Une audacieuse ingénue
Chapitre 4
En cette fin de matinée, Hawk se prélassait dans un bain bien chaud, et cela grâce aux bons soins de Dolton, assurément le plus zélé des serviteurs.
Il s’était levé tôt et avait revêtu sa tenue de cavalier avant de se rendre aux écuries, où l’attendait son meilleur cheval sellé par Dolton. Ensuite, il était parti en direction de la mer pour s’élancer au galop sur l’immense plage de sable, savourant les effets stimulants des embruns sur le corps et sur l’âme.
Tout en galopant à bride abattue dans la clarté du jour nouveau, Hawk songea inévitablement à Jane Smith. Leur rencontre de la veille dans les dunes lui était apparue comme un don du ciel. L’élan de désir qu’il avait alors éprouvé pour elle l’animait encore. Ce corps de jeune femme aux courbes harmonieuses l’avait distrait de son ennui et aidé à oublier ses trop nombreuses maîtresses dont il était las. Jane représentait une diversion à laquelle il n’était certes pas préparé mais qui s’était offerte à lui comme un cadeau inestimable de la providence.
A son retour à Markham Park, après cette chevauchée matinale, Hawk avait eu la bonne surprise de découvrir une lettre déposée en son absence. Cela n’avait fait qu’améliorer son humeur.
Cette missive venait d’Andrew William, son homme d’affaires londonien, et elle lui fournissait un excellent prétexte auprès des Sulby pour quitter Markham Park sans délai. Mais pas avant d’avoir pris un bon bain, bien entendu !
Ce bain, dont il savourait en cet instant les bienfaits, adoucirait à n’en pas douter l’épreuve de la longue journée de voyage qui l’attendait.
Hawk prit la cruche d’eau à portée de sa main et en versa le contenu sur sa tête pour rincer ses cheveux.
Dans moins d’une heure, il serait loin de Markham Park, et cette perspective l’enchantait. La lettre d’Andrew – dont il avait lui-même dicté le contenu avant son départ de Londres – ne pouvait arriver à un moment plus opportun.
Il se réjouissait à l’idée de retrouver Mulberry Hall, d’être enfin de retour dans le Gloucestershire où il se sentait chez lui, entouré des gens qui lui étaient familiers.
Là, il oublierait vite, trop vite sans doute, le délicieux moment passé la veille avec Jane Smith. Un moment d’égarement, certes, mais tellement plaisant…
Hawk sortit de son bain, noua une serviette autour de sa taille, puis tira le cordon de la sonnette pour appeler son fidèle Dolton.
Son valet commencerait par le raser et l’aiderait à s’habiller avant son départ. Ses bagages étaient déjà bouclés et son serviteur aurait tôt fait de les charger dans la seconde voiture qui suivrait la berline ducale.
Dans le silence de sa chambre, Hawk prit un moment pour réfléchir. Pourquoi tant de hâte à quitter Markham Park ? Qui fuyait-il en réalité ? Les Sulby ou… la tentation que Jane Smith représentait à ses yeux ?
Certes, il ne tenait pas à revoir Jane avant son départ. Oh ! ce n’était pas de la lâcheté de sa part, plutôt un réflexe d’autodéfense. S’il était naturel qu’il ressente, comme tout homme, une attirance naturelle pour une jeune femme désirable, il ne pouvait céder au charme de Jane, orpheline d’un pauvre pasteur de campagne. En outre, il ne faisait guère de doute que miss Smith avait en tête le mariage et non une simple aventure sans lendemain.
Or, pour le moment, Hawk se sentait plus enclin à ouvrir son lit à une inconnue qu’à marcher vers l’autel au bras d’une jeune épouse. Une nuit d’amour avec une maîtresse expérimentée qui n’attendait rien d’autre de lui que quelques babioles en récompense de ses ardeurs, voilà ce qu’il lui fallait !
Cela suffirait à chasser définitivement de son esprit sa rencontre avec Jane sur la dune…
Ses pensées furent interrompues par deux coups discrets frappés à la porte de sa chambre, qui ne tarda pas à s’ouvrir sur… celle qu’il tentait justement d’oublier.
Jane Smith entra dans la pièce, les joues en feu, les yeux étrangement brillants et les cheveux en désordre.
— Votre Grâce…
Elle s’interrompit soudain, certainement stupéfaite de le découvrir vêtu d’une simple serviette nouée autour de la taille.
La première réaction de Hawk fut de saisir sa robe de chambre abandonnée sur une chaise, mais il se ravisa. Après tout, il était dans sa propre chambre et cette jeune effrontée avait enfreint les lois de la bienséance en y pénétrant sans y avoir été invitée.
Dès lors, il n’avait aucune raison de rougir de sa tenue.
— Je suppose que vous avez un motif sérieux pour interrompre ainsi ma toilette ? questionna-t-il en haussant les sourcils.
Jane le regarda bouche bée, encore sous le coup du spectacle qui s’offrait à ses yeux.
Cet homme à moitié nu était le très vénérable duc de Stourbridge, bon sang !
