
Minette, tapant aussi les joues d'Alidor. − On dirait deux pommes d'api !
Madame Taupin, tapant les joues de Mouillebec. − Le professeur a l'air d'un bien brave homme !
Alidor, à part. − Elles me chatouillent ! ...
Mouillebec, à part. − Il faut convenir que ces femmes du monde ont des manières charmantes !
Rosa, à part. − Un marquis ! un château ! ... il y a peut−être là l'étoffe d'un mari... Je lâcherais parfaitement l'Amérique. (Haut.) Après ça, du moment qu'il ne s'agit que de lancer Monsieur à Paris...
Minette. − De le présenter dans nos salons...
Mouillebec. − Vous consentiriez ? ... Ah ! merci... je pourrai partir content...
Madame Taupin. − Vous partez ?
Mouillebec. − Ce soir... à neuf heures quarante−deux.
Madame Taupin, jouant de la prunelle. − Oh ! ne partez pas ! ne partez pas ! ...
Mouillebec. − C'est que mes pommes de terre ne sont pas plantées...
Rosa. − J'espère, messieurs, que vous me ferez le plaisir de déjeuner avec moi ?
Mouillebec. − Nous avons déjà pris quelques sardines...
Alidor. − Et de l'orgeat.
Minette remonte derrière le sofa.
Rosa. − Madame Taupin, veuillez donner des ordres.
Elle pousse Alidor vers la droite, le fait asseoir sur le sofa et s'assied à côté de lui.
Madame Taupin. − Tout de suite ! (A part.) Femme d'un professeur ! ... ça me plairait−z−assez...(A Mouillebec.) Monsieur est marié ?
Mouillebec. − Non, madame.
Scène VI 222
Madame Taupin. − Veuf ? ...
Mouillebec. − Non ! ... je suis jeune homme ! ...
Madame Taupin. − Comme moi ! Oh ! ne partez pas ! ne partez pas !
Elle sort par le fond.
Mouillebec, à part. − On n'est pas plus aimable !
Rosa, faisant signe à Mouillebec de s'asseoir. − Voyons ! qu'avez−vous fait hier de votre soirée ?
Mouillebec, s'asseyant sur le divan. − Nous sommes allés à la comédie.
Rosa. − Ah ! où ça ?
Alidor. − Je ne sais pas...
Mouillebec. − Dans une grande maison ! ...
Alidor. − On nous a montré un petit jeune homme qui aime sa tante... qui est muette... parce qu'elle aime son beau−frère...
Rosa, bas à Minette. Tiens ! c'est ma pièce ?
Minette, bas. − Voilà un hasard !
Rosa. − Et comment l'avez−vous trouvée... la muette ?
Alidor. − Oh ! oh ! oh !
Mouillebec. − Heu ! heu ! heu !
Alidor. − Je ne l'ai pas regardée, parce qu'il est entré un épagneul... Ma parole d'honneur sacrée, j'ai cru que c'était Ravaude ! ...
Rosa et Minette. − Ravaude ?
Alidor. − Oui... ma chienne qui est incommodée... elle a des...
Mouillebec, vivement, se levant. − Suffit ! ... suffit ! ...
Il se rassied.
Alidor. − Alors, je l'ai sifflé... pour l'appeler...
Rosa. − Hein ?
Minette. − Vous avez sifflé ?
Scène VI 223
Alidor. − Et, derrière moi, tout le monde a fait de même... Alors on a baissé une grande toile peinte... et c'était fini !
Mouillebec. − Oui, ça tourne un peu court !
Rosa. − Comment ! c'est vous !
Elle se lève, rit aux éclats et passe à gauche.
Minette, riant. − Ah ! ah ! c'est délicieux !
Alidor se lève.
Mouillebec, à part, se levant. − Elles sont très gaies !
Alidor, passant près de Mouillebec. − Montrez le portefeuille !
Mouillebec tire le portefeuille, le montre et le remet dans sa poche.
Rosa, à part. − Ils sont très amusants... (Haut.) Je vous garde toute la journée ! après déjeuner, nous irons faire une promenade au Bois.
Minette. − J'ai mon coupé !
Rosa, avec aigreur. − Mais nous n'avons que faire de votre coupé... j'ai ma calèche.
Madame Taupin, entrant vivement par le fond. − Voilà M. Track !
