Une aventurière au manoir
Malcolm et Roselyn s'étaient rencontrés à Oxford,…
9.
Malcolm et Roselyn s'étaient rencontrés à Oxford, où ils suivaient tous deux des études supérieures. Il appartenait à la noblesse, elle venait d'un milieu assez simple. Ils étaient trop jeunes pour pouvoir se marier sans le consentement de leurs parents. Mais la famille de Malcolm avait regardé Roselyn de très haut lorsqu'il la leur avait présentée, et opposé un refus catégorique à leur désir de vivre ensemble. Les deux amoureux avaient alors subi les pires pressions, les pires menaces, mais contre vents et marées, ils avaient continué de s'aimer.
Ils conçurent leur enfant dans ces circonstances. La nouvelle ne fit pas pour autant plier la famille de Malcolm. Bien au contraire... Ses parents s'arrangèrent pour éloigner leur fils de Roselyn, qui termina seule sa grossesse, accoucha loin de Londres, et se vit retirer son bébé, que l'on plaça à l'assistance publique. Après cette histoire, désespéré d'avoir perdu la femme de sa vie et le fruit de leur amour, Malcolm n'adressa plus jamais la parole à ses parents. Puis vint la guerre. A Londres, où l'officier Malcolm Baird se trouvait en permission, le hasard réunit de nouveau les amants : il marchait sur un boulevard lorsqu'il vit monter dans un bus une jeune femme qui ressemblait à Roselyn. Roselyn qu'il n'avait pas revue, de qui il n'avait pas de nouvelles. Le cœur battant d'un fol espoir, il se précipita à sa suite... c'était bien elle. Ils firent le serment que plus rien ni personne ne les séparerait jamais. Cette fois, ils se marièrent sans prévenir leurs familles, et entreprirent des recherches pour retrouver leur enfant. Leur quête fut rendue extrêmement difficile par les mutations successives de Malcolm : il dut se rendre d'abord en Egypte, puis en Italie, en Normandie et finalement, à Berlin. A la fin de la guerre, ils n'avaient toujours trouvé aucun indice sérieux susceptible de les aider à localiser leur fille. Le pire, ce fut lorsque, ayant découvert le nom des parents adoptifs de leur fille, ils apprirent que ceux-ci avaient péri lors d'un bombardement, mais que leur enfant avait été sauvée. Il fut impossible d'aller plus loin. Qui l'avait recueillie? Où l'avait-on emmenée? Nul ne le savait. Leur chagrin de l'avoir perdue devint plus poignant encore lorsqu'ils durent se rendre à l'évidence : ils ne pourraient pas avoir d'autre enfant. Seule la force de leur amour leur permit de surmonter cette terrible épreuve.
Les années passèrent. Ils vieillirent doucement, tourmentés par la pensée que leur fille vivait peut-être non loin d'eux. Sans grand espoir, mais incapable de se résigner tout à fait, Malcolm poursuivait sa quête. Sous le prétexte de recherches historiques, il hantait les mairies, les orphelinats, passant des jours entiers plongé dans des archives. Et puis, tout récemment, il avait enfin trouvé une piste qui conduisait au manoir de Davenport. Mais une nouvelle désillusion, peut-être plus cruelle encore que toutes les autres, l'y attendait : après un séjour de six mois au manoir, les cinquante enfants semblaient s'être littéralement volatilisés...
Tout le temps que dura ce douloureux récit, Rebecca retint son souffle. Elle avait honte d'avoir réagi de façon si brutale, de s'être montrée aussi sévère dans son jugement que Hugh l'avait été vis-à-vis de Charlotte. Pour se faire pardonner, elle raconta aux époux en larmes tout ce dont elle se souvenait à propos de sa mère. Puis, tout en dînant, elle évoqua sa propre vie. Elle passa délibérément sous silence la difficile période qui avait suivi la mort de sa mère pour n'évoquer que son bonheur auprès de la famille James. Les Baird parurent infiniment heureux et soulagés d'entendre cette histoire, et de voir qu'elle réussissait une brillante carrière professionnelle. Malgré son envie de les réconforter, Rebecca était gênée par la fierté possessive des regards qu'ils posaient sur elle. Car malgré la compassion qu'elle éprouvait à leur égard, ils restaient des étrangers. Pour le moment du moins... Constatation qui la mena à réfléchir sur l'histoire de Hugh et de Charlotte : Hugh non plus ne se sentait pas lié à sa nièce, puisqu'il doutait de la paternité de son frère. On l'avait, contre son gré, nommé tuteur légal. Et bien qu'il ait remis en question ses sentiments à l'égard de la fillette, il lui faudrait du temps pour que son amour pour elle s'éveille et se développe... Mais cela arriverait un jour, elle en était persuadée. De même qu'elle, Rebecca, parviendrait un jour à considérer Malcolm et Roselyn Baird comme ses grands-parents. La soirée se déroula néanmoins dans une atmosphère étrangement tendue, et la jeune femme éprouva un vif soulagement lorsque, enfin, les Baird prirent congé. Ils lui donnèrent leur adresse à Londres, l'invitant à venir les voir, même à séjourner chez eux autant qu'il lui plairait. Cette proposition fut faite avec le plus grand tact, mais Rebecca sentit bien que, sans se permettre de le lui dire, ils attendaient beaucoup de leur petite-fille. Bien sûr, elle ne pourrait jamais les consoler tout à fait de la tragédie qu'ils avaient vécue, mais au moins pourrait-elle adoucir leur vieillesse... En les quittant, sur le perron du manoir, elle leur promit de leur rendre visite très prochainement.
