Une audacieuse ingénue
Chapitre 3
— Pleurez-vous parce que votre amoureux n’est pas au rendez-vous, ou parce que vous n’avez pas d’amoureux ?
Assise sur la dune face à la mer, Jane sursauta. Elle avait reconnu sans le moindre doute la voix grave du duc de Stourbridge. Elle s’empressa d’essuyer la larme qui avait coulé sur sa joue.
— J’ai de bonnes raisons de pleurer, Votre Grâce, mais cela ne vous regarde pas, répondit-elle tout en resserrant son manteau sur sa gorge.
— Et si je vous disais que je ne saurais rester indifférent à votre chagrin ?
— Je n’ai pas besoin de votre compassion. J’aimerais avant tout être seule. Laissez-moi, je vous prie.
Elle ne voyait aucune raison de ménager le duc de Stourbridge, qui se montrait bien trop indiscret. Par ailleurs, les circonstances de leur première rencontre dans l’escalier ne la prédisposaient guère à faire plus ample connaissance avec lui.
— Donc vous me repoussez, Jane ? Encore une fois ? questionna-t-il, un rien goguenard.
Sans même lever les yeux vers lui, Jane sut qu’il s’était approché tout près d’elle. Elle sentait sa présence. Et elle était trop désemparée, trop malheureuse pour avoir la force de le repousser s’il tentait de s’approcher encore.
Pourquoi l’avait-il suivie jusqu’ici ? Cette dune était son endroit de prédilection, le lieu où elle se réfugiait lorsqu’elle se sentait triste car elle savait que personne ne viendrait l’y chercher… Personne à part le duc, visiblement.
— Je vous supplie de me laisser seule, Votre Grâce. N’insistez pas, s’il vous plaît.
— Hélas, je vais être obligé de vous désobéir, Jane, soupira-t-il en avançant d’un pas.
Il s’assit près d’elle, dans le sable, sans crainte de froisser son habit ni de le salir.
— Abandonner une dame éplorée dans cet endroit désert serait indigne d’un gentilhomme. Songez à tous les dangers qui vous guettent… Quelqu’un pourrait venir vous surprendre et…
Jane tourna la tête vers lui et repartit avec humeur.
— Je ne suis pas une « dame » et je ne vous ai rien demandé, s’emporta-t-elle en se tournant de nouveau vers la mer.
En cet instant, sa colère prenait le pas sur son chagrin.
— C’est parce que vous n’aimez pas votre robe que vous pleurez, n’est-ce pas ?
Jane ne répondit rien.
— Si c’est à cause de votre robe, il vous suffit d’observer lady Sulby pour vous rendre compte qu’une somptueuse toilette ne confère ni la distinction ni l’élégance.
Jane laissa échapper un son étrange, entre rire et sanglot.
— Cette remarque n’est pas digne d’un gentilhomme courtois, Votre Grâce.
— Je ne sais trop pourquoi, mais depuis mon arrivée en Norfolk il me semble difficile de me conduire en gentilhomme, avoua-t-il d’un ton désinvolte.
Jane l’observa du coin de l’œil. La lueur du clair de lune révélait les nobles traits de son visage, ses pommettes saillantes et sa mâchoire volontaire. Sa chemise d’un blanc immaculé formait une tache lumineuse et son gilet de soie grise brillait sous la clarté lunaire. Le vent avait mis du désordre dans ses cheveux, lui donnant un petit air d’aventurier. De pirate, peut-être ?
En tout cas, sur cette plage, loin des lumières des salons, il n’avait plus grand-chose du prestigieux duc de Stourbridge invité à Markham Park.
Ce n’était toutefois pas une raison pour oublier que cet homme appartenait à un autre monde que le sien. Malgré les attentions délicates qu’il semblait avoir pour elle, la vigilance était de rigueur. Dès la fin de la semaine, le duc rentrerait à Londres et renouerait avec la vie mondaine qui était son quotidien, avec ses privilèges de pair d’Angleterre. Quant à elle, la pupille pauvre, elle subirait de nouveau la loi tyrannique de lady Sulby.
Cette triste perspective suffit à lui faire monter les larmes aux yeux une nouvelle fois.
— Allons, Jane…, murmura le duc. Dites-moi ce qui ne va pas. Est-il possible que vous soyez malheureuse à ce point ?
— Que savez-vous de mes malheurs, Votre Grâce ? Rien, je suppose.