Rosa. − Ah ! sacrebleu !
Mouillebec, à part. − Elle a dit : "Sacrebleu ! "
Rosa. − Il ne faut pas qu'il vous voie...
Minette. − Vite ! cachez−vous !
Alidor. − Faut nous cacher ?
Rosa, poussant Alidor dans la chambre de gauche. − Vous, par ici ! ...
Mouillebec. − Mais je voudrais savoir...
Minette, le poussant dans la chambre de droite. − Vous, par là ! si vous toussez, vous êtes mort !
Mouillebec et Alidor disparaissent. Minette se jette sur le sofa et lit. Rosa à gauche s'assied vivement près du guéridon. Madame Taupin se met à ranger sur l'étagère. Track paraît au fond, suivi d'un domestique portant une statuette et une potiche ; lui−même tient à la main un éventail dans son étui.
Scène VI 224 Scène VII
Madame Taupin, Rosa, Track, Minette
Track. − Ne vous dérangez pas ! (Au domestique.) Pose tout cela et va−t'en ! (Le domestique met la potiche au−dessus du divan, puis donne la statuette à madame Taupin, qui la place sur l'étagère et sort par le fond avec le domestique. Track alors s'approche de Rosa et lui présente l'éventail.) Tenez, chère... j'ai réparé ma maladresse.
Rosa, regardant l'éventail. − Oh ! le bel éventail ! ... Il ne fallait pas vous presser.
Elle pose l'éventail sur le guéridon, se lève et remonte à gauche.
Minette. − Et cette potiche... vrai Japon !
Track, à part. − Minette ! (L'appelant.) Pst ! ... ici !
Minette, se levant. − Moi ? (A part, s'approchant.) Si on ne dirait pas qu'il appelle Ravaude !
Track, bas à Minette. − Vous êtes−vous amusée hier à l'Hippodrome ?
Minette. − A l'Hippodrome ? ... je n'y suis pas allée...
Track. − Ah ! toujours ! ... toujours des mensonges ! ...
Il frappe avec force de sa canne sur le guéridon.
Alidor, entr'ouvrant la porte de gauche et paraissant. − Hein ?
Rosa, se jetant vivement devant la porte qu'elle referme. − Oh !
Track, se retournant. − Quoi ? ...
Rosa, collée contre la porte. − Rien ! ... vous me faites des peurs !
Track. − Eh bien ! madame... Minette n'a pas été hier à l'Hippodrome.
Rosa, descendant. − Ah ! voilà qui est fort !
Elle fait des signes à Minette.
Minette, à Track. − Ah ! à l'Hippodrome ? ... j'avais entendu l'Ambigu−Comique ! ... C'est votre faute... vous prononcez à l'américaine !
Rosa. − C'est vrai, mon ami, vous avez de l'accent !
Scène VII 225
Track, à part. − Elles s'entendent ! (Haut.) Allons, j'ai tort ! Etes−vous prête ? mettez votre chapeau et partons !
Rosa. − Pourquoi "Partons" ?
Track. − Ne sommes−nous pas convenus ce matin d'aller déjeuner au Bois ?
Minette, à part. − Ah ! diable !
Elle remonte vers la droite.
Rosa, à part. − Je l'avais oublié. (Haut.) Impossible aujourd'hui, mon ami...
Track. − Comment ça ?
Rosa. − Je ne suis pas à mon aise, je sens que je vais avoir ma migraine...
Track, s'exaspérant. − Votre migraine ! toujours votre migraine ! (Elevant la voix.) Mais, mille millions ! ...
Il frappe violemment du pied.
Mouillebec, entr'ouvrant la porte de droite et paraissant. − Hein ?
Minette, se jetant vivement devant la porte qu'elle referme. − Oh !
Track, se retournant. − Quoi ?
Minette. − Rien !
Rosa. − Ah ! la voilà ! elle est venue ! Vous me brisez la tête !
Elle tombe sur la chaise près du guéridon.
Track. − Voyons... calmez−vous ! ...
Rosa. − Non... c'est fini... je suis malade pour toute la journée... je ne sortirai pas... déjeunez sans moi !
Minette, à Track. − C'est ça ! ... allez−vous−en ! je la soignerai...
Elle passe près de Rosa.
