Une Araignée appelée à régner
Chapitre 3 L’araignée d’argent
Chapitre 3
L’araignée d’argent
La Varanie ! Bob, debout sur le balcon de pierre de sa chambre, regardait les toits pentus de Denzo, au-dessous de lui. Çà et là émergeaient les bâtiments publics. La coupole dorée d’une grande église miroitait à environ un kilomètre du palais, au flanc d’une éminence.
Les Trois jeunes détectives logeaient au troisième étage du palais, qui en comportait cinq. Dans la cour d’honneur, des domestiques s’affairaient déjà. Armés de seaux d’eau et de brosses, ils nettoyaient les dalles avec une scrupuleuse minutie. Le fleuve, le Denzo, traversait la ville. Large et rapide, il était sillonné de petits bateaux de plaisance. Bob trouvait la scène très pittoresque. Peter vint le rejoindre sur le balcon.
« Ce pays est fort différent de la Californie, tu ne trouves pas ? dit-il. Au premier coup d’œil, on devine que cette cité est très vieille.
— Fondée en 1335 ! expliqua Bob, qui s’était documenté à fond sur la Varanie avant d’entreprendre le voyage. Plusieurs fois envahie et détruite mais toujours rebâtie. Elle connaît la paix depuis 1675, époque où le prince Paul réprima une rébellion et devint un héros national. Tout ce que nous voyons d’ici, mon vieux, date de trois siècles environ. Il y a bien un quartier moderne, mais on ne l’aperçoit pas du palais.
— Le pays est sympathique, déclara Peter.
— La Varanie est un tout petit État. Tu vois ces collines au loin ? Elles servent de frontière. Dans la plaine du Denzo, on cultive la vigne. La fabrication de textiles et le tourisme sont à peu près les seules ressources du pays. Comme la Varanie est très pittoresque, quantité d’étrangers viennent chaque année s’y promener. Les marchands de souvenirs, désireux d’entretenir le folklore, ont conservé pour la plupart le costume national. Cela crée une atmosphère. »
Comme Bob finissait son petit discours, Hannibal parut à son tour sur le balcon. Il achevait de boutonner une chemise de sport aux gais coloris. Comme ses amis, il dédia un regard admiratif au paysage au-dessous de lui.
« On dirait un décor de cinéma, fit-il remarquer. Sais-tu quelle est cette église là-bas, Bob ?
— Je crois qu’il s’agit de Saint-Aldrik. C’est la plus importante église de Denzo et la seule à posséder un dôme d’or et deux clochers. Tu vois ces deux tours au toit pointu ? Elles contiennent des cloches. Les huit cloches de la tour de gauche sont d’un emploi courant. Mais l’unique cloche de la tour de droite est une espèce de monstre appelé « cloche du prince Paul ». En effet, lorsque le prince Paul se trouva aux prises avec les rebelles, en 1675, il sonna cette cloche pour faire savoir à ses fidèles qu’il était vivant mais avait besoin de leur aide. Ces braves gens accoururent en foule et chassèrent les insurgés. Depuis ce temps-là, la célèbre cloche ne sonne plus que pour la famille royale.
— C’est-à-dire ? demanda Peter.
— Eh bien, par exemple, quand un prince est couronné, elle sonne cent coups, très lentement. À la naissance d’un prince, elle sonne cinquante fois. À celle d’une princesse, vingt-cinq. Pour un mariage royal, soixante-quinze. Elle a une voix profonde, très caractéristique, qui porte à plus de cinq kilomètres.
— Ben, mon vieux, tu en sais, des choses ! s’exclama Peter en riant.
— Je sais, moi, coupa Hannibal, que le Grand Chambellan nous a prévenus que Djaro se joindrait à nous pour le petit déjeuner. Préparons-nous à le recevoir. Mais auparavant nous ferions bien de vérifier notre équipement. Après tout, n’oublions pas que nous sommes ici en mission officielle ! »
Les trois détectives rentrèrent dans leur chambre. La pièce était haute de plafond, avec des murs lambrissés.
Les trois garçons n’avaient pas encore défait leurs bagages. La veille, en arrivant, ils s’étaient contentés de puiser dans leurs valises des choses de première nécessité telles que brosses à dents et pyjamas. Un avion les avait amenés à New York et, de là, un autre les avait transportés à Paris. La dernière partie du voyage s’était effectuée dans un gros hélicoptère qui, finalement, avait déposé les jeunes passagers sur l’aérodrome de Denzo.
