Une audacieuse ingénue

Carole Mortimer · Chapitre 2 sur 16

Pages du PDF

Une audacieuse ingénue

Chapitre 2

 

 

— Est-ce une nouvelle farce que vous venez d’inventer, questionna le duc, ou bien une des nombreuses facéties que vous me réservez pour la soirée ?

Délibérément moqueur, Hawk s’adressait à la jeune femme qui tentait de se dissimuler derrière une plante du salon.

— Peut-être avez-vous imaginé de renverser un verre de vin sur mon habit ? reprit-il sur le même ton. Ou encore une assiette de bouillon bien chaud ? Oui, après tout, c’est peut-être mieux. Je suis sûr qu’une assiette de bouillon causerait plus de dégâts qu’un banal verre de vin.

Il contourna la plante et ajouta :

— Allons, sortez de votre cachette que je vous voie en pleine lumière !

Malgré ce ton badin, le duc n’était pas d’humeur à plaisanter, et l’idée de rejoindre les invités de lady Sulby n’était pas de nature à le réjouir. Son valet était d’ailleurs tout aussi contrarié que lui, s’estimant fort mal logé dans la chambre qu’on lui avait attribuée. Le malheureux Dolton était si bouleversé qu’il avait entaillé la joue de son maître en le rasant, une maladresse qu’il n’avait jamais commise au cours de ses longues années de service.

Cependant, Hawk se sentait disposé à ce petit jeu de cache-cache. En effet, la silhouette fantomatique vêtue de jaune qui se dérobait à sa vue derrière cette plante l’intriguait au plus haut point.

Il venait de fausser compagnie à lady Ambridge, dont la conversation l’ennuyait à mourir, quand il avait aperçu cette créature évanescente.

Qui était-ce ? Pourquoi ce besoin de se dissimuler ?

Résoudre cette énigme l’amusait beaucoup plus que les bavardages ennuyeux d’une lady.

Et, maintenant qu’il avait mis au jour l’objet de ses investigations, il n’en croyait pas ses yeux.

Cette robe d’un jaune éblouissant qui offensait la vue appartenait bel et bien à l’écervelée qui s’était jetée dans ses bras avant de lui planter une ombrelle dans l’estomac !

L’inconnue n’était donc pas une soubrette, comme il l’avait cru tout d’abord, mais à n’en pas douter une invitée de lady Sulby.

Alors pourquoi prenait-elle un malin plaisir à se cacher derrière un arbuste en pot ?

Hawk décida d’éclaircir ce mystère sans plus tarder.

— Allons, sortez de là, dit-il en la saisissant par la main. Vous rendez-vous compte que jouer ainsi à cache-cache est le plus sûr moyen de vous faire remarquer ?

— De nous deux, Votre Grâce, c’est certainement vous qui attirez le plus l’attention des invités, rétorqua-t-elle.

— Comment cela ?

— Parce que vous m’adressez la parole, tout simplement.

Hawk admit qu’elle avait probablement raison. En effet, il était par son titre l’hôte le plus prestigieux de cette assemblée et faisait à n’en pas douter l’orgueil de lady Gwendoline. Il ne lui avait pas échappé qu’il attirait les regards des invités, qui l’observaient à la dérobée tout en poursuivant leur conversation.

Un peu blasé d’être le point de mire des soirées mondaines, il avait fini par ne plus y prendre garde. Bien entendu, il n’en tirait aucun orgueil ni aucun avantage.

— Peut-être pourriez-vous m’expliquer pourquoi vous éprouvez le besoin de vous cacher ?

— Je vous en prie, Votre Grâce, veuillez vous éloigner de moi, supplia la jeune femme, visiblement embarrassée par ce tête-à-tête.

Et, pour une raison inexplicable, Hawk fut pris d’une soudaine envie de rire.