Elle releva la tête dans un sursaut d’orgueil et chercha son regard.
— Avez-vous déjà éprouvé le sentiment d’être détesté, méprisé, tenu à l’écart ? Vous êtes-vous jamais senti l’être le plus misérable au monde ?
Hawk considéra la jeune femme d’un air grave. La lune sortit alors de derrière un nuage, éclairant son visage et sa chevelure sauvage, ses yeux de félin et ses lèvres d’une indicible sensualité.
Dieu qu’il aurait aimé les prendre sur-le-champ !
Mais il savait qu’un baiser n’aurait pas suffi à le satisfaire…
Le désir intense qu’il éprouvait en cet instant pour Jane Smith était une véritable torture. Il n’avait rien ressenti de tel depuis le jour où il avait endossé le titre de duc de Stourbridge, dix ans auparavant. Car dès lors ses paroles et ses actes avaient été dictés par cette distinction suprême et il n’avait plus jamais pu s’y soustraire, sous peine de mettre sa respectabilité en péril.
Pourtant, en cet instant, sur cette plage baignée par le clair de lune, Hawk ne songeait qu’à goûter ces lèvres gorgées de sève comme un fruit mûr, à étreindre ce corps de femme vibrant de sensualité, à enfouir ses doigts dans cette chevelure de feu…
Jane l’observait en silence, les yeux baignés de larmes tandis que son manteau entrouvert laissait deviner sa gorge de nacre. Comme il avait envie de couvrir sa peau de baisers, d’enlacer sa taille souple, de caresser ses longues jambes dont il imaginait déjà la douceur.
Il n’y avait aucune raison que Jane Smith soit tenue à l’écart par quiconque, et certainement pas par lui ! En fait, elle avait à ses yeux toutes les qualités et il devait même admettre qu’il n’avait jamais désiré une autre femme avec autant d’ardeur et d’empressement.
Jane Smith… Comment une telle beauté pouvait-elle porter un nom aussi banal ?
Il allait succomber au désir de la prendre dans ses bras quand – Dieu merci ! – il recouvra la raison. Déterminé à ne pas céder à cet instinct primitif, tout à fait indigne d’un homme de sa condition, il se leva pour s’éloigner de quelques pas.
— Jane, je vais vous laisser à votre solitude, murmura-t-il en détournant la tête.
— Un instant, Votre Grâce… J’espère ne pas vous avoir offensé.
Comme elle se levait à son tour, son manteau glissa de son épaule, découvrant la robe jaune bouton d’or qu’elle trouvait si ridicule. Un coup de vent venu du large plaqua alors le tissu sur ses jambes, les révélant telles que Hawk les imaginait : infiniment longues et désirables.
— N’ayez crainte, Jane, je ne me sens nullement offensé.
Il porta son regard au loin, comme pour se soustraire à la tentation que ce corps de femme éveillait en lui.
— Je dois admettre que je me suis montré très indiscret…
Comme elle tendait la main vers lui, il fit un pas de côté.
— Ne vous approchez pas, Jane, prévint-il en s’éloignant un peu plus.
Il se sentait tout à coup habité par une fièvre qu’il interpréta comme un avertissement. Serait-il capable de surmonter le désir que lui inspirait cette ravissante rousse aux yeux d’émeraude ?
Pourtant, la compagnie des femmes ne lui manquait pas. Certes, il venait de rompre avec la comtesse de Morefield après une brève liaison qui l’avait laissé insatisfait, mais était-ce une raison pour éprouver une telle attirance pour cette innocente jeune fille ? Etait-ce le résultat de ses dix années d’obligations officielles de pair d’Angleterre tenu à une respectabilité sans faille ? Etait-ce à cela que l’avait conduit le souci de dignité du dixième duc de Stourbridge ?
Voilà qui l’invitait assurément à prendre une nouvelle maîtresse dès son retour à Londres, en espérant que cela suffirait à calmer ses ardeurs !
Debout dans la clarté opalescente de la lune, Jane regarda le duc en silence, encore sous le coup de la mise en garde qu’il venait de lui adresser. Etait-ce sa condition d’orpheline d’un pauvre pasteur de campagne qui lui valait tant de mépris ? Etait-elle indigne au point de devoir se tenir à distance du très respectable duc de Stourbridge ?
