Théâtre . 2
• Deux merles blancs
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Rosa. − Oui, mon ami...
Mouillebec, très troublé. − Oui... mon ami...
Track, se retournant. − Hein ! quel est cet homme ?
Mouillebec, à part. − Il m'a vu ! ...
Rosa. − Un nouveau domestique, puisque vous avez renvoyé Justin...
Track. − C'est juste ! ... (A Mouillebec.) D'où es−tu ?
Mouillebec, ému. − De Bretagne... Breton... de Bretagne...
Rosa, à Mouillebec. − Thomas, donnez−moi une assiette... Eh bien, Thomas ! vous êtes donc sourd ?
Mouillebec, allant à Rosa. − Hein ? ... C'est moi ! (Donnant l'assiette.) Voilà. (A part.) Il faut que je m'appelle Thomas, à présent !
Track trouve sur le sofa le chapeau de Mouillebec.
Track, à part. − Un chapeau qui n'est pas de livrée ! Il y a un homme ici ! (Regardant Mouillebec avec défiance.) Cet air embarrassé quand je suis entré... (Appelant.) Pst ! ... ici... Thomas !
Mouillebec, s'approchant. − Monsieur ? (Track lui met le chapeau sur la tête.) Oye !
Il passe à gauche.
Rosa. − Quoi donc ?
Track. − Non ! il n'entre pas ! ... Où peut−il être ? (Indiquant la porte de droite.) Par là ?
Il se dirige vers la droite.
Rosa, à part. − Pincée !
Mouillebec. − Pinçatus !
Alidor entre de la droite, vêtu en cuisinier : veste blanche et toque blanche, et portant un plat.
Alidor, passant devant Track. − Macaroni au jus !
Scène XV 243
Il pose le plat sur le plateau.
Mouillebec et Rosa. − Hein ?
Alidor regarde avec stupéfaction Mouillebec, qui le regarde de même, puis il gagne vivement la droite.
Track, étonné. − Qu'est−ce que c'est que celui−là ?
Rosa, avec aplomb. − Mon nouveau cuisinier.
Track, à Alidor. − Comment t'appelles−tu ?
Alidor, ôtant sa toque. − Pégase !
Mouillebec, à part. − Au moins, il a un joli nom, lui !
Track met vivement le chapeau sur la tête d'Alidor.
Alidor. − Oye !
Track, furieux. − Non ! il n'entre pas ! (A part.) Ce chapeau n'est pourtant pas venu seul ! ... il y a une intrigue ici. (Haut à Rosa.) Faites vos préparatifs, nous partons !
Alidor, à part. − Ils partent !
Mouillebec, à part. − Bravo !
Rosa, se levant. − Comment ! nous partons ? et où allons−nous ?
Track. − Vous le saurez plus tard. (Appelant.) Madame Taupin ! madame Taupin !
Madame Taupin, entrant par la droite. − Monsieur ?
Track. − Vite ! les malles, les paquets ! nous quittons Paris !
Madame Taupin. − Ah bah ! ... Tout de suite, monsieur.
Elle sort par la droite.
Rosa, à Track. − Vous êtes fou ! Et mon théâtre ?
Track. − Je payerai le dédit ! (Désignant Mouillebec.) J'emmène cet homme !
Mouillebec. − Moi ? Ah ! mais non ! permettez...
Track. − Pas d'observations ! (Désignant Alidor.) J'emmène aussi celui−là !
Alidor, à part. − Oh ! bonheur !
Rosa. − Mais c'est la traite des blancs...
Scène XV 244
Track. − Pas d'observations !
Alidor, à part. − Ça me va ! ...
Track, à part. − Ils parleraient... et je veux que tout le monde ignore notre départ.
Rosa, à Track. − C'est vous qui le voulez ? Eh bien, soit, partons ! (A part.) Il me le payera !
Elle rentre un instant à gauche.
Track. − J'emporte aussi le chapeau.
Madame Taupin, rentrant chargée de sacs de nuit et de cartons. − Voilà, monsieur ! ...
Elle pose tout au milieu de la scène.
Track, montrant des paquets à Mouillebec et à Alidor. − Prenez celui−ci, et vous celui−là.
Mouillebec, passant près d'Alidor ; tous deux prennent les paquets. − Pardon, monsieur ! où allons−nous ?
Rosa rentre par la gauche avec un chapeau et un pardessus.
Track. − En Amérique !
Tous. − En Amérique !
Mouillebec et Alidor laissent tomber leurs paquets.
Mouillebec, bas à Alidor. − Et mon école ! et mes pommes de terre qui ne sont pas...
Alidor, bas à Mouillebec. − Bah ! ça nous promènera !
Ils ramassent les paquets.
Track. − Allons, en route !
Mouillebec. − Mais, monsieur...
Track. − Pas d'observations !
Ensemble
Air du Roi des drôles
Mouillebec et Madame Taupin
C'est affreux ! c'est inique !
M'entraîner, de ce pas,
Scène XV 245
Au fond de l'Amérique !
Je n'y survivrai pas !
Rosa
L'aventure est unique !
Il ne se doute pas
Que son rival unique
Suivra partout mes pas.
Alidor
L'aventure est unique !
Sans jamais être las,
Plus loin que l'Amérique,
Moi, je suivrai ses pas.
Track
L'aventure est unique !
Pour moi plus de tracas !
Du moins, en Amérique,
Il ne nous suivra pas !
Track fait passer devant lui Mouillebec et Alidor.
Le rideau baisse.
Scène XV 246 Acte III
Un jardin. − A droite, premier plan, une cuisine avec une porte ouvrant sur le théâtre, et une fenêtre faisant face au public. − Devant la fenêtre un banc de pierre. − A gauche, au premier plan, un pavillon praticable avec perron. − Un peu vers la gauche, au troisième plan, un puits. − Chaises de jardin. − Au fond, un mur qui traverse le théâtre.
