Tours et detours de la vilaine fille
Chapitre IV
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
venir quelques-uns, n'est-ce pas ? Je devrai bientôt t'appeler bon vieillard au
lieu de bon garçon.
— Es-tu amoureuse de ce Fukuda ? J'avais l'espoir que tu ne sois avec lui
que par intérêt. Qui est-il ? Pourquoi a-t-il si mauvaise réputation ? Que
fait-il ?
— Ça fait beaucoup de questions à la fois, Ricardito. Dis-moi d'abord une
de ces niaiseries de série télévisée. Personne ne m'en dit plus, depuis des
années.
Je lui parlai à voix basse, en la regardant dans les yeux et en embrassant de
temps en temps sa main que je pressais entre les miennes.
— Je n'ai pas perdu tout espoir, ma petite Japonaise. Même si je te parais un
fieffé crétin, j'insisterai et insisterai encore jusqu'à ce que tu viennes vivre
avec moi. À Paris, et si Paris ne te plaît pas, là où tu voudras. Comme
interprète, je peux travailler n'importe où dans le monde. Je te jure que je te
rendrai heureuse, petite Japonaise. Beaucoup d'eau a coulé sous les ponts, et
d'années, pour que tu puisses avoir le moindre doute : je t'aime tant que je
ferai tout pour te garder à mes côtés, quand nous serons ensemble. Tu aimes
les gangsters ? Je me ferai bandit de grand chemin, preneur d'otages, escroc,
trafiquant de drogue, ce que tu voudras. Quatre ans sans nouvelles de toi et
maintenant je peux à peine parler, à peine penser, tellement je suis ému de
te sentir si près de moi.
— Pas mal, fit-elle en riant, et, approchant son visage, elle me donna sur les
lèvres un bref baiser de papillon.
Elle commanda du thé et des biscuits dans un japonais que la serveuse lui
fit répéter deux fois. Après qu'on nous les eut apportés, et qu'elle m'eut servi
une tasse, elle répondit tardivement à ma question :
— Je ne sais si c'est de l'amour, ce que je ressens pour Fukuda. Mais je n'ai
jamais de ma vie dépendu de quelqu'un comme je dépends de lui. La vérité,
c'est qu'il peut faire de moi ce qu'il voudra.
Elle ne le disait pas dans la joie et l'euphorie de quelqu'un qui a découvert
l'amour-passion, comme le Drogman. Plutôt inquiète, surprise qu'il lui
arrive quelque chose de la sorte, à elle qui se croyait à l'abri de ces
faiblesses. Dans ses yeux sombres couleur miel il y avait de l'angoisse.
— Bon, s'il peut faire de toi ce qu'il veut, c'est que tu es amoureuse, enfin.
J'espère que ce Fukuda te fera souffrir comme tu me fais souffrir, toi, depuis
tant d'années, femme de glace...
Je sentis qu'elle me saisissait la main et la pétrissait.
— Ce n'est pas de l'amour, je te le jure. Je ne sais pas ce que c'est, mais cela
ne peut être de l'amour. Une maladie, un vice plutôt. C'est ce qu'est pour
moi Fukuda.
L'histoire qu'elle me raconta était peut-être vraie, et si elle laissa bien des
choses dans l'ombre, elle en adoucit et embellit d'autres. Il m'était difficile
de la croire désormais, parce que depuis que je la connaissais elle m'avait
toujours dit plus de mensonges que de vérités. Et je pense que,
contrairement au commun des mortels, à l'âge qu'elle avait, la pimpante
Kuriko avait plus de mal maintenant à différencier le monde où elle vivait
de celui où elle disait vivre. Comme je l'imaginais, elle avait connu Fukuda
des années plus tôt, lors d'un de ses voyages en Orient avec David
Richardson qui, en effet, faisait des affaires avec le Japonais. Celui-ci avait
dit un jour à la vilaine fille qu'il était dommage qu'une femme comme elle,
avec tant de caractère et si mondaine, se contente d'être Mrs. Richardson,
car dans le monde des affaires elle aurait pu faire une grande carrière. La
phrase lui avait trotté dans la tête. Quand elle avait senti son univers
s'écrouler après que son mari eut découvert son mariage avec Robert
Arnoux, elle avait appelé ce Fukuda, lui avait raconté ce qui lui arrivait et
proposé de travailler sous ses ordres, dans quoi que ce soit. Le Japonais lui
avait alors envoyé un billet d'avion Londres-Tokyo.
— Quand tu m'as appelé de l'aéroport de Paris pour me dire adieu, tu allais
le rejoindre ?
Elle acquiesça.
— Oui, mais en réalité je t'appelais de l'aéroport de Londres.
Le soir même de son arrivée au Japon, Fukuda en fit sa maîtresse. Mais il
ne l'emmena vivre avec lui que deux ans plus tard. Jusque-là elle vécut
seule, dans une pension de famille, une minuscule chambre avec cabinet de
toilette et cuisine encastrée, « plus petite que la pièce qu'avait ma bonne
philippine à Newmarket ». Si elle n'avait pas dû tant voyager, « pour
exécuter les ordres de Fukuda », elle serait devenue folle de claustrophobie
et de solitude. Elle était la maîtresse de Fukuda, mais une parmi bien
d'autres. Le Japonais ne lui avait jamais caché qu'il couchait avec
différentes femmes. Il l'emmenait parfois passer la nuit chez lui, mais
ensuite plusieurs semaines pouvaient s'écouler avant qu'il ne l'invite dans sa
maison. Leurs rapports étaient, dans cette période, strictement ceux d’une
employée et de son patron. En quoi consistaient les « ordres » de M. Fukuda ? Contrebande de drogues, de diamants, de tableaux, d'armes,
d'argent ? La plupart du temps elle ne le savait même pas. Elle emportait et
rapportait ce qu'on lui préparait, dans des valises, des paquets, des sacs ou
des serviettes, et jusqu'à maintenant — elle toucha le bois de la table — elle
avait toujours passé douanes, frontières et contrôles de police sans
problème. En voyageant de la sorte en Asie et en Afrique, elle avait
découvert ce qu'était la peur panique. En même temps, elle n'avait jamais
vécu auparavant avec cette intensité et cette énergie qui, à chaque voyage,
lui faisaient sentir que la vie était une merveilleuse aventure. « Quelle
différence entre cette existence et la vie dans ces limbes, cette mort lente
entourée de chevaux à Newmarket ! » Au bout de deux ans, Fukuda,
satisfait de ses services, lui avait donné de l'avancement : « Tu mérites de
vivre sous mon toit. »
— Tu finiras poignardée, assassinée, enfermée des années et des années
dans une horrible prison, lui dis-je. Tu es devenue folle ? Si ce que tu me
dis est vrai, tu fais une énorme bêtise. Quand on t'attrapera à passer de la
drogue ou pire encore, tu crois que ce gangster va s'occuper de toi ?
— Je sais bien que non, il me l'a lui-même dit, fit-elle en m'interrompant.
Au moins il est tout à fait franc avec moi, tu vois : Si tu te fais attraper, c'est
ton affaire, je ne te connais pas, je ne t'ai jamais vue, voilà.