Rosa, à Minette, se levant. − Laisse−moi aussi... je désire être seule... (A Track.) Emmenez−la... Oh ! les nerfs !
Elle va s'asseoir sur le sofa.
Minette, à part. − Elle m'éloigne ! je comprends...
Track, à Rosa. − Tâchez de dormir un peu...
Scène VII 226
Rosa. − Je vais essayer.
Ensemble
Air de Marie.
Minette et Track
Eloignons−nous, faisons silence ;
Aujourd'hui laissons au repos
Le soin d'apaiser sa souffrance :
Le sommeil calmera ses maux (bis).
Rosa
Eloignez−vous, faites silence ;
Aujourd'hui laissons au repos
Le soin d'apaiser ma souffrance :
Le sommeil calmera mes maux (bis).
Track et Minette sortent par le fond.
Scène VII 227 Scène VIII
Rosa ; puis Mouillebec ; puis Alidor ; puis Madame Taupin
Rosa, écoutant. − Il descend l'escalier... (Se levant vivement et courant au fond.) Parti ! ... Délivrons−les... (Par réflexion.)
Bah ! le vieux est bien là... laissons−le. (Ouvrant la porte de gauche et appelant.) Monsieur Alidor ! monsieur Alidor !
Mouillebec, entr'ouvrant la porte de droite. − Peut−on entrer ? ...
Il entre.
Rosa, contrariée. − L'autre !
Mouillebec, tenant une lettre à la main. − Je me suis permis d'écrire à madame de Boismouchy... pour lui faire part du bienveillant accueil...
Alidor, entrant par la gauche, une serviette autour du cou, un rasoir à la main et le menton barbouillé de savon. − Pourrait−on avoir de l'eau chaude ?
Mouillebec, indigné. − Il se fait la barbe !
Alidor. − J'ai trouvé là une paire de rasoirs... Comme ils ne faisaient rien, ni moi non plus...
Rosa, à part. − Il est sans façons !
Mouillebec. − Quelle inconvenance ! que dira M. de Saint−Albano ?
Rosa. − Qui ça ?
Mouillebec. − Eh bien, M. votre mari ! ...
Alidor. − Votre homme !
Rosa. − Ah ! oui.
Alidor, à Rosa, repassant son rasoir sur sa main. − Savez−vous où il met son cuir ?
Mouillebec. − J'aurais pourtant été bien aise de lui présenter mes respects...
Alidor. − Moi aussi...
Rosa. − Oui... plus tard... demain...
Mouillebec. − Si nous vous gênons... dites−le...
Scène VIII 228
Rosa. − Par exemple !
Alidor. − Oui... si nous sommes−t−indiscrets...
Mouillebec, à part. − Aïe ! il cherche un cuir... le voilà !
Madame Taupin, arrivant du fond. − Madame... c'est M. Track qui revient !
Rosa. − Ventrebleu !
Mouillebec, à part. − Elle a dit : "Ventrebleu ! "
Rosa. − Vite ! cachez−vous !
Mouillebec. − Encore !
Alidor, remontant à droite. − Cachons−nous !
Madame Taupin, poussant Mouillebec à gauche. − Vous... par ici !
Rosa, poussant Alidor dans la chambre de droite. − Vous... par là !
Mouillebec, à part. − Quelle drôle de manière de recevoir les gens !
Il entre à gauche, poussé par madame Taupin.
Rosa, se jetant sur le sofa, à madame Taupin. − Vite ! fourre−moi quelque chose sous le nez !
Madame Taupin. − Je n'ai que ma tabatière ! ...
Rosa, lui donnant un flacon. − Tiens !
Madame Taupin est près de Rosa et l'assiste. Track entre par le fond avec un gros bouquet à la main.
Scène VIII 229 Scène IX
Track, Madame Taupin, Rosa
Track, s'approchant de Rosa. − C'est votre bouquet que j'avais oublié dans ma voiture...
Rosa. − Des fleurs ! quand j'ai une migraine affreuse !
Madame Taupin, repoussant Track. − Pouah ! Emportez ça !
Rosa. − Vous voulez donc ma mort ?
Track. − Mais non ! mais non ! Comment allez−vous ?
Rosa. − Plus mal !
Madame Taupin. − Horriblement mal !
Track. − Allons ! je vous laisse... A demain...
