Une aventurière au manoir
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Une aventurière au manoir
D’Emma DARCY
1.
Ainsi, c'était là, au manoir de Davenport, que tout avait commencé. Rebecca arrêta son scooter de location devant le portail et jeta un coup d'œil à l'imposante bâtisse que l'on distinguait au bout d'une longue allée d'arbres. Il s'agissait d'une demeure impressionnante, solide, indestructible, semblait-il. A l'abri des ravages du temps ou de la folie des hommes...
Combien de générations s'étaient succédé dans cette maison séculaire ? En comparaison, le bref séjour que sa mère y avait fait, enfant, paraissait bien peu de chose : six mois à peine, avant d'être envoyée en Australie, loin de la guerre. Quelqu'un se souviendrait-il, quelque cinquante années plus tard, de cette petite fille de cinq ans, perdue parmi un groupe nombreux d'autres orphelins, rassemblés là après le bombardement de Londres ? C'était hautement improbable, et pourtant, Rebecca l'espérait du fond du cœur. D'autant que, dans le village de Compton Prior, on lui avait raconté que le manoir de Davenport appartenait depuis des siècles aux comtes de Stanthorpe. Quelqu'un, entre ces hauts murs de pierre, se rappellerait peut-être, non pas Valérie Griffith en particulier, mais le groupe d'enfants auquel elle appartenait? Il devait y avoir des registres, un endroit où l'on conservait la trace de leur passage ! Avec un peu de chance, on lui permettrait de visiter les pièces qu'ils avaient occupées, leurs chambres, les salles de jeux... Elle avait tellement envie de savoir ce que sa mère avait vécu ici, plus de quarante années auparavant. De sa mère, Rebecca ne gardait qu'une lointaine impression de tendresse, des images diffuses de douceur et de joie... Puis plus rien. Après une période affreuse, passée à fuir les différentes familles d'accueil où on la plaçait, Rebecca avait recouvré le bonheur dans la famille James. Le passé avait alors perdu son importance.
Mais aujourd'hui, ce passé, symbolisé par cette grande demeure, semblait lui faire signe, et Rebecca ne pouvait résister. Elle appuya son scooter contre le mur de pierre qui entourait la propriété, ôta son casque et l'accrocha au guidon. Mais après avoir fixé le cadenas, elle hésita. Peut-être valait-il mieux s'annoncer, prendre rendez-vous ? Et puis, ses vêtements allaient choquer : on ne se présentait pas en pantalon et en veste de cuir dans la demeure d'un comte !
Tant pis. Si elle n'agissait pas aujourd'hui, elle ne le ferait jamais. Quant à son apparence, après tout, le fait de porter du cuir ne lui donnait pas pour autant l'allure d'une punk ! Ses cheveux acajou bouclaient naturellement, et vingt-quatre années passées sous le soleil australien n'avaient pas altéré son teint de lis, héritage de sa mère anglaise. En outre, tout en sachant que ses traits, bien que finement dessinés, ne présentaient rien d'extraordinaire, elle était consciente de son pouvoir de séduction. Peu de gens lui résistaient. En général, on tombait tout de suite sous le charme de ses grands yeux bruns lumineux et du sourire chaleureux qu'elle ne manquait jamais d'adresser à ses interlocuteurs. Souhaitant ardemment que le charme agisse une fois de plus, Rebecca prit une profonde inspiration et s'engagea dans l'allée. « Qui ne tente rien n'a rien! » se répétait-elle pour se donner du courage. Et puis d'ailleurs, si on lui refusait l'entrée de la maison, elle pourrait toujours faire le tour du parc, et imaginer sa mère petite fille jouant sur la pelouse. Ou marchant sur cette même allée, entre ces arbres majestueux. Avait-elle été heureuse, au cours de ce bref passage au manoir de Davenport? Du moins, comme une petite orpheline pouvait l'être, avec cette douleur que l'on porte en soi lorsqu'on se sent abandonnée, perdue dans un monde trop vaste... Une douleur, une insécurité que Rebecca connaissait bien... Elle soupira, oppressée soudain. Se débarrassait-on jamais de cette souffrance-là?