— Il doit être très amoureux de toi, ça se voit.
— Il ne m'aime pas. Ni moi ni personne. Dans ce sens, il me ressemble.
Mais il a plus de caractère et il est plus fort que moi.
Cela faisait plus d’une heure que nous étions là, c'était déjà l'après-midi. Je
ne savais que lui dire. Je me sentais démoralisé. C'était la première fois
qu’elle m’apparaissait livrée corps et âme à un homme. Cette fois oui,
c'était d’une clarté aveuglante : la vilaine fille ne serait jamais à toi,
pitchounet.
— Tu en fais une tête, dit-elle en me souriant. Ça t'a chagriné, ce que je t'ai
raconté ? Tu es la seule personne à qui j'aurais pu le dire. Et de plus j'avais
besoin de le dire à quelqu'un. Mais j'ai peut-être eu tort. Tu me pardonnes si
je te donne un baiser ?
— Ça me chagrine que, pour la première fois de ta vie, tu aimes vraiment
quelqu'un et que ce quelqu'un ne soit pas moi.
— Non, non, ce n'est pas de l'amour, répéta-t-elle en hochant la tête. C'est
plus compliqué, une maladie plutôt, je te l'ai déjà dit. Il me fait me sentir vivante, utile, active. Mais non heureuse. C'est comme une possession. Ne
ris pas, je ne plaisante pas, parfois je me sens possédée par Fukuda.
— Si tu as tellement peur de lui, j'imagine que tu n'oseras pas faire l'amour
avec moi. Et moi qui suis venu exprès à Tokyo pour te demander de
m'emmener au Château Meguru !
Elle était restée très sérieuse tandis qu'elle me racontait sa vie avec Fukuda,
mais maintenant, écarquillant les yeux, elle éclata de rire :
— Et comment diable sais-tu, toi qui viens d'arriver à Tokyo, ce qu'est le
Château Meguru ?
— Je le sais par mon ami, l'interprète. Salomón s'appelle lui-même « le
Drogman du Château Meguru », lui dis-je en lui prenant la main et
l'embrassant. L'oserais-tu, vilaine fille ?
Elle examina sa montre et resta quelques instants pensive, en calculant.
Soudain, décidée, elle demanda à la serveuse de nous appeler un taxi.
— Je n'ai pas beaucoup de temps, me dit-elle. Mais ça me fait quelque
chose de voir ton air de chien battu. Allons-y, bien que je prenne beaucoup
de risques en faisant cela.
Le Château Meguru était une maison de rendez-vous qui se trouvait dans
un immeuble labyrinthique, plein de couloirs et d'escaliers sombres menant
à des chambres équipées de sauna, jacuzzi, lit à matelas d'eau, miroirs aux
murs et au plafond, postes de radio et de télé, et des piles de vidéos
pornographiques pour tous les goûts imaginables, de préférence sado-
masochistes. Et aussi, dans une petite vitrine, des préservatifs et des
vibromasseurs de différentes tailles, avec des additifs tels que crêtes de coq,
panaches et mitres, ainsi qu'un riche attirail de jeux sado-maso, fouets,
masques, menottes et chaînes. Tout comme les bus, les rues et le parc, ici
aussi la propreté était méticuleuse et maladive. En pénétrant dans la
chambre, j'eus l'impression de me trouver dans un laboratoire ou dans une
station spatiale. À vrai dire, j'eus du mal à comprendre l'enthousiasme de
Salomón Toledano, qui qualifiait d'Éden des plaisirs ces alcôves
technologiques et mini-sex-shops.
Quand j'entrepris de déshabiller Kuriko, et vis, touchai sa peau si douce, et
respirai son parfum, malgré mes efforts pour me contenir, l'angoisse qui me
poignait le cœur depuis qu'elle m'avait raconté sa reddition inconditionnelle
à Fukuda me terrassa. J'éclatai en sanglots. Elle me laissa pleurer un bon moment, sans rien dire. Prenant sur moi, je balbutiai quelques excuses, et
sentis qu’elle me caressait à nouveau les cheveux.
— On n'est pas venus ici pour être tristes, me dit-elle. Fais-moi des câlins et
dis-moi que tu m'aimes, gros bêta.
Quand nous fûmes tous deux nus, je vis qu'en effet elle avait beaucoup
minci. Sur sa poitrine et son dos on distinguait les côtes, et la cicatrice de
son ventre s'était allongée. Mais ses formes étaient toujours harmonieuses et
ses petits seins fermes. Je l'embrassai lentement, longuement, sur tout le
corps — le léger parfum que dégageait sa peau semblait émaner de ses
entrailles —, en lui susurrant des mots d'amour. Plus rien ne m'importait.
Pas même qu'elle soit ensorcelée par ce Japonais. J’étais terrifié qu'en
raison du guêpier où elle s'était fourrée elle finisse sous les balles d'un tueur
ou dans une prison africaine. Mais je remuerais ciel et terre pour l'en faire
sortir. Car, pourquoi le nier ? je l'aimais chaque fois davantage. Et je
l'aimerais toujours, quand bien même elle me tromperait avec mille Fukuda,
parce qu'elle était la femme la plus délicate et la plus belle de la création :
ma reine, ma princesse, le bourreau de mon cœur, ma menteuse, ma petite
Japonaise, mon unique amour. Kuriko avait couvert son visage de son bras
et ne disait rien, ne m'écoutant même pas, totalement concentrée sur son
plaisir.
— Ce qui me plaît, mon bon garçon, m’ordonna-t-elle enfin en écartant les
cuisses et en attirant ma tête vers son sexe.
La couvrir de baisers, la déguster, m’enivrer de la fragrance qui sourdait de
son ventre, me rendit aussi heureux qu’avant. L'espace de quelques minutes
éternelles j'oubliai Fukuda et les mille et une aventures qu'elle m'avait
racontées, plongé dans une exaltation béate et fébrile, avalant les doux sucs
que je tétais de ses entrailles. Quand je la sentis jouir, je me juchai sur elle
et, avec la même difficulté que tant de fois, je la pénétrai, sentant qu'elle se
plaignait et se contractait. J'étais très excité mais je réussis à demeurer en
elle, en proie à une frénésie de vertige jusqu'à éjaculer enfin. Je la tins un
bon moment soudée à moi, la serrant avec force. Je la caressai, mordis ses
cheveux, ses oreilles parfaites, l'embrassai et lui demandai pardon de n'avoir
pu me retenir plus longtemps.
— Il y a un remède pour ne pas finir si vite, pour rester en érection un long
moment, des heures, me dit-elle enfin, dans le creux de l'oreille, de sa petite
voix espiègle d'autrefois. Tu sais lequel ? Non, comment saurais-tu ces choses, petit saint ? Des poudres à base de défense d'éléphant et de corne de
rhinocéros. Je t'en offrirai un flacon que tu emporteras à Paris en souvenir
de moi. En Asie cela vaut une fortune, je t'avertis. Ainsi tu te rappelleras
Kuriko chaque fois que tu coucheras avec une Française.
