Tristano meurt : Une vie

Antonio Tabucchi · Chapitre 4 sur 7 · partie 3/3

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Tristano meurt : Une vie

Chapitre 4

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

Aujourd’hui j’ai trouvé un autre thème, à propos de la transmission de la chair. Je suis dans un moment philosophique, l’écrivain, je me sens vraiment en forme, comme philosophe. La transmission de la chair. Tu l’as transmise, toi ? Je suis sûr que oui, et probablement avec plus d’un utérus, vous les écrivains modernes vous faites comme ça, vous prenez une épouse, vous lui faites un enfant, vous lui dédiez un livre, car une épouse est une épouse est une épouse… et puis vous en prenez peut-être une autre… autre enfant, autre dédicace, genre pollinisateurs… et pendant ce temps les imprimeries travaillent… et les états civils… car on ne peut pas laisser la race humaine s’éteindre… la descendance de Caïn mérite d’être transmise… et aussi les livres qu’elle a inventés… autrement à quoi servirait le globe tournant sur lequel nous nous promenons dans l’espace ?… La transmission de la chair sert à donner un sens aux rotations autour de l’axe sur lequel tourne cette petite planète dont nous sommes les locataires, mais ne te fais pas d’illusion, le monde ne tourne pas, il s’agit seulement là de l’idée d’un scientifique athée qui se fia à une illusion optique, tout est à l’arrêt, tout est à l’arrêt depuis le début, dans le sens que tout est tel quel, Ptolémée était un génie, tout est fixe, comme ce fut créé ou comme cela explosa tout seul, tout naquit et resta à l’arrêt, c’est nous qui passons et croyons que tout suit notre déambulation, mais tout est à l’arrêt depuis les temps des temps, immobile comme l’est ce midi, qui est lui aussi immobile depuis les temps des temps, entends-tu les cigales et la chaleur qui entre par les persiennes et cette lumière qui nous invite à fermer les paupières pour nous laisser aller à l’abandon de l’océan immobile qui feint de se mouvoir ? Et pourtant elle se meut… Illusion. Rien ne se meut, midi est à l’arrêt, il était, est et sera ainsi. Combien de jours ont passé depuis que tu es arrivé pour écrire ma voix, combien de jours de ce mois d’août ? Mais non, laisse tomber, ça ne durera pas plus d’un mois, a dit le docteur, c’est ce qu’il a murmuré à la Frau dans le corridor, je l’ai entendu, les moribonds ont l’ouïe fine, ça ne durera pas plus d’un mois… C’était dans les premiers jours d’août, un dimanche, ça je m’en souviens car on a commencé à me donner de la morphine, la morphine est ptolémaïque, elle tend à l’immobilité de tout, elle cristallise, transforme le temps en fruit candi… J’en arrive au sujet, Tristano ne suivit pas le parcours obligé de la transmission de la chair, il ne voulut pas se continuer en un autre, à Rosamunda il aspergeait sa semence sur le ventre, et son vrai grand amour, celle à qui il aurait voulu donner sa semence, sa chère Mavri, il l’avait abandonnée sur une île de la mer Égée, je parle par métaphore, bien entendu, abandonnée comme fit Thésée avec Ariane, sans bien savoir pourquoi, peut-être parce qu’il était un imbécile, comme Thésée, je parle toujours par métaphore, cela le mythe ne le dit pas, mais moi je te le dis, Thésée était un imbécile. Et parfois quelqu’un fait exactement la même chose sans savoir pourquoi, il le fait un point c’est tout, et puis il passe la vie à se ronger la conscience, en se tapant la tête contre les murs ou contre le poteau d’une vigne, comme cela arriva à Tristano…

 

… Il sortait de nuit dans le jardin potager, vaguait à travers les champs et la vigne, s’allongeait sur la terre nue, et se couvrait le front de mottes en un signe de deuil bien à lui, il se mettait aussi un peu de terre dans la bouche, il regardait en haut le firmament, étendu immobile au milieu des champs, cadavérique, même s’il lui arrivait parfois de lever les bras et de les tendre à la lune, ô lune, geignait-il, lune, tu m’entends, gracieuse lune, tu m’entends toi qui erres silencieuse dans les cieux puis te couches, lune, écoute, quelle errance pourra me consoler, maintenant que mon horizon sera fait d’heures interminables et que mon temps n’est pas encore fini, lune, mon temps est cassé, lune, si je mourais ce ne serait rien, ma branche est sèche, les saisons ont passé, et c’est au contraire la fleur qui est morte, pourquoi, lune, pourquoi ?, toi qui fais croître la lymphe dans les tiges et qui gonfles les océans, lune qui soulèves les êtres qui sont sur la terre, lune de parchemin qui joues du violon, lune de cristal, de safran, lune, tu peux faire un sortilège, y a-t-il un lieu au monde où en t’invoquant comme le faisaient les prêtres antiques tu pourrais faire renaître la tige cassée ?, ô puissante Proserpine qui domines les rives des enfers, restitue-moi la vie que ton mari boiteux m’a volée, il la garde dans sa forge, c’était un petit enfant joyeux que je portais sur mon dos en jouant sous la pergola, et il cueillait du raisin en riant, qu’est-ce que je l’aimais, comme un fils, il y avait en lui les jours qui ne seraient pas les miens et il ne me ressemblait pas dans sa couleur de peau, trop ambrée, ni dans ses cheveux très noirs qu’il tenait peut-être d’inconnus ancêtres andalous, mais il aurait prolongé mon regard, il aurait été un peu moi, il était tout ce qui me restait de ce pour quoi j’avais combattu, et toi lune tu as permis que cette terre lui mette de la terre dans la bouche, je n’ai même pas pu lui donner une sépulture, son corps est dispersé en morceaux on ne sait où, lacéré par les furies, lui aussi était une furie, et je ne le savais pas, un fauve, un fauve, ce jeune homme à l’aspect si gentil, mais je le veux à nouveau présent, lune, s’il te plaît, je lui enseignerais ce que je ne sus pas lui enseigner, la faute est mienne, lune, c’est moi qui me suis trompé, qui ai fait défaut, lune, et maintenant il me fait défaut, puis-je revenir en arrière ? fais-moi revivre le temps que j’ai gaspillé, je ne le savais pas, lune, je croyais tout savoir et je ne savais rien…

