Une aventurière au manoir
Rebecca passa une nuit agitée. Le jugement…
7.
Rebecca passa une nuit agitée. Le jugement que Hugh avait porté sur Charlotte la hantait. De même que la hantait le souvenir de ce qu'elle avait éprouvé dans les bras du comte de Stanthorpe. Jamais encore elle n'avait ressenti une telle attirance, un tel désir pour un homme. Et elle savait à présent que, de son côté, Hugh la désirait aussi. Mais pour quelque mystérieuse raison, il refusait de donner à leur relation un tour plus intime. Devait-elle alors, comme lui, s'efforcer de feindre l'indifférence? La question l'obséda longtemps, tandis qu'elle se tournait et se retournait dans son grand lit.
D'ordinaire, elle faisait tout pour atteindre l'objectif qu'elle se fixait. Mais si son travail avec Charlotte échouait, s'il fallait, à la fin de la semaine, dire adieu pour toujours au comte de Stanthorpe, eh bien, elle lui dirait adieu, et s'en irait la conscience tranquille. Tout en sachant que jamais elle n'oublierait le manoir de Davenport, ni les êtres tourmentés qui y résidaient...
Le lendemain matin, elle se leva tôt. Elle avait en effet un rendez-vous important à Londres à 11 heures, et elle voulait voir Charlotte avant de partir. Pour s'assurer que son instinct ne l'avait pas trompée, et que Hugh avait tort de condamner l'enfant. Craignant de trouver l'oncle et la nièce ensemble, elle éprouva une certaine appréhension en pénétrant dans la salle à manger où l'on servait le petit déjeuner. Le soleil entrait à flots par les baies vitrées, et soudain, Rebecca sentit son optimisme renaître. Non, le mal n'avait pas sa place au manoir de Davenport. Pas au milieu de tant de beauté.
Charlotte était déjà attablée. Un éclair de bonheur traversa son regard quand elle vit Rebecca entrer. Mais en voyant la tenue élégante que portait la jeune femme, elle se rembrunit aussitôt. — Je le savais, murmura-t-elle. Je savais que tu partirais. D'un geste brusque, elle plongea sa cuillère dans son bol de céréales, éclaboussant la nappe jusque-là immaculée. — Je ne pars pas, répondit Rebecca en s'installant en face d'elle. Mais je ne suis pas comtesse, moi, je dois travailler pour vivre. Peut-être, un jour, si tu es vraiment sage, t'emmènerai-je avec moi voir des clients.
Comme si de rien n'était, elle se servit une tasse de café et commença à grignoter un toast.
— Quel travail tu dois faire ? demanda enfin Charlotte. — Je t'ai parlé, hier, de cette course en ballon ? Eh bien, je dois trouver encore trente-trois personnes qui accepteront de donner de l'argent pour la financer. J'ai rendez-vous avec quelqu'un, aujourd'hui, que j'espère bien convaincre... Je te dirai si j'ai réussi ou non ce soir, lorsque tu reviendras de l'école. Si ça t'intéresse, bien sûr.
— J'irai pas à l'école, répliqua la petite fille d'une voix vibrante de colère. Je hais l'école. Je hais la maîtresse. Je hais les autres enfants. Je n'y retournerai jamais, jamais, jamais ! Rebecca céda à un bref moment de découragement. « Nous voilà de nouveau à la case départ ! » songea-t-elle. Mais aussitôt, elle se ressaisit. Eh bien, tant pis, elles repartiraient de zéro. — Dommage pour toi, petite, lui dit-elle gentiment. Tu risques ainsi de ne jamais apprendre tout ce qu'il faut savoir ! Le retour au « petite » détesté ne fit qu'accroître l'agressivité de Charlotte.
— Je m'en fiche !
La réponse était prévisible et Rebecca se contenta de hausser les épaules.