Je relevai la tête de son cou pour regarder son visage : elle était très belle
ainsi, avec ces grands cernes bleutés et la langueur où la plongeait l'amour.
— C'est pour ça que tu voyages en Asie et en Afrique ? pour faire cette
contrebande ? des aphrodisiaques à base de défense d'éléphant et de corne
de rhinocéros pour escroquer les imbéciles ? lui demandai-je en me tenant
les côtes.
— C'est la meilleure affaire au monde, le croirais-tu ? rit-elle, contaminée
par moi. À cause des écologistes, qui ont fait interdire la chasse aux
éléphants, aux rhinocéros et je ne sais combien d'autres animaux.
Maintenant, ces défenses et ces cornes valent la peau des fesses, dans les
pays de par ici. Je fais aussi passer d'autres choses que je ne peux pas te
dire. Mais le grand négoce de Fukuda, c'est celui-là. Et maintenant, je dois
partir, mon bon garçon.
— Je ne pense pas retourner à Paris, lui dis-je en la regardant, nue, de dos,
se diriger vers la salle de bains sur la pointe des pieds. Je resterai vivre à
Tokyo et, si je ne peux pas tuer Fukuda, je me contenterai d'être ton chien,
tout comme tu es la chienne de ce gangster.
— Waou, waou ! fit ma petite Chilienne.
À mon retour à l'hôtel, je reçus un message de Mitsuko. Elle voulait me voir
en tête à tête, pour une affaire urgente. Pouvais-je l'appeler à son bureau, le
lendemain de bonne heure ?
Je l'appelai dès que je fus debout et, au milieu d'interminables courtoisies
japonaises, l'amie du Drogman me demanda d'aller prendre un café à la
cafétéria de l'hôtel Hilton, au milieu de la matinée, parce qu'elle devait me
communiquer quelque chose d'important. Je venais à peine de raccrocher
que le téléphone sonna. C'était Kuriko. Elle avait raconté à Fukuda qu'un
vieil ami péruvien se trouvait à Tokyo et le chef yakuza m'invitait ce soir-là,
ainsi que le Drogman et sa fiancée, à prendre un verre chez lui, après quoi
nous irions à un dîner-spectacle, au café musical le plus populaire de Ginza.
Avais-je bien entendu ?
— Et en plus je lui ai dit que ces jours-ci j'allais t'emmener faire un peu de
tourisme. Il n'a élevé aucune objection.
— Comme il est généreux et galant ! lui répondis-je, indigné de ce qu'elle
venait de me raconter. Toi, demander la permission à un homme ! Je ne te
reconnais plus, vilaine fille.
— Tu m'as fait rougir, murmura-t-elle, troublée. Je croyais que tu serais
heureux de savoir que nous pourrons nous voir tous les jours que tu seras à
Tokyo.
— Je suis jaloux. Tu ne t'en es pas rendu compte ? Avant, je m'en fichais,
parce que tes amants ou maris ne t'importaient guère. Mais ce Japonais a
l'air d'avoir beaucoup d'importance pour toi. Tu n'aurais jamais dû me dire
qu'il pouvait faire de toi ce qu'il voulait. Ce poignard dans le cœur va
m’accompagner jusqu'au tombeau.
Elle rit, comme si j'avais fait une plaisanterie.
— Je n'ai pas le temps maintenant d'écouter tes cucuteries, mon bon garçon.
Mais je vais te guérir de ta jalousie. Je t'ai préparé un programme du
tonnerre pour tout le jour, tu verras.
Je lui demandai de venir me prendre à la cafétéria du Hilton à midi et je
m'en fus à mon rendez-vous avec Mitsuko. Je la vis déjà là, en arrivant, qui
fumait. Elle semblait très nerveuse. Elle me fit à nouveau ses excuses pour
avoir eu l'audace de m’appeler, mais, me dit-elle, elle n'avait personne à qui
s'adresser, « la situation était devenue critique et elle ne savait que faire ».
Peut-être pourrais-je la conseiller.
— Tu veux parler de ta relation avec Salomón ? lui demandai-je en me
doutant de ce qui allait venir.
— Je pensais que notre histoire serait un petit flirt, fit-elle en rejetant la
fumée à la fois par le nez et la bouche. Une aventure agréable, passagère, de
celles qui n'engagent pas. Mais Salomón ne l'entend pas ainsi. Il veut en
faire une relation pour toute la vie. Il veut à tout prix qu'on se marie. Mais
moi je ne me remarierai jamais. J'ai connu un échec conjugal et je sais ce
que c'est. Et puis j'ai une carrière devant moi. Pour tout dire, il me rend folle
par son obstination. Je ne sais que faire pour que cela finisse une bonne
fois.
Je ne fus pas heureux de voir mes soupçons se confirmer. Le Drogman avait
bâti des châteaux en Espagne et allait connaître la frustration de sa vie.
— Comme vous êtes amis et qu'il t'estime tellement, j'ai pensé, enfin,
j'espère que cela ne te gêne pas, j'ai pensé que tu pourrais m'aider.
— Mais de quelle façon puis-je t'aider, Mitsuko ?
— En lui parlant. En lui expliquant. Que je ne me marierai jamais avec lui.
Que je ne veux ni ne peux continuer cette relation vu la façon dont il se
comporte. C'est vrai, quoi, il m'empoisonne, il m'accapare. J'ai beaucoup de
responsabilités dans la compagnie et ce problème affecte mon travail. Cela
m'a énormément coûté d'arriver là où je suis, chez Mitsubishi.
Tous les fumeurs de Tokyo semblaient s'être concentrés dans
l'impersonnelle cafétéria de l'hôtel Hilton. Des nuages de fumée et une forte
odeur de tabac imprégnaient les lieux. On entendait parler anglais à presque
toutes les tables. Il y avait autant d'étrangers que de Japonais.
— Je regrette, Mitsuko, mais je ne le ferai pas. Ce n'est pas un sujet où
doivent intervenir des tierces personnes, mais quelque chose entre lui et toi.
Tu dois lui parler, avec franchise, et le plus tôt sera le mieux. Parce que
Salomón est très amoureux de toi. Comme il ne l'a jamais été de personne
auparavant. Et il se fait beaucoup d'illusions. Il croit que tu l'aimes aussi.
Je lui touchai un mot de ce que le Drogman me disait d'elle dans ses lettres.
Comment elle lui avait fait changer sa façon de penser sur l'amour depuis
cette lointaine expérience de sa jeunesse berlinoise, quand la fiancée
polonaise l'avait planté là en pleins préparatifs de noces. Je remarquai que
ce que je lui disais ne l'affectait absolument pas : elle devait être bien lasse
du pauvre Drogman.
— Je la comprends, cette jeune fille, commenta-t-elle, glaciale. Ton ami
peut être, je ne sais comment le dire en anglais, accablant, étouffant.
Parfois, quand nous sommes ensemble, je me sens dans un carcan. Il ne me
laisse aucun espace pour être moi-même, pour respirer. Il veut me toucher
tout le temps. Et ce alors même que je lui ai expliqué qu'ici, au Japon, on
n'a pas l'habitude de s'épancher devant tout le monde.
