Tristano meurt : Une vie
Chapitre 4
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
… Je voudrais te raconter un souvenir mais il gît trop loin, c’est déjà beaucoup si je me rappelle ses yeux, il me semble qu’ils étaient bleus… ainsi que le dit le poète grec… comme il s’y entendait… il a écrit des poèmes sur la voix et lui l’a perdue… il mourut d’un cancer à la gorge… des poèmes grandioses… il aimait les hommes… si Tristano l’avait connu… si leurs temps avaient coïncidé, s’il n’avait pas aimé exclusivement les femmes, s’il avait eu ses goûts, un homme de cette qualité il l’aurait aimé comme voulait être aimé ce poète, avec tout le bien qu’il lui voulait… trop de si, les vies ne se refont pas… Mais je parlais des yeux, heureusement tout devient de la chansonnette quand tu en arrives au point de vue de quelqu’un qui ne peut regarder que le plafond… j’ai la mémoire qui flanche, je me souviens plus très bien de quelle couleur étaient ses yeux, étaient-ils verts ou bleus ?… Une fois Tristano reçut une lettre, un jour je te raconterai ça mieux, là aussi il y avait des paroles de chansonnette, mais c’était une lettre faite de voix seulement, comme celles qu’entendait le poète grec… Et loin loin dans le temps peut-être trouveras-tu un jour dans les yeux d’un autre un peu de mes yeux…
Tristano le perçut dès le hall. Il geint, dit-il, tu l’entends, Rosamunda ? C’était une journée de terrible canicule, comme il y en a en Espagne au mois d’août, et la ville était déserte. Dimanche, tous partis, loin de cette chaleur qui imprégnait les pierres et l’asphalte, une ville fantôme, comme était fantomatique le musée, solitaire, les premiers tableaux lui semblèrent des apparitions qui flottaient dans un rêve. Oh oh, dit-il à voix basse. Le couloir central répéta, oh ohhhhhhhh, avec l’écho propre aux corridors déserts. Il lui vint en tête un petit village blanc sur la côte, un banquet de noces, sa mère qui le tenait par la main, le visage souriant d’un curé et sa mère qui disait, j’espère que vous ne le prendrez pas mal, don Velio, si nous ne nous marions pas à l’église, Tristano l’a voulu ainsi, même s’il n’a rien contre les prêtres, nous nous marions seulement maintenant du fait qu’il a été tellement malade, il était prisonnier en Autriche et il a attrapé la grippe espagnole, il pensait ne plus rentrer, il est au contraire rentré quelques années après la fin de la guerre et il a ainsi trouvé ce fils déjà petit garçon, mais nous apprécions le fait que vous soyez venu déjeuner, c’est gentil de votre part… Il se trouva face à un prélat à l’air jovial, mais c’était un prélat peint, sa graisse de bon vivant avait fondu depuis quelques siècles déjà. Tristano approcha sa bouche de l’oreille de la Guagliona, Rosamunda, je ne te l’avais jamais dit, mon père s’appelait Tristano et moi je ne suis pas baptisé. Moi si, chuchota Rosamunda, dans les montagnes je te semblais un soldat implacable, mais je ne l’étais pas, car je suis une brave chrétienne et je sais qu’il ne faut pas désirer la femme d’autrui. Je comprends que celle-ci tu ne l’aies jamais désirée, c’est l’homme d’autrui que tu as toujours désiré, dit Tristano, au fond tu es une bonne catholique, même si tu es protestante. Ils avancèrent dans la galerie déserte, Tristano cheminait comme un guide pour touristes sans touristes, et il prit les escaliers. Laisse tomber le reste des tableaux, dit-il, ce n’est pas intéressant, du moins aujourd’hui ce n’est pas intéressant, peut-être un jour viendras-tu seule dans ce musée et tu en regarderas toute la beauté, qui sera ton printemps fané, mais aujourd’hui allons auprès du chien jaune, tu entends comme il geint ?, je crois qu’il meurt de soif, donnons-lui à boire, qui sait combien de gens lui passent devant toute l’année, le regardent dans l’indifférence avec laquelle on regarde un chien et ne lui donnent même pas cette goutte d’eau dont il aurait besoin, mais aujourd’hui est le bon jour, il n’y a pas âme qui vive, peut-être même que le gardien de la salle s’est endormi sur sa chaise, si j’étais le directeur de ce musée j’imposerais qu’il y ait toujours une écuelle d’eau fraîche devant ce chien, mais les directeurs de musée ignorent les désirs de leurs tableaux, ils ne font que leur métier, peu leur importe qu’un chien continue de souffrir pour toujours, comme le voulut le peintre… Le gardien dormait, comme Tristano l’avait prévu. Ils entrèrent, et le chien les regarda avec les yeux implorants d’un petit chien jaune enseveli dans le sable jusqu’au cou et mis là à souffrir pour qu’on sache per saecula saeculorum quelle est la souffrance des créatures qui n’ont pas de voix et que nous sommes tous en fin de compte, ou presque. La Guagliona le regarda, puis tourna sur elle-même, appuya un bras contre le mur et appuya sa tête sur le bras. C’est insupportable, dit-elle, on ne peut pas le regarder. Il prend juste un bain de sable, dit Tristano, le peintre lui a ordonné de prendre un bain de sable. Je t’en prie, n’ajoute rien, dit-elle. Tu crois que les électrochocs dans les asiles psychiatriques valent mieux ?, dit-il, tu sais, c’était un petit chien égaré, certainement un animal trouvé, fils de x ou y, il errait dans les faubourgs, avec un sac à dos, un morceau de pain, il dormait dans des boîtes en carton, n’allait même pas chez le coiffeur pour chiens, bref, il était vraiment out, et le peintre a ainsi pensé faire une chose utile pour la société et pour son prince, il est passé avec la corde de sa palette, il l’a attrapé et l’a enterré dans le sable jusqu’au cou, comme ça tu apprendras, chien vagabond, désormais tu ne pourras plus mordre personne, le quartier est tranquille, les habitants dorment en paix et le monarque est heureux. Il était méchant, dit Rosamunda, c’était un peintre méchant. Non, il était bon, corrigea Tristano, il n’était méchant qu’avec lui-même, c’était un chien perdu sans collier. Un air pesant régnait dans cette salle qui sentait le moisi et les respirations de la veille. Si au moins il y avait l’air conditionné, dit-elle. Fais-moi plaisir, Rosamunda, dit Tristano, il s’agit de l’Espagne d’aujourd’hui, le Caudillo n’en a rien à foutre de la modernité, et pas davantage de vous les Américains, il pense à défendre l’Occident du communisme, comme tu le verras quelqu’un dira tôt ou tard, que veux-tu que ça lui fasse, l’air conditionné, la fraîcheur des sacristies lui suffit. Ils s’assirent par terre. Tristano fixait le chien dans les yeux, la Guagliona le lorgnait de côté, par instants, Tristano ne savait quoi dire et se demandait pourquoi il l’avait emmenée voir ce tableau… Tu sais, l’écrivain, si Tristano avait eu le don de divination il lui aurait dit qu’ils allaient un jour rencontrer ce chien, il lui aurait dit, Rosamunda, un jour tu reconnaîtras ce chien, et d’ailleurs ce n’est pas un chien, c’est une chienne, mais il est difficile de deviner le sexe d’un chien enseveli dans le sable, pourtant je sais que c’est une chienne… mais Tristano n’avait pas le don de divination, c’est pourquoi je te raconte à toi ce dont j’aurais dû avoir l’intuition, car certains signaux doivent être compris à temps, et non quand on est en train de