Acte III 247 Scène première
Mouillebec ; puis Montdésir ; puis Madame Taupin
Mouillebec, seul ; il est en groom et cire une paire de bottes. − Ça ne veut pas reluire ! ... (Il crache sur la brosse et frotte vivement.) Etre dans l'enseignement et cirer des bottes ! ... fatalité ! ... anankê ! ... comme disent les Grecs... (Avec rage.) Et manger à la table des domestiques ! (Se calmant.) Il est vrai que les domestiques... c'est moi... et M. le marquis. (Tout à coup.) A propos ! nous ne sommes pas en Amérique ! ... Arrivé au Havre, le bouledogue a changé d'idée... il a loué cette petite maison aux environs de Trouville... et, depuis quatre jours, nous voilà installés... Ce matin, il m'a fait scier une voie de bois ! ... Mon Dieu ! que j'ai mal aux reins... Heureusement que tout cela va finir... J'ai écrit à M. de Montdésir pour le prier... primo : de donner à manger à mes lapins... secundo : de venir nous tirer des griffes de l'Américain. J'attends sa réponse. (Fouillant dans sa poche et en tirant un timbre−poste.) Tiens ! j'ai oublié d'affranchir ma lettre... voilà le timbre.
Il le remet dans sa poche.
Montdésir, paraissant au fond au−dessus du mur et appelant. − Mouillebec ! ... Mouillebec ! ...
Mouillebec, se retournant. − M. de Montdésir ! ... Ah ! vous voilà ! ... comment se porte madame la marquise ? ... et mes pommes de terre ? ... et mes lapins ? ...
Montdésir. − Vos lapins vont très bien... ils sont occupés à manger vos pommes de terre.
Mouillebec. − Ah ! tant mieux ! ... (Par réflexion.) C'est−à−dire...
Montdésir. − J'ai reçu votre lettre et j'ai trouvé un moyen ingénieux de vous arracher d'ici.
Mouillebec. − Chut ! ... plus bas ! ...
Montdésir. − Quoi ? ...
Mouillebec. − S'il vous entendait ! ... un sauvage ! ... un caraïbe ! ... qui verrouille toutes les portes ! ...
Montdésir. − Je suis aussi fin que lui... je saurai bien pénétrer dans son antre.
Mouillebec. − Comment ! ... vous oseriez... ?
Montdésir. − Quoi qu'il arrive... quoi que je fasse... ne vous étonnez de rien.
Mouillebec, regardant à droite. − Du monde !
Montdésir. − A bientôt ! ...
Il disparaît. Madame Taupin sort de la cuisine, une assiette de soupe à la main.
Scène première 248
Madame Taupin, présentant l'assiette à Mouillebec. − Tenez, prenez ça vite... ça chasse le brouillard.
Mouillebec, prenant l'assiette. − Qu'est−ce que c'est ?
Madame Taupin, tendrement. − Une petite soupe grasse... que je viens de tremper moi−même... J'ai pris le dessus du bouillon... (Avec férocité.) Et j'ai remis de l'eau pour l'Américain !
Mouillebec, tout en mangeant. − Ah ! madame Taupin, que vous êtes bonne ! ... Sur cette plage aride, vous me faites l'effet d'une brise embaumée.
Madame Taupin, minaudant. − Alphonse, ne me dites pas de ces choses−là !
Mouillebec. − Alphonse ! ... Vous savez que je m'appelle Alphonse ? ...
Madame Taupin. − Oui... je l'ai demandé au petit... J'ai peut−être été bien imprudente ? ...
Mouillebec. − Il n'y a pas de mal, madame Taupin...
Madame Taupin. − Puisque je vous appelle Alphonse... appelez−moi Nini.
Mouillebec. − Madame Nini ? ...
Madame Taupin. − Non ! pas madame ! ... Nini tout court.
Mouillebec. − Vous le voulez ? Eh bien, Nini...
Madame Taupin, avec passion. − Ah !
Mouillebec. − Je ne vous cache pas que je voudrais bien m'en aller !
Il lui rend l'assiette.
Madame Taupin. − Oh !
Mouillebec. − Mais je ne peux pas partir sans mon élève ! et cet animal−là s'est enraciné ici comme une touffe de chiendent ! plus on l'arrache, plus il repousse !
Madame Taupin, − Ah ! c'est qu'il est amoureux, lui !
Mouillebec. − Amoureux ! Que dira madame la marquise ?
Madame Taupin, apercevant Alidor qui entre par la gauche. − Chut ! le voici !
Elle va remettre l'assiette dans la cuisine et revient en scène.
Scène première 249 Scène II
Mouillebec, Alidor, Madame Taupin
Alidor, toujours en cuisinier, tenant un poulet non plumé à la main. Il a l'air mélancolique, porte la main sur son coeur et pousse un énorme soupir. − Heu ! ... que je l'aime ! Bonté divine ! que je l'aime !
Madame Taupin. − Plus bas, donc !
Mouillebec. − Il nous fera assassiner !
Alidor. − Ne craignez rien... Amour, mystère et cuisine ! ... voilà ma devise ! (Soupirant.) Heu ! j'ai rêvé d'elle toute la nuit !
Madame Taupin. − Vraiment ?
Alidor
Air d'Haydée.
Je l'admirais !
Je l'adorais !
A ses genoux je répandais des larmes...
Puis, souvenir rempli de charmes,
Je la pressais tendrement sur mon sein !
Mais le jour vint...
C'était, hélas ! mon traversin !
Il va s'asseoir sur le banc à droite.
Madame Taupin, à Mouillebec. − A la bonne heure ! Il a un coeur, lui, tandis que vous...
Mouillebec. − Moi, j'ai mal aux reins !
Madame Taupin, à part, passant à gauche. − Cet homme est un marbre !
Elle entre dans le pavillon.
Scène II 250 Scène III
Mouillebec, Alidor
Alidor, assis sur le banc et à part. − Allons, plumons ! ... Plumer pour elle, c'est encore du bonheur !
Il plume son poulet.
Mouillebec, reprenant sa botte et venant s'asseoir à côté d'Alidor. Il cire. A part. − Pauvre garçon, il me fait de la peine ! ... (Haut.) Eh bien, monsieur le marquis, vous ne voulez donc pas que nous retournions en Bretagne ?
Alidor. − Père Mouillebec, ne me parlez pas... Tenez, vous n'avez pas pour deux liards de poésie dans le coeur ; vous ne comprenez pas l'amour !