 

… je disais… je me suis interrompu… mais maintenant je vais mieux… je te disais quelque chose mais je ne m’en souviens plus, tu l’as écrit ou tu as toi aussi perdu le fil ? ne perds pas le fil, vous les écrivains vous ne devez pas perdre le fil, sans quoi vous vous en tirez à trop bon prix, à ce moment-là de l’histoire il y a un saut, un vide… mystère, dit-on, c’est le mystère des choses… ou bien il manque la conclusion, parce que vous n’arrivez pas au bout de l’écheveau, et alors… œuvre ouverte, et le problème est résolu. Félicitations. Donne-moi un peu d’eau, excuse-moi si je te fais faire l’infirmier, prends le verre avec la paille, sinon je me mouille partout, n’appelle pas la Frau, qui va nous interrompre, et puis elle veut que je dorme, quand elle me fait la piqûre elle dit que je dois dormir… crétine, j’aurai tout le temps de dormir, et puis désormais la piqûre me fait l’effet contraire, elle me réveille et je vais bien, je vais très bien, je t’assure, jamais été aussi bien, léger comme une plume, ou plutôt, je suis vraiment une plume… partie la douleur, partis les tourments de conscience, et qui s’en préoccupe encore si Tristano se tourmenta tant avec ce problème, pauvre idiot de Tristano, il en fit une fixation, comme une manie, mais tu ne peux pas comprendre, vous le problème vous le résolvez en deux temps trois mouvements, un roman, un petit récit, et on y va, comme ton livre, où Tristano résout cette chose-là d’un coup de cuiller à pot… la liberté… tu le sais, toi, ce qu’il savait de la liberté, tu lui fais déplacer le viseur de quelques millimètres, et paf, il a trouvé la liberté… mais j’ai peur que le problème ne soit pas dans le viseur, tu sais, dans l’abstraction c’est une chose, et concrètement c’en est une autre, cette chose-là il faut l’appliquer, et comment l’applique-t-on, comment quelqu’un comme toi l’applique-t-il, que fait l’écrivain ? Je vais te le dire… il l’applique comme la preuve par neuf, ou comme la réglette des écoles primaires, quand on change l’ordre des facteurs le produit ne change pas, voilà ce que pense quelqu’un comme toi, il pense que si une chose vaut pour une situation elle vaut pour toutes les situations, car les mathématiques sont les mathématiques, je l’ai bien lu ton roman sur Tristano, il m’a plu, l’application de la réglette est géniale, la vérification sur les deux personnages, lui et elle dans les montagnes, ils se trahissent à tour de rôle et se retrouvent plus unis qu’avant, ils ont fait un rodage, pour ainsi dire, qui serait comme la preuve par neuf, ils ont changé l’ordre des facteurs et le produit n’a pas changé. Ah ! l’amour, l’amour… Et en fait non, mon cher, je vais te dire une chose que tu ne soupçonnais pas… en changeant l’ordre des facteurs, le produit change… Il change du tout au tout. Parce que la trahison est transitive. Voilà la vérité. Et en étant transitive elle touche les autres, elle contamine, elle circule, elle s’étend sans forme géométrique, à sa guise, sans dessin… au début, oui, il y avait un dessin, mais à un certain moment le dessin d’origine se liquéfie, il s’effiloche, tu ne le mesures plus, c’était une forme nette, identifiable, visible comme toutes les choses visibles, et puis ça devient invisible, une ombre sans contours, qui n’a pas de géométrie, comme quand un nuage passe devant le soleil et que sur le paysage se crée une flaque d’ombre, je ne sais pas si je me fais comprendre… Réussirais-tu à mesurer le périmètre de cette ombre ? Tu vas essayer, peut-être que tu te creuseras la tête, tu feras des calculs très compliqués, à vue de nez, mais pendant ce temps le nuage s’est déplacé, comme c’est curieux, maintenant l’ombre est un peu plus par là, sur ce pré qui jusqu’à il y a un instant était plein de soleil, mais non, il n’est plus sur le pré, il est déjà sur la pente de la colline, allons, cours-lui après, attrape-le, mets-lui du sel sur la queue, à l’ombre des nuages… Voilà à quoi songeait Tristano au temps où il se mit à penser à l’ombre, mais quand il commença d’y penser il était tard, parce que en attendant l’ombre voyageait pour son propre compte, elle se déplaçait où elle voulait. Et où était-elle née ? Comment avait-elle commencé ? Est-il possible de le savoir ? Le soleil était si lumineux, vraiment resplendissant, une lumière qui mettait tous les contours en évidence, sans possibilité d’erreur, et tout à coup arrive l’ombre… et non seulement ça, mais les prévisions du temps annonçaient un beau stable, et c’est justement lui, Tristano, qui avait collaboré à ce bulletin météorologique…

