Une audacieuse ingénue

Carole Mortimer · Chapitre 5 sur 16

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Une audacieuse ingénue

Chapitre 5

 

 

— Comme vous êtes calme ce matin, Votre Grâce ! s’étonna Jane le lendemain.

Le duc lui répondit par un faible grognement. Depuis le début de leur voyage vers le Gloucestershire, elle avait dû se contenter de ces réponses ronchonnes. Leur destination finale était la résidence familiale des Stourbridge, une demeure ancestrale où le duc lui avait dit se sentir vraiment chez lui.

Jane soupira bruyamment. Chez un homme si bien élevé, qui faisait preuve en toutes circonstances de la plus parfaite retenue, ces grognements lui semblaient tout à fait déplacés.

En fait, lord Stourbridge s’était enfermé dans le silence depuis la veille. En effet, après une discussion houleuse lors du dîner dans la salle à manger de l’auberge, ils ne s’étaient plus adressé la parole.

Et pour Jane ce silence était des plus pesants !

Certes, ils avaient été en désaccord toute la soirée, attendu qu’elle refusait obstinément d’accompagner son nouveau « tuteur » dans le Gloucestershire. Le duc, quant à lui, était demeuré inflexible sur ce point, s’opposant fermement au désir de sa « pupille » de prendre seule une diligence pour Londres afin de se rendre ensuite chez Bessie, dans le Somerset.

Jane avait cru que leur différend se réglerait quand elle avait fini par capituler et accepter de le suivre en Gloucestershire. A tout prendre, cette solution lui paraissait préférable à celle de retourner chez les Sulby, une issue redoutable dont le duc la menaçait. Mais, visiblement, le duc n’était pas le genre d’homme à pardonner facilement.

Dieu merci, en entrant dans sa chambre, Jane avait eu la surprise de découvrir que Dolton avait loué les services de la fille de l’aubergiste en qualité de femme de chambre. Celle-ci avait préparé à Jane un bon bain, l’avait aidée à se dévêtir puis à se coiffer avant le coucher. Autant de soins attentifs auxquels elle n’avait pas été habituée chez les Sulby, qui l’avaient toujours reléguée au rang de servante.

Après une nuit paisible, Jane s’était levée avec la ferme résolution de tirer le meilleur parti de son voyage dans la berline ducale. En outre, elle savait que le Gloucestershire n’était pas tellement éloigné du Somerset, sa destination finale, un détail très favorable à ses projets.

Mary, la fille de l’aubergiste, lui avait apporté son petit déjeuner dans sa chambre, de sorte que Jane n’avait pas eu l’occasion de s’entretenir avec le duc avant d’embarquer dans la voiture.

Elle laissa son regard errer sur l’habitacle. Comme elle l’avait pressenti, la berline était tout aussi rutilante au-dehors qu’à l’intérieur, avec ses sièges capitonnés d’un confort remarquable. Le soleil était de la fête, éclairant l’intérieur du véhicule d’une belle lumière. Bref, la journée se serait annoncée radieuse si seulement le duc n’avait pas été d’une humeur aussi maussade.

Tandis que leur voiture roulait à vive allure, Jane leva discrètement les yeux sur son compagnon de voyage et nota que celui-ci gardait obstinément les mâchoires serrées.

Plusieurs fois, elle avait tenté d’engager la conversation avec lui, sans succès. Ainsi avait-elle esquissé quelques commentaires sur le temps, sur la robe verte qu’elle avait choisie pour le voyage – un cadeau de sir Barnaby –, mais rien n’y avait fait. Le duc demeurait de marbre, muet comme une tombe !

Lasse de ces tentatives infructueuses, Jane s’était à son tour enfermée dans un mutisme absolu, préférant contempler les paysages qu’ils traversaient.

Mais, au bout de quelque temps, elle renonça à cette occupation. Il restait encore un long chemin à faire et, si le duc persistait avec son air grincheux, ils risquaient fort l’un et l’autre de mourir d’ennui avant d’arriver à destination !

Elle résolut donc de percer sans plus attendre le mystère du silence obstiné de lord Stourbridge.

— Pouvez-vous me dire en quoi je vous ai contrarié ce matin, Votre Grâce ?

— Je crois vous avoir déjà dit de ne pas me donner du « Votre Grâce » à tout propos, répliqua-t-il vertement.

— J’avoue que je ne saurais vous nommer autrement, Votre… euh, monsieur le duc.