Mouillebec, furieux. − Je comprends... je comprends que je cire des bottes... et que ça m'ennuie !
Alidor. − Je fais bien la cuisine, moi !
Mouillebec. − C'est−à−dire que vous la faites mal ! Vous nous servez de monstrueuses ratatouilles ! ... Hier encore, cette poule au riz...
Alidor. − Je me suis trompé... j'ai versé le riz dans les pruneaux... et la poule dans le panier au charbon...
Mouillebec. − De façon que nous n'avons eu ni poule, ni riz, ni pruneaux ! C'est insupportable, de dîner comme ça.
Alidor, se levant. − Eh bien, qu'est−ce que ça prouve ?
Il pose son poulet sur le banc.
Mouillebec. − Ca prouve que vous ne savez pas faire la cuisine.
Alidor, passant à gauche. − Non, ça prouve que j'ai un petit dieu qui tire de l'arc dans ma poitrine ! ... J'aime, enfin ! ... Cette fâme ! ... je la vois partout ! Je l'aspire, je la respire et je la soupire ! ... Je guette ses mies de pain pour les manger... Je dévore les feuilles de radis qu'elle laisse dans son assiette... car je lui filoute ses feuilles de radis !
Mouillebec. − Malheureux !
Alidor. − Et, dans ce moment, je cherche un roux digne d'assaisonner les gants qu'elle a portés !
Mouillebec. − Et vous comptez me faire manger de ça ?
Alidor. − Oh ! non, pas vous ; ce sera pour moi... pour moi seul ! ... au fond des bois ; je mêlerai mes soupirs d'amour aux roucoulements des bêtes féroces ! ...
Scène III 251
Mouillebec, se levant. − Voyons, calmez−vous... calmez−vous ! ... Ne parlons plus de ça ! Il est neuf heures... Voulez−vous que nous prenions une petite leçon ?
Alidor, à lui−même. − Du pain noir... et son coeur !
Mouillebec. − Tenez, nous allons nous régaler d'un joli petit verbe déponent...
Alidor, passant à droite. − Non ! je ne veux plus lire que la Cuisinière bourgeoise... et la Nouvelle Héloïse !
Mouillebec, insistant. − Rien qu'un petit... sur le pouce ? ...
Alidor. − Père Mouillebec, je ne voudrais pas vous contrarier... mais M. Track attend ses bottes...
Mouillebec. − C'est juste ! ... Allons, du courage ! et rappelez−vous cette parole de Cicéron : Sapientia... (S'interrompant.) Est−elle−de Cicéron ?
Alidor. − Allez−y ! ... il vous ficherait une raclée !
Mouillebec. − J'y cours ! ... il en serait capable, l'orang−outang !
Il entre dans le pavillon en emportant les bottes.
Scène III 252 Scène IV
Alidor ; puis Track
Alidor, seul. − Il est parti... Donnons bien vite le signal... (Il tire des pipeaux de son tablier.) Je me suis fabriqué ça avec mon couteau et deux roseaux... ça imite la guitare...
Il souffle dans ses pipeaux.
Track, en dehors. − Mille millions de cannes à sucre !
Alidor, cachant vivement ses pipeaux, reprenant son poulet, et se rasseyant sur le banc. − Lui ! Bigre de bigre !
Track, sortant du pavillon, furieux, le chapeau polka en bandoulière. − Pégase ! ... que fais−tu là ?
Alidor. − Je plume... je plume...
Track. − Quel est ce bruit ? cette musique ?
Alidor. − C'est le rossignol !
Track. − Le rossignol ! imbécile ! je vais te faire parler !
Il le menace.
Alidor. − Pas de gestes !
Track, se calmant à lui−même. − C'est juste ! ... un blanc ! ... Heureusement que j'attends un nègre aujourd'hui... et nous verrons... (Haut à Alidor.) Est−ce aussi le rossignol qui dépose toutes les nuits des bouquets sur la fenêtre de Rosa ?
Alidor. − Je ne sais pas... je plume... je plume...
Track, tirant un papier de sa poche. − Et ce matin... ces deux vers que j'ai trouvés dans sa jardinière ?
Alidor, à part. − Mes versses !
Track, lisant
"Je vous aime extraordinairement,
Aimez−moi donc également."
(Parlé.) Est−ce assez plat ! ... Des vers de mirliton !
Alidor, à part. − Pardonnons−lui... c'est un étranger... il ne s'y connaît pas !
Scène IV 253
Track, à part. − Il nous a suivis, c'est clair ! ... Mais j'ai son chapeau... et s'il me tombe sous la main ! (A Alidor.) De quel côté chantait−il... ton rossignol ?
Alidor. − A main gauche, monsieur, il chantait à main gauche.
Track, à part. − Il rôde sans doute autour de la maison... Je vais le savoir ! ...
Il disparaît par la droite.
Alidor, se levant et le regardant s'éloigner. − Trime, va, mon bonhomme... trime !
Il reprend ses pipeaux et souffle dedans.
Track, au dehors. − Mille millions de revolvers !
Alidor, cachant ses pipeaux et courant se rasseoir sur le banc. − Bigre de bigre !
Il reprend son poulet.
Track, entrant vivement par la droite. − Eh bien ?
Alidor. − Je ne sais pas... je plume... je plume...
Track. − Tu as entendu ?
Alidor. − A main droite, monsieur, à main droite ! ...
Track, à part. − Oh ! je le trouverai ! ... Je vais faire le tour de l'habitation... et si je le rencontre...
Il sort par la gauche.
Scène IV 254 Scène V
Alidor ; puis Rosa
Alidor, se levant et le regardant sortir, après avoir posé son poulet sur le banc. − Promène−toi, va, promène−toi... S'il pouvait marcher sur du persil ! ... on dit que ça porte malheur !
Rosa, paraissant sur le seuil du pavillon. − Etes−vous seul ?
Alidor. − Oui, il vient de partir... l'homme des montagnes Rocheuses ! ...
Rosa, venant en scène. − J'ai entendu votre petite musette... et me voilà !
Alidor, poétiquement. − Ah ! vous me faites l'effet d'une bouche de chaleur qui s'ouvre dans ma nuit sombre ! ...