— Moi aussi, tu sais, répliqua-t-elle. C'est ton problème, pas le mien. Personnellement, je ne supporterais pas l'idée de savoir que tous les autres enfants apprennent des tas de choses intéressantes qui les rendent chaque jour un peu plus forts que moi. Ça me rendrait folle. Mais si tu détestes l'école à ce point, c'est vrai, il vaut mieux rester dans ton coin à bouder. Et, affectant la plus grande indifférence, la jeune femme se mit à beurrer un toast. Il n'était pas question d'obliger Charlotte à retourner à l'école : cela reviendrait à braquer un peu plus encore la fillette. D'un autre côté, l'idée de la laisser seule au manoir toute la journée ne plaisait guère à Rebecca. Elle réfléchissait sur la conduite à tenir lorsque la petite fille rompit enfin le silence. — Je ne peux pas retourner à l'école, de toute façon, déclara-t-elle. La directrice a dit à oncle Hugh qu'ils ne voulaient plus de moi, là-bas.
A en juger par le léger tremblement de sa voix, par le regard perdu qu'elle posait sur Rebecca, la fillette souffrait. Elle avait beau fanfaronner, ce rejet des institutions n'avait fait qu'accroître son sentiment d'exclusion. Cette petite fille n'éprouvait qu'un désir : être comme tout le monde. Nouvelle preuve, s'il en était besoin, que Hugh se trompait complètement... Confortée dans sa certitude, Rebecca sourit. — Vraiment? Eh bien, tu as dû leur en faire voir de toutes les couleurs, petite... Mais tu sais, je suis certaine que ton oncle pourrait te trouver une nouvelle école, si tu le désirais. Une école où tu te sentirais mieux, que tu ne détesterais pas. Ça existe ! — Non, je ne demanderai rien à oncle Hugh, répliqua Charlotte, butée.
— Dans ce cas, tu n'apprendras jamais rien. C'est vraiment bête. Mais j'y pense... Puisque tu ne vas pas à l'école aujourd'hui, ça te dirait de m'accompagner à Londres ? Je n'ai qu'un seul rendez-vous, qui ne durera pas très longtemps. Nous pourrions aller manger un hamburger quelque part, et ensuite, nous prendrions le bateau pour faire une petite promenade sur la Tamise... Les grands yeux bleus de la fillette reflétèrent une telle joie que Rebecca se sentit bouleversée.
— Tu ferais ça? demanda Charlotte. — Pourquoi pas? Bien sûr, il faudra te montrer patiente pendant mon rendez-vous. Pas question d'écraser les pieds de la première personne venue, de se montrer malpolie ni de faire peur aux vieilles dames. Ce sera pour moi un moment très important, et si tu ne te comportes pas correctement, je ne t'emmènerai plus jamais avec moi.
— Je te promets, Rebecca, que je serai très, très sage. Promis, juré.
La fillette manifestait une telle volonté de convaincre, de saisir la chance qu'on lui offrait, que la jeune femme ne douta plus de sa sincérité.
— Alors, c'est entendu, déclara-t-elle. Monte vite te préparer. Je vais prévenir Mme Tomkins que tu viens avec moi. Elle en informera ton oncle, pour qu'il ne s'inquiète pas. — Tu sais, il se moque bien de savoir où je suis ! s'écria Charlotte qui se précipitait déjà vers la porte. A ces mots, Rebecca sentit son cœur se serrer. Car elle commençait à croire que la petite fille disait vrai... Un léger soupir lui échappa. Seigneur! Comment allait-elle s'y prendre pour transformer l'attitude de Hugh Davenport? Tout en réfléchissant à cet épineux problème, Rebecca se dirigea vers la cuisine. Mme Tomkins ouvrit des yeux affolés lorsque la jeune femme lui annonça son intention d'emmener Charlotte à Londres.
— Je ne voudrais pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, commença-t-elle, mais je pense qu'il vaudrait mieux en discuter d'abord avec lord Davenport. Charlotte a l'air d'un petit ange, comme ça, mais je vous assure qu'elle est tout à fait capable de vous causer de graves ennuis. Je suis certaine que son oncle ne voudrait pas...