La journée a tourné à la pluie… Non, je ne me réfère pas au temps, il fait la même canicule qu’hier, c’est une chose de la Frau, de celles qu’elle lit, ça dit que la journée a tourné à la pluie, et pourtant tout était si bleu ce matin, et puis ça dit, je sais parfaitement que le gris de la pluie est élégant, et que le soleil opprime, qu’il est vulgaire, et je sais aussi qu’être sensible aux changements de lumière n’est plus à la mode, mais qui a dit que je voulais être à la mode ? Aujourd’hui tout le monde est si raffiné, tu es d’accord, l’écrivain ?… personne n’est plus sensible aux changements de lumière, ça semble une antiquité.

 

… Mais on parlait de nuages… Je disais, comment ça se fait que tout à coup un nuage ait circulé, d’où venait-il, comment se permettait-il ? Cela, un écrivain comme toi qui mesure le climat par la preuve par neuf ne le sait pas, même si lui aussi aura peut-être produit un peu d’humidité, ne serait-ce qu’en reprenant haleine, il suffit parfois d’un souffle, l’atmosphère est si sensible, un peu d’air expulsé et tu as fourni ta très modeste contribution à la formation d’un nuage, lequel se charge de transporter l’ombre, et le paysage brusquement s’obscurcit, il faisait ce matin une journée si radieuse, ça promettait vraiment bien, et le temps s’est au contraire gâté, qui l’aurait dit ?, ça les écrivains comme toi ne le prévoient pas, je comprends ton histoire… des métaphores… les deux protagonistes se sont trahis à tour de rôle mais ils ont finalement reconnu leur erreur et le fait de s’être trahis cimente leur grand amour, la musique croît en intensité, lui et elle s’embrassent passionnément sur fond de coucher de soleil, les lumières s’allument, sur l’écran apparaît the end, les spectateurs sont émus, certains ont même pleuré, c’est l’heure du dîner, le dimanche est désormais passé, tous à la maison. Ton Tristano mériterait un film aussi édifiant… Dommage qu’il n’en soit pas ainsi. Sais-tu quelle est la vraie nature de la trahison ? C’est qu’elle est un traître, elle trahit aussi celui qui a trahi, et elle n’a pas de limites, comme l’ombre sur le paysage, tu commences par trahir un amour, ou une amourette, je veux dire une chose qui ne compte pas, un chat par exemple, et tu finis par en arriver à toi-même, mais tu ne le savais pas que tu en arriverais à toi-même, autrement tu n’aurais pas fait le premier geste, et au contraire ce premier geste-là, une petite affaire de rien du tout qui te paraissait si insignifiante, est devenu une catastrophe, une inondation, la crue t’emporte avec elle, tu te débats, te débats, on ne peut pas nager dans la crue… Tu me comprends ? Bien sûr que tu me comprends, tu y étais toi aussi dans ce pays, durant ces années-là, comme y était Tristano, et tu n’es pas un de ceux qui ont fait semblant de rien, ceux qui s’ils n’y étaient pas dormaient ou regardaient aux sommets de l’art, couronnes de laurier, couronnes de laurier, et élévation de l’âme… Les choses tu les as comprises aussi bien que moi, à savoir que quelqu’un avait ni plus ni moins rompu les pactes, je veux dire, non ?, et rompre les pactes signifie trahir. C’est ce que pensait Tristano, mais tu ne le lui fais pas penser dans ton roman, tu es trop bon, et je sais que c’est pour cela que tu es accouru à mon chevet dès que je t’ai appelé, mon cher écrivain, parce que tu veux savoir ce qui t’a échappé… Voyeur… excuse-moi de t’appeler ainsi bien que tu utilises les oreilles, calme-toi, de toute façon c’est la même affaire, tu veux savoir comment ça se fait que Tristano se soit mis à penser à cela, et surtout comment ça se fait qu’il se soit posé la question du pourquoi, un pourquoi dont tu ne t’es jamais posé la question, pourquoi donc, si le principe était sain et si l’idéal était sain ? Et si le principe était sain et si l’idéal était sain, est-ce pour autant qu’il fallait faire mourir les gens ? Les faire sauter en l’air ? Les réduire en morceaux ? La liberté est-elle donc si chère qu’il faille la payer à ce prix ?… Nous n’osons plus chanter les roses, a écrit quelqu’un. Toi tu oses encore les chanter ? Tu pourras comprendre que quelqu’un comme Tristano ait eu l’idée d’aller à Delphes, solution plus que jamais idiote, solution non-solution… Mais que reste-t-il, quand tout est cendres ? Lui qui ne croyait en aucun seigneur dieu, il finit par s’en remettre à un insensé pèlerinage vers les origines… vers les origines de quoi ?, te demanderas-tu. Je ne saurais le dire… vers les origines de la civilisation pour laquelle il avait pris le fusil, ou celle qu’il croyait être sienne, pauvre Jeannot, appelons-le ainsi, le très vaillant Anselme qui partit à la guerre et mit un casque, il mit sur la tête le casque de la liberté pour ne pas se faire trop mal, la civilisation de l’Occident, l’écrivain… c’est là que je t’attends au contour, ce ne sera quand même pas comme l’ombre sur le paysage ?… de l’autre côté de l’océan un autre Occident avec un flambeau dans la main et une bombe atomique dans l’autre soutient que le vrai Occident c’est lui, et qu’est-ce qu’on fait, de quel côté le soleil va-t-il se coucher ? Donc, donc… Bref… je suis fatigué… Tout à coup je me sens fatigué, je me sentais si pimpant… ce doit être cette affaire de liberté et d’égalité… citoyen écrivain, me semble-t-il entendre dire, voici les comparaisons quotidiennes sur l’égalité fournies à tous les auditeurs dans notre libre émission matinale grâce aux données de l’institut national de mesure de la liberté, l’indice boursier de l’égalité est aujourd’hui en forte baisse, due au fait qu’un pays un peu plus au sud que le nôtre, peuplé de gens pauvres et méchants, a besoin d’une leçon de liberté, et toute la bourse s’est donc déplacée vers le sud… chers auditeurs, nous vous informons que notre libre bourse a ouvert une agence dans le stade de football de la capitale de ce pays, avec un taux d’intérêt élevé, c’est une méthode conçue par nos nouveaux économistes, qui reprend l’antique méthode dite du producteur au consommateur, chaque indice de bourse est attaché à un testicule de ces méchants clients, et chaque fois que se vérifie une tendance à la hausse de la bourse locale, une bonne décharge électrique part, que le consommateur de ce pays ressent sans équivoque possible… c’est une méthode personnalisée… pour les clients de sexe féminin l’indice de la bourse agit sur le terminal des ovaires ou sur le fœtus, au cas où ces dames seraient enceintes… Vois-tu, l’écrivain, l’indice de la liberté, qui est capillaire, parvient aux clients du monde entier, notre patrie est le monde entier, notre loi est la liberté, et une pensée solennelle est dans notre cœur, comme dit la chanson anarchiste… Va te reposer, je t’ai retenu jusqu’à une heure tardive. Ou peut-être n’est-il pas tard pour toi, mais moi je suis fatigué. Avant cela donne-moi l’urinal, mets-le sur la commode, j’arriverai à le prendre. Et je me l’enfile tout seul, n’aie pas peur, je ne t’ai pas fait venir chez moi pour t’humilier.

 

Ferruccio disait que celui qui écrit pour commenter la vie pense toujours que son commentaire est plus important que ce qu’il commente, même s’il ne s’en rend pas compte. Toi qui écris sur la vie, qu’en penses-tu ?…