Rosa. − A demain ! (Elle simule des mouvements nerveux.) Ah ! ah ! ...
Track. − Pauvre femme !
Il sort par le fond ; à peine est−il sorti que Rosa se lève et se met à danser en chantant.
Rosa, dansant
Ohé ! Les p'tits agneaux !
Madame Taupin, l'imitant
Qu'est−c'qui casse les verres ? ...
Track, reparaissant au fond. − Hein !
Rosa et Madame Taupin, s'arrêtant. − Oh !
Rosa, étendant les bras. − Ah ! les nerfs ! ... je ne peux pas tenir en place !
Track. − Voulez−vous que je vous envoie le docteur ?
Rosa. − Non... laissez−moi... j'ai besoin de repos ! c'est insupportable !
Track. − Oui... oui... reposez−vous ! (A part.) Il m'a semblé les voir danser... Je reviendrai !
Il sort par le fond.
Scène IX 230 Scène X
Rosa, Madame Taupin, Mouillebec ; puis Alidor
Mouillebec, entr'ouvrant la porte de gauche. − Peut−on entrer ?
Madame Taupin, très aimable. − Sans doute !
Elle va à lui. Rosa va ouvrir la porte de droite.
Mouillebec, à part, entrant. − Quelle drôle de manière de recevoir les gens !
Alidor, entrant par la droite. − Là ! j'ai fait ma barbe ! ... D'habitude, j'en donne l'étrenne à maman...
Rosa. − Puisqu'elle n'est pas là, maman ! ... il faut choisir une autre personne.
Alidor, passant près de Mouillebec. − C'est juste... Père Mouillebec, voulez−vous me permettre ?
Il l'embrasse.
Rosa, à part. − Il ne comprend rien !
Madame Taupin, de même. − Voilà un garçon qui sera difficile à dégourdir.
Rosa. − Taupin, voyez si l'on va nous servir...
Mouillebec. − Avant... je vous demanderai la permission d'aller mettre ma lettre à la poste...
Madame Taupin. − Je vais vous montrer le chemin (Lui indiquant la porte du fond.) Passez !
Mouillebec. − Après vous !
Madame Taupin. − Je vous en prie...
Mouillebec se décide à passer après force salutations des deux parts, et sort avec elle par le fond.
Scène X 231 Scène XI
Rosa, Alidor
Rosa. − Enfin... nous voilà seuls, monsieur Alidor...
Alidor. − Mon Dieu, oui... Mais, si vous avez quelque chose à faire... du linge à raccommoder... ne vous gênez pas pour moi ! ...
Rosa. − Mais pas du tout ! ... je n'ai rien à raccommoder, je suis au contraire bien aise de causer avec vous. (Elle s'assoit sur le divan.) Venez vous asseoir là, près de moi...
Alidor. − Je veux bien...
Il s'assoit près d'elle.
Rosa, après un temps, lui tapant sur les joues. − Mon Dieu ! a−t−il de bonnes grosses joues ! il n'y a que la campagne pour faire des joues pareilles !
Alidor, à part. − Elle me rechatouille !
Rosa, tout à coup. − Ah çà ! il n'y a donc pas de demoiselles dans votre pays ?
Alidor. − Si ! le charron a deux filles...
Rosa. − On ne leur fait donc pas la cour ? ...
Alidor. − Il y en a une qui est sevrée... et l'autre qui tète ! ...
Rosa. − Ah ! c'est une raison ! ... mais il y en a d'autres... plus grandes ? ...
Alidor. − Ah ! oui ! il y a les filles à Colladan... le sonneur... celui qui sonne ! ...
Il fait le geste de sonner.
Rosa. − Eh bien ?
Alidor. − Eh bien ?
Rosa. − Elles doivent avoir des amoureux, celles−là ?
Alidor. − Je vous en réponds ! ... il y a des imbéciles partout !
Rosa. − Comment ! des imbéciles ! ... Voyons... quand vous êtes près d'une femme... jeune... jolie... qui vous regarde... bien gentiment... ça ne vous dit donc rien ?
Alidor, à part. − Cristi ! ... Où donc est le père Mouillebec ?
Scène XI 232
Rosa. − Quand vous sentez sa petite main blanche se poser sur la vôtre, quand le souffle de son haleine vient effleurer vos joues... est−ce que vous n'éprouvez rien... (indiquant le coeur) là ?