Pourtant, en dépit de sa gêne, elle ne pouvait détacher son regard du corps viril du duc. Jusque-là, elle n’avait fait qu’imaginer ses épaules sous la redingote bien coupée, mais en cet instant elle les voyait à nu, et n’en était que plus troublée. Ces bras musclés, cette poitrine robuste ombrée d’une toison brune, ces abdominaux fermes et bien dessinés, tout cela lui semblait à la fois fascinant et… irréel. Et sous la serviette qui enveloppait sa taille…
Un brusque retour à la réalité invita Jane à lever les yeux sur le visage de lord Stourbridge. Ses cheveux encore humides retombaient en boucles sur son front, ce qui lui donnait l’air d’un jeune libertin à peine sorti des bras d’une concubine.
Jane était entrée dans cette chambre pour parler au duc de façon urgente, mais à présent elle ne savait même plus ce qu’elle avait à lui dire.
— Jane ?
Elle sentit sa gorge se serrer sous le regard interrogateur de lord Stourbridge et dut faire un effort pour reprendre ses esprits.
— Je sais que vous quittez Markham Park aujourd’hui et je veux que vous m’emmeniez avec vous !
Ces mots lui étaient venus si spontanément qu’elle en était elle-même sidérée.
Après avoir quitté lady Sulby, Jane s’était retirée dans sa chambre afin de lire attentivement les lettres de sa mère. En fait, il n’y avait rien d’inavouable dans ces textes. Ils traduisaient simplement la passion d’une femme pour son amant et la joie de porter son enfant. Les quatre lettres dont elle avait pris connaissance commençaient toutes par « Mon cher amour » et s’achevaient par « Ta Janette qui ne cessera jamais de t’aimer ».
Après les avoir lues, Jane était restée un long moment assise sur son lit à sécher ses larmes qui n’en finissaient pas de couler. Des larmes pour Janette, certes, mais aussi pour Joseph Smith, le pasteur pour lequel sa mère avait toujours eu une profonde affection, certes, mais sans jamais l’aimer comme elle avait aimé son amant, celui que Jane aurait tant aimé connaître.
Enfin apaisée, Jane avait pris la ferme résolution de quitter Markham Park sans plus attendre. C’est alors qu’elle avait appris qu’une autre personne devait prendre congé des Sulby le jour même : le duc de Stourbridge. Et elle était bien décidée à lui demander de l’emmener avec lui !
Et voilà que, dans sa précipitation, elle était entrée sans permission dans la chambre du duc et qu’elle se retrouvait à présent face à un homme à moitié nu.
— Donc… vous souhaitez que je vous emmène avec moi ? questionna le duc, un peu abasourdi par l’audace de cette démarche.
Jane acquiesça d’un signe de tête.
— Oui. Si cela ne vous ennuie pas, Votre Grâce, bien entendu.
Hawk secoua la tête avec un air perplexe. Décidément, cette miss Smith ne manquait pas de toupet !
Cette fille avait fait irruption dans sa chambre sans le moindre égard pour son intimité et lui demandait tout à trac de l’emmener dans sa voiture… « si cela ne l’ennuyait pas » !
Il s’interrogea sur ses véritables intentions.
Quelle idée pouvait-elle bien avoir en tête ?
Bien sûr, il ne pouvait nier que, la veille, il l’avait prise dans ses bras, mais cela donnait-il le droit à cette donzelle d’en conclure qu’il allait l’épouser ? Ou tout au moins poursuivre avec elle une aventure à peine ébauchée ?
Il fallait qu’il tire cette affaire au clair, et cela sans délai.
— Jane, croyez-vous vraiment que je suis disposé à… faire de vous ma maîtresse ?
— Oh non, pas du tout ! se récria-t-elle.
Elle pâlit soudain d’étrange façon et ses yeux verts s’assombrirent de telle sorte qu’elle lui apparut plus séduisante que jamais.
Il y avait dans ces reflets d’émeraude de quoi faire chavirer le cœur d’un homme, même s’il se montrait extrêmement méfiant quant aux projets de la belle.
Hawk en éprouva un tel trouble qu’il se sentit soudain dangereusement vulnérable.
— Donc… qu’attendez-vous de moi, Jane ?
— Que vous consentiez à me faire une place dans votre voiture pour que je puisse quitter Markham Park aujourd’hui même.
Elle ajouta, comme pour dissiper toute ambiguïté :
— J’ai de l’argent, je peux vous payer, vous savez.
— Jane, vous plaisantez ! Je n’ai pas pour habitude de prendre des passagers payants à bord de ma voiture.
Il fronça les sourcils et ajouta :
— D’ailleurs, la question ne se pose même pas, puisque je ne vous emmènerai pas.
Il enfila alors sa robe de chambre puis se débarrassa de sa serviette d’un geste impatient.
— Quel âge avez-vous, Jane ?
— Vingt-deux ans, Votre Grâce.
— Vingt-deux ans ? Donc, vous êtes en âge de savoir que l’on n’entre pas sans prévenir dans la chambre d’un homme à moitié nu pour lui demander une place dans sa voiture.
Jane eut un mouvement de recul. Visiblement, lord Stourbridge s’était mépris sur le sens de sa requête. Peut-être avait-il cru qu’une fois en voiture elle se serait employée à le séduire dans le seul but de devenir sa maîtresse. Bien sûr, elle n’en avait nullement l’intention.
En vérité, tout ce qu’elle voulait, c’était fuir la maudite demeure de lady Sulby sur-le-champ et s’en éloigner le plus vite possible.