— Soit, retirez-vous, Votre Grâce, conclut-elle en relevant la tête. Rassurez-vous, je ferai en sorte de ne plus vous importuner jusqu’à la fin de votre séjour à Markham Park.
— Jane, vous m’avez mal compris…
— Au contraire, Votre Grâce.
— Ah ! et puis cessez de me donner du « Votre Grâce » à tout propos !
— N’y comptez pas… Votre Grâce.
— Jane, vous jouez avec le feu, avertit le duc, la mâchoire tendue.
— Avec le feu ?
Soudain, elle se sentit terriblement lasse. Après des mois et des mois de soumission à lady Sulby qui ne lui laissait aucun répit, aucune chance de s’exprimer librement, de penser librement, elle n’avait plus la force de se battre.
— Que savez-vous du feu, Votre Grâce ? Vous qui êtes froid comme la glace et qui observez le monde avec un tel dédain ?
Soudain, le duc l’attira brusquement à lui. Surprise, Jane tenta de s’arracher à son emprise.
— Mais que faites-vous ? Votre Grâce…
— Hawk ! interrompit-il d’un ton sévère. Je m’appelle Hawk, Jane.
Il était si près d’elle qu’elle sentait son souffle sur son visage. Sous la pâle clarté de la lune, les traits de cet homme de pouvoir évoquaient ceux d’un prédateur. Jane se souvint alors de la première impression qu’elle avait eue en voyant le duc descendre de voiture à son arrivée à Markham Park. Cet air conquérant qu’il affichait alors ne trompait pas.
— Hawk ? reprit-elle d’une petite voix.
— Hawk. Une idée de ma mère, commenta le duc, tout en la maintenant fermement par le bras.
En fait, Jane se moquait de la raison pour laquelle on lui avait donné ce prénom. Ce qui l’inquiétait, c’était la façon dont l’arrogant duc de Stourbridge la serrait tout contre lui, dont il la retenait prisonnière dans ses bras et fixait intensément ses lèvres des yeux.
Tout indiquait qu’il était sur le point de l’embrasser.
Et pour elle, c’était inconcevable.
Inimaginable !
Et cependant elle n’eut pas le temps de se dérober à son étreinte. Déjà elle sentait les lèvres gourmandes du duc se poser sur les siennes avec insistance.
Désormais, il la possédait !
Et elle ne cherchait même pas à s’arracher à ses bras.
Nul doute que toutes les femmes qu’il prenait dans ses bras ne pouvaient lui résister quand il s’emparait de leurs lèvres. Jane devinait le désir dans l’étrange lueur qui brillait dans son regard, tout comme elle ressentait la puissance de ce corps d’homme contre le sien.
— Jane… vous n’auriez pas dû venir seule sur cette plage, murmura-t-il en relevant la tête. Vraiment, vous n’auriez pas dû, ajouta-t-il avant de reprendre ses lèvres dans un nouveau sursaut de désir.
Prisonnière de ses bras puissants, Jane s’abandonna sans résistance et entrouvrit ses lèvres pour mieux savourer son baiser.
Un baiser.
Un vrai baiser.
Son véritable premier baiser !
C’était comme une récompense. Un baiser bien à elle, rien que pour elle. Et cela après douze longues années sans approcher un homme.
Interdiction formelle de lady Sulby.
Cependant, son instinct de femme lui disait que Hawk St Claire, le très puissant et très vénérable duc de Stourbridge, ne se bornerait pas à un simple baiser. Son expérience avec les femmes avait certainement développé chez lui d’autres exigences. Des exigences d’une tout autre nature !
Le duc devait être insatiable en amour, et attendre beaucoup des femmes sans vraiment leur donner ce qu’elles étaient en droit d’attendre de lui.
— Non ! s’exclama-t-elle en s’arrachant soudain à son étreinte.
Comme il l’attirait de nouveau à lui, Jane se débattit en vain pour se libérer. Elle finit cependant par céder, presque malgré elle. Abandonnant la lutte, elle se blottit contre son torse comme s’il s’agissait d’un ultime rempart.
— Non ! protesta-t-elle encore faiblement. Vous n’avez pas le droit. Je vous en prie, Hawk, laissez-moi !
Ce ton suppliant parut émouvoir le duc, qui desserra l’étau de ses bras et la considéra avec autant d’étonnement que d’indulgence.
Interdit, il observa cette jeune femme, la pupille de son hôte, une innocente demoiselle qui n’avait sans doute jamais approché un homme et semblait demander grâce.