— Ne vous ai-je pas invité à m’appeler Hawk ?

— C’est exact… Hawk.

Elle rougit malgré elle. En effet, comment aurait-elle pu oublier en quelles circonstances elle avait appelé lord Stourbridge par son prénom ?

— Cela peut se concevoir quand nous sommes en tête à tête, mais, en présence d’autres personnes, « Hawk » me semble déplacé.

— Jane, il ne vous a pas échappé que nous sommes seuls dans cette voiture, je suppose ?

Le duc se redressa sur son siège. Il admettait volontiers qu’il était d’humeur sombre, mais en plus il se rendait compte que son attitude frisait la goujaterie. Et cependant il n’y pouvait rien.

A son départ de Markham Park, il avait refusé d’emmener Jane dans sa voiture. Comme son devoir le lui dictait. Hélas, elle était parvenue à ses fins en le rejoignant à l’auberge, et ce voyage en sa compagnie le mettait dans un embarras inconcevable.

Mais comment le lui avouer ?

Et, comme pour ajouter à cet embarras, miss Smith était d’humeur radieuse ce matin. Bien différente de la jeune fille timide et réservée rencontrée pour la première fois dans l’escalier de la demeure des Sulby il y avait seulement deux jours de cela ! Hawk ne parvenait pas à croire au changement qui s’était opéré en elle.

En cette matinée, les yeux de Jane brillaient d’un éclat singulier. Elle semblait particulièrement enjouée avec ses joues teintées de rose et ses lèvres animées d’un sourire mutin. Comment pouvait-elle afficher une telle insouciance alors qu’elle le mettait, par sa seule présence, dans une situation délicate ?

Après sa dernière remarque sur le temps, sa compagne avait ôté son manteau de voyage. Au-dessous, elle portait une robe vert pâle qui révélait l’aspect satiné de sa peau claire et accentuait le feu de ses boucles rousses. Cette robe était un présent de sir Barnaby, un point qui ajoutait à l’estime que le vieil homme inspirait à Hawk. Toutefois, sir Barnaby avait commis une légère faute de goût en choisissant cette couleur insipide avec aussi peu de discernement qu’il avait choisi sa femme vingt-cinq ans plus tôt !

Pauvre sir Barnaby !

Assis face à sa passagère dans l’habitacle de la berline, Hawk pouvait admirer à loisir le décolleté qui s’offrait à ses yeux. Cette gorge naissante aux tons d’ivoire, ces seins généreux qui tressautaient de façon exquise à chaque soubresaut, éveillaient en lui un indicible désir. Depuis le début du voyage, il n’avait cessé de remuer sur son siège comme un gamin à la fois curieux et impatient.

Il ressentait des bouffées de chaleur et avait l’étrange impression d’être trop à l’étroit dans son costume de voyage. Son tailleur de Londres se plaisait à lui confectionner des vêtements très ajustés. S’ils avaient l’avantage de flatter sa silhouette athlétique, Hawk aurait préféré un peu plus d’aisance… surtout dans ces conditions. Mais, dans l’innocence de sa jeunesse, dans sa méconnaissance des hommes, Jane n’avait sûrement pas conscience du désir qu’elle éveillait en lui.

— Pourquoi vous obstiner à me reprocher mon silence, Jane ? questionna-t-il soudain. Je ne suis pas d’humeur à bavarder, voilà tout. Cela vous arrive aussi de temps à autre, n’est-ce pas ?

Piquée au vif, Jane sentit ses joues s’enflammer. En effet, au cours du dîner de la veille, le duc avait insisté pour connaître les raisons de son départ précipité de Markham Park et ses projets d’avenir. Or, Jane avait refusé de livrer ses secrets, et à l’évidence il ne le lui avait pas pardonné.

Mais comment aurait-elle pu avouer au duc de Stourbridge qu’elle comptait se rendre à Londres dans le seul but de prendre une diligence à destination du Somerset ? Aurait-elle osé lui confier qu’une fois sur place sa seule préoccupation serait de rechercher l’identité de son géniteur ?

Jane ne pouvait décemment lui exposer ses tourments ni lui conter par le menu l’histoire de sa mère selon le récit que lui en avait fait lady Sulby. Pouvait-elle lui raconter que Janette avait épousé un pauvre pasteur qu’elle n’aimait pas dans le seul but de donner un nom à sa fille ?