— Son oncle m'a laissé toute liberté en ce qui concerne Charlotte, madame Tomkins. Et tout se passera très bien, ajouta-t-elle avec plus d'assurance qu'elle n'en éprouvait. Lord Davenport me fait confiance, et moi j'ai confiance en Charlotte. Donc... il n'y a pas de problème. Vous serez gentille d'informer lord Davenport de notre départ.
En réalité, elle prenait un pari sur la façon dont Charlotte se comporterait. Mais après tout, elle ne disposait que d'une petite semaine pour accomplir des miracles... Par conséquent, il fallait bien prendre quelques risques ! Et puis, même si la petite fille trahissait sa confiance et lui faisait perdre son client, ce n'était pas la fin du monde.
Oui, l'aventure méritait d'être tentée. La journée qu'elles passèrent ensemble lui donna entièrement raison. Non seulement Rebecca réussit à obtenir le soutien financier de son client, mais elle parvint également à le persuader de l'introduire auprès de ses relations professionnelles. Un succès qu'elle devait sans doute à son pouvoir de persuasion, mais peut-être aussi à la présence de la petite lady Davenport, nièce de lord Davenport, comte de Stanthorpe ! Le nouveau sponsor alla même jusqu'à proposer d'organiser lui-même les rendez-vous, ce que, bien sûr, Rebecca accepta avec la plus grande joie. Assise près d'elle, Charlotte écoutait la conversation avec un intérêt surprenant pour une enfant de sept ans. Elle paraissait si avide d'apprendre, de comprendre, et aussi de montrer à Rebecca de quoi elle était capable !
Lorsqu'elles sortirent du bâtiment, la jeune femme exultait. — Tu te rends compte ? Ça a marché ! Et grâce à lui, je ferai signer au moins deux sponsors supplémentaires ! Plus que trente à trouver, Charlotte !
La petite fille, ravie d'avoir participé à ce succès, ravie qu'on lui parle comme à une grande, esquissa un sourire et, spontanément, glissa la main dans celle de Rebecca. Un peu plus tard, elles s'arrêtèrent dans un snack pour le déjeuner, et se régalèrent de frites et de hamburgers pour fêter l'événement. Ensuite, elles prirent un bateau qui descendait la Tamise jusqu'à Greenwich. Pour la première fois de sa vie sans doute, Charlotte se comportait comme une petite fille idéale, impatiente de tout voir, intéressée par la moindre nouveauté. De plus, l'enthousiasme que Rebecca manifestait pour cette visite de Londres devait lui donner envie de se mettre au diapason. En tout cas, une chose était certaine : jusqu'à présent, Charlotte n'avait connu que la contrainte ou la solitude auprès des adultes. Et ces moments de complicité avec Rebecca paraissaient l'enchanter. Appuyée à la rambarde du bateau, sur le pont, elle bavardait comme une pie, à propos de tout et de rien, comme si le mur de silence derrière lequel elle se retranchait depuis trop longtemps s'était tout à coup brisé. Et Rebecca, qui suivait chaque détail de cette métamorphose avec attention, en conçut une immense joie. Elles descendirent à Greenwich et visitèrent le Cutty Sark, le fabuleux trois-mâts transformé en musée après des années de service sur toutes les mers du globe. En découvrant l'intérieur du navire, Charlotte, habituée aux vastes espaces du manoir de Davenport, eut bien du mal à comprendre comment tant de marins avaient pu y dormir tous ensemble, des mois durant. A la fin de la visite, elles achetèrent des glaces et un paquet de bonbons, puis elles reprirent le bateau. En riant de leurs mains collantes, elles descendirent au pont de Westminster. Rebecca y avait donné rendez-vous au chauffeur, qui les attendait dans la grande Rolls de Hugh.
Dès qu'elle aperçut la voiture, Charlotte se raidit. Son regard implorant, levé vers Rebecca, disait assez sa peur du retour, son envie de fuir le manoir de Davenport et son oncle trop sévère. Comme la petite fille se recroquevillait dans un coin de la voiture, Rebecca lui passa un bras autour des épaules. — Tu es fatiguée? demanda-t-elle en lui effleurant le front d'un baiser.