mourir… Tu ne te sens pas bien ?, lui demanda Rosamunda. À bout, répondit-il, à bout. On ne dirait vraiment pas, murmura-t-elle, tu as une très bonne mine et en sortant du déjeuner tu as eu le courage de remettre ça trois fois de suite, après avoir dévoré un plat de tripes à la madrilène. Tristano lui ordonna de rester où elle était, arrête-toi là ma petite Guagliona, il alla se mettre sous le chien jaune, plia les bras et les genoux comme une marionnette dont on a coupé les fils, un jour dans un restaurant hors du temps et de l’espace on me servit l’amour comme des tripes froides, je dis gentiment au cuisinier missionnaire que je les préférais chaudes, que les tripes ne se mangent pas froides, je ne les mangeai pas, je ne voulus pas d’autre plat, je payai l’addition et sortis dans la rue. Mais qu’est-ce que tu racontes ?, dit Rosamunda. C’est une des choses que me lit la Frau, répondit-il, mais ça ne vaut pas la peine de se perdre dans les détails, puis je fis un tour de passe-passe, ça n’a rien à voir, je parlais du temps à venir, et non de tout à l’heure. Puis il se redressa et se mit au garde-à-vous devant le chien. Commandant Clark, dit-il, je t’ai apporté l’eau qui te manquait. À sa ceinture était accrochée une calebasse, ces courges sèches et vides que les bergers de Castille utilisaient pour garder l’eau fraîche, il la déposa devant le tableau, recula et fit un salut militaire. Allons-y, Guagliona, dit-il, il se fait tard, et le gardien veut fermer ce cimetière.
… Oublions que le temps existe et ne comptons pas les jours de la vie, il ne faut pas le faire quand on a été assez sot pour ne pas les compter avant, Mavri, c’est comme si j’avais rêvé et qu’à présent tu me réveilles et me demandes où j’étais, si j’étais moi, si j’étais le même et pourquoi ?… mais il n’y a pas de pourquoi, les choses avancent pour leur propre compte, sans pourquoi, même si la responsabilité commence dans les rêves, l’ancien dicton a raison, parle-moi de ton enfance, Mavri, et puis de tes camarades, de ceux qui ne se sont pas réveillés comme moi et ont maintenant leurs tombes inconnues dans les montagnes, ils appartiennent au peuple des rêves, je ne sais pas leur parler… je voudrais que tu me joues le même air que cette nuit-là, mais ici il n’y a pas de piano et te le demander me fait honte, pourtant je l’entends jouer dans les cyprès, allons au cap Sounion, je veux voir la mer Égée depuis le temple de Poséidon, tes camarades n’ont plus de cils, ils ont des orbites vides, ils sont étendus au milieu des broussailles et nourrissent les racines des châtaigniers, ils m’ont longuement appelé et je ne les entendais pas, Mavri, nous nous appartenions sans le savoir, ces pierres sont les miennes, je l’ai compris grâce à eux, les pierres enseignent beaucoup de choses, peut-être un jour viendras-tu avec moi, mais pour le moment oblige-moi à rester, emmène-moi en Crète, je veux voir la maison où tu es née, tu ne peux pas la laisser abandonnée, ce serait comme si ton père et ta mère étaient morts deux fois, j’ouvrirai moi-même la porte, tu entreras avec moi, à force de l’imaginer je la connais comme si j’y avais vécu, la clé est suspendue à un clou sous le porche derrière une branche de laurier sec, une grosse clé lourde, la serrure soulève la targette en bois de l’autre côté de la porte, la première pièce est vaste, c’était celle du moulin à huile, les chaises sont en paille, mais à côté de la fenêtre il y a un siège en pierre recouvert de coussins aux étoffes crétoises, et au milieu de la pièce se trouve la table où vous mangiez, une énorme pierre ronde qui autrefois, posée sur une autre pierre, broyait les olives… ce sera notre atelier, nous y dessinerons le monde que nous voudrions, et nos livres nous les ferons sur cette pierre… Mavri, je ne veux pas passer ma vie dans les amphis d’une université ou mes nuits dans un observatoire à fouiller le ciel, car franchement, le monde dans l’état où nous l’avons réduit ne nous suffit-il pas ?, je sais que tu devras souvent me laisser seul, mais quand tu rentreras de tes concerts tu me trouveras là, à cette pierre… J’entends un piano mécanique, tu l’entends toi aussi ?… je te parle à toi, l’écrivain… excuse-moi, j’étais en train de rêver et un piano mécanique m’a réveillé, mais peut-être rêvais-je aussi du piano mécanique et maintenant ça continue hors du rêve, c’est une valse, tu l’entends ?… Ne me dis pas que c’est une hallucination sonore, sois compréhensif, c’est une valse en la majeur, au loin, pourtant on l’entend bien si on le veut… mais ce n’est pas un piano mécanique, c’est un orgue de Barbarie, comme ceux que les tziganes avaient autrefois dans les foires quand j’étais enfant… Pour les feux de la Saint-Jean sur la place San Nicolò un tzigane jouait d’un petit orgue de Barbarie, il tournait la manivelle et les gens se mettaient à danser… Ces vieilles histoires n’intéressent plus personne, mais bénie soit la pauvre ritournelle qui arrive du passé pour ramener les jours morts… cette pendule insomniaque sur la commode a toujours les yeux ouverts, même la nuit elle ne les ferme pas, elle espionne chaque instant, elle fait comme l’araignée avec les mouches, et l’univers est là, autre chose que les galaxies et les années-lumière, une seconde après l’autre, tic tac, et l’heure est déjà terminée… le tzigane repart pour une autre foire, mais il joue toujours la même musique, y a-t-il un autre couple qui veuille danser ?… ces deux-là je les connais, elle a des souliers blancs et une jupe bleue à plis, lui il a laissé sa veste sur le dossier d’une chaise et s’est mis en bras de chemise, fais-la danser, jeune homme, fais-la rire, tu ne vois pas comme ses yeux scintillent, les lumières de la place se reflètent dedans, ce sont de petites lanternes de papier illuminées, c’est à présent le tour du joueur de buzuki, un petit vieux qui comprend les amoureux, il en a tant vu danser dans sa vie, il a vraiment tout compris le petit vieux, il s’est mis à jouer Thaxanarthis… bien sûr que tu reviendras, dit la femme, tu es déjà revenu, et elle rit, elle lui entoure le cou d’une main et l’attire à elle, les gens applaudissent, ils ont formé un cercle autour d’eux, elle lui passe une main dans les cheveux puis l’embrasse, d’autres musiciens sont arrivés, il y a de l’animation, tout le monde se met à danser, un vieil homme danse seul, ses bras sont levés comme s’il attrapait l’air et il fait seulement danser ses jambes enfilées dans des bottes de cuir, ils sont demeurés immobiles au milieu de la foule qui danse, on dirait une statue avec deux corps que le sculpteur a extraite d’une seule pierre, ils gardent les yeux fermés, front contre front comme s’ils s’échangeaient ce qu’ils pensent, ils pensent à la même chose, que le bateau pour la Crète part demain matin à sept heures et le Pirée est en fête, à quoi bon rentrer dormir en ville… Je connais une pension sur le port, dit Daphné, quand mon grand-père venait étudier à Athènes il logeait là, à présent elle appartient à Stratis, quelqu’un de mon village, j’aimerais aller lui dire bonjour, il m’a connue enfant, je crois qu’il serait content de me voir arriver avec toi, Tristano.