Une envie qui se faisait bien rare ces temps-ci, et plus encore en présence d’une femme. Les femmes – ces redoutables prédatrices qu’il fuyait d’habitude – lui avaient causé plus d’ennuis que d’agréments au cours des dix dernières années. En effet, depuis qu’il avait hérité du titre de duc à la suite du décès de ses parents dans un accident d’attelage, pas une femme n’était parvenue à le captiver vraiment.

— Allons, vous n’allez pas passer la soirée à me fuir, joli bouton d’or ?

— Pourquoi pas ?

— Vous n’avez aucune raison de vous cacher, bien au contraire.

— Qu’en savez-vous ? J’ai même une raison majeure de chercher à disparaître.

— Peut-on savoir laquelle ?

— Ma robe ! Vous avez remarqué ma robe, n’est-ce pas ?

— Hum ! Il est vrai qu’un jaune aussi criard ne saurait passer inaperçu, admit-il.

En vérité, les autres toilettes de ces dames étaient plutôt dans des tons pastel et la robe de miss Olivia Sulby d’un blanc virginal.

Hawk devait admettre que ce jaune bouton d’or faisait un contraste saisissant avec les cheveux roux de cette jeune personne. Et cependant…

— S’il vous plaît, Votre Grâce, éloignez-vous de moi.

— Je n’en ferai rien. C’est impossible.

— Impossible ? Pourquoi ?

Il n’osait lui avouer qu’il la trouvait intéressante, précisément pour l’audace dont elle faisait preuve dans le choix de ses toilettes. Ce jaune vif et sa chevelure flamboyante offraient le spectacle le plus inattendu qu’il lui ait été donné de voir dans un salon. Quant au ruban jaune qui retenait ses boucles rousses, il était assurément l’ornement suprême de cette reine du mauvais goût !

— Quand vous avez choisi cette robe, votre couturière ne vous a-t-elle pas dit que ce jaune n’était pas ce qu’il y avait de plus seyant pour une rousse ?

— Ce n’est pas moi qui ai commandé cette toilette, mais lady Sulby, rétorqua-t-elle vivement, offensée par cette méprise. Je sais fort bien qu’aucune couturière digne de ce nom ne saurait conseiller du jaune à une rousse. C’est laid à faire peur !

Cette fois, Hawk ne put réprimer un éclat de rire qui incita quelques invités à se tourner vers lui.

Jane baissa les yeux, au comble de l’embarras. En cet instant, elle aurait tout donné pour se transformer en petite souris et aller se terrer dans un trou.

En enfilant cette robe, le contraste entre ce jaune vif et ses cheveux roux lui avait sauté aux yeux, aussi avait-elle longtemps hésité avant de descendre. A l’évidence, la volonté de lady Sulby de l’humilier devant ses hôtes ne faisait désormais aucun doute.

Mais quel autre choix avait-elle ? Si elle avait refusé d’assister à ce dîner, sa tutrice lui aurait rendu la vie impossible. Elle s’était donc armée de courage et avait obéi. Une fois dans le salon, cependant, elle n’avait pu se résoudre à se présenter ainsi devant les invités et s’était cachée derrière l’une des plantes, dans l’intention d’attendre la dernière minute pour prendre place à table.

Hélas, elle était alors loin d’imaginer que lord Stourbridge lui accorderait pareille attention et l’humilierait plus encore en riant à ses dépens.

— Vous devriez vous montrer, je vous assure, insista le duc. Il ne fait guère de doute que tous les invités ont remarqué que j’étais en conversation avec un bouton d’or !

Jane devait s’en remettre à cette évidence. Dès que le duc l’avait approchée, tous les yeux s’étaient tournés vers eux. Ainsi, les commentaires les plus désobligeants devaient déjà circuler dans les groupes. Elle trouvait lord Stourbridge bien cruel d’être venu la dénicher alors qu’elle ne cherchait qu’à disparaître jusqu’au moment de passer à table. Loin d’être un hommage, l’attention qu’il lui témoignait n’avait eu pour effet que de la ridiculiser aux yeux de l’assistance. Jane était consternée par l’attitude de cet aristocrate réputé si prestigieux.