Recouvrant son sang-froid, il la repoussa brusquement avant de reculer d’un pas.
— Décidément, vous n’auriez pas dû venir seule ici, dit-il d’un ton réprobateur.
— C’est vrai… je n’aurais pas dû, admit-elle humblement.
Elle releva la tête en ajoutant :
— Mais comment aurais-je pu imaginer que j’allais être suivie par un homme ?
— Allons donc, Jane…, ricana le duc. Votre indignation vient du fait que l’homme qui vous a suivie n’est pas celui que vous attendiez.
— Que… que voulez-vous dire ?
— N’était-ce pas James Tillton qui devait vous retrouver ici ce soir ?
Hawk n’avait pas oublié la scène de flirt dont il avait été témoin durant le dîner, entre James et la ravissante Jane.
Pour lui, il ne faisait aucun doute que la déception de la jeune femme venait du fait que Tillton ne s’était pas présenté à leur rendez-vous secret.
— Lord Tillton ? s’étonna Jane. Mais je déteste lord Tillton ! Il s’est très mal conduit avec moi au cours du dîner, à tel point que je n’ai pas hésité à lui enfoncer mes ongles dans la main pour qu’il cesse de caresser ma jambe.
Elle ajouta, visiblement scandalisée :
— Et lord Tillton est marié !
— Mais, ma chère Jane, les rendez-vous dans les jardins et les gloriettes ne sont pas rares en été pour les hommes mariés soucieux de changer de partenaire.
— Vraiment, Votre Grâce ? Puis-je savoir quelle invitée vous avez choisie ce soir pour vous distraire ?
Même en cet instant, animée qu’elle était d’une réelle fureur à son égard, Hawk la trouvait infiniment désirable. Certes, les années passées sous la houlette de lady Sulby avaient mis les ardeurs de Jane en sommeil, mais elles étaient toujours là et ne demandaient qu’à se manifester. La façon dont cette pétulante rousse lui tenait tête en était la preuve évidente.
Jamais il ne s’était trouvé dans une situation aussi singulière.
Ce qu’il y avait d’inattendu chez Jane Smith, c’était qu’elle ne le considérait pas comme un pair d’Angleterre. Ce qu’elle voyait au-delà du prestigieux aristocrate, c’était un homme, tout simplement. Et c’était à cet homme qu’elle s’adressait dans ses élans de rébellion. Et Dieu sait que Hawk était sensible à la rébellion, surtout quand elle venait d’une beauté sauvage !
Il en oubliait même la prudence qui l’avait tant servi avec les femmes au cours des années passées.
— Je n’avais nullement l’intention de faire la conquête de l’une des ladies invitées à Markham Park, Jane. A présent, je dois rentrer et présenter mes excuses aux Sulby avant de me retirer dans ma chambre.
Il s’inclina humblement mais, comme il tournait les talons pour partir, Jane l’interpella.
— Pas avant de m’avoir présenté des excuses, Votre Grâce.
Hawk se retourna lentement vers elle et l’observa quelques instants en silence.
— Des excuses… pour vous avoir… presque embrassée ? questionna-t-il du bout des lèvres.
— Non. Pour m’avoir accusée à tort d’encourager les avances de lord Tillton.
Hawk eut un moment d’hésitation.
Etait-il possible qu’il se soit trompé sur la scène dont il avait été témoin au cours du dîner ? Peut-être avait-elle repoussé les avances de Tillton, comme elle le prétendait. En tout cas, il était évident que ses tuteurs n’avaient pas réagi, peu soucieux sans doute de protéger leur pupille des agissements de ce séducteur.
— Si je me suis trompé, je…
— C’est le cas, en effet, confirma-t-elle.
— Alors, je m’en excuse. Quoi qu’il en soit, je vous déconseille à l’avenir de vous promener seule dans cet endroit désert. Vous pourriez vous trouver en danger.
— Ces dunes ont toujours été mon refuge le plus sûr, objecta-t-elle.
Jusqu’à ce qu’il la suive jusqu’ici, songea Hawk.
Il l’avait tout de même prise dans ses bras et avait tenté de l’embrasser. Et elle n’avait pas exigé d’excuses pour cette audacieuse initiative !
Il laissa errer son regard sur le visage de la jeune femme. Elle était infiniment attirante avec sa chevelure flamboyante qui flottait au vent, ses grands yeux verts un rien provocants, et cette expression de défi sur ses lèvres sensuelles.