Ce n’est pas vrai que tu as fait sortir la grosse mouche, tu es aussi menteur que la Frau, tu entends le bruit qu’elle fait, ou tu penses que mes oreilles bourdonnent ?, peut-être que mes oreilles bourdonnent aussi, mais ça c’est une grosse mouche, je ne me trompe pas, fais-la sortir, entrouvre un peu la persienne et tu verras qu’elle trouvera la voie, de toute façon la lumière ne me dérange pas, je ferme les yeux, quelle heure est-il, midi est déjà passé ? Nous sommes l’après-midi, il doit être trois heures, oui, je sens que c’est l’après-midi… étrange, l’après-midi se remarque même quand on est au lit, tu l’entends avec les oreilles, il a une respiration bien à lui, et avec l’odorat, avec les oreilles et avec le flair, et puis il y a un coq qui se met à chanter l’après-midi, c’est un coq stupide, qu’est-ce qu’il a à chanter, il se croit courageux, ce n’est nullement courageux, c’est seulement stupide et orgueilleux, il y avait une fois deux hommes dans ces montagnes, ils étaient courageux tous les deux, ils menaient le même combat, mais ils étaient divisés sur le futur de leur pays, l’un d’eux était lui, il se trouvait derrière un rocher et fixait une fleur, les trois brigades ouest allaient passer sous ses ordres, mais il devait d’abord devenir un héros, ce n’est pas si facile de devenir un héros, un millimètre par-ci et tu es un héros, un millimètre par-là et tu es un lâche, c’est une affaire de millimètres, lui était là, il fixait une fleur et le paysage qui lui faisait face était son arène, allait-il gagner le combat ou se ferait-il descendre ?… ça arrive parfois, tu es sur le point de devenir un héros et tout finit de façon merdique… De grâce, entrouvre les persiennes, ce doit être déjà le soir, je l’ai compris, avant je m’étais trompé, tu écris ?… écris tout dans les moindres détails, d’autres choses tu es libre de les écrire à ta manière, mais ça non, écris mes paroles… ouvre un peu les persiennes, laisse entrer un peu d’air frais… les héroïsmes finissent souvent de façon merdique, ou même la plupart du temps, mais on ne doit pas le dire, ce n’est pas adapté à l’éducation des enfants, et puis comment ferais-tu pour tenir la main sur le cœur, parce que après l’héroïsme il faut la main sur le cœur, quand tu es face au drapeau, tu es là, tu attends la croix sur la poitrine, toutes les autorités sont alignées devant toi… croix de guerre, pas n’importe quel truc de mes couilles… il y a le président de la république avec son épouse, mon dieu quel couple, Tristano les regarde, heureusement c’est un documentaire, la Semaine des Actualités, en noir et blanc, et l’absence de couleurs rend la scène moins effroyable, sur l’estrade se trouvent toutes les autres autorités de circonstance, le ministre de l’Intérieur, celui de la Défense, un général suspendu aux médailles qu’il porte sur la poitrine, un cardinal, peut-être deux, la fanfare à panache, dimanche prochain cette solennelle cérémonie d’héroïsme patriotique sera diffusée dans tous les cinémas d’Italie, ou du moins dans les grandes villes, avant l’émouvant film américain où elle dit que demain est un autre jour sur fond de coucher de soleil sanguinolent… et le discours pour les Actualités filmées est historique, car les jeunes générations doivent savoir que l’ici présent décoré est bel et bien un héros national, et qu’il a vraiment commis cet acte d’héroïsme, mais il n’est pas lui, il est comme le soldat inconnu, il représente tous les Italiens, y compris nous présidents et généraux qui ne prîmes pas part à la Résistance, il nous représente tous car jamais le peuple italien ne fut fasciste, et nous nous reconnaissons en lui, le peuple italien a toujours combattu le fascisme, toujours, jamais il n’a eu l’idée d’être fasciste, le peuple italien… C’était moi qui rêvais, pense Tristano, je ne combattais contre personne, les fascistes n’ont jamais existé, c’est moi qui me l’imaginais… le président tordu avance droit vers lui accompagné d’un haut officier qui tient sur un plat d’argent la croix de guerre, ils sont tous serrés en rang d’oignon, Tristano, tu n’as pas d’échappatoire, pense Tristano, maintenant je m’échappe, cette aube-là je ne m’échappai pas, je restai derrière le rocher la mitraillette à la main, mais là je m’échappe, maintenant ou jamais, échappe-toi Tristano, échappe-toi, ou tu seras bientôt le héros de ces gens-là, égal à eux, et tout sera accompli et irrémédiable… L’écrivain, ouvre la fenêtre, ouvre-la en grand, je veux sentir la fraîcheur du soir, parce qu’à moi le soir est si cher, on t’a enseigné ça à l’école ?, tu auras toi aussi eu un jean-foutre de professeur qui te l’a enseigné, Tristano aussi aurait eu besoin de fraîcheur, et au contraire il transpirait, il ressentait une chaleur insupportable, ouvre-moi la fenêtre, l’écrivain, laisse entrer la fraîcheur nocturne, ah ! la nuit, autre chose que le soir, c’est la nuit qui devrait être célébrée, mais il faut avoir les reins solides pour célébrer la nuit, parce que la nuit amène les rêves, et souvent les cauchemars, et il est difficile d’affronter les cauchemars, plus que d’affronter les nazis, là on voit vraiment si tu es un héros, laisse-moi seul, s’il te plaît, je veux voir si je réussis à dormir.
