Une audacieuse ingénue

Carole Mortimer · Chapitre 1 sur 16

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Une audacieuse ingénue

Chapitre 1

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Chapitre 1

 

1816 – St Claire House, Londres.

— Je n’ai pas l’intention de me marier dans les jours qui viennent, Hawk, et certainement pas avec la mijaurée à peine sortie du collège que tu as daigné me dénicher !

Hawk St Claire, dixième duc de Stourbridge, soutint le regard de Sebastian dont les yeux bruns brillaient d’un éclair de rébellion.

— Je suggérais simplement qu’il était temps pour toi de songer à prendre femme.

A ces mots, lord Sebastian St Claire sentit son visage s’enflammer de colère sous le regard impérieux de son aîné. Toutefois, rien ne pourrait entamer sa détermination à déjouer le piège d’un mariage dont il ne voulait à aucun prix. Pas même la contrariété qu’il lisait sur le visage de son frère…

Pourtant, face à l’air sévère de Hawk, Sebastian devait admettre qu’il lui serait bien difficile de tenir tête au duc de Stourbridge, et de camper plus longtemps sur ses positions. En vérité, il était même terrassé par le redoutable éclat de ces yeux d’or ourlés de noir qui avaient fait trembler plus d’un pair du royaume.

— Inutile de prendre cet insupportable ton condescendant, Hawk. Avec moi ça ne marche pas.

Surmontant sa crainte, Sebastian s’installa dans le fauteuil face au bureau de son frère.

— Mais peut-être as-tu décidé de t’en prendre à moi parce que Arabella a refusé le plus beau parti de la saison de Londres ? reprit-il, sachant que sa sœur repoussait obstinément tous les fiancés que le duc s’ingéniait à lui trouver.

Il savait par ailleurs que Hawk détestait accompagner sa jeune sœur dans les soirées mondaines. Leur frère aîné redoutait par-dessus tout les mères des débutantes, émoustillées à l’idée de jeter leur dévolu sur le duc de Stourbridge. Les matrones et marieuses de tout poil voyaient dans la présence de Hawk à ces soirées un encouragement à poursuivre de leurs assiduités ce prestigieux aristocrate couvert d’or.

Pour calmer leurs ardeurs, le duc n’hésitait pas à faire savoir qu’aucune débutante ne lui paraissait digne de devenir duchesse de Stourbridge.

— Nous ne sommes pas là pour discuter de l’avenir d’Arabella, souligna Hawk l’air pincé.

— C’est pourtant un sujet d’actualité, repartit Sebastian non sans insolence. Pourquoi ne pas parler aussi de l’avenir de Lucian ? En fait, c’est plutôt de toi que nous devrions nous occuper. Après tout, tu es le duc et c’est à toi qu’il appartient de donner un héritier aux Stourbridge.

A trente et un ans, son frère aîné avait en effet tous les attributs d’un parti idéal : une parfaite distinction, une taille de plus de six pieds et une carrure d’athlète qui faisait la fierté… et la fortune de son tailleur. Hawk portait en ce jour une redingote noire sur un gilet gris pâle et une culotte très ajustée qui disparaissait à hauteur des genoux dans des bottes admirablement lustrées. Ses cheveux noirs, auxquels se mêlaient quelques mèches blondes, surmontaient un large front et d’épais sourcils sous lesquels brillaient des yeux d’or. Un nez droit, des pommettes hautes et une bouche aux lèvres bien ourlées achevaient le portrait de ce séducteur. Tout en lui laissait deviner une nature déterminée et un rien arrogante.

Hawk n’avait nullement besoin d’un titre pour inspirer le respect, mais, en digne héritier des Stourbridge, il faisait autorité parmi les pairs du royaume.

— Il me semble avoir clairement dit autour de moi que je n’ai toujours pas rencontré celle qui mériterait de devenir duchesse de Stourbridge, précisa-t-il avec humeur. Par ailleurs, Sebastian, ton frère Lucian et toi êtes mes deux héritiers présomptifs. Bien sûr, rien ne presse, mais pour le moment je dois dire à regret que vous ne me semblez pas dignes de me succéder.

— De toute façon, si l’un de nous devait devenir duc de Stourbridge après ta disparition, tu ne serais plus là pour juger de nos capacités à endosser le titre.

— Très amusant ! Mais, à la suite des… événements du mois dernier, je me rends compte que j’ai été quelque peu négligent en n’établissant pas votre avenir à tous deux !

— Le mois dernier ? Qu’est-ce que Lucian ou moi-même avons pu faire le mois dernier de si différent que…

Sebastian s’interrompit un instant, puis reprit en plissant le front.