Charlotte poussa un profond soupir. — Nous sommes vraiment obligées de rentrer? demanda-t-elle d'une voix plaintive.
— Ne sois pas triste, nous tâcherons d'organiser bientôt une autre sortie. Et puis, si nous tardons trop, ton oncle finira par s'inquiéter... — Lui ? Sûrement pas. Il serait bien content si nous ne revenions pas.
— Tu te trompes, Charlotte.
Rebecca avait prononcé ces mots d'un ton ferme, mais elle n'en était pas si sûre, du moins en ce qui concernait le présent. Mais Hugh allait très vite changer d'attitude, elle se le promettait solennellement. Le comportement de Charlotte aujourd'hui lui avait prouvé à quel point il jugeait mal sa nièce : Charlotte n'était pas un monstre, mais une adorable petite fille en manque d'amour. Et dès son retour, elle tenterait quelque chose pour en convaincre Hugh Davenport.
— Rebecca?
— Mmm?
— Tu pourrais m'adopter dans ta famille? Ce ne serait pas grave qu'il y ait deux Anglaises...
Le cœur de la jeune femme se serra. Certes, c'était une solution, mais Hugh n'accepterait jamais de se séparer de sa nièce, même si leurs deux vies devaient s'en trouver gâchées. Un comte de Stanthorpe ne fuyait pas ses responsabilités... — Je suis certaine que toute ma famille t'accueillerait à bras ouverts, Charlotte. Mais mes parents ne peuvent pas adopter des enfants dont quelqu'un s'occupe déjà. Et toi, tu as une maison, une famille... Tu dois rester avec ton oncle.
— Mais il ne veut pas de moi !
— Ecoute, je sais que c'est très difficile à comprendre, mais tu dois essayer. Ton oncle n'a pas d'enfants à lui et il ignore comment on s'occupe d'une petite fille de ton âge. Alors, pour ton bien, il juge préférable de te confier à ces nounous que tu détestes. Et ta révolte le met en colère, le trouble aussi, parce qu'il ne voit pas d'autre solution...
Elle marqua une pause, pour laisser à l'enfant le temps d'observer la situation sous ce nouvel angle.
— As-tu déjà essayé de lui dire ce que tu attendais de lui, Charlotte?
La fillette haussa les épaules.
— Non. Mais de toute façon, il ne m'écouterait même pas. — Il m'a demandé de rester au manoir pour te faire plaisir, déclara Rebecca avec la ferme conviction que pour une fois, le mensonge était justifié. Je suis certaine que si tu lui parlais, il comprendrait beaucoup mieux, et cela arrangerait bien des choses entre vous. Serrant la fillette contre elle, elle se mit à lui caresser doucement les cheveux.
— Tu sais, il y a des gens qui ont le cœur plein d'amour, mais qui ne savent pas du tout comment le montrer. Tu te souviens de ce que je t'ai dit hier? Certaines personnes ricanent lorsqu'elles se sentent désemparées, d'autres disent des bêtises, et d'autres encore, comme ton oncle, froncent les sourcils et prennent l'air sévère. Ça ne sert à rien de s'énerver ou de les détester. Au contraire, cela ne fait qu'empirer les choses. Mais si on essaie de réagir différemment, tout peut changer. Tu ne crois pas que ça vaut la peine d'essayer? En guise de réponse, Charlotte se contenta de pousser un nouveau soupir. Rebecca, qui ne trouvait plus rien à dire, continua de lui caresser les cheveux. Peu à peu, la fillette se détendit, puis elle finit par s'endormir, la tête contre l'épaule de Rebecca. Songeuse, la jeune femme décida soudain que dès leur arrivée au manoir, elle irait trouver Hugh. Elle le supplierait à genoux s'il le fallait, mais il ne ferait plus subir à sa nièce ses bonsoirs sans âme, ses reproches permanents. Aujourd'hui, Charlotte avait commencé à s'ouvrir à la vie. Il ne fallait pas tout gâcher... La fillette se réveilla au moment où la voiture s'arrêtait devant le perron. Brooks vint leur ouvrir, cérémonieux comme à son habitude.
