Tours et detours de la vilaine fille
Chapitre III
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
pour me tourner le dos ou se montrer de profil. Juan Barreto avait raison :
son anglais était primaire et parfois incompréhensible, truffé de
barbarismes, mais elle le parlait avec tant de fraîcheur et de conviction, et
avec un petit accent latino-américain si sympathique, que cela en devenait
gracieux et, de surcroît, expressif. Pour remplir les vides de ses phrases, elle
assortissait ses mots d'une gesticulation incessante et de grimaces ou
mimiques qui composaient un spectacle de coquetterie consommée.
Charles, le neveu de Mrs. Stubard, était un garçon enchanteur. Il me raconta
qu'à cause de Juan il s'était mis à lire des ouvrages de voyageurs anglais au
Pérou et qu'il projetait d'aller passer des vacances à Cuzco et de faire un
trekking jusqu'au Machu Picchu. Il essayait de convaincre Juan de
l'accompagner. Et si je voulais me joindre à l'aventure, welcome.
Vers deux heures du matin, quand les gens commençaient à prendre congé
du signore Ariosti, dans un soudain élan dû aux nombreuses coupes de
champagne que j'avais ingurgitées, je quittai un couple curieux de mes
expériences d'interprète professionnel et esquivai mon ami Juan Barreto
qui, pour la quatrième ou cinquième fois de la soirée, voulait m'entraîner au
salon pour admirer le portrait en pied qu'il avait peint de Belicoso, une des
stars de l'écurie du maître de céans, et je me dirigeai vers le groupe où se
trouvait Mrs. Richardson. Je la pris par le bras avec force et l'obligeai dans
un sourire à s'éloigner de ceux qui l'entouraient. Elle me regarda comme
contrariée, dans une grimace qui lui tordit la bouche, et je l'entendis
proférer les premiers gros mots depuis que je la connaissais :
— Lâche-moi, fucking beast, murmura-t-elle les dents serrées. Lâche-moi,
tu vas me mettre dans le pétrin.
— Si tu ne m'appelles pas au téléphone, je dirai à Mr. Richardson que tu es
mariée en France et que la police suisse te poursuit pour avoir vidé le
compte secret de M. Arnoux.
Et je lui mis dans la main un petit papier avec le numéro de téléphone du
pied-à-terre de Juan à Earls Court. Après un instant de stupéfaction qui la
laissa muette — son petit visage ne fut plus que rictus —, elle éclata de rire
en écarquillant les yeux : — Oh, my God ! You are learning, mon bon
garçon, s'écria-t-elle en se remettant de sa surprise et sur un ton
d'approbation professionnelle.
Elle fit demi-tour et alla rejoindre le petit groupe d'où je l'avais arrachée.
J'étais tout à fait sûr qu'elle ne m'appellerait pas. J'étais un témoin gênant
d'un passé qu’elle voulait effacer à tout prix ; sinon, elle n'aurait jamais agi
comme elle l'avait fait toute la soirée, en m'évitant constamment. Et
pourtant elle m'appela à Earl's Court deux jours plus tard, de très bonne
heure. On put à peine parler car, comme à son habitude, elle se borna à me
donner des ordres :
— Je t'attends demain à trois heures au Russell Hôtel. Tu connais ? Dans
Russell Square, près du British Muséum. Ponctualité anglaise, s'il te plaît.
J'arrivai avec une demi-heure d'avance. J'avais les mains moites et respirais
avec difficulté. L'endroit n'aurait pu être mieux choisi. Le vieil hôtel Belle
Époque, avec sa façade et ses longs couloirs style pompier oriental,
semblait à moitié vide, et surtout le bar au très haut plafond et aux murs
lambrissés, avec ses petites tables très espacées, certaines dissimulées entre
les cloisons, et l'épais tapis qui étouffait les pas et la conversation. Derrière
le bar, un garçon feuilletait l’Evening Standard.
Elle arriva avec quelques minutes de retard, vêtue d'un tailleur en daim
couleur mauve, de petites chaussures noires et une minaudière assortie en
crocodile, un collier de perles à un seul rang et un solitaire étincelant au
doigt. Elle portait sur le bras un imperméable gris et un parapluie de même
tissu et teinte. Quels progrès pour la camarade Ariette !
Sans me saluer, me sourire ni me tendre la main, elle s'assit en face de moi,
croisa les jambes et se mit à m'engueuler :
— L'autre soir tu t'es conduit stupidement et je ne te le pardonne pas. Tu
aurais dû m'adresser la parole, pas me prendre par le bras, ni me parler comme si tu me connaissais, Tu aurais pu me compromettre, tu ne voyais
pas qu'il fallait être discret ?
Où as-tu la tête, Ricardito ?
C'était bien elle, tout craché. On ne s'était pas vus pendant quatre ans et elle
n'avait même pas l'idée de me demander comment j'allais, ce que j'avais fait
pendant tout ce temps, m’accorder ne serait-ce qu'un sourire ou un mot
gentil pour nos retrouvailles. Sans se laisser distraire, elle allait droit
devant, à son habitude,
— Tu es très belle, lui dis-je, ému, en parlant avec une certaine difficulté.
Plus encore qu'il y a quatre ans, quand tu t'appelais Mme Arnoux, Je te
pardonne pour tes insultes de l'autre soir et ton engueulade d'à présent,
parce que tu es trop belle. Et de plus, si tu veux le savoir, parce que je suis
toujours amoureux de toi. Malgré tout. Fou de toi. Plus que jamais. Tu te
rappelles la brosse à dents que tu m'as laissée en souvenir la dernière fois
qu'on s'est vus ? La voilà. Je l'ai toujours sur moi, depuis. Je suis devenu
fétichiste, à cause de toi. Merci d'être si jolie, ma petite Chilienne.
Elle ne riait pas, mais dans ses yeux foncés couleur miel brillait le petit
éclat ironique d'antan. Elle prit la brosse à dents, l'examina et me la rendit
en murmurant : « Je ne sais pas de quoi tu veux parler. » Elle me laissa la
contempler, sans la moindre gêne, tandis que, pour sa part, elle m'observait,
m'étudiait. Mes yeux la parcouraient lentement, de bas en haut et de haut en
bas, en s'arrêtant à ses genoux, son cou, ses petites oreilles à demi couvertes
par les mèches de ses cheveux devenus clairs, ses mains si soignées, aux
longs ongles vernis couleur chair, et son nez qui semblait plus aigu. Elle me
laissa lui prendre les mains et les embrasser, mais avec sa proverbiale
indifférence, sans le moindre geste de réciprocité.
— C'était sérieux, ta menace de l'autre soir ? me demanda-t-elle enfin.
— Très sérieux, lui dis-je en l'embrassant, doigt après doigt et entre les
doigts, sur le dos et la paume de chaque main. Avec les années, je suis
devenu comme toi. Tous les moyens sont bons pour obtenir ce qu'on veut.
Ce sont tes propres paroles, vilaine fille. Et moi, tu le sais parfaitement, tout
ce que je veux vraiment dans ce monde, c'est toi.