Rosa. − Ah ! vous allez encore faire des phrases comme hier ! ... C'est ennuyeux à la fin ! ... vous avez l'air d'une lyre ! ...
Alidor. − Non ! pas de phrases ! des soupirs ! ... des regards ! ...
Rosa. − Il faut avouer que vous n'êtes guère empressé...
Alidor. − Moi ! ... moi qui vous fais votre cuisine par amour !
Rosa. − Dites donc, je la mange... il me semble que nous sommes quittes !
Alidor, poétiquement. − Ah ! Rosa ! ... Vous me faites l'effet d'un beau soir d'automne ! ...
Rosa. − Et vous d'une belle journée d'hiver ! Brrr ! ... Je suis fâchée de ne pas avoir pris mon manchon !
Alidor, à part. − Qu'est−ce qu'elle a ?
Rosa. − Tenez... asseyons−nous... car debout vous n'êtes pas drôle ! (Elle s'assied à gauche. Après un grand temps.) Eh bien ?
Alidor. − Moi ? Je ne dis rien !
Rosa. − Je le vois bien ! ... (Allongeant son pied.) Comment trouvez−vous ces petites pantoufles ?
Alidor. − Dame ! je les trouve en maroquin...
Rosa, vexée. − Monsieur le marquis, vous êtes une oie...
Alidor. − Une oie ?
Scène V 255
Rosa. − Apprenez que, lorsqu'une femme montre ses pantoufles... c'est pour qu'on lui parle de son pied !
Alidor. − Oh ! oui ! parlons de votre pied ! ... il me fait l'effet d'une fraîche matinée de printemps...
Rosa. − Encore ! ... Avez−vous quelquefois pêché à la ligne ?
Alidor. − Oui... pourquoi ?
Rosa. − Moi, je ne trouve rien d'insupportable comme ces petits poissons qui mordent toujours et qui ne se prennent jamais !
Alidor. − Les ablettes ? ... vous voulez parler des ablettes ?
Rosa. − J'aime mieux les brochets ! au moins ils ont des dents !
Elle ôte ses gants.
Alidor. − Vous ôtez vos gants ? oh ! donnez−les−moi...
Rosa, les lui donnant. − Pourquoi ?
Alidor, se levant. − J'ai mon idée ! (A part.) Quand j'en aurai quinze paires... quelle fricassée !
Rosa, se levant. − Dites donc... vous ne savez pas une chose ? c'est aujourd'hui ma fête...
Alidor. − Allons donc ! c'est la Saint−Procope...
Rosa, impatientée. − Ça ne fait rien ! ... je vous dis que c'est ma fête !
Alidor. − Je le veux bien ! ... alors, mademoiselle Procope, je vous la souhaite !
Rosa. − Eh bien ? ... dans votre pays, est−ce qu'on ne s'embrasse pas ?
Alidor. − Vous ? jamais ! ça serait profaner mon idole !
Rosa. − Mais puisque je vous y autorise !
Alidor, avec feu. − Vous le voulez ! ... ô volupté ! ... volupté ! ... Eh bien... (S'arrêtant.) Eh bien, non ! non !
Rosa
Air : Qu'il est flatteur d'épouser celle...
Pourquoi donc ? lorsque je vous presse...
C'est le langage des amours.
Alidor
Scène V 256
Pour moi vous êt's une déesse
Que je veux respecter toujours !
Jamais aucun mortel sur terre
Ne sut vous vénérer autant...
Rosa, à part
Voilà quatr'jours qu'il me vénère...
Ca finit par être embêtant (bis) !
Tout à coup pleurant.
Ah ! je vois bien que vous ne m'aimez pas !
Alidor. − Moi ? ... je ne vous aime pas ? ... Eh bien, je vais vous en donner une preuve !
Rosa. − Laquelle ? ...
Alidor, tirant une marguerite de son sein. − Nous allons interroger la marguerite !
Rosa. − Ah ! encore les marguerites !
Alidor. − Ecoutez ça ! (Effeuillant la fleur.) Je l'aime... un peu... beaucoup... normément.
Rosa. − Eh bien, c'est convenu ! normément ! ... Après ?
Alidor. − Maintenant, nous allons voir si vous m'aimez, vous !
Il tire une autre marguerite de son sein.
Rosa. − Vous allez encore plumer celle−là ? (Lui arrachant sa marguerite.) Voyons... êtes−vous un homme sérieux ?
Alidor. − Mais...
Rosa, allant voir au fond et redescendant à droite. − Il y a bal ce soir pour la fête de Trouville... M. Track se couche de bonne heure... j'ai une forte envie de pincer un cotillon... je vous emmène ! ...
Alidor, joyeux. − Vous avec moi ! moi avec vous !
Rosa. − Nous boirons du punch, du bordeaux... du champagne ! (A part.) Ca le grisera !
Alidor. − C'est que je n'ai jamais pincé de cotillon...
Rosa. − Vous ne savez pas danser ?
Alidor. − Non... mais je vous en prie... donnez−moi une leçon...
Scène V 257
Rosa
Air d'Hervé
Comment, encore une leçon...
Pauvre garçon,
Mais il faut donc
Tout vous apprendre !
Allons, monsieur, regardez−moi ;
Mais, je le voi,
Je suis trop bonne, sur ma foi.
Joyeux signal,
Voici du bal
Le piston qui se fait entendre.
L'orchestre part,
Et, sans retard,
Vous partez avec lui... dardar...
Alidor, parlé. − Dardar...
Rosa, chantant et dansant
Vous avancez,
Vous balancez
Votre danseuse d'un aire tendre...
Vient un moment
Où, plein d'élan,
Vous risquez un léger cancan.
Alidor, parlé. − Le cancan ! ... qu'est−ce que c'est que ça ?
Rosa, dansant.
C'est une danse sans façon...
Scène V 258
Pauvre garçon,
Mais il faut donc
Tout vous apprendre !
Allons, voyons, imitez−moi !
Mais, je le voi,
Je suis trop bonne, sur ma foi.
L'orchestre continue, et, sur la reprise, Alidor danse en imitant gauchement Rosa. Mouillebec paraît, venant de la droite.