Je l’ai reconnue alors qu’elle était à peine une petite figure à l’horizon, un insecte, parce que de cet insecte j’ai reconnu le dessin des hanches larges comme une amphore où j’avais posé mes mains et mon corps, à gauche sur les collines il y avait deux colonnes ioniques, je savais bien qu’en réalité il s’agissait des deux tours qu’on voit de la fenêtre, mais le peintre qui proposait cette scène, celui qui dessine les rêves, les avait transformées en deux colonnes ioniques, au fur et à mesure qu’elle s’approchait ses jambes aussi semblaient être deux colonnes, un tendre lierre s’y agrippait jusqu’à couvrir le pubis et il se demanda si elle n’était pas devenue un arbre qui cependant bougeait, il était dans son suaire, au milieu de cette chambre qui s’était ouverte sur le paysage, c’était une idée de chambre et dans l’idée de chambre il y avait une oliveraie qui ne pouvait être que celle de Delphes, car les troncs étaient aussi noueux et anciens que seuls le sont ceux de Delphes, les lieux qu’ils avaient traversés dans leur vie en dansant des pas de danse immémorables dont il ne reste nulle trace, au son d’une flûte de pan que nous n’entendons jamais et qui guide notre danse, il lui chantonna Thaxanarthis, elle passa la tête à travers un olivier et dit, bien sûr que je suis rentrée, je ne pouvais pas ne pas rentrer, mon Tristano, je t’ai cru mort, je t’ai cherché sur toutes les îles, je t’avais écrit une lettre et je l’ai confiée au vent, puis une luciole qui errait dans un champ de blé déjà moissonné m’a dit que tu étais ici et ainsi je suis venue, Tristano. C’est vrai, dit-il, ma Mavri tant aimée, le blé a été battu et les gerbes des champs jaunissent, mais il n’est jamais trop tard pour que les tiges reverdissent. Tout en disant cela il se leva de son suaire, elle était désormais à deux pas et il lui chuchota tête baissée, tu vois, la gangrène me ronge la jambe, la chair est toute véreuse et le ver est dans le fruit, il y a si longtemps que le ver est dans le fruit. Il était nu, avec juste un mouchoir autour du cou comme le portent les moissonneurs des plaines. Tristano, dit-elle, je reconnais ta verge, ton corps n’est pas encore totalement rongé, nous avons peut-être encore un peu de temps. Daphné, dit-il, comme la vie des hommes est notariale, je suis là in articulo mortis. Mais tu me plais tout autant, dit-elle, même si tu as des vers dans les jambes, ton tronc est sain et ton cœur y bat encore. Ils s’étendirent dans le paysage qui devint aussitôt une plaine large et chaude, sur les collines commença à se dessiner la lumière orange du coucher de soleil qui projetait l’ombre du temple ionique jusque sur son ventre à elle. Tu sais, Daphné, dit-il, j’avais oublié un certain contre-jour, une bougie que je tenais toujours allumée dans une maison au bord de la mer, et toi une nuit tu passas devant comme si tu te promenais dans l’air du cadre de la fenêtre, c’est le souvenir le plus important de ma vie et j’étais sur le point de l’oublier, tu te rappelles cette maison où nous avons vécu, les pièces vides, le piano au rez-de-chaussée, le bruit du ressac, l’odeur d’algues que j’appelais odeur d’aldes parce que la femme qui venait s’occuper des tâches ménagères s’appelait Alda ? Elle ne répondit pas, sa respiration s’était accélérée dans son oreille comme un halètement, j’y suis, dit-elle comme elle le disait dans certains moments, j’y suis Tristano, serre-moi fort, et à ce moment précis le phare de l’autre partie de la côte s’alluma, il faisait à présent nuit dans la plaine, mais heureusement le phare s’était allumé et il n’y avait à avoir peur de rien.
… Tu le connais, ce poème où une mère vêtue de noir pleure sur le cadavre de son fils tué sur la place ? Je te l’ai déjà demandé ? La Frau me l’a lu l’autre jour… tu t’en es allé par un jour de mai, dit la mère, la source est demeurée sans eau, je te souhaite une eau éternelle… et puis elle dit qu’elle défait ses cheveux blancs pour couvrir la fleur fanée de ce visage… Minuit et demi, les heures ont passé vite, même s’il n’est pas minuit et demi, je dis au hasard, ça fait depuis neuf heures que la Frau a allumé une lampe, et je suis resté ici, immobile et sans parler, et avec qui aurais-je pu parler, moi qui désormais vis seul dans cette maison… tu as vu comme ce poème s’adapte bien à moi ?… il semble écrit exprès pour moi, comme si celui qui l’a écrit savait… mais ce n’est pas vrai que je n’ai plus personne, je peux te parler à toi, même si tu ne fais rien d’autre qu’écouter, après tout c’est déjà quelque chose, c’est déjà beaucoup… Merci.
Tu le vois, l’écrivain, je vais et viens dans le temps, c’est que je divague, je ne sais plus ce qu’est l’hier ou l’aujourd’hui, je ne les distingue pas, au point que me vient en tête Papee, mais qui était Papee, l’ai-je jamais connu ? Peut-être était-ce le personnage d’un roman que j’ai lu dans ma vie, un brave garçon qui combattit pour la liberté de son pays, au Burundi ou dans un endroit de ce genre, et la mémoire évacue tout à la fois, mais pour toi c’est un avantage, je suis en train de t’enseigner que le temps de l’horloge ne correspond pas à celui de la vie, et si d’aventure il t’arrivait d’en discuter, tu peux dire que cette vérité t’a été enseignée par un vieux en train de crever qui allait et venait à sa guise à travers le temps, et il semblera à certains que c’est un truc, car il leur importe peu de comprendre, ils croiront que tout cela est un truc, et que la mémoire… Les mémoires qui nous restent sont peu nombreux, l’écrivain, les commentaires de César, les confessions d’Augustin, quelques De profundis, comme celui de Molly, celui-là aussi c’est un De profundis de l’utérus, mais c’est un homme qui l’a écrit, et le mien aussi est un De profundis… tu sais, l’écrivain, j’aimerais tellement avoir un utérus, à présent, j’aimerais être une femme, une jeune femme, belle, féconde, avec la lymphe qui lui circule dans le corps, ce serait beau… une femme soulevée par la lune comme les marées, une femme qui soit l’origine du monde, et à l’inverse j’ai deux couilles sèches que la gangrène est en train de ronger, et je suis là à te raconter du vent.