Elle retira une de ses mains des miennes et me la passa sur la tête, en me
dépeignant, dans cette semi-caresse un peu compatissante qu'elle m'avait
déjà faite d'autres fois.
— Non, tu n'es pas capable de faire des choses pareilles, dit-elle à mi-voix,
comme regrettant cette faille de ma personnalité. Mais c'est sans doute vrai
que tu es encore amoureux de moi.
Elle commanda du thé et des scones pour deux, et m'expliqua que son mari
était très jaloux et, pire encore, malade de jalousie rétrospective. Il fouinait
dans son passé comme un loup vorace. D'où son extrême prudence. S'il
avait pu deviner l'autre soir que nous nous connaissions, il lui aurait fait une
de ces scènes ! N'aurais-je pas commis l'imprudence de dire à Juan Barreto
qui elle était ?
— Même si je l'avais voulu, je n'aurais pu le lui dire. Qui es-tu ? À vrai
dire, je n'en ai pas la moindre idée.
Elle éclata de rire, alors. Et me laissa saisir son visage à deux mains et
rapprocher nos lèvres. Mais sous les miennes, qui l'embrassaient avidement,
avec tendresse, et tout l'amour que j'avais pour elle, les siennes restèrent
impassibles.
— Je te désire, lui murmurai-je à l'oreille en la lui mordillant. Tu es plus
belle que jamais, ma petite Péruvienne. Je te veux et te désire de toute mon
âme, de tout mon corps. Pendant ces quatre ans je n'ai rien fait d'autre que
rêver de toi, t'aimer et te désirer. Et aussi te maudire. Chaque jour, chaque
nuit, tous les jours.
Au bout d'un moment, elle me repoussa des mains.
— Tu dois être la dernière personne au monde à dire de telles choses aux
femmes. (Elle souriait, amusée, en me regardant comme un oiseau rare.) Ce
que tu peux être fleur bleue, Ricardito, à me sortir pareilles cucuteries !
— Le pire n'est pas de les dire. Mais de les ressentir. Oui, c'est la vérité. Tu
as fait de moi un personnage de série télévisée. Je n'ai jamais dit qu'à toi ces
choses-là.
— Personne ne doit nous voir comme ça, jamais, fit-elle soudain en
changeant de ton, d'un air très sérieux. La dernière chose que je voudrais,
c'est une crise de jalousie de mon lourdaud de mari. Et maintenant je dois
m'en aller, Ricardito.
— Vais-je attendre encore quatre ans pour te revoir ?
— Vendredi, précisa-t-elle aussitôt avec un petit rire coquin et en me
passant à nouveau la main dans les cheveux. Ici même, fit-elle en
ménageant ses effets. Je retiendrai une chambre à ton nom. Ne t'inquiète pas, pitchounet, c'est moi qui la paierai. Apporte une petite valise, pour
donner le change.
Je lui dis que j'étais tout à fait d'accord, mais que c'est moi qui paierais la
chambre. Je ne pensais pas troquer mon honnête métier d'interprète contre
celui de gigolo.
Elle éclata d'un rire cette fois plus spontané :
— Bien sûr ! Tu es un petit monsieur de Miraflores et les messieurs comme
il faut n'acceptent pas d'argent des femmes.
Elle me passa pour la troisième fois la main dans les cheveux, mais cette
fois je la saisis et l'embrassai.
— Tu croyais que j'allais coucher avec toi dans le trou à rats que t’a prêté
cette tantouse de Juan Barreto à Earl’s Court ? Tu n'as donc pas vu que
maintenant je suis at the top ?
Une minute plus tard elle était partie, après m'avoir recommandé de ne pas
quitter l'hôtel Russell avant un quart d'heure, parce que avec David
Richardson tout était possible, même qu'il la fasse filer chaque fois qu'elle
se rendait à Londres par un de ces détectives spécialisés en adultères.
J'attendis donc quinze minutes et ensuite, au lieu de prendre le métro, je fis
une longue promenade sous un ciel couvert et un début de bruine. Je
marchai jusqu'à Trafalgar Square, traversai St. James's Park, Green Park,
dans l'odeur de l'herbe mouillée et sous les gros chênes dégouttant de pluie,
descendis presque tout Brompton Road et une heure et demie plus tard
j'atteignis le carrefour de Philbeach Gardens, fatigué et heureux. La
randonnée m'avait rasséréné et me permettait de penser, sans le chaos
d'idées et de sensations dans lequel j'avais vécu depuis ma visite à
Newmarket. Comment expliquer que tu sois si bouleversé de la revoir après
tant d'années, Ricardito ? Parce que ce que je lui avais dit était la pure vérité
: j'étais toujours fou d'elle. Il m'avait suffi de la voir pour reconnaître que,
tout en sachant pertinemment que toute relation avec la vilaine fille était
vouée à l'échec, la seule chose que je désirais vraiment dans la vie, avec
cette passion que d'autres mettent à courir après la fortune, la gloire, le
succès ou le pouvoir, c'était de l'avoir, elle, avec tous ses mensonges, ses
caprices, son égoïsme et ses disparitions. J’étais trop fleur bleue, sans doute,
mais c'était bien vrai qu'en attendant vendredi je ne ferais rien d'autre que
pester contre la lenteur des heures et des jours.
Le vendredi, en arrivant au Russell Hôtel, mon bagage à la main, le
réceptionniste, un Indien, me confirma qu'une chambre était réservée à mon
nom: ce jour-là. Et elle était déjà réglée. Il ajouta que « ma secrétaire » les
avait avertis que je viendrais de Paris assez fréquemment, auquel cas l'hôtel
me ferait un prix spécial, comme pour les clients fixes, « sauf en haute
saison ». La chambre donnait sur Russell Square et, bien que grande, elle ne
le semblait pas tant elle était bourrée d'objets, de petites tables, de lampes,
d'animaux en céramique, de gravures et tableaux avec des guerriers
mongols aux yeux exorbités, aux barbes torsadées et aux longs cimeterres,
qui semblaient se précipiter sur le lit dans de fort mauvaises intentions.
La vilaine fille arriva une demi-heure après moi, engoncée dans un manteau
de cuir, avec un petit chapeau assorti et des bottes jusqu'aux genoux.
Outre son sac, elle portait un cartable plein de cahiers et de livres des cours
d'art moderne que, m'expliqua-t-elle ensuite, elle suivait trois fois par
semaine chez Christie’s. D'abord, elle jeta un coup d'œil sur la chambre et
fit un signe d’assentiment. Quand enfin elle daigna me regarder, je la tenais
déjà dans mes bras et avais commencé à la déshabiller.
— Fais gaffe, me dit-elle. Ne froisse pas ma robe.