… excuse-moi pour hier, si c’était hier. C’était hier ou ce matin ? Il me semble que c’était hier, mais je ne sais plus… excuse-moi… c’est vrai… je n’ai pas été tendre, mais de toute façon tu ne devais pas t’attendre à ce que quelqu’un qui se trouve dans ma condition soit tendre… je comprends que quand on touche à certaines choses… bref, ce roman, tu y tiens, c’est toi qui l’as écrit, on t’a même attribué un prix… la Frau m’a dit que tu étais indisposé aujourd’hui… mal de tête, dit-elle… elle t’a à la bonne… tu le tortures, mon petit monsieur, qu’elle me fait, des heures et des heures à t’écouter par cette chaleur et dans cette chambre sans air qui pue le désinfectant… Mais tu n’as aucun mal de tête, c’est moi qui l’ai, tu étais seulement fâché… j’ai touché à ton commentaire sur la vie… Prends ton mal en patience… cependant excuse-moi, il y a une phrase qui m’est revenue en tête, quand Tristano est en train d’attendre que les Allemands sortent de la maison, tu décris son visage et tu le fais ressembler à un acteur américain de l’époque, je me suis toujours demandé comment cette idée t’était venue, comment as-tu pu le savoir, c’est impossible, il s’agissait d’un jeu uniquement entre lui et Marilyn, personne n’en a connaissance, seule Marilyn l’appelait Clark, c’est une coïncidence ? Ce ne peut être qu’une coïncidence, tu es trop jeune, et tous ceux qui le connurent dans les montagnes sont morts désormais… Ce passage de ton roman ne me plaît pas… Clark attendait immobile depuis des heures aplati derrière un rocher, il lui était arrivé souvent de servir de proie mais d’autres fois, comme à présent, c’est à lui que revenait le rôle du chasseur… On ne dirait même pas ton écriture, comme si tu l’avais copié chez quelqu’un d’autre, toi tu fais un usage bien plus savant de l’écriture, tu explores le clair-obscur, tu appartiens à un autre genre de chasseurs, comme certains limiers de l’ambiguïté, tu es trop sur tes gardes y compris avec toi-même, et là tu tombes dans un néo-réalisme maniéré, comme si la réalité était celle qui se voit, est-il possible que tu penses vraiment que la vie peut être contenue dans une biographie ? Une telle idée ne te correspond pas, c’est l’affaire de l’état civil… tu ne crois pas aux biographies, surtout celles qui interprètent ou font des déductions, tu sais bien qu’elles sont un épiderme, toi tu préfères soulever un morceau de peau et regarder ce qu’il y a dessous, ce sont les tissus qui t’intéressent, voilà deux jours que j’y pense et repense… avant que tu ne t’en ailles, c’est-à-dire avant que je ne m’en aille moi-même, si tu le veux, tu pourras me dire la vérité, ça me ferait plaisir… La morphine de tout à l’heure n’a rien fait à mes douleurs, effet nul, quand tu sortiras dis-le à la Frau, elle me donne de l’eau distillée… faites-lui une piqûre d’eau distillée, vous verrez que ça a un effet placebo… il me semble l’entendre, le petit docteur qui s’occupe de ma mort en suivant les règles du bureau local de la sécu… fais-moi plaisir, dis-lui de m’administrer de la vraie morphine, qu’elle mette de la morphine dans ma clepsydre… une clepsydre à morphine… ça te plaît l’idée d’une clepsydre à morphine ? Moi je crois à la chimie, crois-y toi aussi, donne-moi raison, ou plutôt donne raison à quelqu’un qui a écrit avant toi et mieux que toi, cet écrivain-là avait compris que les sentiments aussi sont des combinaisons chimiques, il les appelait affinités électives, des équilibres prédisposés par la nature, tu comprends ?, une question d’atomes, un atome de celui-ci sympathise avec un atome de celui-là, des valences, la combinaison s’accomplit et tu aimes quelqu’un ou tu le détestes, c’est selon… excuse-moi, je suis en train de perdre le fil, je te parlais… je te parlais des religions ? J’ai l’impression que je te parlais auparavant des religions, mais peut-être que non, c’était de toute façon pour dire que Tristano ne croyait pas en la foi, si je puis m’exprimer ainsi, bref, il n’avait pas ce don, comme disent ceux qui ont la foi, et Tristano, ce don, il ne l’avait pas, il était donc dans une position risquée et ça fait que finalement des personnes comme lui, qui n’ont rien d’inexistant en quoi croire, se mettent à croire en les hommes, parce qu’ils existent, ce qui est pire que tout, mais il y a aussi un pire du pire du pire, car Tristano croyait croire en les hommes, mais d’après moi, intérieurement, il n’y croyait pas, et ça c’est le pire du pire du pire, je me fais comprendre ? Et c’est pour ça que dans les moments de déprime il gardait bien silencieusement sa confiance en ces religions dans lesquelles, pour arriver à un peu de foi, les prêtres doivent assumer quelque chose dans le genre de cette morphine que la Frau me dispense avec parcimonie, une chose qui dure ce qu’elle dure, et tant qu’elle dure ça va bien, mais ce n’est pas le paradis, car le paradis est éternel, alors que celui de Tristano était seulement un hôtel de passe où l’on pouvait faire quelque beau rêve. C’est pour cela qu’arrivé à un certain point, comme je te le disais, il pensa comme solution à un pèlerinage dans un sanctuaire désaffecté, une