Rosamunda, Rosamunda, che magnifica serata, sembra proprio preparata da una fata delicata, mille voci, mille luci, mille cuori strafelici, sono tutti in allegria, oh ma che fe-li-ci-tà… L’écrivain, tout mon cœur est pour toi, l’écrivain, je ne pense qu’à toi… Tu sais, c’est vraiment curieux, je t’avais appelé et je pensais seulement à moi, je ne pensais pas du tout à toi, et depuis que tu es ici, même si tu n’as jamais dit un mot, je me suis mis à penser à toi. Du simple fait que tu es en train de m’écrire. Et il me semble parfois que tu es un peu moi, de sorte que je me demande si ce que je te raconte est à moi parce que je le raconte ou si c’est à toi parce que tu l’écris… Les choses appartiennent-elles à celui qui les dit ou à celui qui les écrit ? Toi, qu’est-ce que tu en penses ? Réfléchis tout ton soûl, de toute façon à moi que veux-tu que ça me fasse, au point où on en est.
Toi et moi nous devons faire un pacte. J’y ai pensé toute la nuit… dans le sens que moi aussi j’ai quelque chose à te demander, ce serait donc plutôt un échange, à bien y regarder. Mais il nous faut d’abord mettre les choses au clair, car je ne voudrais pas que tu aies la conviction que c’est moi qui t’ai demandé de venir… ça a été toi, tu le sais mieux que moi, moi je t’ai sifflé et tu es accouru aussitôt parce que tu n’attendais que ça… ça te faisait envie… Excuse-moi de te le dire seulement aujourd’hui, les pactes devraient être stipulés tout de suite, comme entre gentlemen, une poignée de main et si on est d’accord l’affaire est faite, mais c’est que j’ai commencé à raconter et je me suis un peu perdu, même si je voulais te le dire d’entrée, tu peux me croire… Voilà… la proposition c’est que je voudrais qu’en échange tu dises une chose… je tiens à ce que nous nous mettions d’accord parce que vous les écrivains je vous connais, peut-être qu’à un certain moment la narration vous prend, elle s’impose, il vous apparaît qu’une chose comme celle-là n’a rien à voir avec le reste car elle casse le rythme, et ça passe à la poubelle… Cette histoire c’est moi qui la raconte, mais c’est toi qui l’écris, et qui me garantit que tu mettras dans ton livre une chose qui pourra te sembler insignifiante et qui pour toi n’a rien à voir avec le reste ?… Et au contraire elle a à voir, elle a beaucoup à voir, et c’est pour ça qu’il faut se mettre d’accord, moi je te raconte ce que j’ai promis de te raconter, mais toi ce détail tu l’écris, car les choses écrites ont une autre valeur, dit-on… précise bien que c’est un héros national qui l’a demandé, et pas le premier venu, un type avec la croix de guerre sur la poitrine, et qui sait si ça ne fera pas un certain effet aux Anglais, les Anglais ont de l’estime pour l’héroïsme, ils l’ont pratiqué sans compter, et s’ils n’avaient pas été là quand Tristano se trouvait dans les montagnes… ça tu peux l’écrire, que Tristano les admira sincèrement, à cette occasion… en d’autres occasions moins, je veux dire pour certaines choses qu’ils ont faites ailleurs, et il n’y a pas besoin d’aller si loin, il suffit de penser au pays de sa Daphné, où ils soutinrent ce gros fasciste de maréchal Papagos, et donnèrent aux Grecs un nouveau duce et un nouveau roi, après Metaxás, voilà comment les Anglais conçoivent la démocratie chez les autres… Mais venons-en au concret… personnellement je ne saurais pas trouver la formule adaptée, mais les mots justes c’est ton travail, il faut du tact, de la diplomatie, autrement quel écrivain serais-tu… Le problème, ce serait les marbres du Parthénon… c’est cela que Tristano voudrait que tu demandes, les marbres qu’un lord anglais, qui était ambassadeur en Turquie quand les Ottomans dominaient la Grèce, avait fait dépiauter du Parthénon pour les emmener en Grande-Bretagne, comme quelqu’un qui, sur une route déserte, trouverait une femme évanouie à qui il arracherait son collier pour le porter à sa femme… Exactement ainsi, les dépiauter, c’est le mot, l’écrivain, les ouvriers de ce brigand travaillaient au pic et au marteau… j’ai lu il y a longtemps la description détaillée de quelqu’un qui avait assisté au viol, mais je te l’épargne… Tu sais, ils n’ont alors pas emporté un tableau, qui irait bien sur n’importe quel mur, non, c’est un paysage qu’ils ont volé… les gens qui justifient ce viol ont certaines théories… je ne sais pas, qu’au British Museum les frises sont magnifiquement éclairées… comme si le soleil de la Grèce était moins lumineux que les néons anglais… ou encore que quand le lord les emmena elles n’étaient déjà plus les frises du temple d’origine, étant donné que les Ottomans avaient transformé celui-ci en mosquée… beau raisonnement, mais les Ottomans avaient seulement changé le contenu, qui n’est pas grand-chose, il en faut peu pour substituer un dieu par un autre, ils n’avaient en rien changé le contenant… les chers petits, j’aimerais bien les voir, ces braves théoriciens, s’ils retrouvaient la flèche de leur abbatiale de Westminster au musée d’Athènes… Le lord en question s’appelait Elgin, lord Elgin, écris-le, pour que les Anglais n’aient pas à le confondre avec un autre lord, étant donné tous les lords qu’il y a en Angleterre… Bref, écris que Tristano aurait voulu qu’ils restituent ces marbres au propriétaire légitime, qui est un temple sublime sans la construction duquel par Athènes ils n’auraient pas leur Chambre des lords et se consacreraient encore à l’élevage des moutons… et rappelle-leur Byron, qui mourut pour ces choses-là, ça leur fera peut-être de l’effet, qui sait… Et si tu veux, ajoute qu’outre la diplomatie normale, qui formule ses justes requêtes, ces marbres avaient déjà été demandés par un grand poète que cependant personne ne connaissait, car il vivait comme n’importe quel quidam dans des chambres de location, le sieur Cavafis, et que Tristano se permettrait volontiers de renouveler la gentille proposition de ce poète, un siècle a désormais passé depuis cette requête, elle devrait être arrivée aux oreilles des Anglais… Voilà, c’est ma proposition, je te raconte ce que tu voulais entendre, et tu m’écris le souhait de Tristano, d’après moi tu y gagnes… Ça te va ? Si c’est le cas, je te fais confiance, il s’agit d’un pacte à l’ancienne, entre gentlemen… un pacte verbal… mais entre nous tout est verbal, tout est fait de paroles, non ?, un gentlemen’s agreement, comme diraient les Anglais… Si ça te va, tope là, je peux encore serrer une main, et pour toi ce sera la première fois que tu me toucheras.