Elle s'exprimait de telle sorte qu'au bout de quelques minutes je fus
convaincu que le problème était encore plus grave : Mitsuko se sentait si
écœurée par tous ces baisers et ces caresses du Drogman en public, sans
parler de je ne sais quels assauts privés, qu’elle en était venue à le détester.
— Alors, crois-tu que je doive lui parler ?
— Je ne sais pas, Mitsuko, ne me pousse pas à te donner un conseil sur
quelque chose d'aussi personnel. Tout ce que je voudrais, c'est que mon ami
souffre le moins possible. Et je crois que, si tu ne veux pas rester avec lui, si
tu es décidée à rompre, il est préférable de le faire le plus tôt possible.
Après, ce sera pire encore.
Quand elle me dit au revoir, dans un assaut d'excuses et de courbettes, je me
sentis gêné et fâché. J'aurais préféré ne pas avoir eu cette conversation avec
Mitsuko, ne pas apprendre que mon ami allait être brutalement réveillé de
son rêve et renvoyé à la cruelle réalité. Heureusement, je n'eus pas à
attendre longtemps : Kuriko apparut à l'entrée de la cafétéria et je me levai à
sa rencontre, heureux de sortir de cet antre enfumé. Elle portait un petit
chapeau et un imperméable de même toile claire, à carreaux, un pantalon de
flanelle gris foncé et un chandail grenat à col roulé, avec des mocassins
sport. Elle avait le visage plus frais et plus jeune que la veille. Une
adolescente de quarante et quelques années. Il me suffit de la voir pour que
ma contrariété disparaisse. Elle me tendit elle-même ses lèvres pour que je
l'embrasse, ce qu'elle n'avait pas coutume de faire, car c'était toujours moi
qui cherchais sa bouche.
— Viens, aujourd'hui je t'emmène aux temples shintoïstes, les plus beaux de
Tokyo. On y trouve toujours des animaux en liberté, chevaux, coqs,
colombes. On les considère comme sacrés, des réincarnations. Et demain,
nous irons voir les temples bouddhistes zen, avec leurs jardins de sable et
de roches, que les moines ratissent et changent chaque jour. Très jolis, aussi.
Ce fut une journée d'intense activité, à monter et descendre des bus, de
l'aérodynamique métro, parfois de taxis. J'entrai et sortis de temples et de
pagodes, ainsi que d'un immense musée où il y avait des huacos péruviens
et des céramiques, des copies car — un panneau l'indiquait — l'institution,
respectueuse des lois qui interdisaient de sortir du Pérou des objets du
patrimoine archéologique, n'exposait pas de pièces originales. Mais je ne
crois pas avoir prêté grande attention à ce que je voyais, parce que mes cinq
sens étaient concentrés sur Kuriko, qui me tenait presque tout le temps par
la main et se montrait étrangement tendre. Elle blaguait et jouait les
coquettes, et riait de bon cœur, avec ses yeux qui brillaient chaque fois
qu'elle me demandait à l'oreille : « Maintenant, une autre de tes cucuteries,
mon bon garçon », et je lui faisais ce plaisir. Au milieu de l'après-midi, au
musée d'Anthropologie, on s'assit à une petite table à l'écart pour manger un
sandwich. Elle ôta son chapeau à carreaux et arrangea ses cheveux. Elle les
portait très courts, ce qui dégageait son cou, élégant, où s'insinuait la petite
couleuvre olivâtre d'une veine.
— Quiconque ne te connaissant pas dirait que tu es amoureuse de moi,
vilaine fille. Je crois que jamais, depuis que j'ai fait ta connaissance à Miraflores, en petite Chilienne, tu n'as été aussi tendre.
— Peut-être bien que je suis amoureuse de toi sans m'en rendre compte, me
dit-elle en promenant sa main sur mes cheveux et en approchant son visage
pour que je puisse voir son regard ironique et insolent. Que ferais-tu si je te
disais que je le suis et que nous pouvons nous en aller vivre ensemble ?
— J'en aurais un infarctus et tomberais raide ici même. Est-ce que tu l'es,
Kuriko ?
— Je suis contente, parce que nous pourrons nous voir tous les jours que tu
passes à Tokyo. J'étais préoccupée, comment faire pour te voir chaque jour
? C'est pour ça que je me suis enhardie à le dire à Fukuda. Et tu vois comme
ça nous a réussi.
— Le gangster magnanime t'a autorisée à montrer à ton compatriote les
charmes de Tokyo. Je déteste ton maudit chef yakuza. J'aurais préféré ne
pas le connaître, ne le voir jamais. Ce soir, je vais passer un mauvais
moment horrible en te voyant avec lui. Est-ce que je peux te demander une
faveur ? Ne le touche pas, ne l'embrasse pas, devant moi.
Kuriko éclata de rire et me ferma la bouche de sa main.
— Tais-toi, bêta, il ne ferait jamais ces choses, ni avec moi ni avec
personne. Aucun Japonais ne les ferait. Il y a ici une si grande différence
entre ce qui se fait en public et ce qui se fait en privé que les choses les plus
naturelles pour nous sont choquantes pour eux. Il n'est pas comme toi.
Fukuda me traite comme son employée. Parfois, comme sa putain. En
revanche, toi, il faut bien le dire, tu m'as toujours traitée comme une
princesse.
— C'est à ton tour, maintenant, de dire des cucuteries.
Je saisis son petit visage entre mes mains et l'embrassai.
— Tu n'aurais pas dû me dire non plus que ce Japonais te traite comme une
putain, lui murmurai-je à l'oreille. Ne vois-tu pas que tu m'écorches vif ?
— Je ne te l'ai pas dit. Oublions-le, effaçons-le.
Fukuda vivait dans un quartier éloigné du centre, une zone résidentielle où
alternaient des immeubles de six à huit étages, très modernes, et des villas
traditionnelles, au toit de tuile et aux jardins minuscules, qui semblaient
presque écrasées par leurs très hauts voisins. Il avait un appartement au
sixième étage d'un immeuble avec un portier galonné, qui m'accompagna
jusqu'à l'ascenseur. Celui-ci s'ouvrait à l'intérieur de l'appartement, et, après
un petit vestibule nu, apparut un vaste salon-salle à manger, avec une large baie par laquelle on apercevait le manteau infini de petites lumières
scintillantes, sous un ciel sans étoiles. Le salon était sobrement meublé,
avec sur les murs des assiettes de céramique bleue, sur des étagères des
sculptures polynésiennes et, sur une table basse et longue, des objets taillés
en ivoire. Mitsuko et Salomón étaient déjà là, une coupe de Champagne à la
main. La vilaine fille portait une robe longue, couleur moutarde, qui laissait
ses épaules nues, et une petite chaîne en or autour du cou. Elle était
maquillée comme pour une fête, avec les cheveux partagés au milieu, par
une raie. Je ne lui avais jamais vu auparavant cette coiffure, qui accentuait
son air oriental. Si j'avais pu la prendre pour une Japonaise, elle l'était
maintenant plus que jamais. Elle m'embrassa sur la joue et dit en espagnol à
M. Fukuda :
— Je te présente Ricardo Somocurcio, l'ami dont je t'ai parlé.