Scène V 259 Scène VI
Les mêmes, Mouillebec, avec une hottée de bois sur le dos
Mouillebec. − Eh bien ! ... ils dansent ! ...
Rosa. − Oh ! le vieux !
Mouillebec, prêchant, sa hotte sur le dos, et à Rosa. − Ah ! madame ! voilà donc où nous conduit l'entraînement des passions ! Sénèque a bien raison lorsqu'il dit, Nihil non longa demolitur...
Rosa. − Du latin ! je file ! (Elle sort par la gauche en dansant.) Tra la la...
Mouillebec. − Fugit ad salices ! ... (A Alidor.) Mais vous, me comprendrez−vous ? ... Nihil non longa demolitur...
Alidor, il se sauve dans la cuisine en dansant. − Tra la la...
Mouillebec, seul. − Parti ! C'est égal ! je n'en aurai pas le démenti ! (Au public.) Nihil non longa demolitur vetustas atque...
Scène VI 260 Scène VII
Track, Mouillebec ; puis Alidor, dans la cuisine
Track, entrant par la gauche au fond. − Thomas !
Mouillebec. − Ah ! c'est vous, monsieur ? ...
Track. − Je viens de faire le tour des murs... je n'ai rencontré personne... qu'un cantonnier... je lui ai essayé le chapeau... il ne lui va pas...
Mouillebec. − Parbleu !
Track, soupçonneux. − Pourquoi dis−tu : "Parbleu" ?
Mouillebec. − Moi ? ... Je dis : "Parbleu ! "... comme je dirais : "Voilà un joli temps."
Alidor, ouvrant la fenêtre de la cuisine. − Donnons de l'air... ça fume.
On le voit installé devant ses fourneaux et retournant ses casseroles.
Track, à Mouillebec. − Pst ! ici !
Mouillebec, s'approchant. − Monsieur ?
Track. − Il m'est venu une idée pour prendre l'homme au chapeau... je vais acheter quarante pièges à loup...
Mouillebec. − Des pièges à loup ? ...
Track. − Oui, des petites machines en fer... avec un ressort en acier... Dès qu'on met le pied dessus... dzing ! ... ça casse la jambe !
Mouillebec. − Comment ?
Track. − J'en sèmerai tout autour de la maison.
Mouillebec. − Et les jambes de vos domestiques, monsieur ?
Track. − Ca m'est égal... je les rembourserai !
Mouillebec, à part. − Il est atroce, cet animal−là ! ... il croit qu'on rembourse une jambe comme un carreau cassé !
Alidor, tirant une fleur de son sein. − Ca mitonne... Interrogeons la marguerite.
Il se met à effeuiller plusieurs marguerites, et, sans s'en apercevoir, il jette les pétales dans les casseroles.
Scène VII 261
Track, à Mouillebec. − Tu vas partir pour le Havre.
Mouillebec. − Moi ?
Track. − Et tu me rapporteras ces quarante pièges... Cours ! vole !
Mouillebec. − "Cours ! vole ! " Pardon, monsieur... c'est que j'ai du bois dans le dos...
Track. − Dépose−le, ton bois... et pars vite. (Mouillebec va déposer sa hottée de bois au fond, à droite. Appelant.) Pégase !
Alidor, dans la cuisine. − Monsieur ?
Track. − Mon déjeuner ! vite ! j'ai faim !
Alidor, dans la cuisine. − Voilà ! voilà !
Track rentre dans le pavillon.
Scène VII 262 Scène VIII
Mouillebec ; puis Alidor ; puis Rosa
Mouillebec, seul, revenant en scène. − Des pièges à loup, maintenant ! ... Ah ! il me tarde de voir arriver le beau−père avec son moyen ingénieux !
Alidor, sortant du pavillon. − L'omelette de Monsieur !
Il remet le plat à madame Taupin, qui paraît à la porte du pavillon, et il garde une fourchette.
Rosa, arrivant vivement de la gauche. − Qu'est−ce que ce moricaud qui me fait des signes ?
Mouillebec et Alidor. − Un moricaud ?
Mouillebec va voir au fond.
Rosa. − Un nègre... que j'ai rencontré à la grille du parc... il a voulu me parler... mais je me suis sauvée... (Regardant Alidor.) J'aime mieux les blancs, moi !
Mouillebec, venant au milieu. − Demain, il ne rôdera plus personne par ici, ni blancs ni noirs...
Rosa. − Comment ?
Mouillebec. − M. Track... votre crocodile... va planter des corbeilles de pièges à loup...
Rosa et Alidor. − Qu'est−ce que c'est que ça ?
Mouillebec. − Des petites machines en fer... avec un ressort en acier... Dès qu'on met le pied dessus... dzing ! ça casse la jambe !
Rosa. − Par exemple !
Alidor. − Mais c'est une bourrique ! (Gesticulant avec sa fourchette.) Qu'il ne m'asticote pas ou sinon... (Il se pique la joue avec sa fourchette.) Oye !
Rosa, allant à lui. − Il s'est blessé !
Alidor. − Un coup de fourchette ! ...
Rosa. − Vite ! du taffetas d'Angleterre !
Elle va vers la cuisine.
Mouillebec. − Soyez tranquille... J'ai ce qu'il faut.
Il tire de sa poche le timbre−poste et le colle sur la joue d'Alidor.
Scène VIII 263
Rosa, riant. − Un timbre−poste ! Ah ! ah ! ah !
Alidor, riant. − Si j'étais nègre... on dirait que je suis affranchi !
Il se tord de rire.
Rosa, à part. − Tiens ! il est bête ! mais je ne déteste pas ça !
Mouillebec, comprenant après coup et riant. − Ah ! affranchi ! ... (S'arrêtant tout à coup et avec mépris.) Non ! c'est un calembour !
Grand bruit de vaisselle cassée dans le pavillon.
Scène VIII 264 Scène IX
Les mêmes, Madame Taupin ; puis Track
Tous, se retournant. − Quel est ce bruit ?
Madame Taupin, sortant du pavillon. − Ah ! mon Dieu ! quel homme !
Rosa. − Quoi ?
Madame Taupin. − C'est encore votre sauvage ! ... je ne sais ce qu'il a... A peine a−t−il eu goûté à l'omelette, qu'il a renversé la table...