— Dois-je comprendre que tu fais allusion à la délicieuse comtesse de Morefield qui vient de perdre prématurément son mari ?

— Un gentilhomme doit se garder de désigner une lady par son nom, Sebastian, remarqua son aîné d’un ton sévère. Mais, puisque tu l’as nommée, je me fais un devoir de te rappeler ta conduite répréhensible à l’égard d’une dame que j’estime et que je considère comme une amie.

— Je peux t’assurer que personne, et surtout pas la comtesse, n’a pris nos assiduités très au sérieux.

Hawk esquissa une moue dubitative puis répliqua sans se départir de son calme.

— Il n’en demeure pas moins que le nom de la comtesse a été cité dans plusieurs clubs, y compris dans celui que je fréquente. Certains de tes amis ont même eu le bon goût de miser sur vous. Ils ont pris des paris afin de savoir lequel de vous deux serait le premier à évincer le comte de Whitney et à lui interdire l’accès à la chambre de la com… euh, je veux dire, de cette dame.

— Ils ont engagé des paris en sachant ce que nous ignorions tous les deux, à savoir l’intérêt que d’autres messieurs accordaient à cette lady, et toi en particulier. Si seulement tu avais daigné nous confier cette petite aventure, Lucian et moi nous serions retirés de la course en te laissant le bénéfice de cette conquête.

— Sebastian, en voilà assez ! J’ai déjà eu l’occasion de te rappeler à l’ordre quant à l’indélicatesse de tes insinuations.

— A quoi rime cette discussion ? Tu me fais la morale parce que Lucian et moi t’avons marché sur les pieds par inadvertance ? lança Sebastian.

Il eut un petit rire malicieux et ajouta :

— Ou peut-être est-ce une autre partie de ton anatomie que nous avons outragée ?

Sans attendre la réaction de son frère aîné, il continua.

— Bien qu’à mon avis tu sois déjà las des charmes de cette personne.

Le frémissement qui parcourut son frère suffit à indiquer qu’il n’appréciait guère le ton fanfaron de Sebastian.

— Après l’attention soutenue que Lucian et toi avez témoignée à cette malheureuse lady, j’ai cru bon de me retirer de la compétition pour ne pas ajouter aux commentaires graveleux qui menaçaient de s’amplifier. A l’évidence, le scandale nous guettait.

— Si tu étais moins mystérieux sur le choix de tes maîtresses, Hawk, cet incident aurait pu être évité. Quoi qu’il en soit, je ne suis pas disposé à me marier juste pour apaiser tes craintes concernant ma conduite à venir.

— Tu es vraiment ridicule, mon pauvre Sebastian.

— Non, Hawk, objecta Sebastian, soudain grave. Je crois que si tu réfléchissais un peu tu te rendrais compte que tu es le plus ridicule des deux en t’obstinant à vouloir choisir ma future femme à ma place.

— Au contraire, Sebastian. Loin d’être ridicule, j’agis dans ton intérêt. Pour ne rien te cacher, j’ai déjà accepté l’invitation de sir Barnaby et lady Sulby, qui sont des gens tout à fait honorables.

— Je suppose que ce sont les chers parents de celle que tu comptes me donner pour épouse ?

— Olivia Sulby est en effet la fille de sir Barnaby et lady Sulby.

Sebastian se leva brusquement pour se diriger vers la porte.

— J’ai bien peur que tu ne sois contraint de revenir sur ta parole et de refuser leur aimable invitation, mon cher, conclut-il avec humeur.

— Mais enfin, Sebastian… où vas-tu ?

— Je me retire, comme tu le vois. Toutefois, avant de te fausser compagnie, j’ai une proposition à te faire.

— Une proposition ? s’étonna Hawk, désarçonné par l’attitude de son cadet.

— La voici : dès que tu seras marié, et heureux comme il se doit, je te promets de songer à mon tour à me passer la corde au cou !

Là-dessus, Sebastian referma doucement la porte, laissant son frère interdit.

Avec un air absent, Hawk tendit la main vers la carafe de cognac et se servit largement, encore sous le choc de l’ultime insolence de son cadet.

— Maudit soit ce gredin ! murmura-t-il.

Hawk se faisait un devoir de ne jamais accepter d’invitation aux réceptions en province avant la fin de la saison de Londres. Exceptionnellement, il avait consenti à passer une semaine dans le Norfolk chez les Sulby, dans le seul but de présenter Sebastian à la jeune fille dont il comptait faire sa belle-sœur.