— Vous m’avez sans doute mal comprise, Votre Grâce. Il ne s’agit pas de m’enlever, mais tout simplement de m’accueillir dans votre berline. C’est ma seule chance de quitter cette maison aujourd’hui même.
Pourquoi avait-il fallu qu’elle entre sans attendre la permission ? Aurait-elle pu éviter ce fâcheux malentendu en se montrant plus patiente ?
En tout cas, le duc ne semblait pas convaincu par ses explications, car il la considérait d’un air dubitatif.
Même dans cette simple robe de chambre, il était infiniment élégant, comme doté d’une prestance naturelle.
Elle se souvint avec émoi de ce corps musclé contre lequel elle s’était blottie la veille, de son torse robuste, de ses cuisses puissantes…
Inutile de chercher à se le cacher : le duc avait hanté ses rêves la nuit passée… Au souvenir des images érotiques de la nuit, ses seins se durcirent sous son corsage. Soudain, il lui semblait que le souffle lui manquait et qu’une sensation de chaleur envahissait tout son corps.
Etait-elle la fille d’une dévergondée, comme le prétendait lady Sulby ? Jane ne parvenait pas à croire aux affirmations de sa tutrice quant au prétendu libertinage dont sa mère aurait été coupable. Les lettres de Janette, que Jane venait de parcourir, confirmaient que sa mère avait aimé un seul homme : son amant marié, le père naturel de Jane. Elle n’était donc pas une dévergondée mais une jeune femme amoureuse d’un homme inaccessible. Pourtant, Jane ne pouvait nier le trouble qu’elle avait ressenti en voyant le duc à demi nu. Lady Sulby avait-elle raison ? Jane portait-elle en elle les stigmates du péché ? La nuit dernière, n’avait-elle pas rêvé de lord Stourbridge dans le plus simple appareil ? N’avait-elle pas imaginé de folles étreintes avec lui ?
— Vous ne semblez pas vous rendre compte de ce que vous me demandez là, Jane.
Elle leva les yeux vers le duc et croisa son regard aux reflets d’or.
— Je ferai en sorte de ne pas vous déranger, je vous assure…
— Vous n’aurez même pas l’occasion de « faire en sorte », comme vous dites, interrompit-il avec un rire amer.
Hawk tourna le dos à la jeune femme. En fait, il était à deux doigts de céder à la requête de miss Smith et il ne tenait pas à affronter son regard en cet instant de faiblesse. En effet, comment pourrait-il voyager en compagnie d’une innocente jeune fille pour laquelle il éprouvait une attirance évidente ? Que se passerait-il quand ils seraient tous deux face à face dans l’habitacle de la berline ? Comment pourrait-il résister au plaisir de la séduire ?
— Pourquoi êtes-vous si pressée de quitter Markham Park, Jane ? demanda-t-il en se retournant vers elle. Que s’est-il passé pour que vous éprouviez le besoin de rompre si subitement avec vos tuteurs ?
A ces mots, Jane baissa la tête comme pour cacher ses larmes.
— Je ne peux plus vivre sous le même toit que lady Sulby, voilà tout.
Pour Hawk, cette explication ne suffisait pas. Quels tourments, quels mauvais traitements, cette sorcière de lady Gwendoline avait-elle bien pu infliger à sa pupille pour la pousser à fuir ? Etait-ce pour mettre un terme à ces mauvais traitements que Jane cherchait à s’enfuir à tout prix ? Et dans la précipitation.
Mais, après tout, cette affaire ne le concernait pas. Certes, il n’aimait guère lady Sulby, qu’il trouvait malveillante et prétentieuse, mais elle était la tutrice légale de Jane Smith et il n’avait pas à intervenir dans leurs relations.
Bien sûr, il était consterné par cette expression de frayeur qu’il percevait dans les yeux de Jane, par les larmes qu’il devinait sous ses paupières. L’idée d’abandonner cette malheureuse à Markham Park, de la laisser aux mains de cette méchante femme lui serrait le cœur. Toutefois, pouvait-il courir le risque de l’enlever ? Car, s’il lui faisait une place dans sa berline, cette faveur serait bel et bien considérée comme un enlèvement.
Par conséquent, si Jane Smith fuyait la demeure de ses tuteurs avec le duc de Stourbridge – un séducteur dont la réputation n’était plus à faire –, celui-ci serait contraint d’épouser sa passagère !
Car cette escapade serait naturellement assimilée par les Sulby à une aventure galante du plus mauvais goût.
Et cela, Hawk n’en voulait à aucun prix.
— Non, Jane, je vous le dis sans détour : il ne serait pas convenable pour une jeune fille de votre âge de voyager dans ma berline, en ma compagnie. Quels que soient les désagréments que vous cause lady Sulby, vous devez y faire face et tenter de vous en accommoder. Vous enfuir pour y mettre un terme ne résoudrait rien, soyez-en certaine.
C’était là un sage conseil, il en était convaincu, et cependant ces belles paroles sonnaient faux à son oreille. Au fond de lui-même, il ne pouvait s’empêcher de ressentir pour Jane une sincère compassion.
Mais… n’était-ce que de la compassion ?
En tout cas, il ne devait pas céder.
Même si la déception qu’il lisait dans les yeux de Jane lui brisait le cœur, il ne devait pas fléchir.
Non. Il ne l’emmènerait pas dans sa voiture !