Alidor. − J'aurai peut−être oublié d'y mettre du sel !
Madame Taupin rentre dans le pavillon après l'entrée de Track.
Track, sortant du pavillon furieux et une cravache à la main. − Ah ! pour le coup, c'est trop fort ! ... des marguerites dans mon omelette !
Alidor, à part. − Bigre de bigre !
Mouillebec, à part. − Le malheureux !
Rosa, faisant le geste d'effeuiller ; à part. − Il a interrogé... au−dessus de l'omelette !
Track, à Alidor. − Des marguerites dans le thé ! des marguerites dans tout ! Tu veux donc m'empoisonner ?
Alidor. − Je vas vous dire... ça dépend des pays... En Bretagne, on met du lard...
Track, levant sa cravache. − Tais−toi, misérable !
Rosa, l'arrêtant. − Oh !
Alidor, passant à gauche. − Touchez pas !
Mouillebec. − Touchez pas !
Track, exaspéré. − C'est juste ! des blancs ! ... toujours des blancs ! ... Il ne me viendra donc pas un nègre ! ...
Scène IX 265 Scène X
Alidor, Mouillebec, Track, Montdésir, Rosa
Montdésir entre par le fond à droite ; il est en nègre. Livrée de domestique.
Track, apercevant Montdésir. − Ah ! enfin ! voilà un nègre ! (Le prenant par le bras, et lui donnant des coups de cravache.) Tiens ! tiens ! tiens ! ...
Montdésir, sautant sous les coups. − Oye ! oye ! oye ! oye !
Il se réfugie entre Mouillebec et Alidor.
Track, respirant. − Ah ! ça fait du bien !
Rosa, à Track. − Ça fait du bien... Pas à lui !
Montdésir, bas à Mouillebec et à Alidor. − C'est moi ! ... Montdésir ! ...
Alidor et Mouillebec, à part. − Le beau−père !
Mouillebec, à part. − Voilà son moyen ingénieux !
Alidor, étonné, bas à Montdésir. − Tiens ! ... vous avez donc perdu quelqu'un, que vous êtes en deuil ? (Il veut l'embrasser.) Embrassons−nous ! ...
Montdésir, le repoussant, bas. − Prends garde ! ... je ne suis pas sec !
Track, à Montdésir. − Ah ! je suis bien heureux de t'avoir sous la main, va !
Montdésir, imitant le nègre. − Baï−bo... baï−bo ! ...
Rosa, lorgnant Montdésir. − Est−il possible d'être laid comme ça !
Track, à Montdésir. − Approche ici, toi !
Montdésir, passant près de lui. − Bon maître à moi...
Track. − Tu me conviens... je t'arrête !
Mouillebec, bas à Alidor. − Cet animal−là prend toute la famille à son service...
Track, à Montdésir. − Mais je te préviens que, lorsque j'aurai à me plaindre de ces deux blancs ou de Madame... comme il faut que je me soulage... c'est sur toi que je taperai !
Il fait siffler sa cravache.
Scène X 266
Rosa. − Oh ! pas devant moi ! je n'aime pas à voir battre les animaux !
Track, à Mouillebec. − Thomas, tu vas arroser le jardin...
Mouillebec. − Arroser ? ... Permettez...
Track. − Tu raisonnes ! coquin !
Il donne un coup de cravache à Montdésir.
Montdésir. − Oh là là !
Mouillebec remonte et va prendre deux arrosoirs derrière la cuisine.
Rosa. − Mon ami...
Track. − Il a raisonné ! (A Alidor.) Toi, prépare le dîner et surtout plus de marguerites !
Alidor. − Je vas vous dire... en Bretagne...
Track. − Pas de réflexions ! drôle !
Il donne un coup de cravache à Montdésir.
Montdésir. − Oh là là !
Alidor remonte, passe vivement à droite et se met à éplucher des poireaux, qu'il prend sur le fourneau par la fenêtre de la cuisine.
Mouillebec, à part, revenant avec deux arrosoirs. − Eh bien, il a mis la main sur une jolie place !
Track, à Montdésir. − Tu vas tirer de l'eau au puits.
Rosa. − Tiens ! je vais arroser aussi !
Elle va prendre un arrosoir au fond.
Montdésir. − Oui, bon maître... (A part.) Je crois que j'ai eu tort de me mettre en nègre.
Track. − A la besogne ! (Faisant siffler sa cravache.) Allons ! allons ! ça va marcher !
Mouillebec dispose ses arrosoirs. Alidor, qui épluche ses poireaux, s'est assis sur le banc. Montdésir se dispose à aller au puits, mais il s'oublie, relève ses manches et laisse voir ses bras blancs avec des mains noires.
Track. − Mille millions ! des bras blancs !
Rosa, Mouillebec et Alidor. − Oh !
Alidor se lève et met ses poireaux sur le banc. Mouillebec descend entre Montdésir et Track.
Scène X 267
Track, furieux. − Un nègre blanc !
Rosa, descendant à droite. − Il déteint !
Alidor, à Track. − C'est un métis !
Mouillebec, à Track. − Pline l'Ancien parle d'un nègre qui avait le nez jaune...
Alidor. − Oui... Nasus jonquillus.
Track. − Allez au diable ! mais cet homme... Oh ! (Allant à Montdésir.) Quelle idée ! (Il saisit le chapeau et le plante sur la tête de Montdésir.) Il lui va !
Tous. − Il lui va !
Rosa remonte.
Track, à Montdésir. − Enfin, je te tiens ! ... gredin ! ...
Mouillebec, Alidor et Montdésir. − Ne touchez pas ! Montdésir passe vivement à droite suivi de Mouillebec.
Rosa, descendant à la droite de Track. − C'est un blanc !
Mouillebec avec son arrosoir verse de l'eau sur les pieds de Track.
Track, reculant. − C'est juste... toujours des blancs ! ... Oh ! mais n'importe ! ... tu ne sortiras pas vivant de cette maison... je vais fermer les portes...
Tous, effrayés. − Hein ?
Alidor. − Monsieur, j'ai besoin d'aller chercher du beurre...
Track. − Tu m'ennuies ! (A Montdésir.) Je choisis le pistolet.