Une voiture aux armes du prince les attendait. Mais ce n’était pas Djaro qui les avait accueillis au palais. Le Grand Chambellan leur avait appris que le prince présidait une assemblée mais les verrait le lendemain matin au petit déjeuner. Les détectives n’avaient pas été fâchés de voir l’entrevue repoussée. Ils tombaient de fatigue et de sommeil ! Heureusement que la nuit les avait reposés !
À présent, ils se hâtaient de déballer et de ranger leurs affaires. Quand ce fut fait, ils inspectèrent ce que Peter appelait leur « matériel de travail ».
Pour commencer, les appareils photographiques ! En fait, les appareils en question servaient à double usage. Ils pouvaient prendre, très officiellement, des photos mais aussi, en secret, fonctionner comme des postes de radio. Un dispositif spécial, dissimulé à l’arrière de la boîte, faisait office de walkie-talkie à longue portée. Le flash de l’appareil photo camouflait une antenne pour recevoir ou expédier les messages. En parlant dans le combiné, la voix était transmise jusqu’à près de huit kilomètres. Le message, émis de l’intérieur d’un bâtiment, portait encore jusqu’à plus de trois kilomètres. Une véritable petite merveille !
Ces walkies-talkies n’avaient que deux bandes de communication. Les messages ne pouvaient être interceptés que par des postes de radio ou d’autres walkies-talkies réglés sur la même longueur d’onde. En l’état actuel des choses, seul Robert Young, à l’ambassade américaine, était en mesure de capter les appels des Trois jeunes détectives.
Le jeune attaché d’ambassade avait pris au départ le même avion que les garçons et, durant tout le voyage de Los Angeles à New York, s’était entretenu avec eux. Entre autres choses, il leur avait appris qu’il ne serait jamais très loin du palais et se tiendrait prêt à recevoir leurs rapports sur les ondes chaque soir. Mais les détectives ne devaient pas hésiter à lui lancer un appel si un événement important survenait dans la journée.
« Comprenez-moi bien, mes amis, avait-il dit. Il est fort possible que nous nous soyons alarmés à tort et que tout aille bien en Varanie. Le prince Djaro sera alors couronné sans histoires. En revanche, si du vilain se prépare, j’espère que vous pourrez m’aider. Ne posez pas de questions là où vous irez. Je vous ai déjà prévenus que les Varaniens n’aimaient pas que des étrangers fourrent leur nez dans leurs affaires. Contentez-vous de prendre des photos en sachant voir et écouter. Vous me tiendrez régulièrement au courant par l’intermédiaire de vos walkies-talkies. Voilà toutes les instructions que j’ai à vous donner. Une fois dans l’avion pour Paris, nous ne serons plus reliés que par radio. Je vais me rendre en Varanie par un autre avion que le vôtre et j’arriverai un peu avant vous là-bas. Nous prendrons les mesures et tirerons des plans lorsque la situation évoluera. »
Et c’est ainsi, avec devant eux des perspectives pleines d’intérêt mais peut-être dangereuses, que les détectives avaient débarqué à Denzo comme agents secrets.
Maintenant, en se rappelant tout ce que Robert Young leur avait dit, les trois amis ne se sentaient qu’à moitié à leur aise. En soupirant, Peter prit son appareil photographique et l’ouvrit. Tout au fond de l’étui de cuir se trouvait un autre gadget : un minuscule magnétophone capable d’enregistrer les conversations.
« Avant de rencontrer Djaro, dit Peter, ne ferions-nous pas bien de contacter M. Young ?… Ne serait-ce que pour lui dire que notre équipement est en ordre de marche ?
— Bonne idée, approuva Hannibal. Je vais prendre une photo de Saint-Aldrik ! »
Le chef des détectives passa sur le balcon et cadra le dôme de l’église. Ce faisant, il appuya sur le bouton du walkie-talkie.
« Ici le détective en chef ! annonça-t-il à voix basse. M’entendez-vous ?
— Parfaitement, répondit la voix de Robert Young. Avez-vous quelque chose à me faire savoir ?