Non. Elle n’en voyait pas l’utilité. Aussi, elle était demeurée obstinément muette sur les raisons qui la poussaient à se rendre à Londres. Et pour cause !

En tout cas, il ne faisait aucun doute que ses secrets irritaient le duc.

— Je ne me permettrais pas de vous reprocher quoi que ce soit, Votre Grâce, répondit-elle calmement. J’ai simplement remarqué que vous n’étiez guère communicatif aujourd’hui, contrairement à votre habitude.

— A l’inverse des bavardes invétérées, je n’éprouve pas le besoin de jacasser à propos de tout et de rien, chère miss Smith.

Outrée par cette allusion évidente au goût bien féminin pour la conversation, Jane répliqua :

— Dans ce cas, Votre Grâce, je vous laisse à votre solitude.

Elle croisa les bras et se tourna délibérément vers la vitre pour regarder le paysage.

Avait-elle eu tort ou raison de ne pas se confier au duc, de garder le secret sur l’histoire de Janette et de sa propre naissance ?

L’avenir le dirait.

Si son compagnon de voyage s’était comporté comme le soir où il l’avait suivie dans les dunes après le dîner à Markham Park, peut-être aurait-elle parlé plus librement. A présent cependant, face à l’air hautain qu’il arborait, Jane ne pouvait oublier qu’il était le duc de Stourbridge, un pair d’Angleterre riche et puissant. Comment aurait-elle pu avouer à un tel personnage que sa mère avait aimé un homme marié et qu’elle-même était née de cette union ?

Et tant pis si le duc découvrait un jour son histoire !

Hawk leva les yeux sur sa passagère et sentit son cœur se serrer en voyant une larme perler sur sa joue.

Depuis la mort de lady Stourbridge, dix ans auparavant, la seule femme qui vivait dans son entourage était sa jeune sœur Arabella. Adolescente, celle-ci était une jeune fille charmante et affectueuse, mais depuis son séjour à Londres à l’occasion de la saison le désir d’indépendance d’Arabella s’était affirmé. A l’image de ses deux frères aînés, elle n’en faisait qu’à sa tête, causant bien des soucis à lady Hammond, sa tante, qui l’avait accueillie pour la saison de Londres. Celle-ci avait tout bonnement déclaré sa nièce complètement irresponsable et impossible à raisonner. Il est vrai que l’insolente débutante fréquentait les salons de la capitale sans chaperon, arguant que sa tante avait définitivement renoncé à chaperonner une nièce aussi fantasque !

Hawk se doutait bien que miss Smith, qui partageait avec lui cet habitacle étroit, pourrait se révéler tout aussi opiniâtre que sa propre sœur si l’occasion lui en était donnée. Nul doute que les années passées sous la domination de la tyrannique lady Sulby expliquaient à la fois la méfiance de Jane et son goût de la provocation. Dès son arrivée à Markham Park, Hawk avait noté que Jane était considérée par sa tutrice comme une parente pauvre, et, pis encore, comme une simple servante. Maintenant délivrée de cette soumission, elle montrerait sa véritable nature. Hawk n’en doutait pas.

Ainsi, la compassion qu’il avait tout d’abord éprouvée pour miss Smith se transformait en une curiosité qui aiguisait son impatience.

— Il me semble que je vous dois des excuses, Jane, soupira-t-il.

Elle se tourna vers lui, incapable de dissimuler sa surprise. En cet instant, ses larmes donnaient à ses yeux verts un éclat exceptionnel.

— Des excuses, Votre Grâce ?

Cette fois, Hawk se garda de lui reprocher de s’adresser à lui de façon aussi formelle.

— Oui. Je regrette amèrement ma rudesse à votre égard. Je dirais même… ma grossièreté. J’ai eu tort de me laisser aller à ma mauvaise humeur.

— Même si j’en étais la cause ? interrogea-t-elle du bout des lèvres.

— Vous n’en êtes pas responsable, Jane. Tout au moins, pas entièrement, avoua-t-il en devinant dans ses yeux un léger doute. Je suppose que vous n’avez pas de jeunes frères ni de sœur comme moi ?

— Non, Votre Grâce, confirma-t-elle dans un murmure.

Hawk se demanda ce qu’il avait bien pu dire pour que Jane baisse soudain les paupières et croise ainsi les mains sur son giron. Il lui avait simplement parlé de ses frères et de sa sœur. Etait-ce la cause de son brusque changement d’attitude ?