Tous. − Un duel !
Track. − A mort !
Montdésir, passant près de Track. − Eh bien, oui, je l'accepte ! Allez chercher des sabres, des épées, des pistolets ! j'ai soif de votre sang, je veux vous couper en morceaux !
Alidor et Mouillebec. − Bravo !
Rosa. − Sapristi !
Ensemble
Track
Tremblez tous, je le jure !
Scène X 268
Tremblez tous sur son sort...
Son affreuse imposture
A mérité la mort.
Rosa
Je tremble, je le jure !
Je tremble pour son sort,
Car dans cette aventure
Il va trouver la mort.
Mouillebec, Alidor
O ciel ! je t'en conjure !
Fais qu'il soit le plus fort !
Car, dans cette aventure,
Il va braver la mort !
Montdésir
Sans crainte, je le jure !
Sans crainte pour mon sort,
Je ris de l'aventure,
Et je brave la mort !
Track, furieux, rentre dans le pavillon.
Scène X 269 Scène XI
Rosa, Montdésir, Mouillebec, Alidor
Mouillebec, qui a posé des arrosoirs près du puits. − Ah ! ah ! nous allons voir !
Alidor. − Nous allons manger de l'Américain !
Montdésir. − Il ne s'agit pas de ça... Cachez−moi quelque part !
Tous. − Hein ?
Alidor. − Il cane !
Track, en dehors. − Ne vous impatientez pas !
Montdésir. − Je l'entends ! ... je file ! ...
Il sort vivement par le fond à droite.
Rosa, passant près d'Alidor. − Mais quel est cet homme ?
Scène XI 270 Scène XII
Les mêmes, Track ; puis madame Taupin
Track, sortant du pavillon, furieux, avec une boîte à pistolets. − Monsieur, je suis à vos ordres... Comment ! parti ? ...
Rosa. − Il vous attend.
Track. − Où ça ?
Rosa, à part. − Je vais te faire voyager. (Haut.) A l'hôtel des Trois−Pistolets, à Bruxelles...
Alidor. − En Sardaigne !
Mouillebec, criant. − En Belgique !
Track. − Je n'irai pas !
Rosa, à part. − C'est ce que nous allons avoir ! (Haut.) Il a dit, en partant, que vous étiez un poltron ! ...
Mouillebec. − Un fanfaron !
Alidor. − Un savoyard !
Track, furieux. − Mille millions ! ...
Rosa. − Un paltoquet !
Mouillebec. − Un saltimbanque !
Alidor. − Un polichinelle !
Track, éclatant. − Un polichinelle ! (Appelant.) Madame Taupin ! madame Taupin ! (Aux autres.) Je pars !
Rosa, à part. − Allons donc !
Madame Taupin, paraissant à la porte du pavillon. − Monsieur ?
Track. − Vite ! mon paletot ! mon sac de nuit ! ... (Elle rentre.) Je serai de retour dans deux ou trois jours... le temps de donner une leçon à ce drôle ! ...
Madame Taupin, revenant avec le paletot et le sac de nuit, et les donnant à Track. − Voilà, monsieur.
Track, embrassant Rosa. − A bientôt.
Scène XII 271
Rosa. − Rapportez−moi quelque chose...
Track. − C'est convenu... une de ses oreilles... peut−être les deux...
Rosa. − J'aimerais mieux de la dentelle...
Track. − Adieu ! (Remontant.) Un polichinelle !
Il sort par le fond à droite.
Alidor, Mouillebec et Rosa, criant en l'accompagnant. − Un capon ! un savoyard ! un paltoquet ! une canaille !
Alidor, de même. − Et un Bédouin ! ... Savoyard de Bédouin ! ...
Scène XII 272 Scène XIII
Madame Taupin, Mouillebec, Rosa, Alidor ; puis Montdésir
Rosa, se mettant à danser en chantant
Part pour Bruxelles
M. de Framboisy !
Tous, l'imitant
Part pour Bruxelles,
Et nous restons ici !
Tra la, la, la,
Etc.
Tous descendent en chantant et en dansant.
Rosa et Madame Taupin. − Parti !
Mouillebec. − Plus de bottes à cirer !
Rosa. − Nous voilà seuls !
Alidor. − Et pour trois jours ! ... Faudra nous lever de bonne heure...
Mouillebec. − Oui... je veux lire l'Enéide !
Madame Taupin. − Ça sera bien gai !
Alidor, à Rosa. − Ah ! allons−nous effeuiller des marguerites ! (Tirant un bouquet de sa poche.) Si nous commencions ?
Rosa, lui faisant sauter son bouquet. − Ah ! vous m'ennuyez, avec vos marguerites !
Alidor. − Comment !
Rosa. − Quand on aime véritablement une femme, on ne s'amuse pas à écosser des marguerites !
Madame Taupin, à Mouillebec. − Ni à mâchonner l'Enéide !
Rosa. − On le lui dit... on le lui prouve... on lit dans ses yeux... on comprend ses regards...
Scène XIII 273
Madame Taupin, à Mouillebec. − Ses prévenances... ses petites soupes...
Mouillebec, illuminé. − Ah ! mon Dieu !
Alidor, de même. − J'ai des crampes d'estomac !
Rosa, à Alidor et à Mouillebec. − On n'est pas cornichon comme ça (Frappant sur sa poitrine.) Mais vous n'avez donc rien là ? ... Mais vous ne sentez donc pas votre coeur qui bat ?
Alidor. − Continuez !
Mouillebec. − Continuez ! ...
Rosa. − Votre sang qui bout ? ... votre main qui brûle ?
Mouillebec et Alidor, se montant. − Oh ! oh ! oh !
Rosa. − Vous êtes donc des bonshommes de pain d'épice ?
Alidor. − Non ! du soufre ! du salpêtre !
Mouillebec, à part. − Elle est corrosive, cette femme ! (Haut et brusquement à madame Taupin.) Ne vous en allez pas, vous !
Madame Taupin. − Hein ! Alphonse ? ...
Alidor. − Cré nom ! j'ai des pétards dans les veines.
Mouillebec, exalté. − O Tibulle ! ô Catulle ! ô Paul de Kock !
