Une Araignée appelée à régner

Alfred Hitchcock · Chapitre 8 sur 18

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Une Araignée appelée à régner

Chapitre 7 La fuite

Chapitre 7

 

 

La fuite

 

De nouveaux coups ébranlèrent la porte.

« Ouvrez, au nom du régent ! Ouvrez, au nom de la loi ! » répéta la voix menaçante.

Peter et Hannibal pesèrent de toutes leurs forces contre le battant avec l’espoir insensé que leur poids aiderait à le maintenir fermé. Bob continuait à regarder fixement l’araignée d’argent et d’émail étalée sur sa paume. Ses pensées tournaient dans son cerveau comme des lapins affolés. Il fallait à tout prix cacher le bijou. Mais où ?

Se secouant enfin, le jeune garçon se mit à courir à travers la pièce, cherchant des yeux une cachette et n’en trouvant aucune. Sous le tapis ? Ridicule ! Sous le matelas ? Trop facile ! Mais où ? Où ? Où dissimuler le joyau afin que les envoyés du duc Stefan ne puissent mettre la main dessus ?

Maintenant, des coups furieux faisaient trembler la porte. Les émissaires du régent ne tarderaient pas à l’enfoncer…

Soudain, les événements se corsèrent encore.

Les rideaux de la fenêtre s’écartèrent subitement, livrant passage à un jeune homme.

Peter et Hannibal firent demi-tour et se précipitèrent pour parer à cette nouvelle attaque. Mais le nouveau venu arrêta bien vite leur élan : « C’est moi, Rudy ! annonça-t-il dans un souffle. Et ma sœur Elena m’accompagne ! »

Elena surgit à son tour et vint se placer à côté de son frère. Elle portait un pantalon et une veste. On l’eût prise pour un adolescent.

« Venez vite ! dit-elle. Suivez-nous. Il faut fuir sans attendre. On s’apprête à vous arrêter pour crime de haute trahison. »

À présent, un bruit effroyable venait du côté de la porte. Les gardes cherchaient à l’abattre à coups de hache. Mais le battant était en chêne solide, bien épais. Il faudrait un bon moment pour en venir à bout !

Hannibal, Peter et Bob avaient l’impression d’être devenus les acteurs d’un film mouvementé. Les événements se succédaient à une cadence telle qu’il était impossible aux jeunes garçons de réagir avec calme. Ils n’avaient pas le temps de raisonner. Une seule pensée hantait leur cerveau enfiévré : fuir ! fuir au plus vite !

« Viens, Peter ! cria Hannibal. Bob ! Emporte l’araignée d’argent avec toi ! Suis-nous ! »

Bob hésita un long moment puis finit par rejoindre le petit groupe. Elena en tête, tous passèrent sur le balcon.

Pressés les uns contre les autres dans les ténèbres fraîches, ils voyaient briller au-dessous d’eux les lumières de la ville.

« La corniche de pierre fait le tour du palais et nous conduira sur le derrière du bâtiment, expliqua Elena. Soyez calmes et tout ira bien. Elle est assez large. N’ayez pas peur ! »

La première, elle enjamba la balustrade du balcon et prit pied sur la corniche. Hannibal marqua un temps d’arrêt.

« Mon appareil photographique ! souffla-t-il. Je l’ai oublié !

— Pas le temps de retourner en arrière ! dit Rudy d’une voix pressante. La porte tiendra bon encore deux minutes, peut-être trois, mais pas plus ! Nous ne pouvons pas perdre une seule seconde ! »

Renonçant de mauvais gré à récupérer son appareil, Hannibal suivit Peter… Face au mur extérieur du palais, les fugitifs plaquaient aussi étroitement que possible leur corps contre la pierre et se déplaçaient avec précaution à l’exemple d’Elena, qui avançait aussi vite et aussi souplement qu’un chat.