— Non. Ce n’est qu’un essai de mise au point. Nous n’avons pas encore vu le prince Djaro. Mais nous devons prendre notre petit déjeuner avec lui.
— Je ne serai pas loin. Soyez vigilants. Terminé.
— Roger ! » répondit Hannibal en employant le jargon technique destiné à annoncer la fin d’une émission.
Il venait à peine de rentrer dans la chambre qu’on frappa à la porte. C’était le prince Djaro.
« Peter ! Bob ! Hannibal ! s’écria-t-il en souriant d’un air heureux. Ah ! mes amis ! Quelle joie de vous revoir ! Comment trouvez-vous mon pays et ma capitale ? Mais vous n’avez pas encore eu le temps de les visiter, bien sûr ! Ce sera pour tout à l’heure, après le déjeuner ! »
Il se tourna vers la porte restée ouverte :
« Entrez ! ordonna-t-il. Et disposez la table près des fenêtres. »
Huit laquais, portant la livrée royale or et rouge, apportèrent une table, des chaises et plusieurs plateaux couverts d’argenterie. Tandis que ses valets dressaient la table, Djaro continuait à bavarder gaiement. Peter, assez gourmand de nature, ne perdait pas un geste des domestiques qui, après avoir étalé une nappe blanche sur la table et disposé les couverts, découvraient à présent des plats d’œufs au jambon, de saucisses grillées, de toasts tout chauds, de beignets et de gâteaux. Du café odorant embaumait la pièce. Le lait semblait crémeux à souhait.
« Que tout cela a l’air bon ! s’écria le jeune garçon. Je me sens en appétit.
— C’est une excellente chose, approuva Djaro en riant. Mettons-nous vite à table… Bob ! Que regardez-vous ainsi ? »
Bob était en train de contempler à ses pieds une grande toile d’araignée qui partait de son lit pour aboutir à un angle de la chambre. Une énorme araignée, tapie entre le plancher et la plinthe, le dévisageait de son côté. Bob pensait que, si Djaro avait beaucoup de serviteurs, aucun ne faisait proprement le ménage « Je regardais cette toile d’araignée, répondit-il au prince. Attendez, je vais la faire disparaître ! »
Il fit un pas en avant, tendit la main. Alors, a la grande surprise de Peter et d’Hannibal, le prince Djaro s’élança, empoigna Bob par les jambes et le fit tomber avant qu’il ait eu le temps de détruire la toile. Puis il aida sa victime à se remettre debout.
« J’aurais dû vous prévenir plus tôt, Bob, excusez-moi ! dit le prince Djaro. Mais, à dire vrai, je n’en ai pas eu le temps. Grâce au Ciel, je vous ai empêché de détruire cette toile d’araignée. Si je vous avais laissé faire, j’aurais été obligé de vous renvoyer dans votre pays sur-le-champ. La seule vue de cette toile me rend heureux, sachez-le. C’est un bon présage. Cela signifie que vous êtes en mesure de m’aider… »
Les Trois jeunes détectives le regardèrent avec effarement…
Le prince baissa la voix comme s’il craignait d’être entendu.
« Une minute ! » chuchota-t-il dans un souffle.
Il gagna la porte en deux enjambées silencieuses et l’ouvrit brusquement. Un homme portant une jaquette rouge était debout derrière. Sans doute était-il en train d’écouter ce que l’on disait dans la chambre. Il avait une figure étrange, un peu effrayante, avec des cheveux très noirs et une moustache aux extrémités relevées.
« Qu’y a-t-il, Bilkis ? demanda Djaro d’une voix sèche.
— J’attendais, pour le cas où Votre Altesse aurait eu besoin de quelque chose.
— Je n’ai besoin de rien. Et, si j’ai besoin de quelque chose, je sonnerai. Vous pouvez disposer ! Revenez seulement dans une demi-heure, pour débarrasser. »
L’homme s’inclina en signe de soumission, tourna les talons et disparut à l’autre bout du long couloir.
Djaro referma la porte. Puis il s’approcha tout près de ses amis et expliqua à voix basse :
« C’est un des hommes du duc Stefan. Sans doute était-il en train de nous espionner. J’ai une question très importante à discuter avec vous… J’ai besoin d’aide… »
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