M. Fukuda salua à la japonaise avec la sacrosainte courbette. Et, dans un
espagnol assez compréhensible, il me salua ainsi, en me tendant la main :
— Le chef yakuza vous souhaite la bienvenue. Sa plaisanterie me laissa
complètement déconcerté, non seulement parce que je ne m'y attendais pas
— je n'imaginais pas que Kuriko ait pu lui raconter ce que je disais sur lui
—, mais parce que M. Fukuda avait plaisanté — plaisantait-il ? — sans
sourire, avec ce même visage inexpressif, neutre et parcheminé, qu'il garda
toute la soirée. Un visage qui semblait être un masque. Quand je réussis à
lui dire : « Ah, vous parlez espagnol », il fit non de la tête et, à partir de ce
moment, ne parla que dans un anglais très lent et difficile, les rares fois où il
ouvrit la bouche. Il me tendit une coupe de Champagne et me désigna ma
place, à côté de Kuriko.
C'était un homme de petite taille, plus encore que Salomón Toledano,
presque squelettique, au point que face à la vilaine fille, svelte et menue, on
aurait dit un gringalet. Je m'étais fait une idée si différente de lui que j'eus
l'impression d'être devant un imposteur. Il portait des lunettes à monture
métallique, aux verres fumés et ronds, qu'il ne quitta pas de toute la soirée,
ce qui accroissait le malaise que produisait sa personne, car je ne savais pas
si ses petits yeux — que j'imaginais froids et agressifs — m'observaient ou
pas. Il avait des cheveux gris, plaqués sur le crâne, peut-être gominés et
peignés en arrière à la façon des chanteurs de tango argentins des années
cinquante. Il portait un complet et une cravate sombres, qui lui donnaient un
air funèbre, et il pouvait rester immobile et muet pendant longtemps, ses petites mains sur les genoux, comme pétrifié. Mais le trait peut-être le plus
accusé de son physique était sa bouche sans lèvres, qui remuait à peine
quand il parlait, comme les ventriloques. Je me sentais si tendu, si mal à
l'aise que, contre mon habitude — je n'ai jamais pu beaucoup boire parce
que l'alcool me monte vite à la tête —, ce soir-là je bus à l'excès. Quand M.
Fukuda se leva, nous signifiant ainsi que nous devions partir, j'avais déjà
trois coupes de Champagne dans le corps et la tête avait commencé à me
tourner. Et, sans aucun lien avec la conversation menée presque tout seul
par le Drogman dissertant sur les variantes régionales du japonais qu'il
commençait à distinguer, je me demandais, stupéfait : « Qu'est-ce qu'il a, ce
vieil homoncule insignifiant, pour que la vilaine fille parle ainsi de lui ? »
Que lui disait-il, que lui faisait-il pour qu’elle dise qu'il était son vice et sa
maladie, qu'elle était possédée par lui et qu'il pouvait faire d'elle ce qu'il
voudrait ? Comme je ne trouvais pas la réponse, je ressentais plus de
jalousie, plus de colère, plus de mépris de moi-même, et je me maudissais
d'avoir fait la folie de venir au Japon. Néanmoins, une seconde après, en la
regardant du coin de l'œil, je me disais que je ne l'avais vue qu'une seule
fois, au bal de l'Opéra de Paris, aussi désirable que cette nuit-là.
Il y avait deux taxis qui attendaient devant la porte de l'immeuble. Il me
revint de monter seul avec Kuriko, parce que ainsi l'avait indiqué, d'un
simple geste impératif, M. Fukuda, qui avait pris place dans l'autre taxi avec
le Drogman et Mitsuko. Dès que le taxi démarra, je sentis la vilaine fille me
prendre la main et la porter entre ses cuisses, pour que je la touche.
— N'est-il donc pas si jaloux que ça ? fis-je en signalant l'autre taxi, qui
nous dépassait. Comment te laisse-t-il venir seule avec moi ?
Elle fit celle qui ne comprenait pas.
— Ne fais pas cette tête-là, bêta. Tu ne m'aimes donc plus ?
— Je te déteste, lui dis-je. Je n'ai jamais été aussi jaloux que maintenant.
Alors comme ça ce nain de jardin, cet avorton, est le grand amour de ta vie
?
— Cesse de dire des bêtises, embrasse-moi plutôt.
Elle mit ses bras autour de mon cou, m'offrit sa bouche et je sentis la pointe
de sa langue s'entremêler à la mienne. Elle me laissa l'embrasser
longuement, et elle répondait joyeusement à mes baisers.
— Je t'aime, maudite sois-tu, je t'aime, je te veux, lui dis-je d'une voix
mourante à l'oreille. Viens avec moi, ma petite Japonaise, viens, je te jure que nous serons très heureux.
— Attention, nous sommes arrivés, fit-elle, et elle s'écarta de moi, tira un
kleenex de son sac et retoucha ses lèvres. Essuie-toi la bouche, je t'ai laissé
un peu de rouge.
Le théâtre-restaurant était un music-hall à la scène gigantesque avec des
tables, grandes et petites, échelonnées sur une rampe qui s'ouvrait comme
un éventail, sous d'énormes lustres qui envoyaient une lumière aveuglante
sur la salle immense. La table réservée par Fukuda était assez près de la
scène et on jouissait d'une perspective magnifique. Le spectacle commença
presque aussitôt après notre arrivée. Il rappelait les grands succès de
Broadway, avec des numéros parfois parodiques, parfois mimétiques, des
claquettes et des figures d'un corps de ballet fourni. Il y avait aussi des
numéros de clowns, d'illusionnistes, de contorsionnistes, et des chansons en
anglais et en japonais. Le présentateur semblait savoir presque autant de
langues que le Drogman, bien que, d'après lui, il les parlât toutes mal.
Cette fois encore M. Fukuda, d'un geste impérieux, décida de nos places. Il
me fit asseoir de nouveau près de Kuriko. Dès que les lumières s'éteignirent
— la table était éclairée par des projecteurs à demi cachés derrière les
décorations florales — je sentis le pied de la vilaine fille sur le mien. Je la
regardai et, de l'air le plus naturel du monde, elle parlait avec Mitsuko dans
un japonais qui, à en juger d'après les efforts que faisait celle-ci pour la
comprendre, devait être aussi approximatif que son français et son anglais.
Elle était très belle, dans cette semi-obscurité, la peau brunie, légèrement
pâle, les épaules rondes, le cou aérien, ses petits yeux de miel pleins d'éclats
et la bouche bien dessinée. Elle s'était déchaussée afin de me faire sentir la
plante de son pied, qui fut pendant presque tout le dîner sur le mien,
bougeant parfois pour me frotter la cheville et me montrer qu'elle était là,
sachant ce qu’elle faisait, défiant son seigneur et maître. Ce dernier,
hiératique, regardait le spectacle ou discutait avec le Drogman en remuant à
peine les lèvres. Une fois seulement, je crois, il s'adressa à moi pour me
demander en anglais qu’elle était la situation au Pérou et si j'y connaissais
des gens de la communauté japonaise, qui, apparemment, était assez
importante. Je lui répondis que je n'étais pas allé au Pérou depuis longtemps
et que je ne savais pas grand-chose de ce qui se passait dans le pays où
j'étais né. Et que je n'avais connu aucun Japonais péruvien, bien qu'il y en
eût beaucoup, certes, car le Pérou avait été le deuxième pays au monde, après le Brésil, à ouvrir ses frontières à l'immigration japonaise à la fin du
XIXe siècle.