L’urgence de la fuite faisait oublier la peur. Derrière eux, les cinq amis pouvaient entendre, venant de la pièce assaillie par les gardes, les coups sourds dont ceux-ci ébranlaient la porte… On arriva à un tournant. Le vent nocturne cingla les visages qui s’offraient à lui. Perdant l’équilibre, Bob lâcha prise et s’écarta du mur. Loin au-dessous de lui coulait le Denzo, sombre et tumultueux. La main de Rudy, se posant sur l’épaule de Bob, conjura la catastrophe. Un peu haletant, Bob continua sa route périlleuse. On contourna un second angle de pierre.

« Plus vite ! » murmura Rudy derrière Bob.

Un couple de pigeons, qui sommeillait sur la corniche, se réveilla au passage des fugitifs. Les deux oiseaux s’envolèrent dans un furieux battement d’ailes. Elena et les garçons enjambèrent la balustrade d’un second balcon pour faire une petite halte et reprendre leur souffle.

« Maintenant, annonça la jeune fille d’une voix décidée, il va falloir grimper. J’espère que vous êtes de bons grimpeurs car monter à la corde est la seule façon de vous tirer d’affaire. D’ailleurs, voici la corde ! Elle est à nœuds. Il y a une autre corde, attachée à ce balcon même et qui pend en dessous. Il s’agit d’une ruse pour faire croire à vos poursuivants que vous êtes descendus par là. »

Les détectives levèrent les yeux. Une corde à nœuds, accrochée au-dessus de leurs têtes, était là, à portée de leurs mains. Elena l’empoigna et se hissa à la force des poignets. Peter l’imita sans difficulté. Hannibal, grognant tout bas et haletant, suivit avec plus de lenteur, en s’aidant surtout des jambes. Bob attendit qu’il ait grimpé à une certaine hauteur pour empoigner la corde à son tour.

Rudy, pendant ce temps, était hardiment retourné sur ses pas. Il revint pour annoncer à mi-voix :

« La porte n’a pas encore cédé mais elle ne tardera guère. Nous devons disparaître au plus vite ! »

Bob, surpris par la voix de Rudy, interrompit son ascension pour mieux l’écouter :

« Comment ?… »

Mais il n’acheva pas sa phrase. En regardant au-dessous de lui, il fit un faux mouvement. Sa main droite lâcha le nœud qu’elle tenait. La corde glissa entre ses doigts… et Bob tomba à la renverse dans l’obscurité.

Un obstacle arrêta sa chute – c’était Rudy ! Puis tous deux, perdant l’équilibre, s’étalèrent sur le balcon. La tête de Bob heurta le dallage. Une vague de lumière rouge et jaune passa devant ses yeux.

« Bob ! appela Rudy penché sur lui. Bob ! M’entendez-vous ? Êtes-vous blessé ? »

Bob ouvrit les yeux et cilla. Des points lumineux dansèrent devant lui puis disparurent. À présent, il distinguait, dans la pénombre, un visage contre le sien. Il se rendit compte qu’il était étendu de tout son long sur de la pierre. Son crâne était atrocement douloureux.

« Bob ! Vous sentez-vous bien ? demanda la voix pressante et angoissée de Rudy.

— J’ai mal à la tête, répondit Bob. À part ça, je crois n’avoir rien de cassé. »

Il s’assit avec difficulté et regarda autour de lui. Il se trouvait sur un balcon, c’est tout ce qu’il pouvait dire. Au-dessus de sa tête se découpait contre le ciel la forme massive du château. Au-dessous coulait le Denzo et clignotaient les lumières de la ville.

« Qu’est-ce que je fais ici ? demanda Bob à Rudy. Vous avez fait irruption tout à l’heure dans notre chambre en nous criant de fuir et maintenant je suis ici, sur ce balcon, et j’ai mal à la tête. Qu'est-il arrivé ?