Lorsqu’il la vit se détourner pour lui dissimuler ses larmes, il n’eut pourtant pas le courage de rester indifférent.
— Si seulement vous consentiez à me dire ce qui s’est passé entre vous et lady Sulby…
— C’est inutile, Votre Grâce, répondit-elle en étouffant un sanglot. Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter bon voyage.
Comme elle s’avançait vers la porte, Hawk fit un pas vers elle.
— Jane !
— Adieu, Votre Grâce.
Il ressentit ces mots comme une déchirure.
— Jane, vous vous rendez compte à quel point il peut paraître déplacé qu’une jeune fille de votre âge voyage seule dans ma voiture ?
— Je le comprends tout à fait, Votre Grâce, admit-elle en baissant les yeux.
— Jane, je crois vous avoir déjà dit de ne pas me donner sans cesse du « Votre Grâce », dit-il en la prenant par les épaules. Je vois bien que vous êtes très éprouvée, mais je suis sûr que les choses vont s’arranger avec lady Sulby. Elle n’est pas aussi cruelle que…
— Vous ne savez rien d’elle, l’interrompit Jane en le foudroyant du regard avant de se libérer avec adresse de l’emprise de Hawk. Cette femme est une détestable harpie, une créature perverse et cruelle envers ceux qu’elle considère comme ses inférieurs. Je suis sûre que vous ne traiteriez pas vos chiens aussi cruellement qu’elle m’a traitée pendant toutes ces années.
Comme Jane posait la main sur la poignée de la porte, il tenta de l’empêcher d’ouvrir, mais elle s’esquiva prestement pour lui échapper.
— Jane, je vous en prie…
Rien n’y fit. Elle s’enfuit en courant dans le couloir en direction de sa chambre.
Sur le pas de la porte, Hawk la regarda s’éloigner, le cœur serré. Lui refuser une place dans sa berline ne changerait rien à la détermination de Jane. Elle s’enfuirait de Markham Park par n’importe quel moyen, et le plus tôt possible. Il le savait.
* * *
Seule dans sa chambre, Jane réfléchit au moyen de quitter cette maison où elle ne supporterait pas de passer un jour de plus. Si elle pouvait gagner Londres, elle prendrait une diligence pour le Somerset où elle irait voir Bessie. La vieille gouvernante du pasteur Smith vivait maintenant avec son fils dans un village proche de celui où Jane avait grandi.
Bessie avait connu ses parents avant sa naissance et Jane savait qu’une employée de maison restée longtemps au service de ses maîtres était comme un membre de la famille. Bien souvent, elle en connaissait tous les secrets.
Ainsi, Bessie savait probablement plus de choses sur l’amant de Janette que les lettres dérobées par lady Sulby n’en disaient.
Après avoir relu ces lettres encore une fois, Jane essuya ses larmes et prit une décision. Si son véritable père n’avait jamais souhaité la connaître, s’il avait lâchement rompu avec Janette en apprenant que celle-ci était enceinte, elle ne devait pas chercher à le retrouver.
Si cet homme était encore marié, comme Jane le supposait, il n’était certainement pas disposé à accueillir une fille de vingt-deux ans mise au monde par sa maîtresse. En revanche, cet inconnu n’avait rien fait jusqu’ici ni en faveur de Jane ni de sa mère. Dès lors, il était temps qu’il soit mis face à ses responsabilités.
Et Jane comptait bien s’y employer !
Le duc avait refusé de l’emmener dans sa voiture ? Soit ! Elle se rendrait à Londres à pied s’il le fallait !
* * *
— Un peu plus de vin, Votre Grâce ?
La servante de l’auberge dans laquelle Hawk avait fait halte se tenait debout devant sa table, une carafe de vin à la main.
Un peu distrait, il acquiesça d’un signe de tête.
Il n’avait guère touché au contenu de l’assiette qui venait de lui être servie dans la salle à manger privée de ce relais de campagne. Certes, la nourriture était excellente, mais il lui préférait le vin qui l’aiderait à chasser son humeur maussade. Tout au moins l’espérait-il.
Il avait quitté Markham Park peu après que Jane Smith lui avait fait part de sa détermination à fausser compagnie à ses tuteurs. A dire vrai, Hawk était soulagé d’être délivré de la compagnie oppressante de lady Sulby. Cependant, il n’avait pas oublié le regard désemparé de Jane, qui l’avait hanté tout au long du chemin et le hantait encore. Lorsque sa berline avait quitté l’allée de Markham Park, le souvenir de la silhouette de Jane Smith s’éloignant dans le couloir lui avait serré le cœur.
Et maintenant, dix heures après son départ, Hawk portait tout le poids d’un odieux sentiment de culpabilité qui assombrissait son humeur.
Comment allait-il poursuivre sa route en toute quiétude, obsédé par l’idée d’avoir abandonné cette innocente jeune fille à son destin ?
Bien sûr, accepter de prendre Jane à bord de sa berline aurait été fort compromettant pour elle et pour lui. Après tout, peut-être était-il dans les intentions de Jane de le compromettre… De le contraindre à l’épouser…
Il se reprocha aussitôt cette pensée.
En effet, le désespoir dont il avait été témoin ce matin était si profond, si accablant, qu’il ne pouvait être que sincère.