Air des Néréides
Alidor
Sur mon coeur (bis) !
Que tout cède à mon ardeur !
Mouillebec
Je le sens (bis),
Je reviens à mes vingt ans.
Ensemble
Alidor et Mouillebec
Sur mon coeur (bis) !
Que tout cède à mon ardeur !
Scène XIII 274
Je le sens (bis),
Je suis jeune et j'ai vingt ans !
Je reviens à mes vingt ans !
Rosa, pressée par Alidor, passe à droite.
Rosa et Madame Taupin
Sur son coeur (bis) !
Dieu ! quelle subite ardeur !
Doux instants (bis) !
C'est l'amour et ses vingt ans !
Il renaît... il a vingt ans !
Rosa, à Alidor
Jurez−moi d'être fidèle !
Madame Taupin, à Mouillebec
Voyons, calmez−vous un peu.
Elle passe près d'Alidor.
Alidor, à Rosa
Votre oeil est une étincelle
Qui m'a mis le coeur en feu !
Mouillebec
Oh ! mon âme, tu t'éveilles !
Oui, ça me fait, ô bonheur !
Frou frou dans les deux oreilles
Alidor
Moi toc toc au fond du coeur !
Ensemble
Alidor et Mouillebec
Scène XIII 275
Sur mon coeur ! etc. (bis)
Rosa et Madame Taupin
Sur son coeur ! etc. (bis)
A la fin de cet ensemble, Rosa passe près de madame Taupin.
Rosa, à Alidor
Hier, vous étiez de glace !
Alidor
La glac' vient de se briser.
Mouillebec, à madame Taupin.
Nini, faut que j'vous embrasse !
Alidor, à Rosa.
Comm' lui, je veux un baiser.
Madame Taupin
Un baiser, c'est inutile...
Rosa
Pourtant, si nous refusions...
Mouillebec
J'en veux cent ! ... Non, j'en veux mille !
J'en veux des millions d'millions ! ...
Trémolo à l'orchestre. Alidor embrasse Rosa et Mouillebec madame Taupin. Formidable coup de tam−tam.
Montdésir, qui a paru au fond, au−dessus du mur, et qui a vu les baisers ; à part, parlé. − Tiens ! tiens ! tiens !
Il est débarbouillé. Alidor, Rosa, Mouillebec et madame Taupin très émus, baissant les yeux et reprenant le refrain piano.
Ensemble
Alidor et Mouillebec
Scène XIII 276
Sur mon coeur (bis),
Etc.
Rosa et Madame Taupin
Sur mon coeur (bis),
Etc.
Alidor, très ému. − Je ne sais ce que j'éprouve... je tremble... et je voudrais trembler toujours...
Mouillebec, avec mélancolie. − Felix qui potuit rerum cognoscere causas ! ...
Montdésir, appelant. − Alidor !
Alidor, se retournant. − Tiens ! vous voilà !
Montdésir. − Nous pouvons partir, mon gendre !
Rosa, à Alidor. − Son gendre ! ...
Alidor. − Je peux vous le dire, maintenant... Maman veut que j'épouse sa fille !
Rosa, à part. − Ah ! le petit gueux !
La voix de Track, en dehors. − Madame Taupin ! ... madame Taupin !
Tous. − M. Track !
Montdésir. − Lui !
Il disparaît. Mouillebec court au puits et fait mine de tirer un seau d'eau. Alidor va se rasseoir sur le banc et reprend ses poireaux. Rosa prend un arrosoir et arrose des fleurs près de la cuisine. Madame Taupin tire son mouchoir de sa poche, s'assied à gauche et fait semblant de coudre. Tous ont l'air de travailler avec ardeur.
Scène XIII 277 Scène XIV
Madame Taupin, Mouillebec, Track, Rosa, Alidor
Track, entrant par le fond à droite et les voyant à l'ouvrage. − Tous à la besogne... c'est bien !
Rosa, à Track. − Vous ! Qui vous ramène ?
Elle pose son arrosoir.
Track. − J'ai fait une réflexion... Avant de m'engager dans ce duel... dont les chances sont inconnues... j'ai résolu de vous donner mon nom... je vous épouse !
Rosa. − Vraiment ! (Lui donnant la main avec compassion.) Ah ! mon pauvre ami !
On entend rire derrière le mur. Rire étouffé de tous.
Track, se retournant. − Quel est ce bruit ?
Alidor. − C'est les grenouilles ! ...
Track, à Rosa. − Nous nous marierons à Bruxelles...
Rosa, regardant Alidor. − Je ne sais si je dois... (Changeant de ton.) Bah ! j'accepte !
Ils remontent en parlant bas.
Alidor, à part, se levant. − Bah ! j'en ai assez, de la vie de garçon ! ... (Passant au milieu.) O mes illusions ! mes illusions !
Mouillebec, descendant près de madame Taupin. − Nini ! ... venez en Bretagne... et je vous épouse !
Madame Taupin, se levant. − Mon Alphonse !
Mouillebec. − Chut ! Le soir de notre mariage... je vous promets des vers latins !
Track, à Rosa, en descendant avec elle à droite. − Nous allons partir... (Montrant Mouillebec et Alidor.) Payez ces hommes.
Rosa. − Mon ami, c'est inutile... c'est fait.
Alidor, à Mouillebec. − Eh bien, père Mouillebec ? ...
Mouillebec. − Vois−tu, mon ami, l'amour, c'est comme la coqueluche : tôt ou tard, faut l'avoir.
Alidor. − Tiens ! j'aime cette pensée ! ... Dites donc, le jour de nos noces, nous dirons des bêtises !
Scène XIV 278
Mouillebec. − Oh ! oui ! ...
Ensemble
Air de la Traviata (Lanterne magique. J. Nargeot)
Enfin, selon nos voeux,
Un triple mariage
Aujourd'hui nous engage
Et nous rend tous heureux.
Rosa, au public.
Pas de ces bruits méchants,
Qu'il est si dur d'entendre...
N'allez plus rien apprendre
A nos deux merles blancs !
Ensemble. Reprise
Enfin, selon nos voeux,
Etc.
RIDEAU
Scène XIV 279 Le Baron de Fourchevif