Je la déshabillai avec toutes les précautions du monde, en étudiant, comme
des objets précieux et uniques, les vêtements qu'elle portait, baisant avec
onction chaque centimètre de peau qui surgissait à ma vue, aspirant la
douce odeur, légèrement parfumée, que dégageait son corps. Elle avait
maintenant une cicatrice, presque invisible, à l'aine, car on l’avait opérée de
l'appendicite, et son pubis était plus clairsemé qu'avant. Je sentais désir,
émotion, tendresse en baisant ses pieds, ses aisselles odorantes, les petits os
de sa colonne vertébrale et ses fesses cambrées, délicates au toucher comme
du velours. J'embrassai ses seins menus, longuement, fou de joie.
— Tu n'as pas oublié ce qui me fait plaisir, mon bon garçon, n'est-ce pas ?
me murmura-t-elle enfin à l'oreille.
Et sans attendre ma réponse, elle s'étendit sur le dos en ouvrant ses cuisses
pour faire une place à ma tête, en même temps qu'elle couvrait ses yeux de
son bras droit. Je la sentis s'éloigner de plus en plus de moi, du Russell
Hôtel, de Londres, et, avec cette intensité que je n'avais jamais vue chez
aucune femme, se concentrer tout entière sur son plaisir, solitaire,
personnel, égoïste, que mes lèvres avaient appris à lui donner. Léchant,
suçant, baisant, mordillant son sexe minuscule, je la sentis devenir humide et vibrer. Elle mit un bon moment à aboutir. Mais quel délice exaltant que
de la sentir ronronner, se bercer, abandonnée au vertige du désir jusqu'à ce
qu'enfin un long gémissement fît frémir son petit corps des pieds à la tête. «
Viens, viens », susurra-t-elle d'une voix étouffée. J'entrai en elle avec
facilité et l'étreignis si fort qu'elle sortit de l'inertie où l'avait laissée
l'orgasme. Elle gémit en se tordant, essayant de se libérer de mon corps et
se plaignant : « Tu m'écrases. »
Ma bouche collée à la sienne, je la suppliai :
— Une fois dans ta vie, dis-moi que tu m'aimes, vilaine fille. Même si ce
n'est pas vrai, dis-le-moi. Je veux entendre ta voix me le dire, ne serait-ce
qu'une fois.
Ensuite, quand nous eûmes fini de faire l'amour, nous bavardâmes, nus sur
le couvre-lit jaune, menacés par les fiers guerriers mongols et moi lui
caressant les seins, la taille, baisant sa cicatrice presque invisible et jouant
sur son ventre plat, collant mon oreille à son nombril pour écouter les
rumeurs profondes de son corps, et je lui demandai pourquoi elle ne m'avait
pas donné ce plaisir, en prononçant ce petit mensonge à mon oreille. Ne
l'avait-elle donc pas dit tant de fois, à tant d'hommes ?
— Précisément pour ça, me répondit-elle aussitôt, sans pitié. Je n'ai jamais
dit « je t'aime », « je te veux », en l'éprouvant vraiment. À personne. Je n'ai
dit ces choses qu'en mentant. Parce que je n'ai jamais aimé personne,
Ricardito, Je leur ai toujours menti, à tous. Je crois que le seul homme à qui
je n'ai jamais menti au lit, c'est toi.
— Eh bien, venant de toi, c'est une déclaration d'amour.
Avait-elle obtenu enfin ce qu’elle avait tant cherché, maintenant qu'elle était
mariée à un homme riche et puissant ?
Une ombre voila ses yeux et sa voix devint sourde :
— Oui et non. Je jouis, certes, de sécurité et je peux acheter ce que je veux,
mais voilà, je suis obligée de vivre à Newmarket et de passer ma vie à
parler de chevaux.
Elle dit cela avec une amertume qui semblait lui venir du fond du cœur. Et
alors, de façon inattendue, elle se montra soudain sincère envers moi,
comme si elle ne pouvait plus garder tout cela pour elle. Elle détestait les
chevaux de toutes ses forces, ainsi que tous ses amis et relations de
Newmarket, propriétaires, entraîneurs, jockeys, employés, lads, chiens et
chats, et toutes les personnes qui, directement ou indirectement, avaient quelque chose à voir avec ces maudits bourrins, qui étaient en outre le seul
sujet de conversation et de préoccupation de cette horrible engeance qui
l'entourait. Sur les hippodromes, sur les pistes d'entraînement ou dans les
écuries, et aussi aux dîners, réceptions, mariages, anniversaires et lors de
rencontres fortuites, les gens de Newmarket ne parlaient que des bobos,
accidents, galops d'essai, exploits ou malheurs de ces détestables
quadrupèdes. Tout cela empoisonnait sa vie, ses jours et ses nuits, parce
que, ces derniers temps, les chevaux de Newmarket peuplaient même ses
cauchemars. Et elle n'avait pas besoin de me le dire, il était facile de deviner
que son mari n'échappait pas non plus à sa haine incommensurable des
chevaux et de Newmarket. Mr. David Richardson, navré par les angoisses et
dépressions de sa femme, l'avait autorisée depuis quelques mois à venir à
Londres — ville que la faune de Newmarket détestait et où elle mettait
rarement les pieds — pour suivre des cours d'histoire de l'art à Christie’s et
Sotheby's, prendre aussi des leçons d'art floral à Out of the Bloom, à
Camden, ainsi que de yoga et de méditation transcendantale dans un
ashram de Chelsea, capables de la distraire un peu des dommages
psychologiques que provoquait chez elle le hippisme.
— Eh bien, eh bien, ma vilaine fille, lui dis-je en me moquant, enchanté
d'entendre ce qu'elle me racontait, as-tu découvert enfin que l'argent ne fait
pas le bonheur ? Puis-je espérer qu'un de ces jours tu plaques ce Mr.
Richardson et te maries avec moi ? Comme tu le sais, Paris est plus amusant
que l'enfer chevalin du Suffolk. Mais elle n'avait pas envie de plaisanter.
Son dégoût de Newmarket était encore plus grave qu'il ne m'avait semblé
jusqu'ici, un véritable traumatisme. Je crois que pas une seule fois, des
nombreuses où nous nous vîmes et fîmes l'amour au cours des deux années
qui suivirent, dans les différentes chambres du Russell Hôtel — j'eus même
l'impression de les connaître toutes par cœur —, la vilaine fille ne cessa de
se défouler devant moi, disant pis que pendre des chevaux et des gens de
Newmarket, dont la vie lui semblait monotone, stupide et la plus bête du
monde. Pourquoi, si l'existence qu'elle menait la rendait si malheureuse, n'y
mettait-elle pas un terme ? Qu'attendait-elle pour quitter David Richardson,
un homme avec lequel elle ne s'était évidemment pas mariée par amour ?
— Je n'ose pas lui demander de divorcer, reconnut-elle un de ces soirs-là. Je
ne sais ce qui m'arriverait.
— Il ne t'arriverait rien. Tu es mariée en bonne et due forme, non ? Ici, les
couples se séparent sans aucun problème.