Alidor, très embarrassé. − Savoir ! savoir ! (A part.) Où est donc le père Mouillebec ?
Il se lève et gagne le fond.
Rosa, portant vivement la main à son cou et poussant un cri. − Aïe !
Alidor, redescendant. − Quoi ?
Rosa. − C'est une épingle... qui me pique... là... derrière le cou... voyez donc !
Alidor. − Une épingle ? (Il porte sa main au cou de Rosa et s'arrête tout à coup en disant à part : ) Oh ! ça brûle !
Rosa. − Qu'avez−vous donc ?
Alidor. − Rien (Lui caressant le cou.) C'est blanc ! c'est doux ! ... on dirait d'une peau de lapin ! (Retroussant sa manche.) Faut que je trouve l'épingle !
Rosa, se levant. − Ah ! mais finissez ! ... vous devenez presque galant.
Alidor. − Galant ? qu'est−ce que c'est que ça ?
Rosa. − C'est être gentil avec une femme... c'est lui dire de jolies petites choses...
Alidor. − Lesquelles ? oh ! lesquelles ?
Rosa
Air de Monsieur et madame Rigolo (Mangeant)
Dam' c'est le coeur qui vous inspire !
On lui dit : "Voyez mon délire !
De grâce, laissez−vous fléchir,
Ou sous vos yeux je vais mourir ! "
Alidor
Quoi ! mourir ?
Rosa
Oui, mourir !
Est−il possible qu'à votre âge
Scène XI 233
On ignore ces choses−là ?
Alidor
Que Mouillebec est donc sauvage ! ...
Il n' m'a jamais parlé d' tout ça !
Rosa
Enfin, pour l'attendrir,
On pousse un gros soupir.
Soupirer... ça n'engage à rien...
Alidor
Soupirer... mais je le veux bien.
Heu ! heu !
Rosa, riant (bis)
Ha ! ha !
Ensemble
Alidor, soupirant
Heu ! heu ! heu ! heu !
Rosa, riant
Ha ! ha ! ha ! ha !
Rosa passe à droite en riant.
Alidor
Et puis après ?
Rosa
Dame ! à sa belle
On jure une flamme éternelle...
Profitant de son embarras,
Bientôt on la prend dans ses bras...
Scène XI 234
Alidor
Dans ses bras ?
Rosa
Dans ses bras !
Alidor
Sont−ils bêtes dans le village,
De n' pas m'avoir appris tout ça !
Rosa
Si vous êtes docile et sage,
A Paris on vous instruira.
Sans craindre son courroux,
On tombe à ses genoux !
En chantant ces quatre vers, elle l'a entraîné doucement vers le sofa, sur lequel elle s'est assise.
Alidor, se mettant à genoux.
A ses genoux ! ... Bien, m'y voilà...
Et puis après ? ...
Rosa
On reste là ! ...
Alidor, soupirant
Heu ! heu !
Rosa, riant
Ha ! ha !
Ensemble
Alidor, soupirant
Heu ! ... heu ! ... heu ! ... heu ! ...
Rosa, riant
Scène XI 235
Ha ! ha ! ha ! ha !
Alidor. − Comme ça, quand on est aux genoux d'une femme... on est aimé ? ... tout est fini ?
Rosa. − Oh ! non ! pour plaire... il faut autre chose.
Alidor. − Encore ? ...
Rosa. − D'abord, on ne se met pas une corde autour du cou... on se fait un joli noeud...
Alidor. − C'est le père Mouillebec qui m'a fait celui−là...
Rosa. − Ensuite, on porte des petits souliers vernis...
Alidor. − J'en achèterai... Combien que ça coûte ?
Rosa. − On met des gants...
Alidor. − J'en ai... dedans ma poche...
Rosa. − Et puis on se fait coiffer... Vos cheveux ont l'air d'un buisson d'épines en colère... On a une raie au milieu de la tête... (Elle prend un petit peigne dans ses cheveux et lui fait sa raie.) Comme ça ! ...
Alidor, avec passion. − Oh ! peignez−moi ! ... peignez−moi toujours !
Rosa. − Ne bougez pas ! ... Là ! ... c'est déjà mieux ! ... il ne vous manque plus qu'un petit lorgnon dans l'oeil.