— Le prince Paul nous protège ! soupira Rudy consterné. Vous êtes tombé, et le choc semble avoir momentanément affecté votre cerveau… Pas le temps de parler ! Voyons, pouvez-vous grimper ? Voici la corde. Essayez de vous hisser ! »

Il plaça la corde entre les mains de Bob. Celui-ci eut l’impression de la saisir pour la première fois. Il se sentait faible et tout étourdi. Des coups résonnaient sous son crâne.

« Je vais essayer ! murmura-t-il d’une voix blanche.

— Inutile ! décida Rudy qui se rendait compte de l’état lamentable de Bob. Nous allons vous hisser. Ne bougez pas ! Laissez-moi vous attacher cette corde autour du corps… »

Il passa la corde sous les aisselles du jeune garçon et fit un nœud solide.

« Voilà ! annonça-t-il. Maintenant, je vais monter, puis nous vous tirerons. Ce mur n’est pas lisse, loin de là. Vous pourrez nous aider en vous agrippant à l’occasion. Sinon, laissez-vous haler sans gigoter. Nous ne vous lâcherons pas ! »

Puis, à l’intention des autres, il leva la tête et cria aussi fort qu’il osa :

« J’arrive ! Il y a eu un incident ! »

Tandis que Rudy s’élevait dans l’ombre le long de la corde, Bob resta debout sur le balcon. Il palpait du doigt la grosse bosse qui avait poussé sur sa tête et il se demandait comment il était venu jusque-là. Lui et ses amis avaient dû suivre Rudy… mais c’était tout ce dont il se souvenait. Sa dernière vision était celle de Rudy entrant par la fenêtre tandis que les gardes s’efforçaient d’enfoncer la porte à coups de hache.

Au-dessus de Bob, Rudy avait atteint la fenêtre d’une pièce où les autres, rassemblés, l’attendaient anxieusement.

« Bob a fait une chute, expliqua-t-il rapidement. Cela paraît l’avoir secoué. Vite ! il faut le hisser. En unissant nos forces, nous devons pouvoir y parvenir ! »

Ce ne fut pas une mince affaire ! Les nœuds de la corde, loin de les aider, les gênèrent beaucoup. Et puis, tous quatre réunis au bord de la fenêtre n’avaient pas leurs coudées franches. Par bonheur, Bob n’était pas lourd. Sa tête et ses épaules émergèrent enfin au-dessus de l’appui. Il s’accrocha à celui-ci, l’enjamba, et se retrouva auprès de ses amis.

« Me voici, dit-il en détachant la corde. Merci mille fois ! Il me semble que je suis intact. Bien sûr, j’ai mal à la tête mais je peux bouger. Je ne parviens pas à me rappeler comment je suis arrivé sur ce balcon…

— Peu importe ! coupa Elena. L’essentiel est que votre chute ne vous ait pas assommé.

— Je me sens assez bien », murmura Bob en regardant autour de lui.

Les fugitifs se trouvaient dans une autre chambre du palais. Celle-ci était humide, empoussiérée et sans le moindre meuble. Rudy et Elena allèrent à la porte sur la pointe des pieds, l’ouvrirent et regardèrent dehors avec précaution.

« Rien en vue pour l’instant, annonça Rudy. Nous devons en profiter pour chercher une bonne cachette. Qu’en penses-tu, Elena ? Si nous les conduisions dans les caves ?

— Dans les cachots, tu veux dire ? répliqua Elena. Non ! À mon avis ce n’est pas un refuge sûr. La corde que nous avons laissée comme fausse piste incitera les gardes à diriger leurs recherches dans la partie basse du château. Ils pensent certainement que Peter, Bob et Hannibal songeront à s’enfuir par là… Tenez… regardez ! »

Elle s’était approchée de la fenêtre et désignait quelque chose au-dessous d’elle… Dans la cour, en contrebas, on apercevait des lumières qui se déplaçaient.

« Le régent a déjà posté des gardes dans cette cour, expliqua la jeune fille. À mon avis, il serait préférable non pas de descendre mais de monter… jusqu’au toit. Plus tard… peut-être demain soir… nous tenterons de faire évader nos amis par les cachots, puis par les égouts de la ville. Après quoi nous les conduirons à l’ambassade des États-Unis où ils seront à l’abri. Qu’en penses-tu, Rudy ?