ruine devenue un but d’excursion pour touristes en short, en espérant que dans ce lieu l’esprit de quelque prêtresse défunte pourrait encore lui expliquer le passé et le présent et les heures enfuies, et peut-être leur sens… bref, la vie, cette vie que tu es en train de transformer en biographie, fût-ce un morceau par-ci un morceau par-là… mais je te parlerai de ce voyage plus tard, car je m’en souviendrai mieux demain… et j’arriverai à demain, sois tranquille, et à après-demain aussi, quand ce sera la fin du film c’est moi qui te préviendrai, car je le sais mieux que toi, et toi pendant ce temps écris la biographie de Tristano, fais ce que tu peux, ce qui est possible… La vie… un roman lu une seule fois il y a longtemps, comme l’a dit un philosophe, je ne me rappelle plus qui, ce doit être un Allemand, seul un Allemand peut être capable de dire une chose aussi vraie et aussi sinistre… à propos de vies et de romans, je crois avoir omis le troisième type de biographies, celles qui sont romancées, excuse-moi d’insister, mais le livre que tu as écrit en t’inspirant de Tristano pour ton personnage, quelqu’un qui écrit à la première personne en écrivant la vie d’un autre comme si c’était la sienne, a au fond du fond quelque chose de ce troisième type. Pourquoi m’as-tu écrit à la première personne ? Peut-être que ça te semble normal, mais sache bien que ça ne l’est pas. Pourquoi es-tu devenu Tristano ? Pourquoi t’es-tu mis à sa place ? Et puis, trente ans après les événements, quand Tristano n’était déjà plus Tristano, quand il n’y avait plus de raison, à part tes raisons personnelles, si on peut parler de raisons… Je crois qu’aucun écrivain n’a jamais réussi à dire pourquoi il écrivait, mais quoi qu’il en soit, qu’est-ce que ta vie a à voir avec celle de Tristano, pourquoi t’es-tu identifié précisément à lui ? Pourquoi est-ce que tu écris, l’écrivain ? Tu as peur de la mort ? Tu voudrais être un autre ? Tu as la nostalgie du giron maternel ? Tu as besoin d’un père comme si tu étais un enfant ? La vie ne te suffit pas ? Et d’où t’est venue l’idée d’écrire sur Tristano, dans les montagnes ? Toi tu n’as jamais été dans les montagnes avec une mitraillette dans les mains, tout au plus y es-tu allé en vacances, si possible dans un beau vieil hôtel de la Mittel-europa, car autrefois le chemin de fer de François-Joseph arrivait jusque-là, des hôtels de ce genre j’en connais moi aussi, ce sont les entrepreneurs, les politiciens, les notables qui y vont, des personnes de pouvoir… est-il possible qu’au milieu de ces gens te soit venue l’idée d’écrire sur Tristano, peut-être avais-tu vu un film avec Alan Ladd qui s’appelle L’homme des vallées perdues ? Est-ce pour cela que tu as mis dans la tête de ton Tristano, en ces jours de guerre, cette obsession des tribunaux soviétiques et des procès de Moscou, en lui faisant prendre des positions de juge suprême, au nom d’un sacro-saint principe, la condamnation de toute forme d’écrasement de la conscience individuelle, principe sacré qui devait être reconnu par tous ceux qui voulaient créer une société libre ? Mais comment t’es-tu permis de simplifier à ce point Tristano ? Oh ! l’écrivain, qui es-tu pour éprouver les cas de conscience de quelqu’un que tu n’as jamais connu ? Tristano a l’air d’un paladin de Charlemagne, le grand vengeur des trahisons, celui qui fut implacable avec les traîtres. Mais que sais-tu, toi, de la vraie trahison ?… Il me semble que tu en connais seulement les contours, peu de choses en fait, sinon rien, quelque chose qu’on résout par un excusez-moi, ou par une confession sur l’oreiller, ou par une contravention. Tu ne peux pas savoir ce qu’est le cœur de la trahison… Appelle la Frau, maintenant appelle-la, dis-lui qu’elle aussi est en train de me trahir, elle me trahit pour mon bien ou ce qu’elle croit être mon bien, ce qui est une trahison stupide… au lieu de la morphine elle m’administre de l’eau distillée, à cette heure ce serait le moment d’une autre piqûre, à la lumière je comprends qu’il doit être cinq heures de l’après-midi, au maximum six, et puis tu entends les cigales, c’est l’heure à laquelle elles chantent comme des possédées, a las cinco de la tarde, car elles craignent que n’arrive plus le mâle qu’elles ont appelé toute la journée… il arrive, il arrive… le cigalon arrive toujours, fût-ce au dernier moment, les mâles se font désirer, ils sont méchants, mais ensuite il arrive et finalement il engrosse la cigale, et pour elle c’est fini, son but est atteint, celui en vue duquel elle chantait, cette conne, son ventre gonfle, elle pond les œufs et crève pour faire naître une autre cigale qui passera un autre été à chanter pour appeler le mâle qui l’engrossera… Fais venir la Frau, nous continuerons plus tard, la douleur commence à être trop forte et m’irrite… tu ne vois pas que je suis de mauvaise humeur ?… et toi aussi va te reposer, à midi arrête-toi pâle et pensif, l’écrivain, fais la petite sieste que tu mérites, ou alors va prendre une bouffée d’air dans la vigne, puisque la Frau prétend que je te retiens prisonnier dans cette chambre obscure qui pue le désinfectant.