Hawk connaissait sir Barnaby Sulby pour avoir dîné plusieurs fois au club en sa compagnie. Il n’avait pas eu l’occasion de rencontrer lady Sulby ni sa fille, mais il savait de source sûre qu’Olivia était un très bon parti. Elle hériterait non seulement de la demeure de Markham Park, mais aussi des terres environnantes qui s’étendaient sur un bon millier d’acres. Ainsi, lord Sebastian St Claire, en qualité de frère du duc de Stourbridge, était tout désigné pour épouser miss Sulby.

Hélas, son projet semblait désormais compromis et Hawk en était doublement affecté. Non seulement son frère venait de lui signifier son refus de se marier, mais il lui avait affirmé qu’il ne se « passerait la corde au cou » que le jour où le duc prendrait femme lui-même !

Hawk devait donc se résigner à passer une semaine seul dans le Norfolk, un pays plat et sans attrait, bien commun en comparaison avec son cher Gloucestershire.

A ses yeux, ce séjour chez les Sulby équivalait à se jeter dans la Tamise ou à marcher vers la potence !

* * *

— Ah, te voilà enfin, Jane ! Je t’en prie, cesse de tourner en rond, ma petite.

Beauté quelque peu fanée au seuil de la quarantaine, lady Gwendoline Sulby s’agaçait de voir sa pupille aller et venir à l’étage.

— Puisque tu ne sembles pas décidée à descendre, va donc me chercher mon châle dans ma chambre avant que nos invités n’arrivent. Tu sais, le châle de soie jaune brodé de boutons de roses.

La maîtresse des lieux se tourna ensuite vers son corpulent époux qui guettait l’arrivée des voitures et ajouta :

— Il se pourrait que le temps change brusquement avant ce soir, Sulby.

La jeune Jane posa un regard tendre sur sir Barnaby. Il avait vingt ans de plus que sa femme et semblait bien mal à l’aise dans sa chemise à col amidonné. Sanglé dans son gilet jaune, sa veste brune et sa culotte de couleur crème, il offrait cependant l’image d’un riche propriétaire.

Pauvre sir Barnaby ! songea-t-elle avant de se diriger vers la chambre pour prendre le maudit châle que réclamait sa tutrice.

Jane savait que son tuteur aurait préféré en cet instant parcourir ses terres en compagnie de son régisseur dans ses habits élimés qui avaient toutes ses faveurs. Hélas, sa femme lui avait confié la mission de recevoir une demi-douzaine d’invités attendus à Markham Park pour une semaine de réjouissances.

— Jane, apporte-moi aussi mon ombrelle, lança la jeune Olivia, fidèle réplique de sa mère avec son visage rond, ses gros yeux bleus et ses anglaises aux reflets d’or encadrant son visage d’une fraîcheur juvénile.

— Ne crie pas ainsi, Olivia, s’il te plaît ! gronda lady Gwendoline en agitant son éventail. C’est indigne d’une lady. Que dirait le duc s’il t’entendait ?

— Il dirait que tu cries plus que moi, maman ! répliqua vertement la jeune fille.

— Je suis la maîtresse de maison, ma fille, et à ce titre j’en ai le droit. Et je dirais même… le devoir.

Jane sourit en entendant la mère et la fille se chamailler pour des broutilles. Elle était habituée à ces échanges très vifs qui résonnaient à tout moment dans la vaste demeure. Plus on approchait de l’heure d’arrivée des invités, plus le ton montait avec la tension liée à cette réception qui s’annonçait prestigieuse.

En effet, le duc de Stourbridge était l’invité d’honneur des Sulby. Un point que désormais nul n’ignorait parmi le personnel surmené qui lavait, récurait, cirait sans relâche depuis une semaine.

Bien sûr, Jane Smith savait qu’elle ne prendrait pas part aux réjouissances et n’aurait pas le plaisir d’être présentée au duc. Elle n’était que la parente pauvre des maîtres de maison. Une jeune fille de vingt-deux ans que les Sulby avaient prise en pitié, lui offrant charitablement un toit. Douze ans déjà qu’elle vivait avec eux…

Dans l’immense maison de Markham Park, Jane s’était sentie étrangère dès le jour où sir Barnaby et lady Gwendoline lui avaient ouvert leur porte. Elle avait passé son enfance dans un petit presbytère de la côte, choyée par un père veuf et par Bessie, leur gouvernante, qui avait pour elle les attentions d’une mère.

Pour tromper sa solitude à Markham Park, Jane se consolait en se disant que la côte n’était pas loin. Dès qu’elle le pouvait, elle échappait à la vigilance de lady Sulby et s’en allait rêver au bord de la mer, fascinée par la force des vagues et leur indomptable beauté.

