Une audacieuse ingénue

Carole Mortimer · Chapitre 15 sur 16

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Une audacieuse ingénue

Chapitre 15

 

 

Jane ne comprenait guère ce qui lui arrivait.

Hawk, le duc de Stourbridge, désirait l’épouser !

Pourtant, il ne lui avait guère donné de preuves d’affection depuis la nuit où ils avaient échangé tant de baisers ardents et de caresses intimes. C’était à peine s’il avait posé les yeux sur elle !

Alors, pour quelle raison l’arrogant aristocrate la demandait-il subitement en mariage ?

Etait-ce parce qu’en raison de sa situation d’orpheline elle n’avait aucune place dans la société et que le duc se faisait un devoir de la lui attribuer ? Ou bien parce qu’il estimait l’avoir compromise au cours de la nuit précédente et que le mariage lui semblait la seule issue honorable ?

Un espoir commençait cependant à naître dans le cœur de Jane après l’annonce de cette surprenante nouvelle : Hawk éprouvait-il enfin pour elle l’amour qu’elle lui vouait ?

— Hawk… je ne peux croire que vous soyez disposé à prendre pour femme une orpheline accusée de vol.

— Ce n’est pas moi qui vous accuse, Jane.

— Vraiment ? Ce n’est pourtant pas l’impression que vous donnez.

— Vous vous êtes méprise sur le sens de mes paroles, Jane, et vous ne m’avez pas accordé la moindre chance de m’expliquer.

— Vous n’êtes pas sincère en affirmant que vous avez l’intention de faire de moi une duchesse, Votre Grâce. Je ne peux pas et ne veux pas devenir votre femme, quand bien même vous seriez le seul homme sur terre !

— Comme vous êtes dure avec lui, Jane ! commenta le comte de Whitney. Je dirais même… impitoyable.

Conforté par cette remarque, le duc prit les mains de Jane dans les siennes.

— Pourquoi ne voulez-vous pas être ma femme ? murmura-t-il en cherchant son regard.

— Je refuse même d’envisager l’idée de le devenir, monsieur le duc.

Hawk se sentit désemparé, impuissant devant l’obstination de sa protégée. Jamais il n’aurait imaginé qu’elle ose décliner sa demande en mariage et dédaigner à ce point le titre de duchesse.

Le duc avait aujourd’hui trente et un ans et jusque-là n’avait jamais songé sérieusement à prendre femme. Dieu savait qu’il avait évité bien des écueils : les matrones cupides soucieuses de marier leur fille à un aristocrate fortuné, les jeunes veuves à la recherche d’un amant susceptible de faire un mari honorable, les femmes mariées victimes de frustrations… Et, maintenant qu’il était dans les meilleures dispositions pour le sacrement solennel, l’élue de son cœur se refusait à lui !

Ce matin, lorsque Jane avait quitté Mulberry Hall sans un mot, Hawk s’était juré de la ramener chez lui, même s’il devait pour cela parcourir des lieues à cheval. Pas un seul instant il n’avait douté de la retrouver, sachant que vivre sans elle lui serait insupportable.

Et tout cela en vain.

Pour essuyer un refus catégorique.

Visiblement, leur séparation laissait Jane indifférente, et elle n’éprouvait aucune frustration à l’idée de vivre sans lui.

Comprenant qu’il valait mieux ne pas insister pour le moment, Hawk s’éloigna d’elle.

— Jane, pardon de vous avoir indisposée en vous parlant de mariage sans vous avoir préparée à cette idée. Navré de vous avoir heurtée.

— Soit. J’accepte vos excuses, Votre Grâce, concéda-t-elle sans baisser les yeux. Maintenant, ne parlons plus de mariage et, si vous n’avez rien d’autre à me dire, j’aimerais reprendre la route de Londres.

— Moi, j’ai quelque chose d’important à vous révéler, Jane, intervint le comte de Whitney.

Elle se tourna vers lui avec un sourire malicieux et murmura :

— Allez-vous me demander en mariage à votre tour, milord ?

— Certainement pas.