Si Hawk regrettait que Jane ait refusé de lui raconter sa dernière entrevue avec lady Sulby, il regrettait plus encore de lui avoir fait de la peine sans en comprendre la raison.

— Jane, vous ne pouvez pas savoir la chance que vous avez d’être fille unique ! reprit-il vivement dans l’espoir de la détendre un peu.

Erreur ! Elle demeura dans les mêmes dispositions.

— De la chance, Votre Grâce ? s’écria-t-elle sans même lever les yeux vers lui.

— J’ai deux jeunes frères, une sœur plus jeune encore, et tous trois semblent prendre un malin plaisir à me faire vieillir prématurément !

— Comment cela ?

— Par tous les soucis qu’ils me donnent.

Jane esquissa malgré elle un sourire. Soudain, elle voyait en son compagnon de voyage un homme comme un autre, accablé par ses responsabilités, assailli de tourments. Une situation tellement inattendue pour l’impérieux, l’arrogant duc de Stourbridge !

— Parlez-moi d’eux, le pria-t-elle.

Le duc s’adossa confortablement à la banquette, visiblement séduit par cette invitation.

— Le plus âgé des trois est Lucian. Il a aujourd’hui vingt-huit ans. Il est sombre et irritable, surtout depuis qu’il a quitté l’armée après la défaite de Bonaparte. Sebastian, quant à lui, vient d’avoir vingt-six ans. Son seul plaisir est de se fourrer dans des situations inextricables, de se compromettre dans tous les scandales possibles et imaginables.

Le duc fit la grimace et poursuivit :

— Enfin, il y a Arabella, ma jeune sœur. Auréolée de ses dix-huit printemps, elle a connu cette année sa première saison à Londres.

A l’expression de lord Stourbridge, Jane crut comprendre que lady Arabella n’avait pas obtenu à Londres le succès qu’il espérait.

— Elle est encore jeune, Votre Grâce. Sans doute aura-t-elle mille autres occasions d’être appréciée comme il se doit, et elle finira par trouver un parti très convenable.

Jane ne cherchait pas précisément à rassurer le duc. Elle imaginait lady Arabella suffisamment jolie et bien dotée pour trouver un époux digne d’elle.

— Je crois que vous m’avez mal compris, Jane. Ma sœur a déjà reçu quantité de demandes en mariage au cours des derniers mois, et elle les a toutes refusées.

— Peut-être n’aimait-elle aucun de ces jeunes gens ?

— Aimer ? reprit-il avec un petit rire cynique. Jane, voulez-vous me dire ce que l’amour a à voir avec le mariage ?

— Mais enfin…

Jane s’interrompit brusquement en se mordant la lèvre tandis qu’elle prenait soudain conscience que sa propre mère ne s’était pas mariée par amour mais pour donner un nom à son enfant illégitime.

Etait-ce donc à cela que se résumait le mariage ? A un sacrement indispensable pour fonder une famille, à un devoir dépourvu d’amour ?

Le duc de Stourbridge n’attendait-il rien d’autre du mariage ? A ses yeux, sa future épouse serait-elle uniquement destinée à lui donner des enfants, et surtout un héritier mâle pour reprendre son titre de duc ? Prendrait-il ensuite une ou plusieurs maîtresses pour mener joyeuse vie en toute indépendance ?

Etait-ce vraiment ce que tous les hommes de la bonne société attendaient de leur vie de couple ?

Si c’était vrai, Jane se félicitait de ne pas être de leur monde, ainsi échapperait-elle à ce sacrifice.

Elle avait passé l’essentiel de ses vingt-deux ans d’existence à apprendre à vivre sans amour. Dès lors, elle ne pouvait concevoir une vie auprès d’un homme incapable de l’aimer. Assurément, elle préférerait le célibat à un mariage dépourvu d’affection.

Mais en fait qui consentirait à l’épouser, elle qui était née de l’union d’une femme avec un homme marié ?

— Jane ?

Perdue dans ses pensées, elle leva les yeux sur le duc, dont elle avait un peu oublié la présence. Lui, en tout cas, ne semblait pas l’avoir oubliée et la fixait de son regard dur aux intenses reflets d’or.

Lord Stourbridge était particulièrement élégant ce matin. Sa jaquette bleu roi contrastait singulièrement avec sa chemise d’un blanc immaculé et son gilet de satin bleu pâle. Un peu plus bas, sa culotte beige très ajustée disparaissait à hauteur des genoux dans des bottes de cuir souple parfaitement lustrées.