Avant d'atteindre le manoir, la jeune femme s'assit un moment sur le rebord d'une grande fontaine, et elle contempla la demeure qui se trouvait maintenant toute proche. Avec ses trois étages, ses rangées de fenêtres largement espacées — quel volume les pièces devaient avoir, à l'intérieur ! — elle ressemblait à un château. Le porche majestueux, surmonté d'un portique sculpté, abritait une énorme porte de chêne, à laquelle il allait falloir frapper... Brusquement, Rebecca se leva. Plus elle attendrait, plus l'épreuve lui semblerait difficile. Mentalement, elle récapitula quelques règles de conduite fondamentaies : se tenir légèrement en retrait pour que l'interlocuteur ne se sente pas menacé; se présenter avec simplicité et gentillesse; et surtout, sourire... Pendant quelques instants, elle contempla l'énorme heurtoir de cuivre, sans pouvoir se résoudre à l'actionner. Il lui semblait qu'en agissant ainsi, elle risquait de déclencher un cataclysme... Par chance, elle finit par remarquer le bouton discret d'une sonnette, sur le côté, et sans plus tarder, elle appuya. Une bonne minute s'écoula avant que l'on ne se manifeste. Enfin, une femme d'âge mûr, vêtue d'une stricte robe noire, lui ouvrit. A son air digne, un peu contraint, Rebecca devina qu'il s'agissait de la gouvernante.
— Bonjour, madame, je m'appelle Rebecca Griffith James, et je suis venue...
— Dieu soit loué, vous voilà enfin ! s'exclama son interlocutrice. Nous commencions à craindre que vous n'ayez changé d'avis! — Vous... vous savez qui je suis? murmura Rebecca, stupéfaite de cet accueil.
— Bien sûr ! La jeune femme australienne ! Venez, lord Davenport vous attend dans le salon. Je vous y conduis immédiatement. Cette fois, la porte s'ouvrit toute grande et Rebecca entra. Elle se doutait bien qu'il s'agissait d'une méprise. Mais on lui offrait la possibilité de s'entretenir directement avec le maître de maison, elle n'allait tout de même pas refuser une occasion pareille ! — Je suis Mme Tomkins, poursuivit la gouvernante en examinant le blouson de Rebecca d'un air réprobateur. — Enchantée, répondit aussitôt la jeune femme. Elle lui offrit sur-le-champ son plus gracieux sourire pour contrebalancer le mauvais effet que produisait sa tenue. — Nous serons amenées à nous voir souvent si vous acceptez de rester, ajouta Mme Tomkins. Ce qu'aucune avant vous n'a fait, hélas. Mais on dit que les Australiennes ont plus d'autorité que les autres. J'ai entendu ça à la télévision, dans un documentaire sur votre pays. Les terres rudes font les gens rudes, paraît-il... Rebecca, qui ne comprenait pas un traître mot à ce discours, répondit par un sourire entendu qui parut satisfaire la gouvernante. — Suivez-moi, mademoiselle James. La jeune femme pénétra dans un hall, aussi vaste à lui tout seul qu'une pièce de réception. Un tapis rouge courait au milieu du sol dallé de marbre, et une galerie de portraits occupait tous les murs. Sans doute s'agissait-il des différentes générations de cette grande famille... Tandis que son regard errait sur les tableaux, un sentiment de mélancolie gagna la jeune femme. Quelle impression cela faisait-il d'appartenir à un lignage dont l'origine se perdait dans la nuit des temps ? De posséder des racines ? Cela, elle ne le saurait jamais... Bientôt, la gouvernante s'arrêta devant une porte, frappa deux coups, et ouvrit sans attendre la réponse. — Mlle James est arrivée, annonça-t-elle. — Enfin ! lui répondit une chaude voix masculine, extrêmement distinguée. C'est parfait ! Faites-la entrer, je vous prie. Prenant une profonde inspiration, Rebecca se prépara mentalement à plaider sa cause auprès d'un vieux lord anglais. La gouvernante l'introduisit dans une pièce aux proportions démesurées. 11 y avait trois groupes bien distincts de fauteuils, divans et tables, formant chacun un petit îlot intime dans l'immensité du salon. L'un était placé juste devant la plus grande cheminée que Rebecca ait jamais vue. L'autre, du côté des six fenêtres immenses ; et le dernier, où le regard de la jeune femme s'arrêta enfin, du côté opposé, le long d'une vaste bibliothèque. Il y eut le bruit d'un journal que l'on replie... et le comte se leva.