Mais, au point où en étaient les choses, elle ne pouvait faire autrement que de lui obéir en se montrant en pleine lumière, sous peine d’aggraver la situation.

— Juste ciel ! C’est encore pire que ce que j’imaginais ! soupira le duc en invitant Jane à s’avancer dans la pièce.

— Comme vous êtes cruel avec moi, milord ! dit-elle en rougissant plus encore.

— N’exagérons rien.

— Et vous ne songez même pas à vous excuser ?

— Je n’en vois pas l’utilité, déclara-t-il en haussant les sourcils.

Il ajouta avec un rien de perfidie :

— D’autant que votre présence à mes côtés n’est pas flatteuse pour moi.

— C’est vous qui êtes venu me chercher ! remarqua-t-elle, indignée.

Hawk s’attarda malgré lui sur le décolleté de la belle. Il dut admettre que la naissance de cette gorge satinée n’était pas pour lui déplaire. Si cette jeune personne n’était pas jolie à proprement parler, elle avait un charme indéniable avec ses cheveux roux, ses yeux d’un vert profond et ses longs cils bruns. Et sous son nez constellé de taches de rousseur et ses lèvres délicieusement sensuelles pointait un menton volontaire.

Bien sûr, elle ne correspondait pas au canon de beauté en vogue à Londres, telles ces blondes délicates et suaves qu’il trouvait sans attraits. Olivia Sulby, par exemple. Une rousse aux yeux verts, comme cette ravissante inconnue, séduisait par son originalité, et les modes successives ne pouvaient en rien altérer son charme.

Il ne lui avait fallu que quelques secondes pour être conquis, et il en était lui-même surpris.

Pour le duc de Stourbridge, les femmes n’étaient qu’un divertissement qu’il s’accordait de temps à autre pour oublier un peu ses devoirs de pair d’Angleterre.

Sa liaison avec la comtesse de Morefield avait été brève et physiquement décevante. Elle l’avait conforté dans l’idée que les exigences d’une maîtresse faisaient regretter les efforts que l’on déployait pour la conquérir.

De façon surprenante, cette jeune femme en jaune bouton d’or – bien plus jeune d’ailleurs que ses conquêtes habituelles – aurait pu le séduire en d’autres circonstances. Mais, ce soir, il était l’invité de lady Sulby et devait se montrer digne du prestige que lui conférait son titre.

Même s’il mourait d’envie de savoir qui était cette jolie rousse. Elle semblait toutefois un peu plus âgée que ces péronnelles dont Olivia Sulby était le plus remarquable exemple. La façon dont lady Sulby s’adressait à elle semblait indiquer qu’elle appartenait au personnel de la maison. Quant à l’emploi qu’elle occupait, Hawk n’en avait pas la moindre idée. Il savait par ailleurs qu’Olivia Sulby était l’unique fille de la maison, donc cette créature d’une beauté naturelle ne pouvait être la fille de sir Barnaby.

Etait-elle l’enfant née d’un premier mariage de la maîtresse des lieux ? Non. Si tel était le cas, lady Sulby ne lui aurait pas parlé sur ce ton péremptoire. En outre, cette rousse au tempérament de feu n’avait rien de commun avec la fadeur de l’hôtesse.

Et, en supposant qu’elle soit une jeune femme de qualité et de surcroît célibataire, Hawk ne pouvait se risquer à faire sa conquête. Le fait d’y avoir seulement songé l’invitait d’ailleurs à s’éloigner d’elle. Et le plus tôt serait le mieux !

Mais, alors qu’il allait prendre congé de la rousse aux yeux verts, lady Sulby, visiblement contrariée, s’avança vers eux.

— Je vois que Votre Grâce a fait la connaissance de Jane Smith, la pupille de mon mari. Cette chère Jane nous vient d’un lointain parent de sir Barnaby, un pasteur très pauvre d’une paroisse de campagne.

Elle ajouta, en décochant un regard perfide à la jeune fille qui baissait les yeux :

— Tu es vraiment exquise dans cette robe, ma petite Jane !