A le voir si beau, si prestigieux dans ses habits d’aristocrate fortuné, Jane savait que ses chances d’épouser un tel homme étaient infimes, pour ne pas dire nulles. Et peut-être était-ce mieux ainsi.

Elle esquissa toutefois un sourire avant de s’adresser de nouveau à lui.

— Vos frères et votre sœur ne me paraissent pas aussi retors que vous semblez le dire, Votre Grâce.

— Ah, on voit bien que vous ne les connaissez pas !

Hawk observa Jane plus attentivement, soucieux de cerner sa personnalité et de tenter de voir clair dans cette âme juvénile.

Sans en comprendre la cause, il avait remarqué qu’une ombre voilait de temps à autre les yeux verts de Jane d’habitude si expressifs. Toutefois, il pressentait que ce changement d’expression n’était pas dû seulement aux tourments que lady Sulby avait infligés à sa pupille. A l’évidence, Jane faisait en sorte de lui cacher la véritable origine de son trouble. Visiblement, elle était résolue à ne rien dévoiler de sa vie privée. Tout comme lui-même entendait rester muet sur ce sujet réputé si délicat.

— Mais vous ne tarderez pas à connaître mes frères et ma sœur, Jane, soyez sans crainte, dit-il enfin. Tout au moins aurez-vous l’occasion de rencontrer Arabella.

Hawk ne tenait pas à ce que Jane s’entretienne avec le ténébreux Lucian, et encore moins avec le capricieux Sebastian. Bien sûr, il était très attaché à son plus jeune frère, en dépit de l’altercation qu’ils avaient eue avant son départ pour Markham Park. Et il aimait Lucian tout autant. Tous deux étaient de riches natures, même si parfois ils en doutaient eux-mêmes. Cependant, l’idée que l’un ou l’autre de ces sacripants ose s’éprendre de l’innocente Jane Smith lui était insupportable.

— En quelle occasion pourrai-je rencontrer votre sœur, milord ? s’enquit Jane, le tirant brusquement de sa rêverie.

— Maintenant que la saison de Londres est terminée, ma sœur est de retour à Mulberry Hall, notre demeure familiale.

Surprise, Jane écarquilla les yeux. Lady Arabella serait donc là pour les accueillir à leur descente de voiture ?

A dire vrai, cette perspective ne l’enchantait guère.

Quelle serait la réaction de la jeune lady en voyant le duc accompagné d’une fille de vingt-deux ans ? Comment lui expliquerait-il le fait que cette inconnue avait effectué un si long voyage avec lui sans chaperon ?

— Je comprends, murmura Jane en baissant les paupières. Quelle…

Elle s’interrompit un instant pour humecter ses lèvres puis reprit :

— Quelle explication entendez-vous donner à lady Arabella quant à ma présence, Votre Grâce ? A l’évidence, elle sait bien que je ne suis pas votre gouvernante.

Le duc haussa les sourcils avant de lui adresser un sourire.

— Pourquoi ne pas lui dire simplement la vérité, Jane ? Nous lui expliquerons que vous m’avez supplié de vous emmener dans ma voiture.

Elle le considéra d’un air stupéfait.

A vrai dire, Jane n’avait pas songé aux éclaircissements que le duc comptait donner à son personnel sur la jeune fille qui l’accompagnait. Il est vrai qu’il n’avait pas à se justifier auprès de ses serviteurs et qu’aucun d’eux n’oserait poser de questions. En revanche, la jeune sœur du maître de maison risquait fort de ne pas apprécier l’installation de cette inconnue chez eux.

Hawk nota avec satisfaction que cette discussion avait eu le mérite de tirer miss Smith de sa réserve. A en juger par la consternation qu’il lisait sur le visage de Jane, il était évident que celle-ci s’interrogeait à présent sur ses intentions précises à son égard. Curieusement, en quittant Markham Park, il avait refusé de l’emmener dans sa voiture, et maintenant il lui proposait de la recevoir à Mulberry Hall. Ainsi, Hawk comprenait qu’elle puisse s’interroger sur ses motivations et qu’elle redoute la réaction d’Arabella.