Jane avait découvert très tôt qu’elle aimait surtout l’hiver dans le Norfolk, lorsque la mer en furie s’abattait sur les rochers dans un vacarme épouvantable. Pour elle, ce spectacle s’apparentait à sa propre révolte contre les injustices qu’elle subissait chaque jour de la part de lady Sulby. Ainsi, la fureur des vagues était un peu son exutoire. Après avoir suivi l’enseignement d’un précepteur avec Olivia jusqu’à l’âge de seize ans, Jane avait cessé d’être considérée par les Sulby comme l’égale de leur fille. Dès lors, ils avaient fait d’elle une soubrette au service de l’héritière de la maison, dont elle endurait les caprices.

Jane fit halte devant la psyché de la chambre de lady Sulby et s’attarda sur sa propre image. A l’évidence, elle n’était pas très attrayante et sa robe était passée de mode. Et puis elle se trouvait trop grande et trop mince. Un échalas, en somme ! Elle aurait aimé avoir de beaux cheveux auburn, mais elle devait se contenter de cette tignasse couleur de feu. Sans parler de ces myriades de taches de rousseur sur son nez qui gâtaient sa peau délicate d’un blanc d’ivoire. Même ses beaux yeux verts lui semblaient une piètre consolation comparés à ces outrages de la nature.

Et, pour comble d’infortune, les robes dont lady Sulby l’affublait n’étaient pas de nature à améliorer les choses. Elles étaient le plus souvent dans des tons pastel d’une pâleur affligeante, offrant un contraste saisissant avec sa chevelure de feu.

Ainsi, Jane avait fort peu de chances de séduire un homme et d’en faire son mari. Seul le pasteur du village était susceptible de la prendre en pitié et de lui demander sa main. Hélas, l’homme était veuf et déjà encombré de quatre enfants, aussi n’était-elle pas pressée de recevoir ses hommages.

Jane émit un soupir de lassitude et prit sur la table de toilette le châle de soie réclamé par lady Sulby. Elle remarqua incidemment que le coffret à bijoux de sa maîtresse n’avait pas été rangé à sa place habituelle dans le tiroir du haut de la commode. C’est alors qu’elle entendit une voiture approcher dans l’allée de Markham Park et se précipita à la fenêtre.

Etait-ce l’attelage du duc accompagné de son frère, lord Sebastian ? Ou bien d’autres invités des Sulby ?

Une imposante berline noire s’avança vers le perron de l’entrée. Elle était attelée de quatre magnifiques chevaux, noirs eux aussi. Deux serviteurs en livrée noire, debout à l’arrière du véhicule, sautèrent à terre dès que celui-ci fit halte. Jane remarqua aussitôt le blason ducal apposé sur la portière.

C’était donc bien le duc de Stourbridge !

Décidément, cet hôte prestigieux aimait le noir, se dit-elle en écartant discrètement le rideau pour mieux voir.

Elle commençait à s’impatienter. Le duc allait-il se décider à descendre de voiture ?

Puis, l’un des valets ouvrit enfin la portière et le cœur de Jane se mit à battre très fort. Cette visite avait au moins le don de la distraire de son quotidien maussade.

Elle esquissa un sourire en pensant qu’elle allait découvrir le célèbre duc de Stourbridge dont elle avait tant entendu parler.

Elle retint son souffle et vit apparaître une botte bien lustrée sur le marchepied de la voiture, immédiatement suivie d’une jambe moulée dans une culotte très ajustée, et enfin l’homme lui-même !

Le duc prit son chapeau des mains de son valet, puis s’avança vers le perron, la tête haute.

Dieu qu’il était grand !

Mais sa taille n’était pas le seul élément frappant. L’aspect brillant des cheveux bruns de lord Stourbridge sillonnés de mèches blondes, et ses épaules d’athlète étaient également stupéfiants. Assurément, le duc était un beau représentant de l’aristocratie anglaise. Le plus beau qu’il lui ait été donné de voir à ce jour. Et l’expression sérieuse de son visage ajoutait à la dignité de cet homme qui avait pourtant tout juste trente ans.

Jane était tellement émue qu’elle en avait le souffle coupé.

Sans quitter le duc des yeux, elle ne put résister à la tentation d’entrouvrir doucement la fenêtre. Le noble visage du duc reflétait une intelligence vive teintée d’arrogance. A cette distance, elle ne pouvait déceler la couleur de ses yeux, et ce mystère ajoutait à la fascination qu’il exerçait sur elle.