Il ajouta avec un brin de tristesse :

— Hélas ! Je suis un vieil homme, Jane…

Mais il se reprit bien vite et en revint à son propos.

— J’aimerais que vous me donniez quelques détails sur vos tuteurs…

— Pourquoi ?

— Comme je vous l’ai dit, lady Sulby n’est pas une inconnue pour moi. Son nom de jeune fille est bien Gwendoline Simmons, n’est-ce pas ?

— Je crois qu’elle se nommait ainsi avant son mariage avec sir Barnaby, en effet, répondit Jane quelque peu méfiante.

En fait, elle n’avait aucune envie de parler de sir Barnaby et encore moins de lady Sulby. Ce qu’elle voulait, c’était quitter Mulberry Hall le plus vite possible, prendre ses distances avec Hawk avant de tomber à genoux devant lui et lui avouer qu’elle l’aimait de toute son âme.

— Monsieur le comte, je ne vois pas l’utilité de cette conversation, conclut-elle en reprenant son bonnet abandonné sur une chaise. Maintenant, veuillez m’excuser, mais je n’ai pas de temps à perdre…

— Jane, permettez-moi d’insister, reprit le comte. Dites-moi au moins si le prénom de votre mère était Janette.

A ces mots, Jane fit halte.

Elle cessa brusquement de respirer et eut l’impression que son cœur cessait de battre.

Alors, elle se tourna vers le comte et s’enquit, les yeux baignés de larmes :

— Comment… connaissez-vous le prénom de ma mère, milord ?

— C’est une longue et vieille histoire, ma chère enfant, confessa Whitney en hochant la tête.

Ce beau visage, ces yeux bleus qui avaient eu le pouvoir de conquérir tant de jolies femmes semblèrent soudain se ternir.

Le comte s’agrippa alors au dossier d’une chaise comme s’il allait défaillir et confessa d’une voix à peine perceptible :

— Jane… Vous êtes bien la fille de Janette ! Si j’ai ressenti une certaine attirance pour vous hier soir, c’est parce que vous lui ressemblez. Même chevelure rousse, mêmes yeux verts pétillants…

Il s’interrompit un instant, le regard lointain, puis reprit sur le même ton passionné.

— Voyez-vous, Jane, j’ai tant cherché le visage de Janette depuis des années, j’ai si souvent cru la reconnaître en croisant d’autres femmes… sans jamais la retrouver, hélas.

Le comte fit un geste vers elle comme pour la toucher, mais sa main retomba mollement.

Jane gardait les yeux fixés sur lui, des yeux limpides et profonds tels les abysses des mers du Sud, ne sachant trop quelles surprises lui réservait la suite du récit de lord Whitney.

Hawk s’avança alors vers Jane, comprenant que ces révélations pouvaient la heurter gravement.

— Whitney, en voilà assez ! s’insurgea-t-il. Ne voyez-vous pas que vous la tourmentez ?

— Jane… mon but n’est pas de vous tourmenter, mais ce que j’ai à vous dire est de la plus haute importance, assura le comte.

De nouveau il fit un geste comme pour saisir les mains de la jeune femme, mais elle se déroba prestement.

— Quand et comment avez-vous connu ma mère, milord ? questionna-t-elle, à la fois curieuse et craintive.

— Quand ? répéta-t-il, un peu désarçonné par cette question. Voulez-vous vraiment que je vous indique le jour et l’heure, que je vous dise aussi à quel moment je l’ai vue pour la dernière fois ?

— Non, milord. Mais je souhaite entendre de votre bouche ce que vous savez de Janette.

— Hawk, il me semble que Jane devrait s’asseoir un moment, intervint Arabella en levant vers son frère aîné des yeux inquiets. Elle est à bout de forces…

— Non, je me sens très bien, au contraire, objecta l’intéressée. Je vous en prie, monsieur le comte, poursuivez. Parlez-moi de ma mère.

Hawk jugea préférable de ne pas intervenir, comprenant combien ces révélations étaient précieuses pour Jane, combien elle désirait savoir qui était celle qui lui avait donné le jour.