Alidor, se levant. − Un lorgnon ?
Rosa, se levant aussi. − Oui... un petit morceau de verre... qui se tient tout seul... Tenez... regardez ! ...
Elle a pris un petit lorgnon sur le petit guéridon, et le fait tenir dans son oeil.
Alidor, prenant le lorgnon. − A mon tour ! Donnez−moi le carreau ! (Il essaye à plusieurs reprises de le faire tenir, le lorgnon tombe.) Faudrait du mastic... ça ne tient pas !
Rosa. − Mais non... on met un petit cordon...
Alidor. − Je n'en ai pas... Donnez−m'en.
Rosa. − Attendez ! ... je vais vous en chercher un... Attendez...
Elle entre à droite.
Scène XI 236 Scène XII
Alidor ; puis Minette
Alidor, très agité. − O Vénus ! ô Vénus ! ... fille de l'onde qui est ta mère ! ... Je sens que je suis pris dans ton carquois, comme un lapin dans un collet ! ... (Apercevant Minette, qui entre par le fond.) Une fâme.
Minette, descendant à gauche. − Plaît−il ?
Alidor, courant à elle. − Dans mes bras ! ... Sur mon coeur ! ...
Minette. − Ah ! mais, finissez !
Alidor. − Vous devez avoir des épingles dans le cou !
Minette. − Il est fou !
Alidor, se jetant à ses genoux. − Tiens ! à tes genoux ! à tes genoux !
Minette, effrayée. − Ah ! au secours ! au secours ! ...
Mouillebec entre par le fond, et Rosa par la droite.
Scène XII 237 Scène XIII
Les mêmes, Mouillebec, Rosa
Rosa, entrant et apercevant Alidor. − Hein !
Mouillebec, courant à Alidor. − Que vois−je ! malheureux ! (Il le relève.) Vous vous croyez donc sous Louis XV ? ... (Aux dames.) Mesdames veuillez excuser...
Rosa. − Ce n'est pas à lui qu'il faut s'en prendre... car, sans les coquetteries de Madame...
Minette. − Mes coquetteries ? Parlez des vôtres, ma chère !
Mouillebec, s'interposant. − Mesdames... mesdames.
Rosa. − Une péronnelle !
Minette. − Insolente !
Mouillebec. − Traiter de la sorte madame de Saint−Albano !
Minette. − Ça ? ... une méchante actrice de carton.
Mouillebec et Alidor. − Une actrice !
Rosa. − Sortez !
Minette. − Une mauvaise cabotine... qui a été sifflée hier !
Rosa, hors d'elle−même. − Je vais vous faire jeter à la porte !
Minette. − C'est bon ! ... on vous le laisse, votre poupard !
Alidor. − Poupard !
Ensemble
Air : Ton chapeau prend un bain
Rosa
Redoutez mon courroux !
La fureur me transporte !
Je vous mets à la porte :
Scène XIII 238
Bien vite éloignez−vous !
Minette
Je crains peu son courroux...
La fureur me transporte !
Me traiter de la sorte !
C'est affreux, entre nous !
Mouillebec
Redoutez mon courroux !
La fureur me transporte !
Nous tromper de la sorte !
Bien vite, éloignons−nous !
Alidor
Redoutez mon courroux !
La fureur me transporte !
Me traiter de la sorte !
Bien vite, éloignez−vous !
Minette sort par le fond ; Rosa remonte ;
Alidor la suit ; Mouillebec passe à droite.
Scène XIII 239 Scène XIV
Alidor, Rosa, Mouillebec ; puis Madame Taupin
Mouillebec. − Une comédienne ! une femme de théâtre ! ... (A Alidor.) Vite, votre chapeau !
Rosa. − Qu'est−ce qui vous prend ?
Mouillebec. − Et moi qui viens d'écrire à madame de Boismouchy que nous étions chez une femme du monde.
Rosa. − Eh bien, je ne suis donc pas du monde ?
Mouillebec. − Fi ! madame, fi ! (A Alidor.) Votre chapeau... et partons !
Alidor. − Vous ! ... mais pas moi ! ... Je reste ! ...
Rosa. − Très bien ! (A Mouillebec.) Je ne vous retiens plus, mon brave homme ! ... allez !