Oui. Jane désirait ardemment s’arracher au mépris et peut-être aux sévices de lady Sulby, cela ne faisait aucun doute.
Et, malgré lui, Hawk se sentait un peu responsable de cette situation. En effet, en bavardant avec Jane, il avait éveillé la rancœur de l’hôtesse de Markham Park qui estimait sa pupille indigne de l’attention d’un pair d’Angleterre. Par ailleurs, lady Sulby avait dû redouter que les ambitions qu’elle nourrissait pour sa fille Olivia ne soient compromises par Jane. Car Hawk n’était pas dupe : c’était bien dans le but de faire d’Olivia une duchesse que l’infâme tutrice avait placé son plus illustre invité entre elle et sa fille au cours du dîner.
Il esquissa un sourire. Décidément, lady Sulby avait surestimé les chances d’Olivia de devenir un jour duchesse de Stourbridge.
Mais une autre question le tourmentait… N’avait-il pas accusé Jane de flirter outrageusement avec lord Tillton au cours du dîner de lady Sulby ? Des accusations qu’il estimait maintenant infondées et stupides.
Comme il n’avait pas pu parler à Tillton après le dîner, il s’était entretenu avec lui ce matin avant de quitter Markham Park. En prenant congé de l’incorrigible séducteur, il avait remarqué que celui-ci portait à la main des traces de griffures et en avait conclu que Jane s’était défendue. Elle n’avait donc rien fait pour l’aguicher.
Bien sûr, Hawk regrettait aussi d’avoir très mal reçu Jane au moment où elle était entrée dans sa chambre sans crier gare alors qu’il sortait de son bain. A l’évidence, ce n’était pas pour tenter de le séduire qu’elle était venue, mais pour s’épancher un peu et solliciter son aide afin de quitter Markham Park au plus vite. La détresse qu’il avait lue dans ses yeux ne laissait aucun doute sur la sincérité de sa démarche.
Et malgré cela il avait refusé d’accéder à la demande de Jane. A présent, il se sentait infiniment coupable de l’avoir éconduite.
— Votre Grâce désire-t-elle autre chose ? Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ?
Interrompu dans ses pensées, Hawk leva les yeux vers la servante de l’auberge, dont l’excès d’amabilité le surprenait. Sans doute avait-elle deviné à l’expression de son visage qu’il était préoccupé.
— Non, je vous remercie, soupira-t-il.
Mais alors qu’elle reprenait l’assiette à laquelle il n’avait presque pas touché, il se ravisa.
— Oui, peut-être une autre carafe de vin. Ah ! Encore une chose…
— Oui, Votre Grâce.
Elle fit halte sur le pas de la porte comme il ajoutait :
— J’attends mon serviteur. Envoyez-le-moi dès qu’il arrivera.
En fait, Hawk avait quitté si précipitamment la demeure des Sulby que son valet n’avait pas fini de charger les bagages dans la seconde voiture. Ainsi, le serviteur avait pris du retard sur la berline ducale.
Dolton allait sans nul doute lui apporter des nouvelles de Jane, aussi Hawk était-il impatient de lui parler. De bonnes nouvelles, peut-être ?
Il l’espérait sans y croire vraiment. Pas plus qu’il ne croyait au fait que lady Sulby puisse un jour se muer en une créature exquise !
Décidément, Hawk ne se pardonnerait pas d’avoir laissé Jane aux mains de cette méchante femme ! Il n’osait imaginer les punitions et les sévices qu’elle infligerait à sa pupille.
Que faisait Jane en cet instant ? Peut-être cherchait-elle un autre moyen de fuir Markham Park ? Cette maison avait été la sienne pendant douze ans, et elle n’avait probablement pas d’autre refuge. Connaissait-elle quelqu’un susceptible de l’accueillir ? Une amie ? Une parente ?
— Votre Grâce ?
Egaré dans ses pensées, Hawk n’avait pas entendu entrer Dolton. Il était si heureux de le voir qu’il lui sourit, ce qui lui attira un regard surpris du valet, peu habitué aux manifestations de familiarité.
— Ah, Dolton ! Vous voilà enfin. J’espère que vous avez fait bon voyage.
— Euh… disons que j’en ai connu de meilleurs, Votre Grâce, répondit le domestique avec un air contrarié.
Homme fluet de petite taille, Dolton approchait de la quarantaine. Ses cheveux blonds clairsemés encadraient un visage émacié dans lequel brillaient des yeux d’un bleu lumineux. Des yeux qui en cet instant avaient tendance à fuir le regard de son employeur.
— Est-ce à dire que voys avez eu des ennuis en route ? Un incident mécanique, peut-être ? Un problème avec les chevaux ? Une mauvaise rencontre ?
Il arrivait parfois qu’un incident survienne en chemin, mais Dolton avait pour habitude de le régler sans que son maître en soit informé. Aussi le regard fuyant du valet inquiétait sérieusement le duc.
— Votre Grâce, je préférerais que nous parlions de tout cela en privé, dans votre chambre par exemple, si vous le permettez.
— Laissez-nous, je vous prie, dit le duc à la servante qui venait de déposer la carafe de vin sur sa table.
Quand elle eut refermé la porte derrière elle, il se tourna vers son valet.
— Maintenant, dites-moi ce qui vous tracasse, Dolton. Vous semblez si troublé que je crains le pire. Que s’est-il donc passé au cours de votre voyage ?