— Je ne sais pas, me dit-elle en poussant ses confidences un peu plus loin
que de coutume. Nous nous sommes mariés à Gibraltar et je ne suis pas sûre
que mon mariage ait la même valeur ici. Je ne sais non plus comment le
vérifier sans que David l'apprenne. Tu ne connais pas les riches, mon bon
garçon. Et encore moins David. Pour se marier avec moi, il a négocié avec
ses avocats un divorce qui a laissé sa première femme quasiment à la rue. Je
ne veux pas qu'il m'arrivé la même chose. Il a les meilleurs avocats, les
meilleures relations. Et moi, en Angleterre, je suis moins que rien, une
pauvre shit.
Je ne pus jamais savoir comment elle l'avait connu, quand et de quelle façon
était née cette idylle avec David Richardson qui l'avait catapultée de Paris à
Newmarket. Il était évident qu'elle avait fait un mauvais calcul en croyant
qu'avec pareille victoire, elle conquerrait aussi cette liberté illimitée qu'elle
associait à la fortune. Non seulement elle n'était pas heureuse, mais on
voyait bien qu'elle l'avait été davantage comme épouse du fonctionnaire
français qu'elle avait abandonné. Quand, un autre de ces soirs-là, elle me
parla de Robert Arnoux et exigea de moi que je lui rapporte avec tous les
détails la conversation que nous avions eue le soir où il m'avait invité à
dîner au D'chez eux, je le fis, sans rien lui dissimuler, en lui racontant même
comment son ex-mari avait les yeux pleins de larmes en me révélant qu'elle
s'était enfuie avec toutes les économies du compte joint qu'ils avaient dans
une banque suisse.
— En bon Français, la seule chose qui lui faisait mal c'était le fric, me dit-
elle sans être le moins du monde impressionnée. Ses économies ! Quatre
ridicules petits sous qui ne m'ont même pas suffi pour une année. Il
m'utilisait pour faire sortir l'argent de France en cachette. Pas seulement son
argent, mais aussi celui de ses amis. On aurait pu me jeter en prison, si l'on
m'avait prise. De plus, c'était un avare, et de la pire espèce.
— Puisque tu es si froide et si perverse, pourquoi ne pas tuer David
Richardson, vilaine fille ? Tu t'éviterais les risques du divorce et hériterais
de sa fortune.
— Parce que je ne saurais comment agir sans me faire prendre, me
répondit-elle sérieusement. Tu aurais le courage, toi ? Je t'offre dix pour
cent de son héritage. C'est beaucoup, beaucoup d'argent.
C'était un jeu entre elle et moi, mais, quand je l'entendais dire avec
désinvolture de telles monstruosités, je ne pouvais m'empêcher de
frissonner. Elle n'était plus cette petite fille vulnérable qui s'était sortie des
mille et une misères de l'existence grâce à une audace et une détermination
peu communes ; c'était maintenant une femme qui avait mûri, convaincue
que la vie était une jungle où ne triomphaient que les pires individus et
prête à tout pour ne pas être vaincue et gravir les échelons. Fût-ce en
expédiant dans l'autre monde son mari afin d'en hériter, si elle pouvait le
faire en toute impunité ?
« Bien entendu ! me disait-elle avec son regard moqueur et féroce. Je te fais
peur, mon bon garçon ? »
Lorsque David Richardson l'emmenait avec lui dans ses voyages d'affaires
en Asie, alors là oui, elle s'amusait. D'après ce qu'elle me raconta et qui
restait assez vague, son mari était broker, intermédiaire de diverses
commodities, que l'Indonésie, la Corée, Taïwan et le Japon exportaient vers
l'Europe, aussi faisait-il de fréquents déplacements là-bas pour rencontrer
les pourvoyeurs. Elle ne l'accompagnait pas toujours ; quand elle le faisait,
elle éprouvait un fort sentiment de libération. Séoul, Bangkok, Tokyo, voilà
les compensations qui lui permettaient de supporter Newmarket. Tandis
qu'il se rendait à ses dîners et ses réunions d'affaires, elle faisait du
tourisme, visitait temples et musées et s'achetait des vêtements ou des
ornements pour sa maison. Elle avait, par exemple, une merveilleuse
collection de kimonos japonais et une grande variété de poupées articulées
du théâtre de Bali. Me permettrait-elle un jour, quand son mari se trouverait
en déplacement, d'aller à Newmarket et de jeter un œil chez elle ? Non,
jamais. Je ne devais en aucun cas mettre le nez là-bas, même si Juan
Barreto m'invitait à nouveau. Sauf, bien sûr, si je décidais de prendre au
sérieux sa proposition homicide. Ces deux années où je passais de longues
périodes dans le swinging London, habitant le pied-à-terre de Juan Barreto
à Earl's Court et voyant la vilaine fille une ou deux fois par semaine, furent
les plus heureuses de ma vie jusqu'alors. Je gagnais moins d'argent comme
interprète, parce qu'à cause de Londres je refusais maints contrats à Paris et
dans d'autres villes européennes, y compris Moscou, où les conférences et
congrès internationaux devenaient plus fréquents à la fin des années
soixante et au début des années soixante-dix, mais j'acceptais, en revanche,
des travaux assez mal payés dont le seul intérêt était qu'ils me conduisaient en Angleterre. Mais pour rien au monde je n'aurais échangé le bonheur de
me rendre au Russell Hôtel, où je finis par connaître par leur nom tous les
garçons et les femmes de chambre alors que j'attendais, en état de transe,
l'arrivée de Mrs. Richardson. Elle me surprenait toujours par sa robe, sa
lingerie intime, son parfum ou ses petites chaussures neuves. Un de ces
soirs-là, comme je le lui avais demandé, elle apporta dans un sac plusieurs
kimonos de sa collection et m'offrit un défilé de mode, allant et évoluant
dans la chambre, sur ses petits pieds très rapprochés et avec le sourire
stéréotypé d'une geisha. J'avais toujours remarqué, dans son corps menu et
l'éclat légèrement olivâtre de sa peau, une trace orientale, héritage de
quelque ancêtre dont elle n'avait pas connaissance, et qui, ce soir-là, me
sembla plus évidente que jamais.
Nous faisions l'amour et bavardions nus tandis que je jouais avec ses
cheveux et son corps, et parfois, si le temps le permettait, avant son retour à
Newmarket, nous nous accordions une promenade dans le parc. S'il
pleuvait, on entrait dans quelque cinéma et nous regardions un film main
dans la main. D'autres fois nous allions prendre le thé, avec les scones qui
lui plaisaient tant, au Fortnum & Mason, et, une fois, au célèbre et
magnifique Tea Time de l'hôtel Ritz, mais on n'y retourna pas parce que en
sortant elle aperçut à une table un couple de Newmarket. Je la vis alors
pâlir. Durant ces deux années je fus convaincu qu'au moins dans mon cas il
était faux de dire que l'amour s'appauvrissait ou disparaissait à l'usage. Le
mien devenait chaque jour plus grand. J'étudiais minutieusement les
galeries, les musées, les cinémas d'art et essai, les expositions, les itinéraires
recommandés — les pubs les plus anciens de la ville, les salons des
antiquaires, les décors des romans de Dickens —, pour lui proposer des
promenades qui puissent la divertir, et, chaque fois aussi, je la surprenais
par quelque babiole de Paris qui, sinon par son prix, pouvait l'impressionner
par son originalité. Contente du cadeau, elle me disait parfois « tu mérites
un petit baiser » et, l'espace d'une seconde, ses lèvres s'appuyaient contre les
miennes, mais muettes, se laissant embrasser sans répondre.