— Mademoiselle James... Lady Charlotte... Lord Davenport m'a chargé de vous dire qu'il désirait vous voir dès votre retour. Rebecca, aussitôt, sourit à la petite fille. — Tu vois, il se faisait du souci. Il devait nous attendre plus tôt que ça. Ecoute, je vais y aller et le rassurer. Pendant ce temps-là, va trouver Mme Tomkins. Ton dîner doit être prêt. Où se trouve lord Davenport? reprit-elle à l'adresse de Brooks. — Dans son bureau, je pense.
— A tout à l'heure, Charlotte. Je viendrai te raconter une histoire lorsque tu seras couchée.
Et, bien déterminée à faire voler en éclats les certitudes de Hugh Davenport, Rebecca se dirigea d'un pas assuré vers le bureau de son hôte.
Mais seul le silence lui répondit lorsqu'elle frappa à la porte. Qu'à cela ne tienne ! Sans hésiter, elle ouvrit et entra d'un pas décidé dans cette pièce qu'elle ne connaissait pas encore. Hugh était là, assis dans le fauteuil de cuir derrière son bureau. Il tournait le dos à la porte et regardait par la fenêtre. — Me voilà, Hugh, annonça Rebecca. Vous m'avez fait demander? La voix de Rebecca le fit sursauter. Il se leva précipitamment et tourna vers la jeune femme un visage où se lisait le plus vif soulagement. Etait-ce ses cheveux en bataille ou sa tenue moins sévère que d'habitude? En tout cas, il parut à Rebecca beaucoup plus proche soudain, et plus séduisant encore. — Vous voilà enfin de retour ! s'exclama-t-il. — Oui, bien sûr!
— Il n'y avait rien de moins évident ! fit-il observer d'un ton sec. Après tout ce que je vous avais dit au sujet de Charlotte, c'était pure folie que de l'emmener avec vous. Je sais bien que je vous avais donné carte blanche, mais de là à courir de tels risques... Il hocha la tête et poussa un profond soupir. — Tout est ma faute. Allons, énumérez-moi les catastrophes, et je ferai mon possible pour arranger les choses. — Mais... de quelles catastrophes parlez-vous, voyons ? — Inutile de me cacher la vérité, Rebecca. Je finirai bien par la découvrir. Charlotte n'a jamais su se tenir, et elle sème la terreur partout où elle passe. Je ne vois pas pourquoi elle se serait comportée différemment aujourd'hui. — Eh bien, moi, je vois très bien pourquoi, Hugh, répliqua Rebecca en serrant les poings. Vous ne lui avez jamais accordé la moindre chance, jamais ! Moi je lui ai fait confiance, et je peux vous jurer qu'elle ne m'a pas déçue. Elle s'est montrée raisonnable, patiente, intéressée par ce qui se passait autour d'elle. Je peux même vous dire que votre nièce m'a porté chance : figurez-vous que, au cours d'un unique rendez-vous, j'ai trouvé trois sponsors d'un coup. Désormais, je l'emmènerai avec moi sans l'ombre d'une hésitation. Et savez-vous comment j'ai obtenu ce résultat? Elle n'attendit pas la réponse : Hugh n'aurait pas su la lui donner. — De façon très simple : en lui faisant comprendre que je me réjouissais de sa présence. Les enfants ont besoin de se sentir désirés, Hugh Davenport! Et en cela, Charlotte n'est pas différente des autres. Ce qui la rend différente, c'est que personne n'a jamais voulu d'elle. Est-ce sa faute si ses parents n'ont pas su l'aimer? Si on l'a confiée à un homme qui, traumatisé par les frasques de sa mère, la juge avec une intolérable sévérité? — J'ai de bonnes raisons pour agir ainsi, répliqua Hugh. Mais Rebecca ne pouvait plus accepter un tel discours. Comme une tigresse qui défend ses petits, elle s'avança vers lui, les yeux étincelants de colère.