 

La Frau m’a lu le poème du dimanche, un antique poète persan, dit-elle. D’après moi on n’est pas dimanche, il y a trop de dimanches dans ce mois d’août, la Frau y met quelques dimanches de plus, peut-être le fait-elle parce que c’est sa manière de m’allonger la vie, augmenter les dimanches… Mon petit monsieur, dit-elle, le poème commence ainsi, ne pense pas à la rotation de la terre, Saki, pense d’abord à ma tête… Saki est le domestique du vieux poète persan, celui qui lui apporte les coupes de vin, un peu serviteur et un peu philosophe, exactement comme la Frau… Oh ! Saki, où s’en sont allés les vieux jours ?… Tristano pourrait continuer le poème à sa manière, par exemple… je suis couché sur un lit de mort, Saki, on m’a mis un cathéter que j’enlève par dépit, de moi à part la voix il ne reste plus rien ou presque, un profil sur l’oreiller qui semble un rasoir, et la respiration, qui cependant devient parfois un râle, ton maître se trouve étendu là, cher Saki, on devine dehors par les fenêtres le mois d’août immobile interrompu par les seules cigales devenues folles, combien manque-t-il jusqu’à demain, Saki, il manque encore beaucoup ?… pourquoi est-on encore aujourd’hui ?… ça fait tout un mois que c’est aujourd’hui, fais venir le demain qui m’emportera, il y a une grosse mouche qui bat contre le miroir en cherchant la sortie, c’est une grosse mouche idiote, comme moi elle ne trouve pas la sortie, elle a besoin de morphine comme moi, je suis ici et je parle, je parle, mais pourquoi insister à déterrer les vieux jours, Saki… s’il te plaît, ne fais pas entrer la jeune infirmière que la Frau a engagée, elle vient me mettre l’urinal pour que je ne pisse pas sur les draps, je ne supporte pas qu’elle m’enfile délicatement mon machin dans le verre comme si elle y déposait une fleur pourrie, Saki, c’était une belle journée de mai, zéphyr était revenu et Tristano était appuyé contre sa motocyclette à côté d’un kiosque à journaux, et il lui semblait que l’Italie était guérie, et le monde avec elle, et il chantonnait notre patrie est le monde entier notre loi est la liberté, et en lui aussi la vie recommençait… pleine de sève, après toute cette adrénaline guerrière, ces massacres et ce sang, à présent il était appuyé à la selle de sa moto et il disait comme c’est beau. C’était en mai mil neuf cent quarante-cinq, je m’en souviens comme si j’y étais.

 