Il sourit comme il s’avançait vers la maîtresse de maison qui avait descendu les marches du perron pour l’accueillir.

— Votre Grâce !

Lady Sulby s’inclina respectueusement devant son hôte tandis que le duc répondait à cette marque de déférence par une simple inclinaison de la tête.

— Quel honneur pour nous, Votre Grâce ! minauda lady Sulby, la bouche en cœur.

Elle jeta un coup d’œil inquiet à l’intérieur de la voiture et ajouta :

— Mais… je ne vois pas lord St Clair, monsieur votre frère.

Jane n’entendit pas la réponse du duc, mais elle crut comprendre à l’air navré de ce dernier que son frère ne viendrait pas.

Oh Seigneur !

Assurément, la journée ne commençait pas sous les meilleurs auspices. Les projets de lady Sulby semblaient compromis et la soubrette qu’elle était en subirait sans doute les conséquences.

Mieux valait ne pas s’attarder dans la chambre si elle ne voulait pas ajouter à la déconvenue de sa maîtresse la contrariété d’attendre son châle ! Elle passa donc par la chambre d’Olivia pour prendre l’ombrelle, avant de s’engager dans l’escalier. Déjà, des voix résonnaient dans le hall d’entrée, en particulier celle de sir Barnaby qui faisait à son hôte le meilleur accueil.

Lady Sulby, qui avait jusque-là nourri les plus grands espoirs quant à l’union possible de lord Sebastian St Claire et de sa fille Olivia, devait être d’humeur chagrine, pour ne pas dire massacrante. L’absence du jeune lord devait être à ses yeux une véritable catastrophe. Nul doute que tous les serviteurs de la maison allaient en subir les conséquences. Les pauvres ! Ils ne se doutaient pas de ce qui les attendait.

Jane savait déjà qu’elle n’aurait pas le privilège de paraître devant les invités et devrait se contenter d’aider Olivia à enfiler sa robe et à se coiffer.

Dans le cadre familial habituel, elle était admise à la table du dîner. Mais ce matin lady Sulby lui avait clairement fait savoir que, dès l’arrivée de ses hôtes, elle devrait prendre ses repas aux cuisines avec les autres domestiques.

En fait, Jane n’en avait conçu ni regret ni amertume, estimant que la médiocrité de ses toilettes ne l’autorisait pas à se montrer. En effet, pas une de ses robes n’était digne de la table d’un duc !

Si seulement elle parvenait à remettre le châle et l’ombrelle aux dames Sulby sans éveiller l’attention de cet hôte prestigieux, peut-être éviterait-elle les reproches de sa tutrice ?

Hélas, alors qu’elle descendait les escaliers avec empressement, Jane rata la dernière marche et perdit son équilibre.

Cette maladresse lui valut d’atterrir dans les bras du duc de Stourbridge, dont le torse robuste lui offrit un refuge inattendu. Le visage enfoui dans les plis de sa chemise qui sentait bon l’eau de Cologne, elle fut incapable de bredouiller un mot d’excuse.

Se redressant aussi prestement que possible, elle leva les yeux vers le visage austère de son sauveur. C’est alors qu’elle découvrit les yeux de l’invité, dont elle ignorait jusque-là la couleur. Des yeux étranges aux reflets d’or comme elle n’en avait jamais vus. Leur éclat était quelque peu atténué par un cercle noir entourant l’iris, qui donnait à ce regard un pouvoir hypnotisant.

* * *

Le duc pinça les lèvres sous l’effet de cet assaut pour le moins surprenant. Il venait de passer deux jours dans l’habitacle de sa berline, brinquebalé de tous côtés sur des routes incommodes et rêvait d’un bon bain avant de paraître à la table de ses hôtes. En effet, les auberges dans lesquelles il avait fait halte, bien médiocres en comparaison des établissements qu’il fréquentait d’habitude, n’offraient pas tout le confort requis.

Pour ajouter à son humeur maussade, à peine arrivé chez les Sulby, l’hôtesse lui avait témoigné une déférence qu’il jugeait excessive en venant l’accueillir à sa descente de voiture. Il comprenait pourquoi il avait longuement hésité avant de quitter Londres pour Markham Park, et pourquoi, tout au long de l’interminable route qui y menait, il s’était interrogé sur l’utilité de ce déplacement.

Et voilà qu’à présent cette servante lui tombait dans les bras ! Décidément, son séjour chez les Sulby commençait de façon bien singulière. A l’évidence, il aurait mieux fait de rester chez lui.

— Votre Grâce… je suis vraiment désolée.