Avant d’hériter du titre de duc de Stourbridge, Hawk était un libertin notoire, à l’image de son frère Sebastian. Dès l’âge de dix-huit ans, il avait mené joyeuse vie, se livrant à la débauche et à toutes sortes de dépravations avec ses camarades. Toutefois, les dix années qui venaient de s’écouler avaient vu un changement radical et indispensable dans le comportement de Hawk St Claire. Devenu le très respectable duc de Stourbridge, il s’était mué en un aristocrate sobre et réservé qui gardait un secret absolu sur ses relations féminines, de façon à ne pas éveiller la curiosité.

L’idée que Jane puisse le suspecter d’inviter une jeune maîtresse à Mulberry Hall, le berceau de la famille St Claire où résidait sa sœur, était inacceptable pour lui. Tellement inacceptable que Hawk ne pouvait s’empêcher de titiller un peu sa compagne de voyage pour la punir de nourrir de tels soupçons.

— Ne vous tracassez pas pour si peu, Jane. Personne, pas même ma sœur Arabella, ne m’interrogera sur le rôle que j’ai l’intention de vous confier dans la demeure de mes ancêtres. J’en fais mon affaire.

Jane eut un sourire gêné.

Quel était le rôle qu’il voulait lui donner ? Mystère !

Avait-elle mal compris le duc quand il avait insisté, la veille, afin qu’elle voyage sous son patronage ? En dépit de ce qu’il avait déclaré, exigerait-il qu’elle devienne sa maîtresse en contrepartie de cette protection ?

— Allons, Jane…, murmura-t-il en se penchant vers elle pour prendre ses mains dans les siennes. Souvenez-vous. Quand nous étions seuls dans les dunes, l’autre soir, vous paraissiez bien disposée à mon égard…

En vérité, Jane ne trouvait rien de repoussant chez le duc de Stourbridge. Le contact de ses mains sur les siennes réveillait en elle le désir qui l’avait tant troublée cette nuit-là au bord de la mer. Depuis, elle ne rêvait que d’éprouver de nouveau ces émois.

Peut-être même plus que des émois !

Hawk avait fait naître en elle des émotions dont elle ne soupçonnait même pas l’existence. En cet instant, dans cette berline qui roulait vers Mulberry Hall, elle ressentait pour cet homme une attirance irrépressible. Sous le pouvoir de ses yeux aux reflets d’or, elle se sentait délicieusement captive de son charme.

De son côté, Hawk savait qu’il devait cesser immédiatement ce jeu de séduction, libérer les mains de Jane, prendre ses distances avec elle. Il devait par ailleurs lui préciser quelle serait sa véritable place dans la maisonnée de Mulberry Hall.

Pourtant, quand il posait les yeux sur les lèvres exquises de sa compagne de voyage, qu’il sentait sous ses doigts la douceur de cette peau de satin, il était bien tenté de la serrer dans ses bras. Son corps tout entier frémissait de désir. Hawk était parvenu à y résister jusque-là, mais maintenant il n’était plus très sûr de lui.

Curieusement, il n’eut pas le moindre effort à faire pour attirer Jane à lui et l’asseoir sur ses genoux. Elle était si légère que ce fut un jeu d’enfant.

Elle n’opposa pas la moindre résistance quand il l’enlaça et prit tendrement ses lèvres. Elles étaient d’une douceur indicible, tout comme Hawk les imaginait. Sous ses doigts, les bras nus de Jane avaient la souplesse d’un tissu de soie. Quand il la prit par la nuque et que son baiser se fit plus insistant, Hawk perçut un élan de désir parcourir son corps de jeune femme.

Un feu ardent s’alluma alors en lui. Sous l’empire d’un désir trop longtemps resté en sommeil, il invita Jane à entrouvrir ses lèvres pour mieux savourer ce baiser.

Un parfum exotique émanait d’elle, des senteurs mêlées de fruits et de fleurs exaltées par l’ardeur du désir partagé. Non seulement elle ne cherchait pas à lui résister mais elle ravivait le feu qui brûlait en lui.

Il se délectait de ses lèvres suaves, puisant avec gourmandise le nectar qu’elles offraient généreusement. Il parcourait de ses mains ce corps de femme qui s’abandonnait sous ses caresses. Il en explorait tous les reliefs sans jamais rencontrer la moindre opposition ni ressentir la moindre tension.

Jane frémit, enivrée par les baisers de Hawk, se laissant emporter par les sensations suaves qu’ils lui procuraient. Quand elle sentit sa main se poser sur son sein, son désir se fit soudain plus intense, comme une souffrance exquise qu’elle appelait de ses vœux. Sous les caresses de Hawk, elle sentit ses tétons se dresser et un frisson inconnu jusqu’alors envahir tout son être jusqu’au creux de ses cuisses.