En vint-elle à m'aimer un peu ces deux années-là ? Elle ne me le dit jamais,
bien sûr, cela aurait été une démonstration de faiblesse qu'elle ne m'aurait ni
ne se serait pardonnée. Mais je crois qu'elle s'habitua à ma dévotion, à se
sentir flattée par l'amour que je déversais sur elle à pleines mains, plus
qu'elle n'aurait osé se l'avouer Elle aimait que je la fasse jouir avec ma bouche et qu'ensuite, sitôt atteint l'orgasme, je la pénètre et « l'irrigue ». Et
ensuite, que je lui dise, de toutes les façons possibles et de mille manières,
que je l'aimais. « Quelles cucuteries tu vas me sortir aujourd'hui ? » me
disait-elle parfois en guise de bonjour.
— Ce qui m'excite le plus chez toi, après ton minuscule clitoris, c'est ta
pomme d'Adam. Quand elle monte, mais surtout quand elle descend en
flottant dans ta gorge.
Si je parvenais à la faire rire, je me sentais comblé, comme, enfant, après
cette bonne action que les frères du collège Champagnat de Miraflores nous
recommandaient de faire quotidiennement, pour sanctifier le jour. Un après-
midi nous connûmes un curieux incident, retentissant. Je travaillais dans un
colloque organisé par la British Petroleum, dans une salle de conférences
d'Uxbridge, aux environs de Londres, et il me fut impossible d'aller la
rejoindre — j'avais demandé une autorisation d'absence — car le
compagnon qui devait me remplacer était tombé malade. Je l'appelai au
téléphone au Russell Hôtel, en lui donnant toutes sortes d'excuses. Sans
même me répondre, elle raccrocha. Je la rappelai, mais elle avait déjà quitté
l'hôtel.
Le vendredi suivant — on se voyait le mercredi et le vendredi, en général,
les jours de ses prétendus cours d'histoire de l'art à Christie's —, elle me fit
attendre plus de deux heures, sans appeler pour m'expliquer son retard. Elle
apparut, enfin, le visage renfrogné, alors que je pensais déjà qu'elle ne
viendrait plus.
— Ne pouvais-tu pas m'appeler ? protestai-je. Tu as mis mes nerfs à rude
épreuve...
Je ne pus achever ma phrase qu'une gifle, lancée de toutes ses forces, me
cloua le bec.
— Moi, on ne me pose pas de lapin, pitchounet, fit-elle, la voix cassée,
vibrant d'indignation. Quand on a rendez-vous avec moi...
Je ne la laissai pas achever sa phrase parce que je m'élançai sur elle et, de
tout mon poids, la fis rouler sur le lit. Elle se défendit un peu au début, mais
cessa peu après de résister. Et je me rendis compte presque aussitôt qu'elle
m'embrassait et m’étreignait aussi, et m'aidait à me déshabiller Elle n'avait
jamais fait cela auparavant. Pour la première fois je sentis son petit corps
s'enrouler au mien, ses jambes s'entrelacer aux miennes, ses lèvres presser
ma bouche et sa langue lutter avec la mienne. Ses ongles s'enfonçaient dans mon dos, dans mon cou. Je lui demandai de me pardonner, cela ne se
reproduirait plus, je la remerciai de me rendre si heureux en me démontrant
pour la première fois qu'elle aussi m'aimait. Je la sentis alors sangloter et vis
ses yeux mouillés.
— Mon amour, petit cœur, ne pleure pas, et pour cette bêtise, lui dis-je en la
berçant et buvant ses larmes. Cela ne se reproduira pas, je te le promets. Je
t'aime, je t'aime.
Mais alors qu'on se rhabillait, elle restait sans mot dire, l'air rancunier,
repentie de sa faiblesse. Je tâchai de la remonter en plaisantant :
— Tu as cessé de m'aimer, si vite ?
Elle me regarda avec colère, un bon moment, et quand elle ouvrit la bouche
sa voix avait des accents très durs :
— Ne te fais pas d'illusions, Ricardito. Ne crois pas que j'ai fait cette scène
parce que je meurs d'amour pour toi. Aucun homme n'a beaucoup
d'importance à mes yeux et tu ne fais pas exception. Mais j'ai mon amour-
propre et moi, personne ne me laisse plantée dans une chambre d'hôtel.
Je lui dis que ce qui lui faisait mal, c'est que j'aie pu découvrir que, malgré
toute sa fierté, toutes ses sorties et ses insultes, elle éprouvait quelque chose
pour moi. Ce fut la seconde erreur grave que je commis envers la vilaine
fille après le jour où, au lieu de la retenir à Paris, je l'avais encouragée à
partir à Cuba suivre son entraînement de guérillera. Elle me regarda très
sérieusement, en silence, et murmura enfin, pleine d'arrogance et de mépris
:
— C'est ce que tu crois ? Tu verras qu'il n'en est rien, pitchounet.
Elle quitta la chambre, sans me dire au revoir. Je pensai qu'il s'agissait d'une
mauvaise humeur passagère, mais je n'eus pas de nouvelles de toute la
semaine suivante. Je passai le mercredi et le vendredi à l'attendre en vain,
accompagné dans ma solitude par les farouches Mongols. Le mercredi
suivant, quand j'arrivai au Russell Hôtel, le réceptionniste indien me tendit
une courte lettre. Où elle m'informait seulement qu’elle partait pour le
Japon avec « David ». Sans me dire pour combien de temps ni si elle
m'appellerait à son retour en Angleterre. Cela ne me dit rien de bon et je
maudis ma maladresse. La connaissant, cette note de deux phrases pouvait
être un long, voire un définitif adieu.
Durant ces deux années, mon amitié avec Juan Barreto s'était renforcée. Je
passais des jours et des jours à son pied-à-terre de Earl's Court, en lui cachant toujours, certes, mes rencontres avec la vilaine fille. À cette
époque, en 1972 ou 1973, le mouvement hippy connut une rapide
désintégration pour devenir une mode bourgeoise. La révolution
psychédélique se révéla moins profonde et sérieuse que ne le croyaient ses
adorateurs. Ce qu'elle avait produit de plus créatif, la musique, fut
rapidement intégré par l’establishment et finit par faire partie de la culture
officielle et par rendre millionnaires et multimillionnaires les anciens
rebelles et marginaux, leurs représentants et les entreprises discographiques,
à commencer par les Beatles eux-mêmes et jusqu'aux Rolling Stones. Au
lieu de la libération des esprits, « l'expansion indéfinie de l'esprit humain »,
comme l'assurait le gourou du LSD, l'ancien professeur de Harvard,
Timothy Leary, les drogues, la promiscuité, la vie effrénée, entraînèrent bon
nombre de problèmes et quelques malheurs personnels et familiaux.