Sais-tu en revanche quand tout devint clair pour lui ? Quand tout semblait déjà clair et que tout était fini, le six août mil neuf cent quarante-cinq. À huit heures et quart du matin, si tu veux aussi savoir l’heure. Ce jour-là Tristano comprit que le monstre désormais vaincu était en train de laisser la place aux monstruosités des vainqueurs… c’était le second crime contre l’humanité de ce joyeux siècle qui est sur le point de se terminer… ce matin-là, la première bombe atomique utilisée comme arme de destruction massive tomba sur une ville de notre monde en anéantissant et en incinérant deux cent mille personnes. Je dis deux cent mille et je laisse de côté les milliers de personnes mortes après, ou celles mort-nées, et tous les cancers… et ce n’étaient pas des soldats, c’étaient des citoyens sans défense qui avaient commis le délit de n’avoir aucune faute… Il y a un lieu, à Hiroshima, qui s’appelle Gembaku Dom, c’est un pavillon, ça signifie Coupole atomique, ce fut l’épicentre de l’explosion, la température au sol y atteignit la même chaleur qu’à la surface du soleil, à côté du cénotaphe avec la flamme de la paix se trouve un morceau de pierre, c’est le seuil de la porte d’un immeuble, un seuil normal d’une maison comme les nôtres, où l’on met le paillasson pour nettoyer les chaussures. Dans cette pierre, de marbre il me semble, absorbée comme un buvard pompe l’encre, se trouve l’empreinte d’un corps humain les bras écartés. C’est ce qui reste du corps d’un homme qui se liquéfia sur le seuil de sa maison à huit heures et quart le six août quarante-cinq… Si tu peux, fais le voyage, et va la voir, c’est une visite très instructive… il a été dit que ces victimes furent inutiles, la tête du monstre avait déjà été écrasée à Dresde ou à Berlin, et les Américains auraient pu se satisfaire des armes conventionnelles pour faire plier le Japon. C’est une erreur, elles ne furent pas du tout inutiles, au contraire, elles furent très utiles aux vainqueurs, elles firent à ce moment-là comprendre au monde que les nouveaux patrons, c’était eux… l’Histoire est une créature glaciale, elle n’a pitié de rien ni de personne, le philosophe allemand qui se suicida dans une petite pension proche de la frontière en fuyant Franco et Hitler et tous les autres et peut-être lui-même avait trop réfléchi à cette dame dépourvue de pitié et que les hommes courtisent en vain, ça ne doit pas lui avoir fait du bien… dans ses réflexions il écrivit que devant l’ennemi, s’il vainc, même les morts ne seront pas en sécurité… quel que soit l’ennemi, ajouterais-je, même l’ennemi des méchants, parce que pour être ennemi des méchants on ne peut pas jouer les bons, qu’en penses-tu ?… Je comprends ton objection, j’ai été trop synthétique, bien sûr que si le mal avait vaincu il n’y aurait plus eu de remède… mais à propos du bien je voulais dire que… tout compte fait… le bien, voilà que le bien a vaincu contre le mal, sauf qu’il y a un peu trop de mal dans ce bien, et un peu trop d’imperfection dans cette vérité… La vérité est imparfaite… Le journaliste qui il y a quelques années me soutira un entretien en faisant semblant de simplement bavarder devant un verre écrivit à ce propos que Tristano admettait l’existence de Dieu mais la considérait comme passagère. C’est dommage que tu n’aies pas approfondi ce discours dans ton roman, le sujet méritait quelque réflexion, tu sais, Tristano fut compris un peu à la légère, comme s’il avait voulu dire que même les dieux meurent, mais ça nous le savons tous, Jupiter par exemple a duré pas mal de temps avant d’être remplacé, et ce n’est pas cela que voulait dire Tristano. Oui, bien sûr, tout vieillit, même Dieu probablement, celui auquel nous croyons, mais il ne mourra pas de mort naturelle