Choqué par cette remarque déplacée, le duc posa sur Jane un regard de compassion. Un nom banal comme Smith n’allait guère à cette beauté sensuelle, pas plus que sa robe bouton d’or, en fait.

Alors que retentissait la cloche annonçant le dîner, il se tourna vers la maîtresse de maison et demanda :

— Me serait-il permis d’escorter la pupille de sir Barnaby jusqu’à la table, lady Sulby ?

En qualité d’hôtesse, celle-ci aurait été en droit de revendiquer le privilège d’offrir son bras au duc de Stourbridge, mais Hawk se faisait un plaisir de la contrarier.

Peut-être était-ce parce que lady Sulby avait attiré son attention sur cette robe jaune qui faisait honte à Jane. Ou encore pour le ton méprisant sur lequel elle avait parlé du pasteur. En tout cas, Hawk se refusait à endurer plus longtemps les commentaires désobligeants de cette méchante femme.

Bien sûr, il avait remarqué l’embarras de Jane sous le regard méprisant de sa tutrice et regrettait presque d’avoir manifesté sa préférence.

Cette crainte fut immédiatement confirmée par l’intéressée.

— Vraiment, Votre Grâce, je ne suis pas digne de cet honneur.

Hawk nota en cet instant la pâleur de son visage et l’expression craintive de ses beaux yeux verts. Contrairement à la plupart des femmes qu’il fréquentait, Jane Smith ne paraissait pas s’estimer flattée d’être l’objet d’une telle attention de la part du duc de Stourbridge. En fait, ses beaux yeux verts semblaient le supplier de renoncer à la conduire jusqu’à la table du dîner.

— Dans ce cas, lady Sulby, si vous le permettez…, dit-il en offrant à regret son bras à l’hôtesse.

— Très volontiers, Votre Grâce, murmura-t-elle avec un sourire triomphant.

Sans plus attendre, le duc entraîna la maîtresse des lieux vers la salle à manger.

Jane suivit le duc des yeux avec un regard navré. Comme elle regrettait son refus !

Dieu qu’elle aurait aimé traverser le salon au bras du très prestigieux duc de Stourbridge. Elle le trouvait si séduisant, si fringant, si élégant dans son habit. En secret, elle savait déjà qu’il habiterait ses rêves de la nuit à venir.

— Comment oses-tu te donner en spectacle de la sorte, Jane ? gronda Olivia Sulby qui venait de la rejoindre.

La fille de la maison agitait nerveusement son éventail et parlait assez haut, espérant être entendue des autres invités qui déjà se pressaient vers la salle à manger.

— Maman va te punir pour ton audace. Comment as-tu osé attirer sur toi l’attention du duc ? Quelle insolence !

— Mais… je n’ai rien fait pour…

— Ne mens pas, Jane, coupa Olivia. Tu flirtais ouvertement avec cet homme de la façon la plus honteuse qui soit. Ton comportement n’a échappé à personne, crois-moi.

Le regard furieux et les lèvres pincées, Olivia ressemblait en cet instant à sa mère.

— Maman va être furieuse. Tu as mis notre plus prestigieux invité dans l’embarras.

Puis elle se détourna de Jane et ajouta avec un petit rire moqueur :

— Sais-tu que tu es vraiment ridicule dans cette robe jaune ? C’est d’un vulgaire !

Sur ces mots sournois, elle donna le bras au jeune Anthony Ambridge – le petit-fils de la très fortunée lady Ambridge – et s’éloigna la tête haute. * * *

Comme Jane l’avait pressenti, le dîner fut un véritable supplice pour elle. Lord Tillton, qui était assis à sa gauche, passa la soirée à lui effleurer délibérément la jambe à tout instant. Elle mit fin à ce petit jeu en lui enfonçant ses ongles dans la main qu’il s’obstinait à glisser sous la table. A sa droite était assise une vieille dame très sourde qui soliloquait et ne semblait, fort heureusement, attendre d’elle aucune réponse.