— Arabella, sers le thé s’il te plaît. Je crois que Jane a surtout besoin d’une tasse de thé bien fort avec beaucoup de sucre. Cela lui fera le plus grand bien.

— Je ne prends plus de sucre depuis que mon père m’a parlé de la cruauté des propriétaires envers les récoltants de canne à sucre, expliqua la jeune femme.

— Certes, mais pour le moment vous avez besoin de sucre, Jane, insista le duc.

Il foudroya Whitney du regard et ajouta :

— Cela vous aidera à reprendre des forces.

— Oui, acceptez, Jane, renchérit le comte d’une voix lointaine comme s’il s’éveillait d’un rêve.

Il la prit par le bras, la conduisit vers le fauteuil le plus proche et l’aida à s’asseoir.

— Peut-être en prendrai-je aussi, ajouta-t-il. Il me semble que j’en ai bien besoin.

Il s’assit en face d’elle, lui prit doucement les mains et la regarda longuement en silence.

— Si vous saviez comme vous lui ressemblez ! murmura-t-il enfin.

Sous le regard perplexe de Hawk, Jane se libéra des mains du comte pour prendre la tasse de thé que lui tendait Arabella. Jane avait repris des couleurs et gardait les yeux fixés sur le visage de lord Whitney, comme par crainte de le voir disparaître.

A la voir captivée de la sorte par son rival, Hawk sentit son cœur se serrer.

Etait-il possible qu’elle soit amoureuse de Whitney ? se demanda-t-il. Etait-ce pour cette raison qu’elle avait refusé sa demande en mariage ?

Jane reposa délicatement sa tasse à thé sur le plateau et s’adressa au comte.

— Je vous en prie, milord, dites-moi tout ce que vous savez sur Janette.

— Je ne sais trop par où commencer, avoua-t-il avec une moue dubitative.

Fasciné par les yeux de Jane, il demeura silencieux quelques instants, puis reprit :

— Je n’arrive pas à y croire… Qui m’aurait dit qu’un jour, après tant d’années, je rencontrerais la fille de Janette. C’est incroyable. Veuillez me pardonner, Jane, je m’égare, mais ce qui m’arrive est tellement inattendu…

Il hocha la tête en silence, puis de nouveau leva les yeux vers la jeune femme.

— Dites-moi d’abord ce que vous savez d’elle, Jane. Ce sera plus facile pour moi.

— Je sais ce que mon père adoptif m’en a dit… Elle était bonne, très douce et très belle.

— C’est vrai, Janette était tout cela, confirma lord Whitney, les yeux animés d’une étrange lueur.

— En revanche, ce que lady Sulby m’a rapporté est beaucoup moins flatteur, poursuivit tristement Jane. Selon ma tutrice, Janette était une dévergondée, une femme perdue. Elle disait que son comportement scandaleux jetait la disgrâce sur toute la famille et les amis…

— Sorcière ! s’exclama le comte avec une expression de mépris. J’espère que vous n’avez pas cru un mot de ces calomnies, Jane ?

— Pas vraiment, mais…

— Tout cela n’est qu’un tissu de mensonges, ma petite ! protesta le comte d’un ton véhément.

Il se frotta les mains d’un geste nerveux et expliqua.

— Gwendoline Simmons – lady Sulby par son mariage – est une femme méprisable et vindicative. Elle a toujours été jalouse de Janette, de sa beauté, de sa gentillesse… Bref, de toutes les qualités que chacun lui reconnaissait. Elle s’est montrée plus jalouse encore le jour où j’ai rencontré Janette, que j’aimais de toute mon âme…

Le comte ajouta, au bord des larmes :

— Oui, je l’aimais comme un fou, Jane.

Jane l’observa en silence. Elle avait peine à croire que Justin Long, ce vieil homme à la réputation de libertin, avait été à ce point amoureux de sa mère.