Tu sais ce que ça veut dire, céphalée ? Je ne te parle pas de migraine, ou de mal de tête, c’est autre chose, tu sais, c’est autre chose, et tellement de choses à la fois, il n’est pas facile de donner le sens de quelque chose qui est tant de choses à la fois… Au début c’est un petit son, car ça commence ainsi, une étrange sonnette qui est comme un sifflement ou une lamentation aiguë, un sonar, il arrive de très loin, des abîmes, tu le perçois, et tout à coup se dessine le contour féroce des choses, comme si ce sifflement s’était introduit dans la vue, en l’aiguisant, en la déformant, et tu as l’impression d’avoir un prisme à la place des yeux, parce que les contours, les angles, les objets ont augmenté leur existence dans l’espace, ils se sont dilatés, ils ont changé de géométrie, et dans ce changement ils ne signifient plus ce qu’ils signifiaient, par exemple l’armoire là au fond devient un cube, un cube et c’est tout, elle n’a plus le sens d’armoire et tout se met à flotter, l’espace se gonfle comme une marée et arrive alors le mal de mer de la céphalée, comme un soufflet qui respire et sur lequel tu es assis, tu flottes, tu dois t’asseoir, et le sol devient liquide, et autour de toi respire un poumon qui te semble tout l’univers, ou plutôt à l’intérieur de toi, et toi tu es dessus et en même temps tu es dedans, tu es un grain de poussière qui fluctue dans les alvéoles d’un poumon monstrueux qui se dilate et se réduit par bouffées, et tu te serres les tempes en essayant de contenir les flots qui t’ont explosé dans la tête comme une tempête où tu te noies, c’est cela la céphalée… Tristano a eu sa première céphalée un dix août, il lui est arrivé beaucoup de choses en août, à Tristano, il a une vie marquée par le mois d’août, il y a des hommes comme ça, c’est Uranus, Saturne, tellement de choses, j’en ai oublié beaucoup, mais celle-là non, c’est impossible, le dix août est le jour de la Saint-Laurent, quand les étoiles filent, peut-être que l’une d’elles lui est tombée sur la tête, une météorite, mais ce n’était pas de nuit, c’était à midi, et il se trouvait précisément dans cette maison où il était revenu pour ne rien faire, sous la pergola, il fixait une grappe de raisin pas mûr en comptant les grains comme s’ils étaient les années de sa vie, un grain un grain un grain pour toi, disait-il à voix basse comme dans une cantilène idiote, et les grains étaient déjà nombreux, et à ce moment-là il perçut le sifflement étrange qu’il n’avait jamais entendu, la grappe de raisin cessa d’être une grappe de raisin, l’air se fissura sillonné par des fêlures, la nausée lui monta à la gorge, et en titubant comme si la terrasse avait été le pont d’un vaisseau battu par les flots il gagna sa chambre, ferma les impostes, se jeta sur le lit et agrippé à l’oreiller partit pour le premier des voyages maléfiques qui allaient l’accompagner pour longtemps, traversant des miasmes, des nuages de sauterelles, dans une aveuglante étendue de rien égale à elle-même dans toutes les directions… Lui, le garçon, était mort la veille, tu sais, il avait sauté en l’air avec ses instruments de mort, son garçon plus aimé qu’un fils… le salaud…
… Certains soirs, parfois, il regardait les lumières de la plaine et pensait au temps passé, à ces jours où se jouait l’avenir de son pays, dans les montagnes… tous contre les nazis et les fascistes, il n’y avait pas de doute là-dessus, mais l’avenir c’était autre chose. Des avenirs, désormais je le sais bien, il y en a tellement, il pourrait y en avoir tant, comme le spectre des couleurs, apparemment des nuances, mais tu crois que ce n’est rien ?, avec une nuance tu passes du bleu ciel à l’indigo, puis au violet, et le bleu ciel est une chose et le violet en est une autre, tu crois que ce n’est rien, essaie de vivre dans une nuance, tu verras l’intensité… Mais à cette époque il entendait le monde de façon binaire, tu sais, la nature nous a habitués au binaire, et nous nous sommes stupidement laissé convaincre, blanc et noir, chaud et froid, masculin et féminin. Bref, ou comme ci ou comme ça. Mais pourquoi donc devrions-nous penser que la vie est comme ci ou comme ça, tu ne t’es jamais posé la question, l’écrivain ? Je pense que tu te l’es posée, et peut-être est-ce pour cela que je t’ai fait venir. Mais lui, à cette époque, voyait l’avenir divisé en deux, car il pensait que l’histoire était divisée en deux, quel idiot, il ne savait pas que c’est nous qui faisons l’histoire, nous la construisons de nos mains, elle est notre invention, et nous pourrions en faire une autre si seulement nous le voulions, si seulement nous ne nous laissions pas convaincre par l’histoire qu’elle est comme ci ou comme ça, si seulement nous avions la force de lui dire, madame l’histoire, vous n’êtes rien, ne soyez pas si arrogante, vous êtes simplement mon hypothèse, et si ça ne vous embête pas je l’invente maintenant à ma guise. Mais pour dire cela il faut être vieux, et inutile, presque un cadavre comme je le suis, et quand tu as compris qu’elle est une illusion, un fantasme, il se trouve que tu ne peux plus la faire, car elle a déjà été faite. L’histoire est comme l’amour, c’est une musique, et tu es le musicien, et tandis que tu la joues tu es d’une énorme habileté, un interprète qui souffle à pleins poumons dans sa trompette ou qui frotte avec ravissement son archet sur les cordes… magnifique, une exécution parfaite, applaudissements. Mais tu ne connais pas la partition. Ça tu le comprends après, beaucoup plus tard, mais alors la musique s’est évanouie… Pour lui, à ce moment-là, il n’y avait que deux avenirs possibles. Le premier il le connaissait trop bien, car il connaissait le pays qui l’avait inventé, mais en Italie on ne pouvait pas dire de telles choses, un avenir fait de jours cendreux, conduit par un bureau politique qui concevait les personnes non comme des individus mais comme les instruments d’une machine supérieure à eux, les petites dents de petites roues insignifiantes qui broyaient pour la grande roue, pour une société sans classes où nous aurions tous été égaux, avec des pensées égales et des fatigues égales et un bonheur égal et des destins égaux. Tu veux un peu de bonheur, celui qui te revient de droit, camarade ?, tu as la