L’homme prit un air mystérieux, à l’évidence peu pressé de répondre.
— A vrai dire, Votre Grâce… j’ai quelque chose à vous montrer.
— Quelque chose à me montrer ? De quoi s’agit-il ? Auriez-vous découvert une tache indélébile ou une déchirure sur l’une de mes redingotes ? Avez-vous brûlé l’une de mes chemises en la repassant ? Les semelles de mes bottes seraient-elles trouées ? L’un des chevaux est-il blessé ? Avez-vous été détroussé par des bandits de grands chemins ?
Hawk savait que son valet se tracassait parfois pour des broutilles, mais cette fois, à en juger par son air contrit, l’affaire paraissait sérieuse.
Avait-il commis une faute qu’il n’osait avouer ?
— Ce… ce n’est pas facile à dire, Votre Grâce, bredouilla Dolton en hochant tristement la tête.
— Mais enfin, qu’y a-t-il de si grave ? Savez-vous que vous m’inquiétez, mon ami ?
— S’il vous plaît, Votre Grâce, allons dans votre chambre. Je vous répète que j’ai… quelque chose à vous montrer.
Hawk finit par acquiescer, impatient de voir ce que le domestique tenait tant à lui montrer. Il suivit donc Dolton dans l’escalier raide et étroit qui menait aux chambres, à l’étage. Si l’établissement n’était pas des plus confortables, Hawk se consolait en se disant qu’il préférait encore passer la nuit dans une auberge plutôt que sous le toit de lady Sulby.
— Rien de très grave, Votre Grâce, mais… ce qui arrive est assez… ennuyeux, reprit le valet.
— Pour l’amour du ciel, Dolton, cessez d’argumenter de la sorte. Allez-vous enfin me dire ce qui se passe ?
Mais, à peine le domestique eut-il ouvert la porte qu’il tomba en arrêt devant une silhouette drapée dans un ample manteau et coiffée d’un bonnet.
Jane Smith leva vers lui ses yeux verts, dans lesquels il crut lire une lueur de triomphe.
— Que diable signifie cette comédie ? questionna Hawk en se tournant vers Dolton.
— Je… je vais vous expliquer, Votre Grâce. Voilà, j’ai laissé la voiture deux ou trois minutes sans surveillance pour aller chercher le panier de pique-nique que la cuisinière de Markham Park avait préparé, et…
— Et ?
Le valet hésita à poursuivre sous le regard furibond de son employeur.
— Et quand je suis revenu… tout semblait normal, alors j’ai pris la route sans me douter que…
— Hum, je vois.
— Elle a dû se glisser dans la voiture pendant que j’étais aux cuisines. Comme vous le savez, Votre Grâce, je voyage toujours sur le siège extérieur auprès de Taylor. Ni lui ni moi ne pouvions soupçonner la présence de miss Smith dans l’habitacle. Comme il commençait à faire froid, je me suis arrêté en route pour prendre mon manteau que j’avais laissé à l’intérieur. C’est alors que j’ai découvert notre passagère clandestine. Miss Smith était bien cachée derrière une malle, croyez-moi.
Hawk savait que Dolton ne supportait pas de voyager dans l’habitacle, et ne pouvait lui reprocher de s’être installé auprès du cocher comme il en avait l’habitude. Ainsi, les deux hommes bavardaient en route et le trajet leur paraissait moins long.
Mais la conséquence de tout cela était que Jane Smith se trouvait maintenant devant lui.
Précisément dans la chambre d’auberge qu’il occupait !
— Vous avez donc réussi à vous évader de Markham Park, miss Smith, remarqua-t-il en hochant la tête.
— Comme vous le voyez, Votre Grâce.
La lueur de défi qu’il percevait dans les yeux verts de la jolie rousse ne fit que l’irriter un peu plus.
— Je devrais vous donner le fouet et vous renvoyer à Markham Park sur-le-champ. Vous en êtes consciente, n’est-ce pas ?
— Je ne vous conseille pas d’essayer, Votre Grâce ! répondit-elle en relevant le menton d’un air de défi.
— Naturellement, mon intention n’est pas de vous fouetter moi-même, précisa-t-il en se tournant vers son valet.
Celui-ci baissa aussitôt les yeux, visiblement peu disposé à exécuter pareille corvée.
Les yeux pétillant de malice, Jane sourit en voyant la mine déconfite du domestique.
— Vous êtes bien cruel de taquiner M. Dolton de cette façon, Votre Grâce !
Elle secoua la tête, agitant joliment ses beaux cheveux roux et ajouta :
— Vous n’allez tout de même pas infliger une telle épreuve à ce pauvre homme ?
Maintenant qu’elle était loin de Markham Park, Jane semblait insouciante et d’humeur taquine, libérée qu’elle était de la tutelle de lady Sulby. Elle plaisantait sur un ton léger comme une jeune fille de son âge et ne semblait plus craindre grand-chose de la vie. Son avenir immédiat ne paraissait même pas l’inquiéter.
— Qu’est-ce qui vous permet de penser que je vais vous épargner ? questionna Hawk qui ne goûtait guère cette provocation.
— Peut-être estimez-vous que M. Dolton n’oserait pas exécuter la sentence ?