— Regardez les choses en face, Hugh! Essayez, une seconde, de comprendre pourquoi Charlotte se comporte avec vous comme elle le fait ! Je vais vous dire, moi, ce que nous avons vécu ensemble aujourd'hui : une journée de rêve, amusante et gaie. Le genre de journée que ses parents auraient dû lui offrir. Une journée que vous, maintenant, vous devriez vivre avec elle à la place de ses parents, mais que vous ne lui proposez jamais. Pour elle, c'est le paradis. — Je n'en doute pas ! Même les démons ont parfois besoin de changer d'air.
La dureté de la réponse laissa Rebecca sans voix. Elle ne put que fixer Hugh d'un air hagard.
— Vous avez dû lui promettre quelque chose qui l'a motivée, reprit-il. Ça marche encore parfois, c'est vrai. — Savez-vous ce que je viens de comprendre, Hugh? Que dans cette histoire, c'est vous le monstre, pas Charlotte. — Pardon? s'écria-t-il.
D'un geste brusque, il s'empara d'une liasse de papiers qu'il agita sous le nez de la jeune femme.
— Et ça, c'est du vent? J'ai passé toute ma journée à appeler les meilleurs producteurs de vin de France et d'Allemagne pour les convaincre de sponsoriser votre course ! Ils ont tous accepté de vous rencontrer, à Paris, vendredi en huit. D'autorité, il lui mit les documents dans la main. — Vous avez ici la liste des noms, ainsi que tous les renseignements nécessaires pour préparer vos entretiens. Cela, mademoiselle Rebecca Griffith James, je l'ai fait pour réparer les dégâts que Charlotte aurait dû provoquer aujourd'hui. Remerciez votre bonne étoile, elle avait décidé de jouer votre jeu... Mais je vous en conjure, à l'avenir, ne prenez plus de tels risques. La violence du discours qu'il lui tenait, la nervosité extrême de ses gestes achevèrent de mettre Rebecca hors d'elle. Elle s'approcha du bureau et y jeta la liasse de papiers. — Je n'ai pas besoin de votre aide, déclara-t-elle. Je me débrouillerai toute seule.
— Allez au diable !
Fou de rage, il gagna la porte et l'ouvrit pour sortir. — Allez au diable, répéta-t-il en se tournant vers elle. On ne peut pas discuter avec vous.
— Ne partez pas, Hugh, je n'ai pas fini. Impressionné sans doute par l'autorité dont elle faisait preuve, le comte ferma la porte et, croisant les bras, il la fixa droit dans les yeux.
Alors, prenant une profonde inspiration, elle se lança : — Avez-vous une seule fois cherché à vous rapprocher de Charlotte? L'avez-vous prise dans vos bras, bercée, embrassée? Une telle expression de dégoût se peignit sur les traits de son hôte, que Rebecca, au supplice, détourna les yeux. — Non, reprit-elle, c'est bien ce que je pensais. — Je ne vois pas comment je pourrais éprouver de l'affection pour une enfant pareille !
— Souvenez-vous, Hugh, qu'elle n'a connu que rejet, solitude et abandon. Et vous avez contribué à faire d'elle une sauvage en refusant de créer le moindre lien entre elle et vous. — Créer un lien? Avec la fille de Christine? Rebecca dut faire appel à toute sa volonté pour ne pas se jeter sur lui et le marteler de coups de poing.