Autant d’attraits qui laissaient deviner une fougueuse amante. Oui, cette jeune femme était tout à fait capable de répondre à ses propres élans de passion. Cette passion qu’il avait tant de mal à trouver chez d’autres et que Jane était capable d’éveiller !
Assurément, Jane Smith était un danger pour lui, et pour la dignité associée à son rang de pair d’Angleterre. Car sous le digne représentant de la Couronne vivait toujours le libertin Hawk St Claire, une réalité contre laquelle il ne pouvait rien.
— A mon avis, ces dunes ne sont plus aussi sûres que vous le pensiez, remarqua-t-il. Je vous souhaite une bonne nuit, miss Smith.
Sur ces mots, Hawk s’éloigna dans l’obscurité. Mais cette fois il ne revint pas sur ses pas et marcha résolument jusqu’à Markham Park dont il apercevait au loin les lumières.
* * *
Songeuse, Jane suivit des yeux la silhouette imposante du duc qui finit par se fondre dans la nuit. Ce soir, le duc de Stourbridge n’avait pas seulement violé son refuge secret. Quand il l’avait prise dans ses bras, quand leurs lèvres s’étaient unies, il avait éveillé en elle un désir en sommeil dont elle ne soupçonnait pas l’ardeur. Une sensation inconnue qui avait allumé en elle un feu ardent. Ses seins semblaient lourds à présent, et une chaleur troublante avait envahi son corps. Autant de sensations qui l’invitaient à s’abandonner, à répondre avec passion au baiser de cet homme !
Jane savait qu’en cet instant elle se serait volontiers allongée avec lui sur le sable et aurait dépouillé sans rougir le duc de Stourbridge de sa carapace d’aristocrate hautain… et de ses vêtements !
Mais, alors qu’elle imaginait déjà les baisers et les caresses qu’ils auraient pu échanger, le cours de ses pensées s’interrompit soudain. Tout simplement parce qu’elle ignorait ce qui venait à la suite des baisers et des caresses.
Certes, elle se souvenait d’avoir entendu lady Sulby mettre en garde Olivia au début de la saison londonienne, l’invitant à se méfier des redoutables libertins de la bonne société.
« Une lady peut prendre autant d’amants qu’elle le souhaite une fois mariée, mais pas un seul avant le mariage ! » disait-elle, non sans cynisme.
Une question vint alors à l’esprit de Jane.
Est-ce que le désir qu’elle ressentait pour le duc de Stourbridge signifiait qu’elle n’était pas la respectable lady qu’elle avait toujours cru être ?
* * *
— Vous souhaitiez me voir, lady Sulby ?
Jane se tenait bien droite devant sa tutrice assise à la table de son boudoir.
Lady Sulby leva vers sa pupille des yeux d’un bleu glacial et demanda :
— J’espère que tu es tout à fait remise de ton mal de tête d’hier soir, ma petite Jane ?
Le ton très doux qu’elle avait adopté contrastait étrangement avec son regard perfide, ce qui suffit à éveiller la méfiance de Jane. Après les menaces proférées la veille par Olivia, lui reprochant son intérêt pour le duc de Stourbridge, Jane s’était en effet attendue à des sanctions.
— Je suis parfaitement remise, lady Sulby, je vous remercie.
Sa tutrice inclina la tête de façon si gracieuse que la méfiance de Jane s’intensifia.
— As-tu bien dormi ?
— A vrai dire… pas très bien, lady Sulby.
En effet, son sommeil avait été troublé par les images de son étreinte avec le duc de Stourbridge. Ou plutôt Hawk, comme il avait exigé qu’elle l’appelle… Les scènes érotiques qui avaient hanté sa nuit l’avaient réveillée en sursaut à maintes reprises. Frissonnante, le visage couvert de sueur, Jane avait éprouvé les mêmes sensations que la veille tandis que le démon du plaisir prenait possession de tout son corps !
— Vraiment ? s’étonna lady Sulby tout en s’adossant plus confortablement à sa chaise. Serait-ce parce que tu n’as pas dormi seule, mon enfant ?
Jane sentit sa gorge se serrer et ses joues s’enflammer. Nul doute que sa tutrice la soupçonnait d’avoir répondu aux avances de lord Tillton.
Ou peut-être à celles du duc de Stourbridge ?