Rebecca resta un moment interdite. Elle n'imaginait pas qu'un comte anglais puisse avoir moins de cinquante ans. Pourtant, l'homme qui se tenait devant elle ne devait guère dépasser la trentaine. De plus, il était infiniment plus séduisant que ne le laissait prévoir la galerie des portraits aperçus dans le hall. Très brun, grand, bien proportionné, il portait un costume gris classique. Son visage respirait l'intelligence, l'autorité, et aussi la distinction. Au premier coup d'œil, on savait que l'on avait affaire à un aristocrate. De son côté, le comte dévisageait Rebecca avec la même surprise. Enfin, ses lèvres sensuelles, fermement dessinées, esquissèrent un sourire.
— Pardonnez-moi si je vous regarde ainsi, déclara-t-il soudain, mais vous ne correspondez pas à l'image que je me faisais de vous. La jeune femme tressaillit. Par quelle curieuse coïncidence cet homme attendait-il, à cette heure précise, une jeune femme australienne ?
— J'ai... Voilà, j'aurais besoin de votre aide, dit-elle. Satisfaite, elle attendit la réaction de son interlocuteur. C'était une bonne entrée en matière : les gens adorent se sentir utiles. — Avec plaisir, si c'est en mon pouvoir... Ainsi, elle ne s'était pas trompée : l'homme avait du cœur. Peut-être même accepterait-il de la guider à travers le manoir? — C'est très généreux de votre part. Le regard du comte s'attarda un instant sur la bouche de la jeune femme, qui frémit.
— Disons que ma générosité est intéressée, mademoiselle James. Vous imaginez bien que j'ai tout à gagner en m'attirant vos bonnes grâces !
Un peu dépassée par la situation, Rebecca ne sut que répondre. Elle aurait pu dissiper le malentendu sur-le-champ, et pourtant, étrangement, elle n'en avait aucune envie. — Mais asseyez-vous donc, reprit le comte en lui désignant un fauteuil près de la cheminée. Nous serons plus à l'aise pour bavarder.
Rebecca s'exécuta de bonne grâce. Elle avait l'impression exaltante de vivre une aventure extraordinaire. Qu'allait-il se passer, à présent?
Son hôte, accroupi devant la cheminée, arrangea les bûches pour ranimer le feu. Rebecca, qui l'observait à la dérobée, songea qu'il avait vraiment beaucoup de charme ! Mais elle ne se faisait aucune illusion. Ils appartenaient à deux univers bien différents. Comme tout aurait été simple si elle l'avait rencontré là-bas, en Australie. Sur la plage de Bondi par exemple, ou lors d'une soirée chez des amis... Soudain, il posa les pincettes sur leur support et se tourna vers la jeune femme.