Jane défia le duc du regard. Il l’observait avec un air sévère, réprobateur. On devinait une réelle menace dans ses yeux d’or. Nul doute qu’il était furieux de la voir soudain réapparaître alors qu’il pensait être délivré d’elle à jamais en quittant Markham Park.
— Miss Smith ne peut pas rester ici, finit-il par dire à son valet sur un ton impérieux.
— Miss Smith restera ! répliqua Jane, résolument péremptoire.
Et, pour confirmer son intention de ne pas bouger de cette chambre, elle dénoua prestement son bonnet, l’ôta d’un geste théâtral et le lança sur une chaise. Ensuite, elle déboutonna son grand manteau et le retira avec une lenteur calculée sans quitter le duc des yeux.
— Oh ! rassurez-vous, Votre Grâce, reprit-elle en esquissant un sourire insolent, miss Smith ne dormira pas précisément dans cette chambre. Je suis sûre que l’aubergiste lui trouvera un endroit convenable où passer la nuit.
Le manteau rejoignit alors le bonnet sur la chaise.
— Et ensuite, que comptez-vous faire ? demanda le duc. Peut-être avez-vous l’intention de continuer votre route à pied ?
— Pourquoi pas ?
Elle s’assit alors sur le haut lit à baldaquin et considéra le duc d’un air supérieur.
— Miss Smith, vous êtes la jeune fille la plus irresponsable et la plus têtue qu’il m’ait été donné de rencontrer.
Comme elle s’apprêtait à répondre, Jane remarqua que le valet l’invitait à se taire en agitant la main.
Elle lui décocha son plus charmant sourire.
— Monsieur Dolton, je crois qu’il serait temps de vous excuser d’avoir contrarié M. le duc en me transportant jusqu’ici sans son accord !
Certes, Jane reconnaissait volontiers qu’elle n’avait pas agi loyalement envers Dolton en se glissant dans la berline à son insu. Cependant, l’attelage laissé quelques instants sans surveillance s’était présenté à elle comme une tentation à laquelle elle n’avait su résister. Une fois installé auprès du cocher, Dolton ne s’était plus soucié de rien, ainsi Jane avait-elle pu voyager en toute tranquillité pendant des heures. Et, quand le valet l’avait découverte en allant chercher son manteau, Markham Park était déjà loin et il n’était plus possible de faire demi-tour.
En fait, Jane n’avait aucune envie d’être reconduite chez lady Sulby manu militari, ni par Dolton ni par le duc lui-même.
— Vous pouvez nous laisser, Dolton, ordonna lord Stourbridge. Tout au moins pour le moment.
— Oui, c’est cela, descendez dîner, monsieur Dolton, renchérit Jane en sautant du lit. Nous vous rejoindrons dans un moment.
Le voyage avait été long, sans même un arrêt pour se restaurer ou se rafraîchir, aussi Jane mourait-elle de faim et de soif. Mais, auparavant, elle entendait bien avoir une conversation avec le duc de Stourbridge.
— Miss Smith, je ne crois pas vous avoir permis de donner des instructions aux membres de mon personnel, intervint ce dernier.
— Vous étiez en train de torturer ce pauvre homme, Votre Grâce, alors j’ai eu pitié de lui, répliqua-t-elle en refermant la porte sur le serviteur.
— Miss Smith !
— Oui, Votre Grâce ?
Hawk laissa échapper un profond soupir. Il était hors de lui et sa fureur allait crescendo depuis qu’il avait découvert la pupille de lady Sulby dans sa chambre. En fait, il était bien tenté de l’obliger à s’agenouiller et à lui présenter des excuses.
Il se ravisa, cependant.
Ne s’était-il pas assez reproché tout au long du voyage d’avoir laissé Jane à la merci de lady Sulby ?
Dieu sait pourtant qu’il avait eu tort de se tourmenter ainsi. Alors qu’il la croyait victime des sévices de sa tutrice, miss Smith était tout bonnement cachée dans la berline de Dolton et faisait route vers cette auberge.
Le duc hésitait donc entre son désir de punir cette insolente donzelle et son soulagement de la voir enfin délivrée de la redoutable lady Sulby.
Mais, lorsqu’il la vit sourire de nouveau, sa fureur prit le dessus.
— Je suppose que vous vous félicitez de vous être moquée de moi et d’avoir piétiné délibérément les instructions données à mon valet ?
— Telle n’était pas mon intention ce matin au moment de monter dans la berline qui transportait vos bagages, milord, je vous assure.
— Je veux bien admettre que vous aviez d’autres soucis, concéda le duc.
— Je ne vous cache pas que mon plus grand bonheur est d’avoir échappé à lady Sulby.
— Vous rendez-vous compte que votre disparition et mon départ de Markham Park ne manqueront pas d’éveiller la méfiance de vos tuteurs ? Avouez que cette coïncidence a de quoi les troubler. Il est probable, et même certain, que sir Barnaby a déjà envoyé ses gens à vos trousses.
— Je ne pense pas que sir Barnaby prenne la peine de lancer qui que ce soit à mes trousses, Votre Grâce, répondit-elle en haussant les sourcils.
— Jane, il me semble que vous ne mesurez ni la légèreté de votre conduite ni la gravité de la situation. Une jeune fille célibataire, sans chaperon, dans une auberge de campagne a fort à craindre pour sa réputation. Si l’on vous découvrait ici avec moi…
— Ne vous inquiétez pas pour si peu, Votre Grâce.