Personne ne vécut aussi viscéralement ce changement de circonstances que
mon ami Juan Barreto.
Il avait toujours été en très bonne santé et, soudain, il commença à se
plaindre de grippes et de rhumes qui s'abattaient sur lui très fréquemment,
accompagnés de fortes névralgies. Son médecin, à Cambridge, lui conseilla
des vacances sous un climat plus chaud qu'en Angleterre. Il alla dix jours à
Ibiza et revint à Londres bronzé et souriant, plein d'anecdotes piquantes sur
les hot nights d'Ibiza, « quelque chose qu'on n'aurait jamais attendu d'un
pays de culs-bénits comme l'Espagne ».
C'est à cette époque que Mrs. Richardson partit à Tokyo, accompagnant son
mari. Je cessai de voir Juan pendant près d'un mois, travaillant à Genève et
à Bruxelles, et jamais quand je l'appelai à Londres et à Newmarket il ne
répondit. Pendant ces quatre semaines je ne reçus aucune nouvelle non plus
de la vilaine fille. À mon retour à Londres, ma voisine de Earl's Court, la
Colombienne Marina, me dit que Juan se trouvait depuis plusieurs jours au
Westminster Hospital. Au pavillon des maladies infectieuses et soumis à
toutes sortes d'examens. Il avait beaucoup maigri. La barbe longue, il gisait
sous un gros tas de couvertures. « Ces médecins sont nuls, incapables du
moindre diagnostic », fit-il, angoissé. On lui avait d'abord dit qu'il avait un
herpès génital, qui s'était compliqué, et ensuite qu'il s'agissait plutôt d'une
espèce de sarcome. Maintenant on restait dans le vague. Ses yeux
s'illuminèrent quand il me vit me pencher sur son lit.
— Je me sens plus seul qu'un chien, mon frère, m'avoua-t-il. Tu ne peux
savoir comme je suis content de te voir. J'ai découvert que, bien que je
connaisse un million de gringos ici, tu es mon seul ami. Un ami d'une
amitié à la péruvienne, celle qui va jusqu'à la moelle, je veux dire. Les
amitiés ici sont très superficielles, il faut le dire. Les Anglais n'ont pas de
temps à perdre avec l'amitié.
Mrs. Stubard avait quitté depuis quelques mois sa villa de St. John s Wood.
Elle avait une santé fragile et s'était retirée dans une maison de retraite du
Suffolk. Elle vint rendre visite à Juan une fois, mais c'était un déplacement
trop compliqué pour elle et elle n'était pas revenue. « La pauvre souffre du
dos et ça été un véritable acte d'héroïsme d'arriver jusqu'ici. » Juan avait
beaucoup changé ; la maladie lui avait fait perdre son optimisme, son
assurance, et l'angoisse le tenaillait :
— Je meurs, tu sais, et ils ne savent pas de quoi, me dit-il d'une voix
caverneuse, la deuxième ou troisième fois que j'allai le voir. Je ne crois pas
qu'on me cache quelque chose pour ne pas m'effrayer, ici les médecins te
disent toujours la vérité, même si elle est épouvantable. Mais voilà, ils ne
savent pas ce que j'ai.
Les examens ne donnaient rien de précis, les médecins se mirent bientôt à
parler d'un virus insidieux, pas bien identifié, qui attaquait le système
immunitaire, ce qui avait rendu Juan sensible à toutes sortes d'infections. Il
se trouvait dans un état d'extrême faiblesse, les yeux caves, la peau
transparente, les os saillants. Il se passait tout le temps les mains sur le
visage, comme pour vérifier qu'il était encore là. Je lui tenais compagnie
tout le temps autorisé pour les visites. Je le voyais se consumer chaque jour
davantage, tandis qu'il plongeait dans le désespoir. Il me demanda de lui
trouver un curé catholique, parce qu'il voulait se confesser. Ce ne fut pas
facile. Le prêtre du Brompton Oratory avec qui je parlai me dit qu'il lui était
impossible de se déplacer dans les hôpitaux. Mais il me donna le numéro de
téléphone d'un couvent de dominicains qui rendaient ce service. Je dus aller
en personne régler l'affaire. Et Juan reçut la visite d'un petit curé irlandais,
rougeaud et sympathique, avec qui il eut une longue conversation. Le
dominicain revint le voir deux ou trois fois. Ces dialogues l'apaisaient,
pendant quelques jours. Et il en résulta une décision majeure : écrire à sa
famille, avec laquelle il n'avait plus de rapports depuis plus de dix ans.
Il était trop faible pour écrire, si bien qu'il me dicta une longue lettre, pleine
d'émotion, où il résumait à ses parents sa carrière de peintre à Newmarket,
avec des détails humoristiques. Il leur disait que, bien qu'il ait eu souvent le
désir de leur écrire et de faire la paix, il en avait toujours été empêché par
un stupide sursaut d'amour-propre, dont il se repentait. Parce qu'il les aimait
et se languissait d'eux. En post-scriptum il ajouta quelque chose qui les
réjouirait sûrement : alors qu'il s'était éloigné durant tant d'années de
l'Église, Dieu lui avait permis de revenir à la foi dans laquelle il avait été
élevé, et qui maintenant apaisait sa vie. Il ne leur disait pas un mot de sa
maladie.
À l'insu de Juan, je pris rendez-vous avec le chef du service des maladies
infectieuses du Westminster Hospital. Le docteur Rotkof, un homme assez
âgé et un peu sec, à la barbiche poivre et sel et au nez tubéreux, voulut
savoir, avant de répondre à mes questions, quel était mon degré de parenté
avec le malade.
— Nous sommes amis, docteur. Il n'a pas de famille ici en Angleterre.
J'aimerais pouvoir écrire à ses parents, au Pérou, pour leur dire quel est le
véritable état de Juan.
— Je ne peux vous dire grand-chose, sauf que c'est très grave, m'asséna-t-il
sans détour. Il peut mourir à tout moment. Son organisme manque de
défenses et un simple rhume pourrait lui être fatal.
Il s'agissait d'une maladie nouvelle, dont on avait déjà détecté plusieurs cas
aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Elle touchait durement et plus
spécialement les communautés homosexuelles, les accros à l'héroïne et à
toutes les drogues injectées en intraveineuse, ainsi que les hémophiles. À
part que le sperme et le sang étaient les principaux vecteurs de transmission
du « syndrome » — personne ne parlait encore de sida —, on savait peu de
chose sur son origine et sa nature. Elle ravageait le système immunitaire et
exposait le patient à toutes les maladies. Une constante était ces plaies aux
jambes et au ventre qui tourmentaient tant mon ami. Sonné par ce que je
venais d’entendre, je demandai au docteur Rotkof ce qu'il me conseillait de
faire. Le dire à Juan ? Il haussa les épaules et fit une sorte de moue. Cela
dépendait entièrement de moi. Peut-être bien que oui, peut-être bien que
non. Il estimait, néanmoins, que mon ami devait prendre quelques
dispositions par rapport à son décès.