Le dîner était déjà commandé et les plats, des miniatures joliment
présentées et assez insipides de légumes, fruits de mer et viandes, se
succédaient, interminablement. J'y goûtais, à peine, par politesse. En
revanche, je bus plusieurs minuscules coupelles de porcelaine que le
gangster nous remplissait du chaud et sirupeux saké. Je sentis la tête me
tourner avant la fin de la première partie du spectacle. Mais au moins, mon
malaise du début s'était dissipé. Lorsque les lumières se rallumèrent, à ma
grande surprise, le petit pied déchaussé de la vilaine fille resta là, collé au
mien. Je pensai : « Elle sait que je souffre horriblement de jalousie et elle
tâche de se racheter. » Oui, j’étais jaloux : chaque fois que je la regardais,
en douce, je me disais que je ne l'avais jamais vue aussi belle ni aussi
désirable. Par exemple, cette petite oreille était un prodige d'architecture
minimaliste, avec ses douces courbes et le léger retroussement du lobe dans
sa partie supérieure.
À un moment de la soirée, un incident entre Salomón et Mitsuko éclata sans
que je sache comment. Mais soudain, elle se leva et partit sans dire au
revoir à personne ni donner aucune explication. Le Drogman se dressa d'un
bond et la suivit.
— Que s'est-il passé ? demandai-je à M. Fukuda, mais celui-ci resta à me
regarder, immuable, muet.
— Elle n'aime pas qu'on la touche ni qu'on l'embrasse en public, dit Kuriko.
Ton ami a la main baladeuse. Un jour ou l'autre, Mitsuko va le plaquer. Elle
me l'a dit.
— Salomón mourra, si elle l'abandonne. Il l'aime comme une bête. Il l'a
dans la peau.
La vilaine fille rit, en écartant ses lèvres pulpeuses maintenant très rouges
de maquillage.
— Il l'aime comme une bête ! Il l'a dans la peau ! répéta-t-elle. Il y a des
siècles que je n'ai pas entendu des expressions aussi amusantes ! Est-ce que
ça se dit encore de nos jours ?
Et passant au japonais, elle se mit à expliquer à Fukuda ce que voulaient
dire ces expressions. Il l'écoutait, rigide et impénétrable. De temps en
temps, comme un pantin articulé, il prenait sa coupe, la portait à sa bouche sans la regarder, buvait une gorgée et la reposait sur la table. Mais peu
après, de façon inattendue, le Drogman et Mitsuko revinrent.
Ils s'étaient réconciliés, car ils souriaient en se tenant par la main.
— Il n'y a rien de tel que les disputes pour garder vivant l'amour, me dit
Salomón avec un sourire d'homme comblé en clignant de l'œil. Mais la
femme, son mâle doit la châtier de temps en temps, pour ne pas en avoir
par-dessus la tête.
À la sortie, il y avait à nouveau deux taxis qui nous attendaient, et, comme à
l'aller, M. Fukuda décida d'un geste que je monterais avec Kuriko dans l'un
d'eux. Il prit l'autre avec Salomón et Mitsuko. Ce détestable Japonais
commençait à me devenir sympathique, avec les privilèges qu'il
m'accordait.
— Laisse-moi au moins emporter la chaussure du pied avec lequel tu m'as
caressé toute la soirée. Je me coucherai avec elle, puisque je ne peux pas le
faire avec toi. Et je la garderai à côté de la brosse à dents de Guerlain.
Mais, à ma grande surprise, en arrivant à l'immeuble de Fukuda, Kuriko, au
lieu de me dire au revoir, me prit par la main et m'invita à monter avec elle
dans son appartement pour « le coup de l’étrier ».
Dans l'ascenseur, je l'embrassai, au désespoir. Je lui dis tout en l'embrassant
que je ne lui pardonnerais jamais d'avoir été si belle précisément ce soir-là,
quand j'avais découvert que ses petites oreilles étaient de prodigieuses
créations minimalistes. Je les adorais et j'aurais aimé les lui couper, les
embaumer et les emporter de par le monde dans la poche de ma veste tout
près du cœur.
— Continue, continue tes cucuteries, fleur-bleue de mon cœur, fit-elle,
flattée, souriante et maîtresse d'elle-même.
Fukuda n'était pas au salon. « Je vais voir s'il est arrivé », murmura-t-elle,
après m'avoir servi un whisky on the rocks. Elle revint au bout d'un
moment, le visage enflammé par une expression provocante :
— Il n'est pas là. Tu as gagné, mon bon garçon, cela veut dire qu'il ne
viendra pas. Il va passer la nuit dehors.
Elle ne sembla pas très chagrine que sa maladie, son vice, l'ait abandonnée.
Au contraire, la nouvelle semblait la réjouir. Elle m'expliqua que Fukuda
avait l'habitude de disparaître, soudain, après un dîner ou une séance de
ciné, sans rien lui dire. Et de revenir le lendemain, sans lui donner la
moindre explication.
— Tu veux dire qu'il passera la nuit avec une autre ? L'imbécile, alors qu'il
a chez lui la femme la plus belle du monde ?
— Tous les hommes n'ont pas aussi bon goût que toi, dit Kuriko en se
laissant tomber assise sur mes genoux et en mettant ses bras autour de mon
cou.
Tandis que je l'enlaçais, la caressais et l'embrassais sur la nuque, les
épaules, dans les oreilles, je me disais qu'il était impossible que le hasard,
les dieux, ou ce qu'on voudra, aient été assez généreux avec moi pour
mettre en fuite le chef yakuza et m'accorder tant de félicité.
— Es-tu sûre qu'il ne va pas revenir ? lui demandai-je dans un sursaut de
lucidité.
— Non, je le connais, s'il n'est pas revenu c'est qu'il passera la nuit dehors.
Pourquoi, Ricardito, tu as peur ?
— Non, je n'ai pas peur. Si tu me demandais aujourd'hui de le tuer, je le
tuerais. Je n'ai jamais été aussi heureux de ma vie, ma petite Japonaise. Et
toi tu n'as jamais été aussi belle que cette nuit,
— Viens, viens. Je la suivis, en résistant au vertige. Les objets du salon
dansaient autour de moi, au ralenti. Je me sentais si heureux qu'en passant
près de la grande baie d'où l’on apercevait la ville, je pensai que si j'ouvrais
une vitre et m'élançais dans le vide je flotterais comme une plume sur cet
interminable manteau de lumières. Un couloir dans la semi-obscurité avec
des gravures érotiques sur les murs. Une chambre à coucher dans la
pénombre, avec un épais tapis qui me fit trébucher avant que je m'effondre
sur un grand lit moelleux aux nombreux coussins. Sans que je ne lui
demande rien, Kuriko avait commencé à se déshabiller. Et une fois nue, elle
m'aida à faire de même.