A cette idée, les joues de Jane s’enflammèrent plus encore comme défilaient devant ses yeux les images de ses rêves de la nuit passée.
— Tu n’es pas obligée de répondre, Jane, reprit lady Sulby avec un petit sourire perfide. A dire vrai, je ne tiens pas à entendre tous ces détails sordides de ta bouche.
— Mais il n’y a pas de détails sordides, répliqua Jane, indignée.
— J’ai dit que je ne voulais rien savoir, insista sa tutrice avec une moue de dégoût. Je constate à regret qu’en dépit de nos efforts, de tous nos soins et de l’éducation que nous t’avons donnée tu es aussi perverse que ta libertine de mère !
Jane sentit son sang se glacer, et soudain une terrible angoisse l’envahit.
— Ma… ma mère ? balbutia-t-elle.
— Oui, ta mère, Jane. Une femme à qui tu ressembles étrangement. Un être totalement dépourvu de morale et de vertu…
— Comment osez-vous ?
Lorsque la servante avait prévenu Jane que lady Sulby souhaitait la voir de toute urgence, elle s’était doutée que ce n’était pas pour lui adresser des louanges. Cependant, jamais elle n’aurait soupçonné cette attaque acide à propos de sa mère.
— Ma mère était bonne et respectable…
— Fariboles, ma petite Jane ! interrompit sa tutrice avec une moue de mépris. Cet imbécile de pasteur qui a bien voulu épouser ta mère, un nommé Joseph Smith, ne voyait le mal nulle part et pas le moindre défaut chez sa belle Janette. Mais moi je savais que celle qui t’a donné le jour n’était rien d’autre qu’une effrontée et une libertine.
Les yeux révulsés, lady Sulby se leva brusquement et s’empressa d’ajouter :
— Dieu sait que nous n’avons eu aucun mal à avoir la preuve de ce que j’avançais.
Sous le feu de ce nouvel assaut, Jane vacilla, hochant la tête à chaque imprécation de sa tutrice, alors que celle-ci accusait la femme qui était morte peu de temps après lui avoir donné la vie des pires vilenies.
— Ma mère était belle et très douce…
— Ta mère était une traînée, une perverse et une catin de la pire espèce. Voilà ce qu’elle était !
— Non ! Vous mentez.
— Rien n’est plus vrai au contraire, s’écria lady Gwendoline dans un nouvel accès de cynisme. Et tu es son fidèle portrait, Jane ! J’ai mis mon cher époux en garde quand il a insisté pour te recueillir. Je l’ai prévenu de ce qui ne manquerait pas d’arriver. Et c’est arrivé. Tu nous as couverts de honte tout comme Janette. Hier soir, ta conduite m’a prouvé que j’avais raison.
— Mais… je n’ai rien fait dont je puisse avoir honte, protesta Jane, si choquée par les propos diffamatoires de lady Sulby qu’elle ne trouvait pas les mots pour se défendre.
— Oh ! ta mère n’avait pas honte de sa conduite, ricana lady Gwendoline. Elle n’a même pas demandé pardon pour ses péchés alors qu’elle portait déjà un enfant au moment d’épouser ce pauvre pasteur si naïf.
Jane manqua perdre connaissance, effarée par ces révélations. Elle ne pouvait croire que sa mère était enceinte au moment de se marier. Pareille hérésie lui paraissait invraisemblable.
Et, même si c’était vrai, cela ne faisait pas de Janette une catin, comme lady Sulby se plaisait à l’affirmer. Sans doute que ses parents, comme tant d’autres couples, s’étaient mariés précipitamment…
— Je suis la seule personne concernée par cette affaire, rétorqua-t-elle, et je…
— C’est ce que tu crois, ma fille, mais tu te trompes. Tu es bien comme ta mère, indifférente au chagrin que tu causes à ta famille par ton comportement scandaleux.
— Mais je n’ai rien fait de mal…
— C’est ce que tu prétends, objecta la maîtresse des lieux, les mains sur les hanches. Le valet de lord Stourbridge a confié à Brown, notre maître d’hôtel, que le duc a l’intention de nous quitter ce matin, et que…
— Comment ? Le duc quitte Markham Park ?
Jane demeura stupéfaite par cette nouvelle. Le départ de lord Stourbridge venait s’ajouter à tous les désagréments qui l’affectaient par ailleurs. Il lui semblait que tout s’effondrait autour d’elle, qu’elle vivait un cauchemar qui ne connaîtrait pas de fin.