— Vous n'avez pas le droit de juger un enfant d'après les actes de ses parents, Hugh. Prenez mon père par exemple : il a quitté ma mère alors qu'elle était enceinte. Cela ne m'empêche pas, moi, d'avoir conscience de mes responsabilités ! — Avez-vous bientôt fini la leçon de morale ? — Non ! Hier soir, vous prétendiez être un homme droit. J'en douterai jusqu'à ce que vous ayez revu votre jugement sur Charlotte. Car vous vous trompez complètement sur son compte, Hugh. Et tant que vous lui refuserez la chance d'exprimer sa vraie nature, ce sera vous le monstre. Et je la plains de tout mon cœur, car elle vivra un enfer.
Découragée par l'expression butée qu'elle lisait sur le visage de Hugh, Rebecca poussa un profond soupir. — J'ai épargné à votre nièce la séance hypocrite du bonsoir quotidien, ajouta-t-elle tristement. Je ne voulais pas que la seule belle journée de sa vie se termine par une fausse note. Elle aurait tout tenté, ce soir, pour atteindre Hugh Davenport... En vain. Et c'était cet homme-là, insensible et lointain, qui exerçait sur elle une telle attirance ? Lui qui touchait si profondément sa sensibilité de femme?
Sans très bien se rendre compte de ce qu'elle faisait, Rebecca s'approcha de lui et lui posa la main sur la joue. — Comment ai-je pu me tromper à ce point sur vous, Hugh ? murmura-t-elle.
Soudain, peut-être à cause de cette légère caresse, quelque chose en lui parut se briser. D'un geste rageur, il prit la main qui caressait toujours sa joue et l'éloigna de son visage. Mais il la garda serrée dans la sienne et, pendant quelques secondes, Rebecca eut l'impression qu'il menait contre lui-même un terrible combat. Quelle en serait l'issue?
A peine s'était-elle posé la question que Hugh l'attira contre lui. Le regard qu'il posa alors sur elle exprimait à la fois le désir et la tendresse, et ses lèvres s'approchèrent pour lui offrir ce premier baiser dont elle rêvait.
L'étreinte de Hugh se fit plus ferme, plus autoritaire, et Rebecca s'abandonna. Elle découvrait enfin le véritable Hugh, celui qu'elle pressentait sans l'avoir jamais vu, celui qui, depuis le début, l'attirait sans qu'elle comprenne pourquoi. Et là, dans ses bras, Rebecca se sentit délivrée. Délivrée de cette errance, de cette incessante recherche d'elle-même qui, depuis des années, faisait son quotidien. Ses questions, ses doutes, ses craintes, tout cela n'avait plus aucune importance. L'unique réalité se trouvait là, dans la sensation sublime qu'elle avait d'appartenir à cet homme. Cet homme qui la tenait si fort contre lui, qui avait envie d'elle comme elle avait envie de lui... — Venez avec moi, Rebecca, chuchota-t-il. Je vous emmènerai partout où vous voudrez. En France, en Italie, en Espagne... Ivre de bonheur, éblouie par les promesses qu'il lui faisait miroiter, la jeune femme mit quelques instants à recouvrer ses esprits. Alors seulement, elle se rendit compte de ce qui n'allait pas. — Et Charlotte? s'écria-t-elle.
— Laissez donc Charlotte !
— Non, je ne peux pas ! Je ne veux pas ! Pendant quelques secondes, ils s'affrontèrent du regard, aussi déterminés l'un que l'autre à ne pas céder.
— Il faut oublier Charlotte, Rebecca. Elle viendra s'interposer entre nous, et gâchera tout.
— Donnez-lui une chance, Hugh. Je vous en prie... — Vous n'avez pas le droit de la laisser prendre un tel ascendant sur vous ! Vous savez comme moi ce que nous pourrions vivre, tous les deux. Alors suivez-moi, cessez de vous torturer pour... — Non!
D'un geste brusque, elle se dégagea et recula de quelques pas. — Non, Hugh! s'écria-t-elle. Non, nous n'avons rien à vivre ensemble. Jamais je ne pourrai éprouver autre chose que de la haine pour un homme incapable d'aider un enfant en détresse. Et sans lui laisser le temps de réagir, Rebecca s'enfuit. Il cria son nom, mais elle ne se retourna même pas.