Elle ignorait ce qui se passait entre un homme et une femme quand ils étaient dans un lit. Tout ce qu’elle savait, c’était ce qu’elle avait entendu de la bouche de lady Sulby alors que celle-ci faisait ses recommandations à Olivia : « Au soir de ton mariage, ma fille, tu n’auras qu’à t’allonger nue auprès de ton mari et subir comme une torture tout ce qu’il exigera de toi ! »

Mais, dans les bras de Hawk, sous le feu de ses caresses intimes, Jane n’avait nullement la sensation d’une torture. Il lui semblait au contraire que cet homme ravivait sans cesse son désir, l’invitant à s’offrir à lui sans retenue.

Cela signifiait-il qu’elle n’était pas destinée à endurer les souffrances de la nuit de noces ? Les lettres de sa mère à son amant parlaient d’un plaisir ineffable né de leurs relations intimes. Jane était-elle aussi une de ces femmes dépravées qui ne s’épanouissaient que dans l’acte d’amour ?

Non. C’était impossible !

Assurément, elle n’était pas la fille perdue que lady Sulby l’accusait d’être.

Hawk laissa échapper un grognement de plaisir. Son désir était devenu si intense qu’il s’interrogeait avec angoisse sur l’issue de leur étreinte. Jane était-elle prête ou non à se donner à lui ? Jusqu’où était-elle disposée à aller dans cet élan de passion ? N’était-ce pas à lui d’y mettre un terme ?

En qualité de duc de Stourbridge, n’avait-il pas le devoir de protéger cette jeune fille et non d’user de son autorité pour la séduire dans sa propre voiture ?

Il desserra alors son étreinte et leva les yeux vers elle.

— Jane, vous vous rendez compte maintenant à quel point j’avais raison de vous avertir des risques de voyager dans ma voiture ?

Elle pâlit soudain et s’enquit d’une petite voix :

— Est-ce à dire que… vous m’avez embrassée uniquement dans le but de me donner une leçon, Votre Grâce ?

Hawk prit sur lui pour ne pas fondre devant ces yeux brillants de larmes et ces lèvres tremblantes.

— En quelque sorte, confirma-t-il en affectant un ton solennel. Mais je tenais aussi à vous préciser qu’en dépit de ce que vous pouvez penser le duc de Stourbridge n’a nul besoin de recourir au chantage pour séduire les jeunes femmes.

Il ajouta avec une évidente suffisance :

— D’habitude, les femmes de rencontre sont trop heureuses de chavirer dans mon lit sans que j’aie à user d’un stratagème quelconque.

Jane accusa le coup sans un mot. Bien que blessée par ce commentaire, elle n’avait cependant aucun doute sur ce point. A l’évidence, le duc disait la vérité et son pouvoir de séduction plaidait en sa faveur.

Elle était une provinciale, une de ces femmes de rencontre dont parlait le duc, et elle ne l’avait pas repoussé quand il l’avait prise dans ses bras. Bien au contraire !

— C’était bien ce que vous attendiez de moi, n’est-ce pas, Jane ?

Le ton était décidément cynique. Elle était bel et bien en présence de l’arrogant duc de Stourbridge, celui de leur première rencontre dans les dunes. Oui. Ces yeux d’or brillants de concupiscence, ces lèvres animées d’un sourire moqueur, tout cela n’appartenait qu’à lui.

L’insolence de ce lord si puissant invita Jane à réagir et elle affronta crânement son regard. Maintenant, elle voyait clair en lui et savait qu’il usait volontiers de son titre et de son arrogance pour imposer sa loi aux plus faibles. Le duc était en fait un dictateur !

— Mais… je n’étais pas disposée à me glisser dans votre lit, Votre Grâce, corrigea-t-elle.

— A l’évidence, vous n’en étiez pas loin, Jane !

— M’accuseriez-vous de mentir ?

— Ne vous a-t-on jamais dit qu’un désir secret est une forme de mensonge ?

Elle leva la main sur lui comme pour effacer ce sourire arrogant de ces lèvres qui avaient pris les siennes avec tant d’ardeur quelques instants plus tôt.

— Je ne vous conseille pas la gifle, ma belle, dit-il en retenant la main qui le menaçait. Vous avez suffisamment troublé ma tranquillité en m’imposant votre présence, sans ajouter une gifle à la liste de vos offenses !