— Qu'attends-tu, gros bêta ?
— Es-tu sûre qu'il ne va pas rentrer ?
Au lieu de me répondre, elle se blottit contre moi, s'enroula à moi et,
cherchant ma bouche, l'emplit de sa salive. Je ne m'étais jamais senti aussi
excité, aussi ému, aussi heureux. Tout cela arrivait-il vraiment ? La vilaine
fille n'avait jamais été aussi ardente, aussi enthousiaste, elle n'avait jamais
pris autant d'initiatives au lit. Elle avait toujours adopté une attitude passive,
presque indifférente, où elle semblait se résigner à être embrassée, caressée
et aimée, sans rien y mettre du sien. Et maintenant, c'est elle qui
m'embrassait et me mordillait sur tout le corps, répondant aussitôt à mes caresses avec une détermination qui m'émerveillait. « Tu ne veux pas que je
te fasse ce qui te fait plaisir ? » lui murmurai-je. « Moi d'abord à toi »,
répondit-elle en me repoussant de ses mains tendres pour que je m'étende
sur le dos et écarte les jambes. Elle s'agenouilla entre mes genoux et, pour
la première fois depuis que nous avions fait l'amour dans cette chambre de
bonne de l'Hôtel du Sénat, elle fit ce que je lui avais tant de fois demandé et
qu'elle avait toujours refusé : prendre mon sexe dans sa bouche et le sucer.
Je m’entendais gémir, sous l'incommensurable plaisir qui me désintégrait
peu à peu et me faisait planer, sensation pure, musicale, crépitante
flammèche... C'est alors que, durant une de ces secondes ou minutes de
suspens miraculeux où je sentais tout mon être concentré sur ce bout de
chair reconnaissant que, tout en me titillant les testicules, la vilaine fille
léchait, suçait et absorbait, je vis Fukuda.
Il était à moitié caché, près d'un grand poste de télévision, comme séparé
par l'obscurité de ce coin de l'alcôve, tout au plus à deux ou trois mètres du
lit où Kuriko et moi faisions l'amour, assis sur une chaise ou une banquette,
immobile et muet comme un sphinx, avec ses éternels verres fumés de
gangster de cinéma et les deux mains sur la braguette.
La saisissant aux cheveux, j'obligeai la vilaine fille à lâcher le sexe qu’elle
serrait dans sa bouche — je l'entendis gémir de douleur — et, m’étouffant
de surprise, de peur et de confusion, je lui dis à l'oreille, d'une voix
bêtement basse : « Mais il est là, il est là, Fukuda. » Au lieu de sauter du lit,
d'avoir l'air épouvantée, de se mettre à courir comme une folle et crier,
après une seconde d'hésitation où elle commença à tourner la tête vers le
coin en question puis se reprit, je la vis faire la seule chose que je n'aurais
jamais crue d'elle : elle m'entoura de ses bras et, se collant de toutes ses
forces contre moi pour me clouer au lit, elle prit ma bouche, la mordit et la
barbouilla de salive mêlée de sperme en me disant, dans une hâte
désespérée, angoissée :
— Et qu'est-ce que ça fout qu'il soit là ou pas, pitchounet ? Tu ne jouis pas,
je ne te fais pas jouir ? Ne le regarde pas, oublie-le.
Paralysé de stupéfaction, je compris tout : Fukuda ne nous avait pas surpris,
il était là, complice de la vilaine fille, jouissant d'un spectacle préparé pour
eux deux. J'étais tombé dans une embuscade. Les étonnantes choses qui
avaient précédé s'éclairaient, elles avaient été soigneusement planifiées par
le Japonais et exécutées par elle, soumise aux ordres et aux désirs du yakuza. Je compris la raison des effusions de Kuriko durant ces deux
derniers jours, et surtout cette nuit. Elle ne l'avait pas fait pour moi, ni pour
elle, mais pour lui. Pour plaire à son maître. Pour la jouissance de son
seigneur. Mon cœur battait à tout rompre et je pouvais à peine respirer. Ma
tête ne me tournait plus et je sentais mon sexe mollir, se réduire, se
ratatiner, comme honteux. Je l’écartai d'une bourrade et me relevai à demi,
retenu par elle et criant :
— Je vais te tuer, fils de pute ! Salaud !
Mais Fukuda n'était plus là, ni dans ce coin ni dans la chambre, et la vilaine
fille avait maintenant changé d'humeur et m'insultait, la voix et le visage
décomposés par la rage :
— Qu'est-ce qui te prend, crétin ? Pourquoi tu fais un tel scandale ? (Et elle
me boxait au visage, sur la poitrine, où elle pouvait, de ses deux petits
poings.) Ne sois pas ridicule, ne sois pas si plouc ! Tu as toujours été et tu
seras toujours un pauvre mec ! Tu es indécrottable, pitchounet !
Dans la pénombre, tout en tâchant de l'écarter de moi, je cherchais mes
vêtements par terre. Je ne sais comment je pus les retrouver, ni comment je
m'habillai et me chaussai, ni combien de temps dura cette scène grotesque.
Kuriko avait cessé de me cogner mais, assise sur le lit, elle hurlait,
hystérique, alternant sanglots et injures :
— Tu croyais que je faisais ça pour toi, crève-la-faim, minable, triple con ?
Mais qui es-tu, pour qui tu te prends ? Si tu savais comme je te méprise et te
déteste, couille molle !
Je finis de m’habiller et traversai presque en courant le couloir aux gravures
érotiques, avec le désir de me trouver face à Fukuda, un revolver à la main
et deux gardes du corps armés de matraques à ses côtés, qu'importe ! je me
jetterais sur lui, je lui arracherais ses horribles lunettes et lui cracherais au
visage pour qu'on me tue au plus vite. Mais il n'y avait personne non plus au
salon, ni dans l'ascenseur. En bas, à la porte de l'immeuble, tremblant de
froid et de colère, je dus attendre un bon moment le taxi que m'appela le
portier galonné.
Dans ma chambre d'hôtel, je m’étendis sur le lit, tout habillé. Je me sentais
fatigué, meurtri et ulcéré, et n'avais même pas le courage de me déshabiller.