— Ne fais pas l’innocente avec moi, Jane Smith, prévint sa tutrice. Chacun de nous a été témoin de tes manigances pour séduire délibérément le duc hier soir et pour l’attirer dans ton lit. Et, naturellement, ton intention était de le contraindre au mariage ? Hélas, si c’était là ton but, l’annonce de son départ précipité risque fort de compromettre tes projets. Tes efforts ont été vains, ma pauvre Jane !
Elle eut un odieux ricanement et poursuivit.
— Le duc de Stourbridge n’est pas homme à se laisser prendre à un piège aussi grossier par une jeune libertine de ton espèce. Tu es décidément une détestable petite garce, miss Smith. Une véritable vipère dans l’âme. Mais je vois à ton expression que tu te moques éperdument d’anéantir les chances d’Olivia de devenir duchesse de Stourbridge.
A en juger par les propos que le duc avait tenus la veille sur lady Sulby, Jane savait que la probabilité pour Olivia d’épouser lord Stourbridge était nulle. Ce mariage était sans doute une idée de lady Sulby, qui ne se remettait pas du désistement de Sebastian St Claire.
— Je ne veux plus te voir dans cette maison, Jane, s’écria la maîtresse des lieux hors d’elle. Tu quitteras Markham Park dès aujourd’hui, m’entends-tu ? Je te chasse !
— C’était bien mon intention, lady Sulby, repartit Jane d’un ton calme.
Après ce que sa tutrice lui avait dit de sa mère, Jane estimait ne plus pouvoir rester une heure de plus dans cette demeure.
— Et ne compte pas te réfugier chez nous si, comme ta mère, tu te trouvais enceinte. Ce n’est pas le pasteur du village qui t’épousera, crois-moi. D’ailleurs, aucun imbécile ne se laissera prendre au piège du mariage dans le seul but de donner un nom à ton futur bâtard !
Jane demeura silencieuse, comme indifférente au chapelet d’injures qu’égrenait lady Sulby. La douleur qu’elle avait ressentie après les accusations de sa tutrice semblait s’estomper et elle voyait finalement son départ de Markham Park comme la fin d’un insupportable supplice.
Son indifférence ne fit que raviver la hargne de lady Sulby.
— Ah ! tu ignorais l’histoire de Janette, n’est-ce pas ? reprit-elle, l’air triomphant. Même après qu’elle est morte en te donnant le jour, Joseph Smith n’a pu supporter l’idée de souiller la mémoire de sa Janette chérie. Voilà pourquoi il n’a jamais osé te dire qu’il n’était pas ton véritable père.
— Joseph Smith était mon père ! s’insurgea Jane, incapable de croire à cette fable.
Ses yeux s’emplirent de larmes tant elle était révoltée par les propos monstrueux que cette femme cruelle tenait sur ses parents.
Certes, Jane n’avait jamais connu sa mère, mais son père avait été pour elle d’une bonté et d’une douceur infinies. Jamais il n’aurait pu se montrer aussi attentionné s’il n’avait pas été son père !
— J’ai la preuve que Joseph Smith n’était pas ton père, ma petite, renchérit pourtant sa tutrice. Ta mère a séduit ton géniteur, un gentilhomme riche et titré, et l’a attiré dans son lit, espérant qu’il s’éprendrait d’elle au point de l’épouser et qu’il répudierait son épouse légitime. Mais les choses ne se sont pas passées ainsi. Il a refusé d’épouser Janette, même quand celle-ci s’est retrouvée enceinte de ses œuvres.
— Je ne vous crois pas. Vous mentez ! s’écria Jane, les yeux baignés de larmes. Tout ce que vous voulez c’est me blesser, me faire du mal…
— En effet, je te fais du mal, Jane, je l’espère bien. Mais il fallait que tu saches. Tu me fais tant penser à elle ! Tu es en tout point semblable à ta mère ! Janette aussi avait cette beauté sauvage et cette nature indomptable.
Jane comprit soudain que lady Sulby avait passé ces douze dernières années à tenter d’éradiquer chez elle tout ce qui pouvait lui rappeler sa défunte mère. Ainsi avait-elle cherché à altérer la ressemblance entre mère et fille en enlaidissant Jane par tous les moyens. En fait, lady Sulby haïssait autant la pupille de son mari qu’elle haïssait celle qui lui avait donné le jour.