La voix tremblante de la jeune femme témoignait de son affolement. Elle regardait de tous côtés, cherchant visiblement à s’assurer que ses maîtres n’avaient rien remarqué. Fort heureusement, ceux-ci étaient occupés à accueillir de nouveaux invités : lord et lady Tillton.

Reportant son attention sur la servante, il surprit une vive appréhension dans ses grands yeux verts. Bien sûr, il n’était pas habitué à ce qu’une jeune femme, et moins encore une soubrette, lui tombe ainsi dans les bras. Il en conclut que la malheureuse avait trébuché et que la providence l’avait placé sur son chemin pour lui éviter une chute brutale.

A n’en pas douter, cette jeune employée, probablement nouvelle dans la maison, redoutait plus la sanction de ses maîtres que celle d’un invité, fût-il duc et pair d’Angleterre. Hawk avait toujours considéré sir Barnaby comme un homme débonnaire et souvent jovial quand ils dînaient ensemble au club. Dès lors, il se doutait bien que cette servante craignait surtout lady Sulby et la punition qu’elle n’allait pas manquer de lui infliger. Peut-être même irait-elle jusqu’à la chasser ?

— Je vous demande humblement pardon, Votre Grâce, insista-t-elle tout en ramassant un objet tombé de ses mains au moment de la collision.

Et, comme pour ajouter à sa maladresse, l’infortunée le heurta à hauteur de l’estomac avec l’ombrelle qu’elle venait de ramasser.

Un peu agacé par cette seconde agression, Hawk se demanda de nouveau si ce séjour était une bonne idée. Et dire qu’il devait passer une semaine dans cette demeure de tous les dangers !

Il avait raison depuis le début : le Norfolk était vraiment une région inhospitalière et peu recommandable.

Même la distribution du courrier y était incertaine. Ainsi, la lettre qu’il avait postée de Londres pour informer les Sulby que lord Sebastian ne viendrait pas, n’était pas arrivée. Il s’était donc vu obligé d’excuser verbalement son jeune frère auprès de ses hôtes.

Compte tenu de l’attitude ridicule de lady Sulby dès son arrivée, et du fait qu’Olivia lui était apparue comme une enfant gâtée un peu niaise, Sebastian avait eu raison de rester chez lui. Peut-être avait-il eu un pressentiment défavorable à l’égard de la famille Sulby. Comment le lui reprocher ?

* * *

Notant que le duc paraissait un peu agacé, Jane baissa humblement les yeux. Pour elle, il était évident qu’un illustre personnage tel que lord Stourbridge n’était pas habitué à être abordé de façon aussi violente !

Non seulement elle avait manqué le renverser dans l’escalier, mais elle venait en plus de le piquer à l’estomac avec une ombrelle. Dieu merci, ni lady Sulby ni sa fille n’avaient été témoins de tout cela, occupées qu’elles étaient à bavarder avec les Tillton dans le hall d’entrée. Cependant, ce n’était qu’une question de temps, car l’une ou l’autre finirait bien par lever les yeux et découvrir l’étrange scène qui se déroulait dans l’escalier.

Jane adressa un regard suppliant au valet témoin de l’incident, comme pour l’inviter à garder le silence. Il lui sembla déceler un sourire narquois sur les lèvres du domestique, ce qui n’était pas de bon augure.

— Si Votre Grâce veut bien me suivre, je vais lui montrer ses appartements, proposa-t-il en faisant signe à Jane de libérer le passage.

Celle-ci esquissa un sourire à l’intention du duc et, une fois encore, elle fut frappée par l’ardeur de ses yeux d’or pénétrants. Le duc la dévisagea en silence, puis s’engagea dans l’escalier avec toute la dignité d’un pair du royaume.

Elle le suivit des yeux en retenant son souffle tandis que son cœur battait à tout rompre et que ses joues s’enflammaient tant elle était fascinée par les larges épaules qu’elle devinait sous la redingote coupée à la perfection par un tailleur habile, ainsi que par les ondulations de cette étrange chevelure de jais émaillée de fils d’or.

— Jane, pour l’amour du ciel, je t’ai demandé mon châle rose brodé de roses et non celui-ci, dit lady Sulby, la tirant de ses pensées. Où as-tu donc la tête, ma pauvre fille ?

Lady Sulby se tourna ensuite vers les Tillton et ajouta avec un haussement d’épaules :

— Cette malheureuse ne comprend même pas les instructions les plus simples.

Jane se dirigea vers l’escalier sans un mot, persuadée d’avoir parfaitement compris la requête de la maîtresse des lieux. Lady Sulby avait dit le châle « jaune » et non le rose. Elle en était sûre. Hélas, il ne servait à rien de la contredire, et certainement pas devant ses invités !