pour être remplacé par un autre. Je crains que ne l’attende une fin plus pénible, si les choses continuent d’aller comme elles vont, essaie d’y penser… un beau jour… tu imagines un peu une chaleur comme celle de la surface solaire, mais pas en un seul point, sur toute la planète, des milliers d’Hiroshima, des grappes d’Hiroshima, des Hiroshima partout… un grondement immense puis un immense silence, un big bang à l’envers, il n’y a plus âme qui vive, pas même un chat, tous kaputt… Oui, lui il continuera d’exister, mais à quelle fin, s’il n’y a plus personne pour croire qu’il existe… un Dieu au chômage… nous l’aurons rendu inutile, privé de sens, car quel sens Dieu a-t-il sans plus personne pour croire en lui ?… Comme d’habitude je suis sorti du thème, aujourd’hui je m’étais de nouveau promis de te parler de nos feuillets d’Hypnos, je crois que sans nous l’être jamais dit nous commençâmes à les faire pour répondre à ce penseur qui se demandait s’il était encore possible d’écrire de la poésie, après l’indicible qui avait eu lieu. Non seulement c’était possible, mais c’était peut-être l’unique chose sensée que nous pussions faire, parce que quand le monstre a été vaincu et que tu ne crois plus aux vainqueurs du monstre, il ne reste rien d’autre que croire à ses propres rêves… la responsabilité commence dans les rêves, te disais-je, c’est la phrase que nous fîmes figurer en exergue de ces petits livres, car notre main n’arrive que là où finit le bras, mais le rêve, lui, va beaucoup plus loin… C’est une prothèse, il dépasse la prison de l’existence. Il me semble que nous avons commencé en cinquante-deux, nous faisions un volume par an, nous en avons donc fait trente-six, ils se sont interrompus il y a onze ans quand les autres sont morts… Les poètes qui n’étaient pas grecs nous les avons traduits nous-mêmes, moi, Daphné et ses amis, Ionna et Antheos, qui cependant signait Marios parce que je l’appelais ainsi. Fabriqués à la main, tu sais, avec une presse récupérée dans une vieille imprimerie, un engin qui avait imprimé des tracts contre les Ottomans, nous affirma le Cypriote qui nous le vendit, chose tout à fait possible, c’était un truc gigantesque, il pesait une tonne… Pourquoi en Crète et non dans cette maison, je comprends ta question, avec un peuple de saints, de navigateurs et de poètes comme le nôtre… ce n’est pas que la Crète soit Paris, mais les Crétois ont du caractère, tu sais ce qu’ils firent quand ils furent envahis par les Allemands ?, ils exterminèrent tout un bataillon nazi armé comme l’étaient les nazis, et tu sais comment ? Avec des serpes pour oliviers, ils en étranglèrent même beaucoup à main nue… Et puis l’Italie d’alors… tu es trop jeune, pour toi c’était l’enfance… Pella, Tambroni, des noms qui te disent peu ou rien, les petits mutilés de don Gnocchi, l’inondation de la région de l’embouchure du Pô, les processions de pénitents, les madones pèlerines… pleurent-elles encore ? Chez nous les madones ont la larme facile, quant aux saints et aux navigateurs je crois qu’ils sont en augmentation. Heureusement il y a encore aussi les poètes, mais je crois qu’ils doivent se sentir embarrassés, en pareille compagnie… Tu es un brave écrivain, c’est dommage que tu écrives de la prose… excuse-moi, je suis injuste, pour ce qui me concerne je devrais t’être reconnaissant d’écrire de la prose, si tu avais été un poète tu ne serais pas venu recueillir patiemment tout ce bric-à-brac que je suis en train de te raconter, tu m’aurais peut-être liquidé d’une élégante élégie ou d’une épigramme empoisonnée, du genre de celles qui te tuent même après la mort… ou peut-être un nonsense, comme ces limericks dans lesquels les Anglais sont si forts, du genre… laisse-moi réfléchir… Il y avait un héros