— Je dois vous prévenir tout de suite, mademoiselle James, déclara-t-il. L'enfant est insupportable. Rebecca fronça les sourcils. Comment réagirait-il en apprenant qu'elle n'était pas celle qu'il attendait? Autant gagner du temps, et, pourquoi pas, lui donner quelques conseils en matière d'éducation. — Il n'y a pas d'enfants insupportables, dit-elle d'un ton ferme. Il y a des enfants perdus, qui ne peuvent pas trouver le chemin de... — Avec de tels raisonnements, je crains que vous ne soyez amèrement déçue, mademoiselle James ! Quelle expérience possédez-vous pour parler ainsi ? — L'expérience d'une vie. De ma vie. L'espace d'un éclair, l'image de tous les enfants adoptés par les James s'imposa à son esprit. Traumatisés, ils avaient doucement réappris le bonheur. Grâce à la chaleur d'un foyer et à l'amour de deux êtres d'exception. — Non, il n'y a pas d'enfants impossibles, répéta-t-elle. Il y a des enfants qui souffrent. Il suffit de les écouter avec attention pour comprendre leurs problèmes. Et lé plus souvent, les résoudre. C'est le rôle des adultes que de les guider. Pour cela, il faut les motiver, les aimer...
— Vous me laissez sans voix, mademoiselle James. Quel tissu d'âneries ! Ou d'ignorance... Et on dit que les Australiens sont réalistes !
Consciente qu'elle venait de toucher un point très sensible, elle s'apprêtait à faire machine arrière, lorsqu'il lui adressa un sourire d'excuse.
— Pardonnez-moi, mademoiselle. Je n'ai aucun droit de critiquer votre idéalisme. Et je vous suis reconnaissant de m'avoir parlé ainsi. Vraiment. Dois-je en conclure que vous acceptez de vous occuper de l'enfant? Sans l'avoir vue? Sans même savoir de quoi ce monstre est capable?
Rebecca réfléchit quelques secondes. Cette fois, il était temps de clarifier le malentendu. Avec tact et intelligence, pour ne pas se faire un ennemi de cet homme.
— Lord Davenport, je crains que nous ne soyons confrontés à un léger problème. Je n'ai fait qu'exprimer mon point de vue personnel sur les enfants en général. Je suis désolée de vous décevoir, mais je me trouve ici pour une raison très différente de celle que vous supposez et...
Un large sourire éclaira les traits du comte. — Enfin, vous vous décidez à laisser tomber le masque! s'exclama-t-il. Avant toute chose, j'aime la franchise. Et plutôt que de m'assener de grands principes moralisateurs, je préférerais, et de beaucoup, vous voir enfin aborder le sujet de façon plus concrète. Rebecca rougit et, chose rare, resta sans voix. — Sachez que je n'ai aucune illusion en ce qui concerne ma nièce, reprit-il. L'agence vous a sûrement mise au courant de ses tristes exploits. Aussi ne dis-cuterai-je pas vos exigences si vous acceptez de vous charger d'elle.
Il fallut quelques secondes à Rebecca pour donner un sens à ce qu'il venait de lui dire. Tout se mettait en place, enfin ! Lord Davenport cherchait quelqu'un pour s'occuper d'une enfant impossible, sans doute trop gâtée, et dont personne ne voulait ! La jeune femme se demandait comment se sortir de cette situation lorsque le tour des événements rendit toute stratégie inutile : la porte s'ouvrit à la volée, et une fillette se rua dans le salon. Elle semblait tellement en colère qu'elle avait du mal à respirer. Son regard, plongé dans celui du comte, brillait de défi. L'expression de l'enfant jurait de façon spectaculaire avec son apparence angélique : elle avait de jolis cheveux blonds, bien coiffés, qui lui arrivaient aux épaules, et elle portait une ravissante robe bleue, style petite fille modèle, qui aurait fait pâlir d'envie n'importe quelle fillette un tant soit peu coquette. — Charlotte, commença lord Davenport d'un ton exaspéré, combien de fois faudra-t-il te dire... — Je ne veux pas de nounou ! lui cria-t-elle d'une voix aiguë, une lueur de triomphe dans ses grands yeux bleus. La nouvelle, je viens de m'en débarrasser ! Et il n'est pas question qu'on m'en donne une autre ! Pas question, c'est compris ?