carte du parti ?, tu as la carte de ravitaillement du bonheur collectif ?, très bien, combien êtes-vous dans la famille ?, quatre, voyons… voyons… quatre, toi, ta compagne et deux enfants, bien bien, camarade, est-ce que tu as avec toi la carte de ta femme ?, bien bien, et celle de tes enfants ? bien bien, tout me paraît en ordre, camarade, tu as droit à quatre parts de bonheur, signe cette feuille et laisse-moi mettre le timbre, tu es un brave camarade, et le grand camarade qui nous accompagne tous dans la conquête du bonheur aime les braves camarades comme toi et te souhaite tout le bonheur voulu, le bonheur juste pour le monde juste que nous sommes en train de construire, un monde juste pour une société juste faite de camarades justes comme toi, cher camarade, voilà ce qu’a dit le grand camarade dans son dernier discours, tu auras entendu ses paroles, elles étaient adressées aux braves camarades comme toi qui en œuvrant pour une société juste méritent leur juste part de bonheur, mais que veux-tu encore camarade ?, je t’ai déjà mis le timbre du bureau politique, tout est en ordre, tout est régulier, retourne dans ta petite maison de travailleurs, porte aux camarades de ta famille le salut fraternel du grand camarade et ne me casse plus les couilles, que dis-tu ?, ah, tu as combattu dans les montagnes, tu as tué à toi tout seul un détachement de fascistes, tu es un héros, camarade, mais pour ton héroïsme on t’a déjà donné une médaille, si je ne me trompe pas, tu as aussi perdu deux doigts, ils se sont encastrés dans le fusil-mitrailleur, inutile que tu me fasses voir ta main, c’est écrit là sur la feuille, cette feuille est plus importante que ta main, camarade, mais les couilles tu ne les as pas perdues, cher camarade, excuse la familiarité, entre camarades on peut pourtant se le dire, les camarades courageux comme toi ne perdent pas leurs couilles, je le sais, je le sais, dans l’arène il y avait deux gladiateurs, l’un était fort, puissant, agressif, l’autre était impavide, avec un petit sourire malicieux qui le faisait ressembler à un acteur américain, certains gladiateurs sont forts mais stupides, camarade, ils bombent le torse, ils se pavanent, et ils finissent par perdre leurs couilles, parce qu’ils sont stupides, alors que toi tu es courageux, camarade, et tu es astucieux, surtout astucieux, cependant camarade, n’exagère pas dans l’astuce, car nous savons tout de toi, nous savons que tu es allé vivre dans une ville d’art, tu ne serais pas un peu esthète ?, nous savons que tu as une brave femme, mais qu’elle ne te suffit pas, camarade, tu dis aimer la justice et la liberté, tu ne serais pas pourtant un peu bourgeois ?, excuse la franchise, mais tu me sembles un peu bourgeois, tu sais, l’idéologie libertaire au début était révolutionnaire, mais si tu la pratiques en cachette c’est une chose petite-bourgeoise, et nous croyons surtout en la famille, car la famille est le noyau révolutionnaire d’une société révolutionnaire, camarade, je ne voudrais pas que tu attristes le grand camarade, car il veille sur nous tous, il dort seulement deux heures par nuit, car il doit s’occuper de nous tous, lui, dans ses nuits insomniaques et fébriles, de sa fenêtre qui donne sur l’immense place où il a convoqué la parade militaire dédiée aux anciens combattants comme toi qui ont sauvé la patrie, eh bien, lui, camarade, de sa fenêtre il te regarde, il sait qu’à l’aube de ce jour crucial pour notre patrie tu as dézingué tout un détachement ennemi, il le sait mieux que toi, camarade, cependant excuse-moi, camarade, tu dors combien d’heures par nuit ?, sept heures ?, sept heures c’est beaucoup, camarade, c’est toute une nuit de repos, lui il dort une heure par nuit, au maximum deux, tu ne voudras pas attrister le grand camarade, camarade, sept heures de sommeil représentent une belle part, nous avons appris que tu écrivais des poèmes, et nous nous en réjouissons, mais attention à l’intimisme, nous connaissons les poètes intimistes, ils appartiennent au passé, attention à ne pas trop t’enivrer de passé, camarade, ça pourrait te monter à la tête, et à présent réunis-toi dans ta petite maison laborieuse où t’attend ta compagne, va en paix, camarade, et ne nous emmerde plus…
… et puis il dit… j’ai vu d’autres énigmes comme des fleurs ouvertes dans le vide, des jupes vides qui réclamaient des corps devenus air, et j’ai vu le cœur d’une jeune fille oublié dans une cage, des excréments de lion, le cirque était loin, et le temps une forteresse défendue par des murs de pierre et de stupeur, et sur ces murs s’était posée une colombe aveugle, mais comment déchiffrer ce que les héros ne racontent pas, comment vaincre la mer si la navigation est libre et qu’il est néanmoins interdit de fabriquer des barques ?… Le supplice de la Frau m’était revenu en tête, mais toi tu t’en fous. Moi non, je voudrais la petite pluie de mars, et au contraire c’est le mois d’août, dit-elle, il n’y a rien à faire. Et elle a raison…
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… Je suis fatigué mais je n’ai pas fini, laisse-moi me reposer un peu, sans t’en aller cependant, ouvre bien les oreilles, c’est important, parce qu’il y a aussi un autre avenir que celui que je t’ai raconté et Tristano devait faire un choix. Et dans l’autre avenir il y avait simplement la liberté. Qui n’est pas peu de chose. Le paysage se présentait ainsi, dans ces montagnes, tu comprends ?