A son tour, Hawk considéra Whitney d’un œil dubitatif. Cet homme qui était son aîné de vingt ans l’avait précédé dans la bonne société londonienne avec une réputation bien établie de débauché. La conduite scandaleuse du comte n’avait certes jamais franchi les limites de l’inavouable mais s’en était approchée dangereusement ! On racontait que son épouse, la comtesse, n’était pas morte de la grippe, comme il le prétendait, mais de chagrin. Le cœur brisé par les frasques de son mari, la malheureuse n’avait pas survécu à ces épreuves, emportant avec elle son enfant dans la mort.

Hawk fit un calcul rapide : s’il y avait vingt ans que la mère de Jane était morte en couches, Whitney devait être déjà marié quand il avait aimé Janette…

Le duc observa Jane et se demanda ce qu’elle pensait de ce que Whitney était en train de lui confier. En fait, elle ne semblait pas aussi surprise qu’il l’aurait cru par ces révélations. Elle n’avait pas réagi lorsque le comte lui avait avoué qu’il était follement amoureux de sa mère…

— Hawk, nous devrions peut-être nous retirer, suggéra Arabella. Il me semble que cette conversation très privée ne nous concerne pas.

Son frère fronça les sourcils, manifestant ainsi sa désapprobation. En effet, si Jane avait décliné sa demande en mariage, il n’en éprouvait pas moins le besoin de veiller sur elle. La laisser en tête à tête avec Whitney lui paraissait imprudent.

— Vous ne nous dérangez nullement, Arabella, intervint Jane. Après tout, vous êtes ici chez vous, n’est-ce pas ?

Elle ajouta à l’intention de Hawk en le fixant de ses beaux yeux verts :

— En outre, ce que vous allez entendre pourrait peut-être vous intéresser.

Hawk s’interrogea sur le sens de ces paroles.

Jane exprimait-elle son appréhension en le priant de rester ? Sans doute. Mais peut-être autre chose ?

Whitney demeurait silencieux, essayant de rassembler ses souvenirs…

— Tout d’abord, Jane, il faut que je vous parle de Gwendoline Simmons, commença-t-il. Et surtout des espoirs qu’elle nourrissait à mon égard. J’avais à peine vingt-quatre ans quand elle est venue à Londres pour sa première saison. J’étais à l’époque un jeune homme très ambitieux et très imbu de lui-même, je l’avoue. J’avais diverses liaisons avec des femmes mariées, ce qui ne m’empêchait pas de flirter outrageusement avec les débutantes qui peuplaient les salons de la capitale.

Il hocha la tête d’un air pensif et soupira.

— Oui, Jane, j’étais ce que l’on peut appeler un libertin bouffi d’orgueil.

— Après tout, vous n’étiez qu’un séduisant célibataire de vingt-quatre ans, certainement très convoité par les mères de toutes ces jeunes filles, commenta Jane comme pour l’excuser.

— Vous êtes bien indulgente avec moi, ma petite. Je ne suis pas sûr de le mériter. Pour en revenir à Gwendoline Simmons, elle s’est éprise de moi… ou de mon titre, estimant probablement qu’elle serait parfaite dans le rôle de comtesse de Whitney.

Il s’interrompit un instant pour prendre une gorgée de thé, puis continua.

— Je dois avouer que je n’avais pas d’intentions sérieuses à son égard. Avec Gwendoline, je jouais à affûter mes instruments de séduction. Mais elle se mit bientôt à me poursuivre de ses assiduités et cela devint fort gênant. Partout où j’allais, elle était là, constamment accrochée à mes basques, minaudant et flirtant à l’excès. Bref, elle se rendait insupportable. A la fin, j’ai perdu patience et je me suis montré cruel avec elle. Et, le jour où je lui ai fait part de mon désir de rompre, Gwendoline l’a très mal pris.

— Je l’imagine aisément, milord.

Avec ce que Jane savait du caractère de lady Sulby, femme cupide et manipulatrice, elle comprenait parfaitement la réaction de celle-ci à l’annonce de la rupture.