Mouillebec, à Alidor. − Mais, malheureux ! ...
Alidor. − Vous embrasserez maman pour moi.
Madame Taupin, entrant par la droite, avec un plateau sur lequel est le déjeuner. − Voilà le déjeuner !
Elle pose le plateau sur le guéridon de gauche.
Alidor et Rosa. − A table ! ... à table ! ...
Ils se mettent à table.
Mouillebec, à part. − Ils ont le coeur de se mettre à table ! ... (Regardant la table.) Il a très bonne mine, leur déjeuner.
Alidor, à table avec Rosa. − Tiens ! des truffes !
Rosa sert. Ils mangent.
Mouillebec, à part. − Des truffes ! je n'en ai jamais mangé.
Madame Taupin, s'approchant de Mouillebec. − Eh bien, monsieur Mouillebec, vous ne prenez pas place ?
Mouillebec. − Non... je crois que je vais partir.
Madame Taupin. − Partir ! ... (Avec expression.) Vous ne seriez donc venu que pour nous donner des regrets ?
Scène XIV 240
Mouillebec. − Madame... (A part.) A la bonne heure ! elle est honnête, celle−là !
Alidor. − Je reprendrai de la croûte.
Rosa le sert.
Mouillebec, à part, s'approchant un peu de la table. − Ce pâté embaume !
Madame Taupin, d'une voix câline. − Déjeunez, monsieur Mouillebec... j'ai mis votre couvert... moi−même !
Mouillebec. − C'est que... je ne sais pas si je dois, dans ma position...
Madame Taupin, tendrement. − Puisqu'on vous en prie ! ...
Elle lui prend son chapeau.
Mouillebec. − Ah ! c'est bien différent... du moment que... Je déjeunerai ! parce que vous m'en priez... et que j'ai faim !
Il va prendre sa place à table. Madame Taupin met le chapeau de Mouillebec sur le sofa, et vient se placer debout entre Mouillebec et la fenêtre.
Rosa, à Mouillebec. − Ah ! vous y venez donc ! ... J'en étais sûre !
Elle le sert.
Mouillebec. − Oui, madame ; mais ça ne m'empêchera pas de vous dire vos vérités... toutes vos vérités ! (Changeant de ton.) Je vous demanderai une truffe...
Alidor, la bouche pleine. − Je reprendrai de la croûte !
Il en prend un morceau. Madame Taupin verse du vin à Mouillebec.
Mouillebec, tout en mangeant. − Ah ! madame... que vous êtes loin de Lucrèce... qui préféra une mort glorieuse... (Il boit. Changeant de ton.) Tiens ! il est bon, votre petit blanc !
Rosa. − C'est du sauternes...
Mouillebec. − Qui préféra une mort glorieuse...
On entend rouler une voiture.
Rosa et Madame Taupin. − Chut ! ...
Rosa. − Une voiture ! ... dans la cour !
Madame Taupin, regardant à la fenêtre. − C'est lui ! ... c'est M. Track !
Rosa, se levant. − Vite ! cachez−vous !
Scène XIV 241
Mouillebec. − Encore ? j'en ai assez !
Rosa. − Vous ne le connaissez pas... il vous tuera !
Alidor et Mouillebec, se levant. − Bigre !
Alidor, prenant le pâté. − J'emporte le pâté !
Il se sauve dans la chambre de droite.
Madame Taupin, à la porte du fond. − Le voilà ! ... il n'est plus temps ! ... (Prenant la livrée sur un fauteuil et la donnant à Mouillebec.) Tenez, endossez cette livrée...
Mouillebec. − Moi ! en domestique ! Proh pudor !
Il met la livrée par−dessus son habit.
Madame Taupin, l'aidant. − Dépêchez−vous ! (A Rosa.) Je me charge de l'autre.
Elle prend les couverts de Mouillebec et d'Alidor et sort par la droite.
Rosa. − Je l'entends ! (Elle lui donne une serviette et une assiette.) Prenez cette assiette et frottez !
Elle se remet à table. Mouillebec frotte son assiette. Track paraît au fond.
Scène XIV 242 Scène XV
Rosa, Track, Mouillebec ; puis Alidor ; puis Madame Taupin
Track, soupçonneux. − A table ? ... Ah ! ah ! ... il paraît que votre migraine va mieux ?