… la forêt a deux sentiers qui bifurquent, et Tristano se trouve au milieu de ce paysage, il pointe son fusil, mais le fusil a un seul viseur, il tire dans une seule direction, il obéit aux lois de la balistique, et la balistique n’est pas une hypothèse, car elle dépend de la géométrie, et avec la géométrie, mon cher écrivain, il n’y a pas beaucoup de marge, si un angle est aigu il est aigu, s’il est obtus il est obtus, et ce n’est pas ton désir qui va modifier l’ouverture des angles, et il s’agissait bel et bien d’une bifurcation, et Tristano était au carrefour, et le problème bifurquait justement dans le viseur de son fusil, tu presses la détente d’un côté et tu fais partie de la société sans classes qui étouffe ta personne, tu presses de l’autre côté et le monde continue tel qu’il fut toujours, avec qui s’y trouve bien et qui s’y trouve mal, tant pis, mais tu es avec la liberté, il s’agit de dézinguer l’un ou l’autre, et Tristano doit choisir. Et tu sais quel fut son choix, car tu sais ce qu’est la liberté, tu es un intellectuel libéral, et tu tiens à tes idées, pour cela tu t’es inspiré de l’entretien qu’un journaliste rusé vola un jour à Tristano, quelques paroles seulement, dont tu as cependant fait un petit roman, excuse-moi, le mot m’a échappé de la bouche, il faudrait dire un roman bref, et il est bien sûr stupide de mesurer les romans au mètre, comme si la quantité comptait pour quelque chose, je vais être sincère, tes quatre-vingts pages valent plus que certains pavés qui se vendent au poids, on dirait presque que tu étais toi aussi aux côtés de Tristano, là-haut dans les montagnes, ce jour-là, ou plutôt, c’est toi qui pointes le fusil, tu choisis la direction, tu vises, tu tires. Poum. Tu as choisi la démocratie. Félicitations. Tu as fait le même choix que Tristano, pour cela tu es parfaitement entré dans sa peau, quel pouvoir de mimétisme, tu sembles vraiment être Tristano, d’après moi Tristano c’est toi, je ne sais pas pourquoi je suis en train de te parler de lui, Tristano c’est toi, dans ton récit tu as écrit exactement ce qu’il fit, c’est toi qui as souffert de son dilemme, tu en as souffert à la première personne, parce que tu possèdes le don de l’écriture, voilà pourquoi je t’ai fait venir, dans ces quelques pages tu as été Tristano, un parfait Tristano, un irréprochable Tristano, un incontestable Tristano comme lui n’a jamais réussi à l’être de toute sa vie… Comme c’est curieux, toi, en peu de pages, tu as réussi à être ce qu’une vraie personne ne fut jamais de toute sa vie, voilà pourquoi ton roman a aussi gagné un prix, comme de juste, la vérité doit être primée, car la vérité est concrète, comme disait le poète à tête hérissée, et la vérité est encore plus concrète quand elle devient écriture, noir sur blanc, ça oui que c’est la vérité, la vérité qui s’écrit et se signe, toi aussi tout comme Tristano tu savais ce qu’était la liberté que vous alliez chercher et que finalement vous aviez trouvée, car elle est si chère, la liberté, et comment, et tu l’as écrite noir sur blanc, et ces paroles sont les tiennes, la parole est sacrée, voilà pourquoi elle doit être libre, mais tu sais, cher ami, il y a un détail auquel tu n’as pas pensé, et ce détail écris-le, car je t’ai fait venir exprès à mon chevet pour écrire la vraie vie de Tristano, et toi tu es venu exprès à mon chevet parce que tu es curieux, et je voudrais te le dire, ce détail… Donc, si un jour un des pauvres affamés que tu regardes à la télévision dans ton salon, une de ces créatures avec la peau sur les os, avec le ventre comme un tambour et les yeux pleins de mouches, sortait du téléviseur et se matérialisait devant toi, tu sais ce que tu devrais lui dire pour mériter vraiment le prix que tu as gagné ? Tu ne le sais pas ? Je vais te le dire, ce que tu dois lui dire. Tu dois lui dire, parle, ami, parle, tu es un homme libre, ta parole est sacrée et personne ne peut la détruire, et ça c’est la vraie liberté, c’est pour cela que nous nous sommes depuis toujours battus nous tous qui aimons la liberté, afin que tu puisses parler, afin que tu puisses exprimer ta libre pensée, allez, parle, ma civilisation te le permet, tu es ici pour parler, tu dois parler, ouvre la bouche, chasse les mouches de ta bouche et parle, ne me regarde pas avec ce regard hébété, fais-moi plaisir, oublie un instant que tu es sous-alimenté, que tu as toutes ces maladies stupides, je t’en prie, parle, oublie un instant que tu n’as qu’un rein, c’est bien connu, le trafic d’organes… et puis un rein en moins ce n’est rien en comparaison avec la liberté de parole, ne rate pas l’occasion… ton pays est à bout, c’est un enfer, mais il nous sert à nous de paradis fiscal… c’est un problème, je le reconnais… nos industries vous pillent, elles emportent vos matières premières… c’est un autre des problèmes qui se posent au monde libre… le monde libre soutient un dictateur qui a massacré des milliers de citoyens, ou plutôt c’est le monde libre qui l’a mis au pouvoir à la place d’un président démocratiquement élu… sur ce point certains d’entre nous, dont moi, ne sont pas totalement d’accord, et c’est pour ça que je t’invite à parler, parle, c’est pour cela que tu es venu au monde, pour parler, la parole est sacrée, tu es libre de le faire, tu peux le croire, moi je suis un écrivain, pas le premier venu, et les écrivains savent bien ce que signifie la liberté de parole, tu es libre de parler comme moi, celui qui te le dit est quelqu’un qui a choisi la liberté, qui a défendu la liberté, arrête de jouer au catatonique, parle, c’est une occasion unique, profites-en, tu n’auras peut-être pas d’autre opportunité, ne crois pas qu’on t’invitera ensuite à l’émission où l’on établit ce qu’est vraiment la liberté, là tu n’es pas invité, mais ici nous sommes en tête à tête dans le salon de ma maison, je me chargerai de rapporter tes paroles, allez, au moins un mot, et si tu ne sais pas le dire dans ta langue qui est peut-être une langue dans laquelle ce mot n’existe pas, dis-le en anglais, comme ça tout le monde comprendra, on dit freedom, répète après moi, free-dom, compris ?… C’est ce que tu devras lui dire, l’écrivain. Et maintenant fais-moi plaisir, va dormir, parce que je voudrais dormir moi aussi, je suis fatigué, je suis content que la Frau t’ait donné une chambre avec vue, elles sont belles ces tours dans le cadre de la fenêtre, ce sont d’antiques tours, tu as vu comme elles flottent dans la chaleur matinale, on dirait qu’elles veulent se détacher de la terre et qu’elles aspirent au ciel, ce sont des tours ambitieuses, elles furent construites au Moyen Âge, imagine un peu, au Moyen Âge, Moyen Âge veut dire que c’était au milieu de quelque chose, d’après toi c’était au milieu de quoi, de ce qu’il y avait avant ou de ce que nous sommes à présent, y a-t-il quelque chose au milieu de l’un et de l’autre ? La nuit est tombée, de ça je me rends compte, car je perçois encore la lumière et ses gradations, je connais les gradations de l’obscurité, devrais-je dire… Et toi, tu les connais, les gradations de l’obscurité ?