Le visage du comte de Whitney se durcit soudain comme il reprenait :

— Malheureusement, mon père, qui ne perdait pas une occasion de me reprocher mon existence dissolue, s’est empressé d’exiger que je prenne femme. Il estimait qu’il était temps pour moi de rentrer dans le rang afin d’être digne du titre de comte.

— Et vous lui avez obéi ?

— Absolument. Dès lors, je me suis mis en quête d’une fiancée et j’ai daigné jeter les yeux sur les débutantes susceptibles de faire une épouse acceptable… Je veux dire, une épouse qui ne me causerait pas d’ennuis. Vous voyez, Jane, ce n’était pas très glorieux.

— Il est vrai qu’il n’y a pas là de quoi être fier de soi, milord, admit-elle.

— Je reconnais bien dans cette remarque la fille de Janette ! dit-il en riant.

Comme Jane l’interrogeait du regard, lord Whitney crut bon de préciser :

— Votre mère m’a tenu les mêmes propos quand je lui ai confié pour quelles raisons j’avais choisi Béatrice pour femme.

Jane commença dès lors à comprendre où le fil de ce récit allait la conduire. Toutefois, elle ne savait pas précisément quelle avait été la place du comte dans la vie de sa mère… pas plus que dans la sienne, d’ailleurs.

— Gwendoline est retournée dans son Norfolk natal, poursuivit le comte, et je l’ai très vite oubliée. Mais, cinq ans plus tard, elle a refait une apparition dans la bonne société londonienne sous le nom de lady Sulby, comme chaperon de sa jeune belle-sœur.

Le comte esquissa une grimace d’amertume, puis continua.

— J’étais alors marié depuis cinq ans et j’avais un très jeune fils. Croyez-moi, Jane, je ne suis pas fier de ce qui est arrivé par la suite, et pourtant… Quand j’ai vu Janette pour la première fois, j’ai compris que j’étais un homme perdu ! Elle était la plus jolie fille au monde. Une chevelure flamboyante, des yeux d’émeraude, un teint de rose aux premiers rayons du soleil… Sa vivacité, sa bonne humeur, la joie qui émanait d’elle étaient communicatives. J’ai été immédiatement attiré par cette beauté absolue, comme je ne l’avais jamais été auparavant. Et, comme par miracle, Janette a ressenti la même chose pour moi.

Lord Whitney s’interrompit un instant, emporté par le cours de ses souvenirs. Il y avait dans son regard une telle nostalgie que Jane sentit son cœur se serrer.

— Oh ! nous avons bien essayé de calmer nos ardeurs pendant des semaines, de nous éloigner l’un de l’autre, mais rien n’y faisait. Chaque fois que nous nous retrouvions, notre amour reprenait de la force, notre attirance l’un pour l’autre se faisait plus intense. Nous étions comme les deux moitiés d’un seul être, qui reprenait vie à chacune de nos rencontres. Nous ne pouvions pas concevoir d’être séparés. Alors, ce qui devait arriver est arrivé : nous sommes devenus amants !

— C’en est assez, milord ! interrompit Hawk.

Encore sous le coup des révélations du comte, Jane fit en sorte de se reprendre et s’enquit d’une voix hésitante :

— Dois-je comprendre que Janette… était la sœur… de sir Barnaby ?

— Oui, Jane. Elle était en réalité sa demi-sœur, née du second mariage de son père, précisa le comte qui paraissait un peu surpris par cette question. Mais je suppose que vous deviez déjà savoir tout ceci, ma petite… Ne m’avez-vous pas confié que sir Barnaby a proposé d’être votre tuteur à la mort de votre père adoptif, voici douze ans ?

Jane l’avait dit, en effet. Et, tout au long de ces douze années, elle avait cru – ou tout au moins le lui avait-on fait croire – qu’elle n’était qu’une parente pauvre et lointaine des Sulby.

Elle avait été cette enfant jetée en pâture à des gens qui ne l’aimaient pas et l’avaient recueillie à contrecœur parce qu’elle n’avait d’autre lieu où se réfugier, d’autre famille pour veiller sur elle.

Sir Barnaby était donc son oncle ? Son oncle par le sang puisqu’il était le demi-frère de Janette !