Je restai des heures éveillé, l'esprit vide, avec l'impression d'être une loque
humaine doublée d'un stupide innocent, d'un crétin ingénu. Je me répétais
sans cesse, comme un mantra : « C'est ta faute, Ricardo, Tu la connaissais. Tu savais de quoi elle était capable. Elle ne t'a jamais aimé, elle t'a toujours
méprisé. Pourquoi pleurer, pitchounet ? Pourquoi te plaindre, te lamenter,
petit con, triple imbécile. C'est ce que tu es, elle te l'a dit et répété. Tu
devrais être heureux et, comme font les malins, les futés, te dire que c'est toi
qui y gagnes. Tu te l'es envoyée, non ? Elle t'a sucé le zizi, non ? Tu t'es
vidé dans sa bouche, non ? Qu'est-ce que tu veux de plus ? Qu'est-ce que ça
peut te foutre que ce nain de jardin, cette espèce de yakuza, ait été là, à te
regarder baiser sa putain ? Qu'est-ce que tu en as à foutre de ce qui s'est
passé ? Qui ta demandé de t'amouracher d'elle ? C'est ta faute et celle de
personne d'autre, Ricardito. »
Quand le jour pointa, je me rasai, me baignai, fis ma valise et appelai Japan
Air Lines pour avancer mon retour à Paris, que je devais obligatoirement
effectuer via la Corée. Je réussis à avoir une place dans l'avion de midi pour
Séoul, de sorte que j'avais juste le temps d'arriver à l'aéroport de Narita.
J'appelai le Drogman pour lui dire au revoir, en lui expliquant que je devais
rentrer d'urgence à Paris, pour un bon contrat de travail qu'on venait de me
proposer. Il insista pour m'accompagner bien que je fisse l'impossible pour
l'en empêcher.
Alors que j'étais à la réception à régler mon compte, on m'appela au
téléphone. Dès que j'entendis la voix de la vilaine fille disant « Allô, allô »,
je raccrochai. Je sortis dans la rue attendre le Drogman. On prit le bus qui
ramassait les passagers de différents hôtels, si bien qu'on mit plus d'une
heure à arriver à Narita. Durant le trajet, mon ami me demanda si j'avais eu
des problèmes avec Kuriko ou avec Fukuda, et je lui assurai que non, que
mon départ intempestif était dû à cet excellent contrat que m'avait proposé
par fax M. Charnés. Il ne me crut pas, mais n'insista pas.
Et aussitôt, abordant son propre problème, il me parla de Mitsuko. Il avait
toujours été allergique au mariage, qu'il considérait comme une abdication
pour tout être libre tel que lui. Mais comme Mitsuko voulait tellement qu'ils
se marient, et qu’elle était si brave fille, et qui s'était si bien comportée avec
lui, il envisageait de sacrifier sa liberté, de lui faire plaisir et de se marier. «
S'il le faut, selon le rite shintoïste, mon cher. »
Je n'osai lui dire qu'il vaudrait mieux attendre un peu avant de faire ce pas
de géant. Alors qu'il me parlait, je me sentais malheureux comme une pierre
en pensant à tout ce qu'il allait souffrir quand, un de ces jours, Mitsuko aurait le cran de lui dire qu'elle voulait rompre avec lui, parce qu'elle ne
l'aimait pas et en était même venue à le détester.
À Narita, en serrant dans mes bras le Drogman tandis qu'on annonçait mon
vol pour Séoul, je sentis, absurdement, mes yeux se remplir de larmes
lorsque je l'entendis dire :
— Accepterais-tu d'être le témoin de mon mariage, mon cher ?
— Bien sûr, vieux, ce serait un grand honneur.
Je débarquai deux jours plus tard à Paris, physiquement et moralement
brisé. Je n'avais ni fermé l'œil ni mangé une bouchée durant les dernières
quarante-huit heures. Mais j'arrivai aussi — j'avais ruminé la chose pendant
tout le voyage — décidé à ne pas me laisser abattre du tout, à vaincre la
dépression qui me sapait le moral. Je connaissais la recette. Il fallait traiter
cela en travaillant et en occupant son temps libre en activités absorbantes,
sinon créatives ou utiles. Avec cette volonté chevillée au corps, je priai M.
Charnés de me faire obtenir beaucoup de contrats, parce que j'avais besoin
d'amortir une dette importante. Et il s'exécuta, avec la bienveillance qu'il
m'avait toujours témoignée dès le départ. Les mois suivants je fus peu à
Paris. J'assistai à des conférences et des rencontres de toute nature, à
Londres, à Vienne, en Italie, en Angleterre, dans les pays Scandinaves, ainsi
qu'à deux reprises en Afrique, au Cap, et à Abidjan. Dans toutes ces villes,
après mon travail j'allais joliment transpirer dans un gymnase, en faisant des
abdominaux, du cardio-training, du vélo d'appartement, nageant ou
m'adonnant à l'aérobic. Et je continuais à perfectionner mon russe, par moi-
même, et à traduire, lentement, pour me distraire, les nouvelles d'Ivan
Bounine qui, après celles de Tchékhov, étaient celles qui me plaisaient le
plus.
Quand j'en eus traduit trois, je les envoyai à mon ami Mario Muchnik, en
Espagne. « À force de ne publier que des chefs-d'œuvre, j'ai déjà mis en
faillite quatre maisons d'édition, me répondit-il. Et, le croiras-tu ? je suis en
train de convaincre un chef d'entreprise suicidaire de me financer la
cinquième. C'est là que je publierai ton Bounine et je te paierai même des
droits d'auteur suffisants pour bon nombre de cafés au lait. Le contrat suit. »
Cette activité incessante me sortit, peu à peu, de mon chaos sentimental.
Mais ne me libéra pas d'une certaine tristesse intime, d'une déception
profonde, qui m'accompagna longtemps comme un double et rongeait tel un
acide tout enthousiasme ou intérêt pour toute chose ou toute personne. Et je fis souvent la nuit le même sale cauchemar où, sur un épais fond d'ombres,
je voyais la figure chétive de Fukuda, immobile sur sa banquette, aussi
inexpressif qu'un bouddha, se masturbant et éjaculant une pluie de sperme
qui retombait sur la vilaine fille et sur moi.
Après six mois, au retour d'une de ces conférences, on me remit à l'Unesco
une lettre de Mitsuko. Salomón s'était suicidé en avalant un flacon de
barbituriques dans le petit appartement loué où il vivait. Son suicide avait
été une surprise pour elle parce que, lorsque peu après mon départ de
Tokyo. Mitsuko, suivant mon conseil, s'était enhardie à lui parler, à lui
expliquer qu'ils ne pouvaient rester ensemble car elle voulait se consacrer à
fond à sa profession, Salomón l'avait très bien compris. Il s'était montré très
compréhensif et n'avait pas fait de scène. Ils avaient gardé une amitié
distante, ce qui était inévitable avec l'affairement de Tokyo. Ils se voyaient
de temps à autre dans un salon de thé ou un restaurant et se parlaient
fréquemment au téléphone. Salomón lui avait fait savoir qu'à l'expiration de
son contrat avec Mitsubishi il ne pensait pas le renouveler ; il rentrerait à
Paris, « où il avait un bon ami ». C'est pourquoi elle et tous ceux qui le
connaissaient avaient été déconcertés par sa décision d'en finir avec la vie.
L'entreprise avait pris en charge les frais des funérailles. Heureusement,
Mitsuko dans sa lettre ne disait rien de Kuriko. Je ne lui répondis pas ni ne
lui présentai mes condoléances. Je me bornai à ranger sa lettre dans le tiroir
de ma table de nuit où j'avais le hussard de plomb que le Drogman m'avait
offert le jour où il était parti pour Tokyo et la petite brosse à dents de
Guerlain.
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