Comme elle arrivait en haut des marches, une nouvelle appréhension s’empara d’elle. Le duc se tenait en effet immobile sur le palier, observant lady Sulby et ses invités dans le hall d’entrée.

— Votre Grâce…, murmura-t-elle du bout des lèvres en le saluant respectueusement d’un signe de tête.

Elle pressa le pas et s’éloigna dans le couloir qui menait aux chambres, consciente que sa rougeur ne faisait qu’ajouter au feu de ses boucles rousses et ravivait ses tâches de rousseur.

Bien sûr, le duc de Stourbridge était certainement indifférent à l’apparence de Jane, et aux préoccupations d’une simple servante.

Nul doute qu’il l’avait déjà oubliée.

Quoi qu’il en soit, elle ferait en sorte d’éviter de tomber de nouveau dans ses bras ou de l’embrocher avec une ombrelle !

Comment avait-elle pu être aussi sotte et aussi maladroite ? songea-t-elle en s’asseyant toute tremblante au bord du lit de lady Sulby.

Elle posa auprès d’elle le châle jaune et l’ombrelle, objet de ce fâcheux incident, puis porta les mains à ses joues enfiévrées. A en juger par le regard réprobateur que le duc lui avait décoché, elle lui avait fait bien piètre impression.

Aux yeux de Jane, ce qui venait de se passer était une offense très grave. Il n’y avait même pas de mots pour qualifier sa conduite à l’égard d’un invité aussi prestigieux. Elle avait envie d’aller se cacher dans sa chambre comme une misérable et de ne plus reparaître tant que la berline aux armes ducales n’aurait pas quitté les lieux.

— Que fais-tu là, assise sur mon lit, Jane ?

La voix de lady Sulby la fit sursauter. La maîtresse de maison se tenait sur le pas de la porte et affichait un air courroucé.

Jane se leva lentement tandis que lady Sulby parcourait la chambre d’un œil soupçonneux. Puis son regard s’arrêta sur le coffret à bijoux posé sur la table de toilette.

Quelques instants plus tôt, Jane avait eu l’intention de le remettre à sa place dans le tiroir mais, captivée par l’arrivée de la voiture du duc, elle avait oublié.

— Tu as fouillé dans mon coffret à bijoux, n’est-ce pas ? questionna sa tutrice d’un ton accusateur.

Lady Sulby traversa la chambre en quelques enjambées et souleva le couvercle du coffret pour en vérifier le contenu.

— Non… je… je n’ai touché à rien, bredouilla Jane, indignée par cette accusation.

— En es-tu bien sûre ?

— Tout à fait sûre. Je suppose que Clara a oublié de ranger le coffret.

Sa tutrice esquissa une moue dubitative, puis se saisit de l’objet et le rangea dans le tiroir qu’elle referma d’un geste brusque.

— Maintenant, donne-moi mon châle, espèce d’étourdie. Et je te rappelle que tu as oublié de descendre l’ombrelle d’Olivia. Elle en aura absolument besoin si elle doit accompagner lady Tillton et Simon dans la roseraie.

Restée sur le pas de la porte, Olivia sourit avec un rien de perfidie à cette remarque. Jane, qui n’avait pas remarqué tout d’abord la présence de la jeune fille, lui tendit son ombrelle en évitant soigneusement son regard triomphant.

Elle était bien trop préoccupée par l’affaire du coffret à bijoux pour supporter la mesquinerie d’Olivia. Comment lady Sulby pouvait-elle la soupçonner de curiosité, et peut-être même de vol ? Bien sûr, ce coffret contenait quelques bijoux de famille de valeur, mais aussi des papiers confidentiels qui ne présentaient aucun intérêt pour elle.

— Il est vraiment dommage que lord Sebastian St Claire ne soit pas venu avec le duc, murmura lady Sulby tandis que sa fille s’éloignait vers le jardin. C’est d’autant plus fâcheux que cela m’a obligée à réorganiser mon dîner de ce soir. Mais nous n’y pouvons rien, la grippe c’est la grippe !

Elle ajouta avec une certaine gourmandise :

— J’ai toutefois cru comprendre que ma petite Olivia ne laissait pas le duc indifférent. Voilà qui me semble prometteur.

Jane savait bien que lady Sulby n’attendait d’elle aucun commentaire sur ce point. En fait, sa tutrice ne s’adressait pas précisément à elle, mais réfléchissait à haute voix tout en élaborant dans sa tête les projets de mariage les plus ambitieux pour sa progéniture.