— Buvez ceci, Jane.

Elle leva les yeux vers le duc, qui était maintenant tout près d’elle. Il tenait en main un verre qui semblait contenir du cognac.

Le regard qu’il posait sur elle semblait dire qu’il comprenait les souffrances qu’elle avait endurées tout au long de ces années. Il semblait avoir… pitié d’elle.

Tout d’abord, il s’était imposé un devoir de protection à son égard. Et maintenant il la prenait en pitié !

Ce n’était pas ce que Jane attendait de lui.

En tout cas, elle était sûre d’une chose : dès que Hawk aurait entendu tout le récit de sa jeunesse, il ne s’intéresserait plus à elle !

— Merci.

Elle accepta le verre et le porta à ses lèvres. C’était en effet du cognac, et le feu de la première gorgée lui apporta un peu de réconfort.

Peut-être allait-elle trouver dans cet alcool la force de poursuivre cette conversation.

— J’ignorais mon lien de parenté avec sir Barnaby, monsieur le comte.

— Vous l’ignoriez ? s’étonna Whitney. Mais comment est-ce possible ? Personne ne vous en a jamais rien dit ?

— Tout simplement parce que personne ne l’a jugé utile, répondit Jane avec un sourire un peu triste.

— Mais c’est insensé, ma petite !

— En effet. D’autant plus insensé que j’ai vécu douze ans dans l’entourage des Sulby !

Jane était convaincue que cette tromperie sur ses origines était l’œuvre de lady Sulby. En effet, sir Barnaby était un homme paisible et généreux, qui aspirait à une existence tranquille. Malheureusement, il était faible et n’avait assurément aucune envie de s’opposer à la mégère qui lui tenait lieu d’épouse.

Il savait que lady Sulby tenait les rênes et qu’elle était capable de tout !

Jane se souvint des mensonges de sa tutrice au cours des douze dernières années, des accusations qu’elle avait portées sur Janette et de ce vol de bijoux inventé de toutes pièces. Jane ne parvenait pas à concevoir pareille perfidie…

— Juste ciel ! s’exclama soudain le comte. Comment a-t-on pu vous laisser dans l’ignorance pendant tant d’années ?

Il hocha tristement la tête et demanda :

— Janette a-t-elle été heureuse avec le pasteur ?

— Je pense qu’elle l’a été, répondit prudemment Jane.

— Milord, vous avez dit tout à l’heure vous souvenir précisément du jour où vous avez vu ma mère pour la dernière fois…

— C’est exact, Jane, confirma-t-il, l’air sombre.

— Quelle était la date ?

— Jane… je…

— Pour l’amour du ciel, Whitney ! s’écria le duc. Allez-vous répondre, oui ou non ?

La tension devenait intolérable et, si chacun en ressentait durement les effets, Stourbridge y était particulièrement sensible.

S’il ne comprenait pas tout ce qu’impliquait l’évocation de ces faits, il ne supportait pas de voir Jane souffrir plus longtemps. Il aurait tant voulu en cet instant tenir lady Gwendoline Sulby dans ses mains et lui faire payer tous les tourments infligés à sa jeune pupille.

— J’ajoute que Janette…, reprit le comte avant de s’interrompre de nouveau sous le regard furibond de lord Stourbridge.

Craignant de nouveau sa colère, Whitney se décida enfin à continuer.

— Janette n’avait alors que dix-neuf ans, et elle s’accommodait fort mal du fait que je sois marié. Je lui avais promis de quitter Béatrice et qu’ainsi nous pourrions partir ensemble pour l’étranger et nous y installer. Mais Janette ne voulait pas en entendre parler. Elle insistait afin que je reste auprès de ma femme et, mon jeune fils, et répétait que c’était à elle de s’effacer.

Whitney s’interrompit un moment, comme si ces souvenirs étaient trop cruels pour lui, puis reprit enfin.