— Janette était pervertie et obstinée, continua la maîtresse des lieux. Elle était habile à circonvenir les hommes et à les plier à sa volonté. Mais elle a commis une erreur fatale dans le choix de son amant. Une erreur qui s’est retournée contre elle le jour où elle lui a annoncé qu’elle attendait un enfant de lui. Et cet enfant, c’était toi, Jane. Dès lors, il n’a pas hésité à la bannir de sa vie.
— Vous mentez ! intervint Jane d’un ton cassant. Je ne sais pas ce que Janette représentait pour vous, mais ce que je sais c’est que vous ne dites pas la vérité sur elle.
— Vraiment ? ricana lady Sulby.
Elle ouvrit alors un tiroir de son bureau pour y prendre un document manuscrit qu’elle présenta à Jane.
— Peut-être devrais-tu lire ceci, ma fille. Alors tu verras qui était exactement ta mère.
— De quoi s’agit-il ?
— C’est une lettre écrite voici vingt-trois ans par ta mère à son amant. Lettre qui n’a jamais été envoyée, bien sûr. D’ailleurs, comment aurait-elle osé l’envoyer alors que cet homme était marié ?
— Comment vous êtes-vous procuré cette lettre ?
Lady Sulby eut un petit rire amer.
— Songe à ce qui s’est passé il y a douze ans, Jane. Tu te souviens sans doute que j’étais avec Barnaby quand il est venu te chercher au presbytère après la mort de Joseph Smith. Tu ne l’as pas oublié, je suppose ? C’est en triant les affaires de Janette que j’ai trouvé les lettres qu’elle écrivait à son amant sans jamais les envoyer. Des lettres au contenu d’une indécence inavouable !
— Il y avait donc… plusieurs lettres ? balbutia Jane du bout des lèvres.
— Oui. Quatre. Janette y mentionne en des termes on ne peut plus clairs l’enfant qu’ils ont conçu dans le péché.
— Donnez-moi cette lettre ! ordonna Jane en arrachant le document des mains de sa tutrice. Vous n’aviez pas le droit de lire la correspondance de ma mère. Où sont les autres ?
Jane se précipita vers le bureau et fouilla fébrilement le tiroir. Elle n’eut aucun mal à découvrir les autres missives écrites de la même main que la première. Pour elle, il ne faisait aucun doute que lady Sulby était en train de les relire au moment où elle l’avait convoquée.
— Sir Barnaby connaît-il l’existence de ces lettres ?
— Non, bien sûr, confessa lady Sulby avec un sourire pervers. Je les lui cache depuis douze ans. A ton avis, pourquoi étais-je aussi inquiète quand je t’ai vue toucher à mon coffret à bijoux hier ?
— C’est donc dans ce coffret que vous les cachiez ? questionna Jane, consternée par la perfidie de sa tutrice. Comment avez-vous pu ? Vous n’aviez pas le droit de vous emparer des affaires de ma mère, et encore moins de lire ses lettres.
Redoutant un accès de colère, lady Sulby porta la main à sa poitrine comme pour se protéger d’un coup éventuel.
— Reste où tu es, mauvaise fille !
— Je n’ai pas l’intention de vous toucher, assura Jane avec une moue de dégoût. J’aurais trop peur de me salir les mains. J’ai essayé de vous aimer, mais je n’ai jamais pu. Dans cette maison, sir Barnaby a été le seul à me témoigner de la tendresse. C’est un homme aimable et bon, et je le plains sincèrement d’avoir pour épouse une femme aussi perverse et vindicative que vous.
— Sors d’ici, petite peste !
— Ne vous inquiétez pas, je vais m’en aller.
Jane se leva et s’avança vers la porte, la tête haute.
— Soyez sûre que je quitterai cette maison dès que possible. D’ailleurs, j’ai déjà rassemblé mes affaires, celles qui m’appartiennent vraiment.
Furieuse, Jane se dirigea vers sa chambre à l’arrière de la maison. Désormais, elle avait une bonne raison de quitter Markham Park. Enfin délivrée !
Son avenir lui semblait bien flou. Mais qu’importe où elle irait, comment elle vivrait, quel serait son avenir. Rien ne pourrait être pire que les douze années qu’elle venait de passer à Markham Park sous la férule de la redoutable lady Sulby…
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