— Dois-je vous rappeler que vous êtes celui qui a insisté afin que je vous suive dans le Gloucestershire, Votre Grâce ?

— Une décision que je regrette amèrement, répliqua-t-il d’un ton cinglant.

Jane bondit d’indignation.

— Si ma compagnie vous importune, il y a une solution très simple pour y mettre fin, Votre Grâce !

— Vous allez encore exiger de moi que je vous laisse partir seule pour Londres, je suppose ?

— C’est exact !

— Alors je vous conseille de vous ôter cette idée de l’esprit, ma chère enfant. En été, Londres fourmille de débauchés de la pire espèce qui recherchent des femmes seules pour se distraire un moment et les abandonner ensuite. Vous seriez pour eux une proie idéale.

— Je présume que vous parlez d’expérience, Votre Grâce, répliqua-t-elle avec un petit rire grinçant.

— Si vous disiez vrai, je vous assure que je ne vous aurais pas épargnée.

— Vous êtes un arrogant personnage, monsieur !

— Je suis avant tout un honnête homme soucieux de votre vertu, Jane, souligna-t-il d’un ton calme. A Londres, vous ne passeriez pas une journée sans être abordée par l’un de ces vauriens, qui s’empresserait de vous attirer dans son lit.

Jane aurait aimé le contredire, mais comment aurait-elle osé alors qu’elle frémissait encore au souvenir de ses baisers et de ses caresses.

— Eh bien, Jane, n’avez-vous rien à dire sur ce point ?

Comme elle demeurait silencieuse, le duc reprit :

— Dans ce cas, avant notre arrivée à Mulberry Hall, il faut me promettre que vous ne tenterez pas de partir seule pour Londres. Je me ferai un devoir de vous y conduire moi-même.

Jane ouvrit de grands yeux, indiquant ainsi qu’elle n’en croyait pas un mot.

— Avez-vous réellement l’intention de m’accompagner à Londres, Votre Grâce ?

— Absolument. Dans l’immédiat, j’ai plusieurs affaires à régler à Mulberry Hall avec mon régisseur concernant l’exploitation des terres, mais cela ne devrait prendre que quelques jours. Ensuite, je serai libre et je pourrai vous y conduire.

Il s’interrompit un instant, puis ajouta d’un ton presque paternel :

— En d’autres termes, Jane, il n’est pas question pour vous de continuer seule votre voyage. J’y veillerai.

Elle garda le silence.

Le duc avait-il deviné ses intentions ? S’était-elle trahie d’une façon ou d’une autre en lui laissant deviner qu’elle lui fausserait compagnie dès que possible ?

— Vous devez me promettre de rester tranquille, Jane. C’est bien compris ?

Il la prit fermement par le bras et la regarda droit dans les yeux.

Elle n’eut que quelques secondes pour réfléchir à sa réponse. Si elle faisait au duc pareille promesse, elle devrait la tenir absolument. Ne venait-elle pas de lui déclarer qu’elle ne mentait jamais ? Cependant, elle n’avait jamais eu l’intention de s’installer à Londres. En fait, sans même s’en douter, le duc de Stourbridge était en train de la rapprocher de sa destination finale : le Somerset !

Etait-ce donc mentir que de lui promettre de ne pas se rendre à Londres par ses propres moyens ? Après tout, s’installer dans la capitale n’avait jamais été son désir et ne le serait jamais.

Comment allait-elle formuler la chose ?

Ce n’est qu’une question de sémantique ! se dit-elle.

A vrai dire le duc ne lui laissait guère le choix. Il semblait avoir la ferme intention d’obtenir sa promesse.

Mais ce qu’elle avait à faire dans le Somerset, la nécessité de s’entretenir avec Bessie, tout cela ne concernait qu’elle, et elle n’avait nul besoin de témoin. Et surtout pas du très autoritaire duc de Stourbridge !

Toutefois, pour le moment, elle résolut de se montrer docile.

— Je vous le promets, Votre Grâce.

Cela ne parut pas le satisfaire.

— Que me promettez-vous, Jane ?

Il paraissait si soupçonneux qu’elle se vit obligée de préciser :

— Je promets de ne pas tenter de partir pour Londres jusqu’à ce que vous soyez en mesure de m’y conduire vous-même.

Hawk fronça les sourcils. De son point de vue, la promesse de Jane sonnait faux.

Et il ne savait pas pourquoi. Tout au moins, pas encore !

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