Je fus si affecté par ma conversation avec le docteur Rotkof que je n'osai
retourner voir Juan, sûr qu'à mon visage il devinerait tout. J'avais beaucoup
de peine pour lui. Qu'aurais-je donné pour voir ce soir-là Mrs. Richardson
et la sentir, ne fût-ce que quelques heures, à mes côtés ! Juan Barreto
m'avait dit une grande vérité : bien que connaissant moi aussi des centaines
de personnes ici en Europe, le seul ami que j'avais, un ami « à la péruvienne
», allait me claquer entre les doigts d'un instant à l'autre. Et la femme que
j'aimais se trouvait à l'autre bout du monde, avec son mari, et, comme à son
habitude, cela faisait plus d'un mois qu'elle ne donnait aucun signe de vie.
Elle mettait à exécution sa menace, démontrant à l'insolent pitchounet
qu'elle n'était absolument pas amoureuse, qu'elle pouvait se passer de lui
comme d'un inutile colifichet. J'étais tenaillé depuis des jours par l'idée
qu'une fois de plus elle allait disparaître sans laisser de trace. Était-ce pour
cela que tu avais tant rêvé depuis l'enfance d'échapper au Pérou et de vivre
en Europe, Ricardo Somocurcio ? Toutes ces journées londoniennes, je me
sentis seul et triste tel un chien errant. Sans rien dire à Juan, j'écrivis une
lettre à ses parents, en leur expliquant qu'il se trouvait dans un état critique,
atteint d’une maladie inconnue, qui laissait présager à tout moment une
issue fatale. Je leur disais que, bien qu'habitant Paris, je resterais à Londres
tout le temps qu'il faudrait pour ne pas le laisser seul. Je leur donnai le
téléphone et l'adresse du pied-à-terre de Earl’s Court et leur demandai des
instructions.
Ils m'appelèrent dès qu'ils reçurent ma lettre, qui leur parvint en même
temps que celle que Juan m'avait dictée pour eux. Son père était
douloureusement surpris par la nouvelle, mais heureux aussi de récupérer
l'enfant prodigue. Ils s'apprêtaient à venir à Londres. Il me demanda de leur
trouver un petit hôtel pas cher, car ils n'avaient pas beaucoup de moyens. Je
le rassurai ; ils resteraient chez Juan, où ils pourraient cuisiner, de sorte que
leur séjour londonien leur reviendrait moins cher. Nous convînmes que je
préparerais Juan à leur arrivée prochaine.
Deux semaines plus tard, l'ingénieur Clímaco Barreto et son épouse
Eufrasia étaient installés à Earls Court, et moi, j'avais déménagé dans un
bed and breakfast de Bayswater. L'arrivée de ses parents eut un effet
extrêmement positif sur Juan. Il retrouva l'espoir, sa bonne humeur et
sembla se remettre. Il pouvait même avaler quelques-uns des aliments que
lui apportait matin et soir l'infirmière, alors qu'auparavant tout ce qu'il portait à sa bouche lui provoquait des nausées. Les Barreto étaient
relativement jeunes — lui avait travaillé toute sa vie à l'hacienda
Paramonga, jusqu'à ce que le gouvernement du général Velasco la
confisquât à ses propriétaires ; il avait alors démissionné et trouvé un poste
de professeur de mathématiques dans une des nouvelles universités qui
poussaient à Lima comme des champignons —, ou ils étaient très bien
conservés, car ils semblaient avoir à peine la cinquantaine. Lui était grand,
avec l'air sportif de ces gens qui ont passé leur vie à la campagne, et elle,
une petite femme menue et énergique, dont la façon de parler, d'une voix
douce, avec abondance de diminutifs et l'accent musical de mon vieux
quartier miraflorin, m'emplit de nostalgie. En l'écoutant, je sentais combien
le temps s'était écoulé depuis mon départ du Pérou pour vivre l'aventure
européenne. Mais, en discutant avec eux, je me persuadai aussi qu'il me
serait impossible de retourner là-bas, et de parler ou penser comme les
parents de Juan. Leurs commentaires sur ce qu'ils voyaient à Earl's Court,
par exemple, me faisaient toucher du doigt à quel point j'avais changé
pendant toutes ces années. Ce n'était pas une révélation enthousiasmante.
J'avais cessé d'être un Péruvien à bien des égards, sans aucun doute.
Qu'étais-je, alors ? Je n'étais pas non plus parvenu à être un Européen, ni en
France ni moins encore en Angleterre. Qu'étais-tu donc, Ricardito ?
Peut-être ce que me disait Mrs. Richardson en trépignant de rage : un
pitchounet, rien d'autre qu'un interprète, quelqu'un qui, comme mon
collègue Salomón Toledano aimait à nous définir, n'est que lorsqu'il n'est
pas, un hominidé qui existe quand il cesse d'être ce qu'il est pour qu'à
travers lui passent mieux les choses que pensent et disent les autres.
Les parents de Juan Barreto se trouvant à Londres, je pus retourner
travailler à Paris. J'acceptai les contrats qu'on me proposait, fussent-ils d'un
ou deux jours, car, en raison du temps que j'avais passé en Angleterre
auprès de Juan, mes revenus avaient chuté.
Bien que Mrs. Richardson me l'ait défendu, je me mis à téléphoner chez elle
à Newmarket pour savoir quand les époux reviendraient de leur voyage au
Japon. La personne qui me répondait, une employée philippine, ne le savait
pas. Je me faisais passer à chaque fois pour quelqu'un de différent, mais je
me doutais bien que la Philippine me reconnaissait car elle me raccrochait
au nez après un « They are not back yet ».
Et puis un jour, alors que je désespérais de la retrouver jamais, Mrs.
Richardson en personne décrocha. Elle me reconnut aussitôt car il y eut un
long silence. « Tu peux parler ? » lui demandai-je. Elle me répondit d'une
voix coupante, pleine de fureur contenue : « Non. Tu es à Paris ? Je
t'appellerai à l'Unesco ou chez toi, dès que je pourrai, » Et elle raccrocha
aussi sec, signe qu'elle était contrariée. Elle m'appela ce même jour, dans la
nuit, à mon appartement de l'École Militaire.
— Parce qu'un jour je t'ai posé un lapin, tu m'as puni et fait ce scandale, lui
dis-je en me plaignant d'une voix tendre. Qu'est-ce que j'ai pu te faire pour
que tu me laisses sans nouvelles pendant près de trois mois ?
— Ne téléphone plus jamais à Newmarket, tu m'entends ? fit-elle, fâchée,
en appuyant sur les mots. Je ne plaisante pas. J'ai un problème très grave
avec mon mari. Nous ne devons ni nous voir ni parler, pendant un certain
temps. Je t'en prie. S'il te plaît. Si c'est vrai que tu m'aimes, fais-le pour moi.
Nous nous verrons quand tout cela sera passé, je te le promets. Mais ne
m'appelle plus jamais. Je suis dans un de ces merdiers...
— Attends, attends, ne coupe pas. Dis-moi au moins comment va Juan
Barreto.