Comme pour la torturer un peu plus, le duc de Stourbridge était assis non loin d’elle, encadré de lady Sulby et d’Olivia, telles deux sentinelles blondes veillant sur lui comme sur un trésor. Elles ne daignaient même pas accorder un regard à Jane, qui se sentait plus misérable que jamais.

A la fin du dîner, quand la maîtresse de maison invita les messieurs à quitter la table pour se retirer au fumoir, Jane était véritablement désemparée. Elle n’avait qu’une envie : s’enfermer dans sa chambre et se jeter sur son lit pour s’abandonner à ses larmes.

Hélas, son supplice n’était pas terminé.

A en juger par les menaces d’Olivia, la confrontation avec lady Sulby était imminente, aussi s’y préparait-elle, non sans appréhension.

— Je crois que c’est là une sage décision, Jane, lui dit la maîtresse de maison lorsque Jane insista pour se retirer en prétextant une migraine. Assurément, il sera préférable pour tout le monde que tu gardes la chambre si tu ne te sens pas bien. On ne sait jamais, tu pourrais être contagieuse.

Jane pâlit sous l’insulte, puis elle se détourna brusquement de sa tutrice avant de courir vers l’escalier.

« Tu pourrais être contagieuse… »

Lady Sulby ne pouvait être plus claire. Elle la considérait comme un danger pour ses invités, et plus particulièrement pour le duc de Stourbridge, sans le moindre doute !

* * *

Hawk n’avait jamais passé de soirée plus ennuyeuse de toute sa vie. Il lui avait suffi de quelques instants pour se rendre compte que lady Sulby et sa fille Olivia, si imbue d’elle-même, étaient le genre de femmes qu’il détestait par-dessus tout. La mère avait une langue de vipère et était dévorée par l’ambition. Et il ne faisait aucun doute que sa fille s’apprêtait à prendre le même chemin.

En revanche, le duc avait trouvé le dîner excellent en dépit de la compagnie de ces deux perruches dont il avait dû endurer le caquetage jusqu’au dessert. Chaque plat semblait surpasser le précédent en saveur, de sorte que Hawk se demandait s’il n’allait pas offrir un pont d’or au chef des Sulby pour entrer à son service dans l’une de ses nombreuses résidences.

En tout cas, il n’avait pas oublié la belle Jane Smith. Il admettait in petto que le duc de Stourbridge, convoité par toutes les mères de bonne famille, n’aurait jamais dû aborder une jeune fille à laquelle il n’avait pas été présenté. D’autant plus que Jane, en tant que pupille de sir Barnaby – en dépit du mépris que lady Gwendoline lui vouait – devait forcément nourrir l’ambition secrète de faire un mariage honorable.

Hawk avait d’ailleurs relevé dès le début du repas certains signes qui ne trompaient pas. Ainsi avait-il remarqué que Jane flirtait outrageusement avec James Tillton, connu pour entretenir déjà deux maîtresses dans deux appartements londoniens. Jane s’était délibérément tournée vers lui à plusieurs reprises, ignorant la vieille dame assise à sa droite, laquelle tentait en vain d’engager la conversation avec elle.

— Qu’en pensez-vous, Stourbridge ?

Brusquement tiré de sa réflexion, le duc leva les yeux vers le vieil homme avec lequel il savourait un cognac de vingt ans d’âge.

— Je suis parfaitement d’accord avec vous, Ambridge, répondit-il à tout hasard.

Il se leva sans autre cérémonie et, prenant son verre de cognac, décida d’aller marcher un peu dans les jardins.

— Veuillez m’excuser, messieurs, mais je crois que je vais aller respirer un peu cet air vivifiant du Norfolk dont notre hôtesse m’a tant vanté les vertus.

Hawk traversa la pièce, ouvrit l’une des grandes portes-fenêtres et sortit sur la terrasse baignée d’une clarté lunaire. Enfin délivré de ces raseurs !