— Excellente idée », approuva son frère. Puis, se tournant vers les jeunes Américains : « Cette partie du palais est inhabitée. On ne vous y cherchera sans doute pas si nous pouvons faire croire à vos poursuivants que vous avez fui par en bas. Passez-moi votre mouchoir, Hannibal ! »

Il prit le carré blanc que lui tendait le chef des détectives. Dans un coin était brodée l’initiale « H ».

« Je le sèmerai un peu plus tard pour lancer vos ennemis sur une fausse piste, expliqua Rudy. Maintenant, suivez-moi ! Elena, tu veilleras sur nos arrières ! »

Il enroula la corde autour de sa taille puis entraîna la petite troupe dans le couloir. À sa suite, les fugitifs foulèrent le dallage d’un pas léger, puis montèrent un escalier tortueux et obscur. Un autre couloir succéda au premier.

Utilisant sa torche électrique, Rudy repéra une porte presque invisible dans le mur sombre. Elle s’ouvrit en grinçant si fort que tous sursautèrent. Mais le bruit n’attira personne. Cette partie du palais était bien déserte !

Après avoir franchi le seuil de la porte les cinq amis se trouvèrent en face d’une nouvelle volée de marches. Celle-ci aboutissait à une dernière porte qui, elle, ouvrait directement sur le toit du palais. Les étoiles brillaient dans le ciel au-dessus de leurs têtes. Un garde-fou en pierre bordait le toit. En certains endroits, ce garde-fou était crénelé.

« Ces créneaux étaient utilisés pour cribler l’ennemi de flèches, ou encore pour déverser sur lui de l’huile bouillante, expliqua Rudy. De nos jours, bien sûr, ils ne servent plus à rien… C’est comme les tours de guet. Elles sont toujours là mais ne contiennent plus la moindre sentinelle. Tenez, venez voir ! »

Rudy conduisit ses compagnons jusqu’à une petite tour carrée, en pierre, qui se dressait à l’un des coins du toit. La porte de bois s’ouvrit non sans difficulté. La lampe électrique de Rudy éclaira l’intérieur… Il y avait là quatre bancs de bois, assez larges pour servir de couchettes. Les fenêtres, sans vitres, étaient fort étroites.

Rudy se tourna vers Hannibal, Peter et Bob :

« Vous pouvez vous cacher ici, dit-il. Vous y serez en sûreté jusqu’à ce que nous venions vous chercher… demain soir probablement… »

Hannibal se laissa tomber sur l’un des bancs de bois.

« Je me réjouis qu’il fasse beau, murmura-t-il. Du moins ne mourrons-nous pas de froid… Mais je me demande ce que signifie tout cela ?

— Il s’agit d’un complot, expliqua Elena. On devait vous arrêter pour avoir volé l’araignée d’argent de Varanie. Puis, d’une manière ou d’une autre, on se serait servi de vous pour obliger le prince Djaro à renoncer au trône. C’est du moins ce que nos espions ont réussi à apprendre. Nous nous doutons bien que vous n’avez pas volé l’araignée ! Même si vous l’aviez voulu, vous n’auriez pu y parvenir !

— C’est exact, déclara Hannibal. Nous n’aurions pu la voler. N’empêche qu’elle est en notre possession. Au fait, Bob, si tu nous la montrais ? »

Bob fourra la main dans la poche droite de sa veste. Puis il l’en retira pour fouiller dans la poche gauche. Pris de panique, il fouilla alors dans toutes ses autres poches. Toujours en vain.

À la fin, il arrêta ses recherches inutiles et avala sa salive.

« Désolé, Hannibal ! dit-il dans un hoquet. Je ne l’ai pas ! J’ai dû la perdre au cours de notre fuite éperdue ! »

 

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