— J’ai vu Janette pour la dernière fois le jour où elle est venue m’annoncer que nous ne nous reverrions plus. Elle allait… épouser un pasteur de campagne – un jeune homme qu’elle avait connu dans son enfance – et elle souhaitait comme lui se retirer du monde. Nous nous sommes quittés très exactement le 10 novembre 1793 à dix heures du matin. Dès lors, j’ai tenté de suivre les conseils qu’elle m’avait donnés : continuer à vivre avec ma femme et mon fils. Mais je ne le pouvais pas. C’était impossible pour moi, Jane… J’aimais Janette, et sans elle je ne vivais plus qu’à moitié. Alors, en proie au désespoir, je suis parti pour le Norfolk dans l’intention de la revoir.

— Et… vous l’avez revue ?

— Sir Barnaby était en voyage, mais lady Sulby était là. Elle a éprouvé un plaisir pervers à me dire que j’arrivais trop tard… que Janette était déjà morte ! Morte en donnant la vie à l’enfant qu’elle avait eu du pasteur. Et cet enfant, c’était vous, Jane.

Hawk regarda Jane dont le visage s’éclaira un instant, puis soudain les larmes apparurent dans ses yeux.

— Lady Sulby a menti, milord ! s’écria-t-elle.

— Comment ? Que dites-vous…, balbutia le comte. Janette n’était pas morte ?

— Si. Elle était morte, mais il n’en demeure pas moins que lady Sulby a menti.

Alors Jane se leva, tellement bouleversée qu’elle vacillait sur ses jambes, et fit quelques pas vers la porte.

— J’ai… quelques documents dans mon sac qui je crois vous appartiennent, monsieur le comte.

Elle esquissa un étrange sourire, et continua.

— Ils pourraient expliquer…

— Des documents… qui seraient à moi ? questionna Whitney, perplexe.

— Oui, je le pense, confirma Jane sans quitter le comte des yeux.

Hawk sentit son cœur se serrer en voyant dans les yeux émeraude de Jane une lueur qui ressemblait fort à de l’amour. L’amour qu’elle ressentait pour un autre homme que lui !

— Ce sont des lettres, milord.

— Des lettres ? répéta le comte. Pour moi ? Des lettres de Janette ?

Comme il tendait la main vers elle, Jane l’invita à patienter un peu.

— Un moment, je vous prie. Laissez-moi le temps de les chercher.

— Oui. Bien sûr.

Il suivit la jeune femme du regard tandis qu’elle se retournait vers lui après avoir ouvert la porte.

En cet instant, les yeux de Jane brillaient d’une lueur singulière, une lueur qui semblait venue du plus profond de son âme.

— Janette ne vous a pas quitté de son propre gré, milord, lui confia-t-elle. Si elle est retournée dans le Norfolk, c’était parce qu’elle y était contrainte.

— Contrainte, Jane ? interrogea Whitney, visiblement très troublé par ces révélations.

— Oui, monsieur le comte. Peut-être cela vous aidera-t-il à mieux comprendre… à vous rendre compte…

— Enfin, expliquez-vous, Jane, la pressa-t-il d’un ton impatient.

— Je crois que le contenu des lettres de Janette vous choquera moins si je commence par vous dire qu’elle était enceinte de trois mois quand elle a épousé Joseph Smith, le pasteur. En fait, ce n’est pas l’enfant du pasteur qu’elle a mis au monde avant de mourir.

Elle s’interrompit un instant puis murmura :

— Vous comprenez… milord ? Je suis née le 2 mai de l’an 1794.

Alors, Jane tourna brusquement les talons et, dans un gracieux tourbillon de jupes, disparut dans le couloir.

Hawk fixa le comte d’un air absent, tandis que ce dernier – un libertin notoire qui avait mené pendant plus de vingt ans une vie de débauche – se laissait tomber sur sa chaise sans un mot, abasourdi par la révélation de Jane.

En cet instant, Arabella se tourna vers son frère et s’enquit dans un balbutiement :

— Hawk… ai-je bien compris ? Le comte serait donc… le père de Jane ?

C’était en effet la conclusion à laquelle le duc était parvenu, après s’être posé bien des questions !

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