Comment pourrait-il supporter tous ces gens six jours de plus ? Il fallait qu’il trouve au plus vite un prétexte pour prendre congé de lady Sulby. Peut-être invoquerait-il une rechute de Sebastian et l’obligation de rentrer chez lui pour s’occuper de son frère… Bien sûr, cela impliquait qu’il reçoive une lettre l’informant de ce fâcheux événement, mais mieux valait mettre en œuvre ce stratagème que de mourir d’ennui avant la fin de la semaine !

En tout cas, son hôtesse n’avait pas menti : l’air du Norfolk avait quelque chose de vivifiant. Il en ressentait déjà les effets. Curieusement, il avait l’esprit plus clair et se sentait plus léger. Après tout, peut-être se déciderait-il à acheter une propriété dans le Norfolk, à condition qu’elle se situe à une distance respectable de la demeure de lady Sulby !

Après avoir dîné auprès d’Olivia Sulby, il était maintenant résolu à renoncer à tout projet de mariage entre cette péronnelle et Sebastian. Il aimait trop son jeune frère pour lui infliger une épreuve aussi cruelle et faire entrer dans la famille St Claire pareille recrue. Sans parler de son ambitieuse mère. C’était assurément…

Hawk interrompit soudain ses pensées, captivé par une ombre qui se glissait furtivement derrière une haie de lauriers. Visiblement, il n’était pas seul à goûter la fraîcheur du soir et les mystères du jardin au clair de lune.

Qu’était-ce ? Un animal ? Non, on aurait plutôt dit une forme humaine. Tout en se laissant distraire par ces hypothèses, il se dirigea vers la porte du jardin qui menait, à en croire son valet, vers le bord de mer.

Etait-ce un homme ou bien une femme se rendant à un rendez-vous galant ? A cette distance, il était évidemment difficile de le dire.

Peut-être quelque contrebandier ?

En effet, le Norfolk était une région de contrebande, tout autant que les Cornouailles. Mais, si le duc exerçait régulièrement son rôle de juge en Gloucestershire, ce commerce illicite ne relevait pas de sa compétence. Toutefois, il redoubla d’attention tandis qu’un coup de vent soulevait le grand manteau qui enveloppait le rôdeur. C’est alors qu’il entrevit sous l’ample vêtement un tissu de couleur vive.

Quelque chose qui ressemblait fort à une robe jaune bouton d’or !

Etait-il possible que cette silhouette soit celle de Jane Smith marchant en direction de la plage ? Et, si c’était le cas, qu’allait-elle donc faire dans un tel endroit ?

Certes, ce n’était pas son affaire, Jane Smith était libre d’agir à sa guise. Après tout, elle était la pupille célibataire de sir Barnaby et elle était en âge d’avoir un rendez-vous galant. En outre, mieux valait se tenir éloigné de cette jeune femme jusqu’à la fin de son séjour s’il ne voulait pas se retrouver avec la bague au doigt. Tant que ses frères et sœur n’étaient pas mariés, il lui était interdit de se laisser prendre au piège du mariage, surtout par la pupille sans fortune d’un petit nobliau de province. Le moment venu, Hawk comptait bien épouser une héritière issue d’une grande famille qui lui donnerait de nombreux enfants dignes de porter le nom des Stourbridge.

Poursuivre délibérément Jane Smith de ses assiduités ce soir, une jeune femme au comportement si singulier, serait assurément une erreur. La raison lui dictait de rejoindre plutôt ces messieurs au fumoir et d’oublier la jolie rousse.

Mais l’attirance irrépressible qu’il avait éprouvée pour Jane un peu plus tôt ne semblait pas avoir faibli. Alors, au lieu de regagner sagement la maison des Sulby, Hawk posa son verre de cognac sur la balustrade et descendit dans le jardin pour emboîter le pas à la silhouette mystérieuse.

Il fallait qu’il sache où elle se rendait seule en pleine nuit.

Et surtout qui elle allait retrouver.

OceanofPDF.com