Cependant, son silence ne signifiait pas qu’elle n’avait pas d’avis sur ce point. En fait, l’idée d’un mariage entre Olivia et le duc de Stourbridge lui semblait tout simplement ridicule, grotesque même. En effet, comment un pair aussi hautain et arrogant que le duc pourrait-il être attiré par une jeune fille jolie, certes, mais aussi niaise qu’Olivia ?

— Que fais-tu là, les bras ballants, Jane ? intervint lady Sulby d’un ton acerbe comme si elle venait à peine de la remarquer. Tu m’agaces ! J’ai une affreuse migraine et je suis à bout de nerfs, aussi je ne vais pas pouvoir m’occuper convenablement de mes invités.

— Voulez-vous que j’appelle Clara ? proposa aimablement Jane.

Clara était l’ancienne servante de lady Sulby du temps où celle-ci était encore miss Simmons. Clara avait accompagné Gwendoline Simmons le jour où elle avait quitté le domicile de son père à Great Yarmouth pour épouser sir Barnaby. Il y avait de cela vingt-cinq ans. En fait, Clara était la seule personne capable de raisonner lady Gwendoline quand celle-ci était sous l’emprise de ses « migraines ».

Et contre ces migraines qui revenaient souvent, lady Sulby avait un remède souverain : un verre ou deux du meilleur cognac de sir Barnaby. Usage strictement thérapeutique, bien sûr !

Comme Jane souriait à cette idée, sa tutrice s’indigna.

— Je ne vois pas ce qu’il y a de comique dans ma situation, Jane ! s’exclama-t-elle en portant la main à son front avant de se laisser tomber sur une chaise. Tu ferais mieux de monter dans ta chambre et d’aller t’habiller pour le dîner. Je ne souffrirai pas le moindre retard de ta part, ma fille.

— Mais… ne m’avez-vous pas dit tout à l’heure que je devais dîner aux cuisines en compagnie des serviteurs ? s’étonna Jane.

— Il faut croire que tu ne m’as pas écoutée, ma petite, rétorqua lady Sulby d’une voix étrangement perchée. Le duc est venu sans son frère, ainsi nous serons treize convives à table, un chiffre qui porte malheur comme tu le sais certainement. Il est donc indispensable que tu te joignes à nous. Certes, nous aurons ainsi plus de dames que de messieurs, mais tant pis. Nous devrons bien nous accommoder de cette situation en attendant les invités qui n’arrivent que demain.

Jane pâlit soudain.

— Madame… vous voulez dire qu’en raison de l’absence de lord St Claire c’est à moi de le remplacer ce soir afin que nous soyons quatorze à table ?

— Oui, oui, bien sûr. Je ne vois pas ce qu’il y a là d’extraordinaire, ma fille. Où est le problème ?

Une vague de terreur s’empara de Jane à l’idée d’être assise à la même table que le prestigieux duc de Stourbridge. Après leur rencontre accidentelle dans l’escalier, il était clair pour elle que le duc ne souhaitait plus la revoir.

— Mais je n’ai pas une seule robe convenable à me mettre, remarqua-t-elle dans l’espoir de décourager lady Sulby.

— Allons, ne dis pas de bêtises, ma petite. Aurais-tu oublié mon ancienne robe jaune que Clara avait arrangée pour l’adapter à ta taille ? Elle sera parfaite pour ce soir, j’en suis certaine.

Abasourdie par le ton impérieux de lady Sulby, Jane demeura sans voix. Elle revit la robe jaune vif délaissée par lady Gwendoline. Celle-ci avait déclaré qu’elle était passée de mode mais qu’une fois retouchée elle serait parfaite pour sa pupille.

— Mais… je ne vais pas me sentir à mon aise parmi vos invités, madame, balbutia-t-elle.

— Je me moque de ce que tu ressens, rétorqua la maîtresse de maison en rougissant de fureur. Tu feras ce que j’ai dit, Jane : tu te joindras à nous pour le dîner, un point c’est tout. Est-ce bien compris ?

— Bien, lady Sulby.

— Parfait. Maintenant, va me chercher Clara. Dis-lui que je ne me sens pas bien et que j’ai besoin de l’un de ses remèdes miraculeux.

Jane sortit sans un mot mais, à peine arrivée dans le hall d’entrée, elle sentit son cœur se serrer à l’idée de paraître devant les invités dans cette horrible robe jaune.

Quelle allait être la réaction du très élégant duc de Stourbridge lorsqu’il la verrait accoutrée de la sorte ?

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