— Il est mort. Ses parents ont emporté sa dépouille à Lima. Ils sont venus à
Newmarket pour mettre en vente sa maison. Autre chose, Ricardo. Évite de
venir à Londres pendant quelque temps, si ça ne te fait rien. Parce que, si tu
rappliques, tu vas sans le vouloir me créer un problème très grave. Je ne
peux t'en dire davantage, pour l'heure.
Et elle raccrocha sans me dire au revoir. Je restai vidé, défait. J'éprouvai une
telle colère, un tel abattement, un tel mépris de moi-même, que je pris —
une fois de plus ! — la décision de m'arracher de l'esprit et, pour le dire
avec une de ces cucuteries qui la faisaient rire, extirper de mon cœur Mrs.
Richardson. C'était stupide de continuer à aimer une petite personne aussi
insensible, qui était lasse de moi, qui jouait avec moi comme si j’étais un
pantin, qui ne m'avait jamais manifesté la moindre considération. Cette fois,
tu allais réussir à te libérer pour de bon de ta petite Péruvienne, Ricardo
Somocurcio !
Quelques semaines plus tard, je reçus un mot, depuis Lima, des parents de
Juan Barreto. Ils me remerciaient pour mon aide et s'excusaient de ne pas
m'avoir écrit ni téléphoné, comme je le leur avais demandé. Mais la mort de
Juan, si soudaine, les avait laissés accablés et fous de douleur, incapables de rien faire. Les formalités pour rapatrier le corps avaient été horribles, et
sans le concours des gens de l'ambassade du Pérou, ils n'auraient jamais
réussi à l'emporter et l'enterrer au pays comme il le voulait. Ils avaient, au
moins, pu exaucer le souhait de leur fils adoré, dont la perte les laissait
inconsolables. Cependant, au milieu de leur douleur, c'était un réconfort de
savoir que Juan était mort comme un saint, réconcilié avec Dieu et la
religion, dans un véritable état angélique. C'était ce que leur avait dit le père
dominicain qui lui avait administré les derniers sacrements.
La mort de Juan Barreto m'affecta beaucoup. Je me retrouvai à nouveau
sans ami intime, celui qui d'une certaine façon avait remplacé le gros Paúl.
Depuis que ce dernier avait disparu dans la guérilla, je n'avais eu en Europe
aucune autre personne que j'estime autant et dont je me sente aussi proche
que ce hippy péruvien devenu portraitiste de chevaux à Newmarket.
Londres, l'Angleterre, ne seraient plus pareils sans lui. Une autre raison de
n'y plus retourner, pendant un bon bout de temps.
J'essayai de mettre en pratique ma décision avec la recette habituelle : une
surcharge de travail. J'acceptai tous les contrats et passai des semaines et
des mois à voyager d'une ville européenne à l'autre, en travaillant comme
interprète de conférences et de congrès sur tous les sujets imaginables.
J'avais acquis l'habileté du bon interprète qui consiste à connaître les
équivalences de mots sans nécessairement comprendre leur sens (selon
Salomón Toledano, les comprendre était un inconvénient) et je continuai à
perfectionner le russe, la langue dont je m'étais entiché, jusqu'à atteindre
une assurance et une désinvolture équivalentes à celles que j'avais en
français et en anglais.
Bien que j'aie obtenu, depuis des années, le permis de séjour en France, je
fis des démarches pour acquérir la nationalité française, car un passeport
français m'ouvrirait de plus grandes possibilités de travail. Le passeport
péruvien éveillait la méfiance dans certaines organisations quand elles
avaient besoin d'un interprète, car elles avaient quelque mal à situer le
Pérou sur la carte du monde et à apprécier le statut de ce pays dans le
concert des nations. Et depuis les années soixante-dix, une attitude de rejet
et d'hostilité envers les immigrants de pays pauvres commençait, de
surcroît, à se développer dans toute l'Europe.
Un dimanche de mai, alors que je me rasais et me préparais à profiter dune
journée printanière pour faire un tour sur les quais de la Seine jusqu'au Quartier latin, où je pensais déjeuner d'un couscous dans un des restaurants
arabes de la rue Saint-Séverin, le téléphone sonna. Sans me dire « bonjour »
ou « salut », la vilaine fille aboya :
— C'est toi qui as raconté à David que j'étais mariée à Robert Arnoux en
France ?
Je fus sur le point de raccrocher. Quatre ou cinq mois avaient passé depuis
notre dernière conversation. Mais je dissimulai ma colère.
— J'aurais dû le faire, mais je n'y ai pas pensé, madame la bigame. Tu ne
peux pas savoir comme je regrette de ne pas l'avoir fait. Tu serais en prison,
à cette heure !
— Réponds-moi et ne fais pas l'idiot, insista sa voix, écumant de rage. Je ne
suis pas d'humeur à plaisanter. C'est toi, dis ? Tu m'as menacée une fois de
tout lui raconter, ne crois pas que je l'ai oublié.
— Non, ce n'est pas moi. Qu'est-ce qui se passe ? Dans quel merdier tu t'es
fourrée maintenant, espèce de sauvage ?
Elle marqua une pause. Je l'entendis respirer, haletante. Quand elle reprit la
parole, elle semblait brisée, sanglotante.
— Nous étions en plein divorce et la chose se présentait bien. Mais soudain,
je ne sais comment, mon mariage avec Robert est venu sur le tapis. David a
les meilleurs avocats. Le mien est une nullité, qui dit maintenant que si on
prouve que je suis mariée en France, mon mariage avec David à Gibraltar
est ipso facto annulé, et que je peux me trouver en grande difficulté. David
ne me donnera pas un centime et, s'il se met d'accord avec Robert, ils
peuvent intenter contre moi une action criminelle, me réclamer des
dommages et intérêts, que sais-je ? M'envoyer même en prison. Et on
m'expulsera du pays. Ce n'est pas toi qui as cafardé, c'est sûr ? Bon, tant
mieux, tu n'as pas une tête à faire ça.
Elle marqua une autre longue pause et soupira, comme si elle retenait ses
larmes. Dans tout ce qu'elle m'avait dit elle semblait sincère. Elle avait parlé
sans une once d'autocompassion.
— Je suis vraiment désolé, lui dis-je. Tu sais, ton dernier appel m'a fait si
mal que j'ai décidé de ne plus te voir, te parler, te chercher, ni me souvenir
de ton existence, jamais plus.
— Tu n'es plus amoureux de moi ? fit-elle en riant.
— Bien sûr que si, apparemment. Pour mon malheur. Ce que tu m'as
raconté me fend le cœur. Je ne veux pas qu'il t'arrive quoi que ce soit, je veux que tu continues à me faire toutes les misères du monde. Est-ce que je
peux t'aider de quelque façon ? Je ferai ce que tu me demanderas. Parce que
je continue à t’aimer de toute mon âme, vilaine fille.
Elle rit à nouveau.
— Il me reste au moins tes cucuteries, s'écria-t-elle. Je t'appellerai pour que
tu m'apportes des oranges en prison.
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