Jane se dirigea vers la fenêtre pour ne plus faire face au duc. Après l’avoir chassée le matin même, lady Sulby ne risquait pas de la faire rechercher. Aussi Jane ne se préoccupait-elle pas de ce sujet pour le moment.
— Pour disculper son maître, M. Dolton serait tout disposé à déclarer que je suis sa parente, j’en suis certaine.
— Dites-moi, Jane, combien de temps avez-vous voyagé avec mon valet dans l’habitacle de la berline ?
Désarçonnée par cette question, Jane fit brusquement volte-face pour affronter son interlocuteur.
Celui-ci osait-il sous-entendre qu’elle avait usé de son charme auprès de Dolton afin qu’il ne l’abandonne pas au bord de la route ?
La lueur de soupçon qui brillait dans les yeux aux reflets d’or raviva son indignation.
— A peine une heure, je pense. M. Dolton s’est montré très charitable envers moi, et aussi très respectueux. Je présume qu’il n’hésiterait pas à me présenter comme sa nièce si quelqu’un le questionnait sur mon identité.
— Oui, c’est probable, admit Hawk.
Il secoua la tête, vaincu par le pouvoir de persuasion de Jane. Elle n’avait pas tort : le brave Dolton irait jusqu’à prendre la défense de la jeune fille si Hawk s’avisait de la chasser de cette auberge.
Pourtant, en qualité de duc et de pair, Hawk estimait qu’il avait le devoir de renvoyer sans délai cette jeune insoumise chez ses tuteurs. Mais, il était ému de voir la jeune orpheline si soulagée d’avoir pu s’enfuir de Markham Park bien qu’il ait refusé d’être complice de son évasion. En fait, il se sentait si penaud de lui avoir refusé une place dans sa berline qu’il ne pouvait se résoudre à obliger Jane à rebrousser chemin.
— Avez-vous faim ? demanda-t-il soudain, soucieux de changer de sujet.
— Je meurs de faim, Votre Grâce.
— Bien. Moi aussi. Alors, nous allons descendre dîner sans plus attendre.
— Oh ! merci, Votre Grâce ! dit-elle en s’avançant vers lui pour lui prendre les mains.
Elle les baisa l’une après l’autre avec effusion en ajoutant :
— Merci mille fois d’être si bon avec moi !
Un peu gêné par cet excès de gratitude, Hawk demeura immobile et prit sur lui pour ne pas s’arracher brutalement à ces mains si caressantes. En fait, cet élan d’enthousiasme lui semblait si sincère, si touchant et si… sensuel qu’il n’avait aucune envie de s’y dérober. Et, quand miss Jane conclut ses remerciements en posant sa joue sur le dos de sa main, Hawk sentit son cœur chavirer. Un trouble encore accentué par son souffle chaud sur sa peau, comme une caresse.
Puis elle se redressa et leurs regards se croisèrent un moment. Il y avait tant de douceur dans les yeux verts de Jane qu’il en fut profondément troublé. Sous le charme de ce visage d’ange, s’efforçant de lutter contre la tentation de prendre ces lèvres sensuelles, il resta un moment immobile, comme figé. Il mourait d’envie de goûter sa bouche, de savourer sa suavité. D’autant qu’il lui semblait que, s’il prenait cette liberté, Jane ne s’y opposerait pas.
Il hésita, estimant que tirer avantage de cette situation serait indigne et méprisable. Plus méprisable que les humiliations de lady Sulby infligées à cette innocente.
— Il suffit, Jane, murmura-t-il en retirant ses mains avant de se détourner pour se dérober à l’éclat de ses yeux verts. Je vous propose d’attendre ici pendant que je donne mes instructions à Dolton afin qu’il fasse préparer une chambre pour ma pupille.
— Votre… pupille ? reprit-elle en haussant les sourcils.
— Je ne vois pas d’autre explication à votre présence dans cette auberge, Jane. Une jeune fille voyageant seule avec le duc de Stourbridge ne peut être que sa pupille ou sa parente. Je suis certain que Dolton, habitué à résoudre les problèmes les plus délicats, expliquera sans difficulté à l’aubergiste l’absence de votre femme de chambre. Par exemple, qu’elle est brusquement tombée malade et de ce fait n’a pu se rendre avec nous dans le Gloucestershire.
— Dans le Gloucestershire ? reprit-elle en levant vers le duc des yeux étonnés. Mais… j’avais cru comprendre que vous retourniez à Londres, Votre Grâce.
— Non, Jane. Je ne rentre pas à Londres. Je me rends à Mulberry Hall, la résidence ancestrale des ducs de Stourbridge. C’est là que je passe la fin de l’été. Et, comme je n’ai pas l’intention de vous laisser voyager seule, je crains que vous ne puissiez faire autrement que de m’accompagner.
Jane considéra le duc d’un air stupéfait, incapable d’articuler un mot.
Elle avait imaginé que le duc rentrerait à Londres où elle pourrait prendre ensuite une place dans la diligence pour le Somerset. Là, elle comptait se réfugier chez la douce Bessie qui, non contente de lui dispenser tous ses soins, lui dirait toute la vérité sur sa mère.
Et, au lieu de cela, elle était contrainte de suivre dans le Gloucestershire le trop séduisant duc de Stourbridge !
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