Hugh, lui, les raccompagna jusqu'à leur voiture. En hôte parfait, il s'était, tout en restant légèrement en retrait, montré très présent, plein d'attention et de gentillesse envers ses invités. Rebecca admirait cette aisance, cette facilité avec laquelle il avait réussi à ne rien montrer de ses propres préoccupations. On aurait dit qu'il avait déjà surmonté le choc émotif de sa confrontation avec Charlotte. Honteuse de n'avoir pas su, de son côté, affronter la situation avec plus de finesse, Rebecca s'éclipsa avant le retour de Hugh. Bien qu'épuisée, elle savait qu'elle ne trouverait pas facilement le sommeil: tant de choses s'étaient produites aujourd'hui ! Sans vraiment s'en rendre compte, elle ne s'arrêta pas au premier étage, où se trouvait sa chambre, mais monta au deuxième. Dans la salle de classe, qu'éclairaient indirectement les lumières du jardin, elle éprouva la même sensation de paix que la première fois qu'elle y était entrée. Elle s'assit sur un banc, sous la fenêtre centrale. Dehors, elle pouvait voir l'allée bordée de grands arbres qui menait au portail majestueux. Cette allée qu'elle avait empruntée pour la première fois trois jours plus tôt... Trois jours? Elle avait plutôt l'impression que des années s'étaient écoulées. Désormais, Charlotte mènerait une existence différente, Hugh aussi, sans doute. Quant à elle... Guidée au manoir de Davenport par le souvenir de sa mère, voilà qu'elle venait de découvrir des grands-parents prêts à l'aimer de tout leur cœur. Ce soir, un cycle de solitude et de misère s'achevait... Un léger soupir échappa à la jeune femme. Son rôle au manoir de Davenport se terminait-il ici ? Ou le destin lui réservait-il encore d'autres surprises? Peut-être suffisait-il de le désirer très fort pour que...
Le bruit de la porte qui s'ouvrait la fit tressaillir. — Je savais que je vous trouverais ici, murmura Hugh. Le cœur de la jeune femme battait si vite qu'elle ne put prononcer une parole. Hugh n'alluma pas, et il s'approcha de la fenêtre. La pièce lui était si familière qu'il frôlait chaque obstacle sans jamais s'y heurter. En suivant, tendue et impatiente, la lente progression de son compagnon à travers la salle de classe, Rebecca se rendit enfin à l'évidence : Hugh représentait ce qu'elle avait de plus cher au monde.
Il prit place à l'autre bout du banc. Rebecca n'eut pas besoin de tourner la tête vers lui pour savoir qu'il la contemplait intensément. — Je tenais à vous dire que je n'étais absolument pas au courant de ce que les Baird vous ont révélé ce soir, commença-t-il. J'ignorais tout des liens qui les unissaient à votre mère. C'est vrai, j'aurais dû sentir qu'il y avait trop d'impatience dans leur désir de vous rencontrer, j'aurais dû me douter... Mais mes propres problèmes me préoccupaient tant que je n'ai rien deviné, et j'en suis sincèrement désolé.
— Vous n'avez rien à vous reprocher, Hugh. — Si. Il aurait fallu que je vous laisse le temps de méditer les révélations de Malcolm... Au lieu de cela, je me suis montré brutal avec vous en vous obligeant à affronter tout cela en bloc. En réalité, je crois que j'ai essayé de me venger du sentiment de honte et de culpabilité que vos critiques ont fait naître en moi. Sachez bien que je le regrette.
— Peu importe, Hugh. J'ai mal réagi envers les Baird, et il fallait que l'on m'ouvre les yeux. Vous l'avez fait, et je vous en suis reconnaissante. Car si vous vous étiez abstenu... — ... vous auriez fini par aller vers eux, Rebecca. Vous êtes trop généreuse pour en vouloir longtemps aux gens. Pendant quelques secondes, elle se tut. — Je ne sais pas, murmura-t-elle enfin. Je pensais bien me connaître, mais à présent, plus rien ne me semble clair. — Pour ma part, il est très clair que vous avez tout mis en œuvre ce soir pour éviter à Malcolm et à Rose-lyn de nouveaux motifs de chagrin. Vous n'avez rien à vous reprocher, Rebecca, rien du tout. Ils demeurèrent silencieux un long moment, et la jeune femme sentit l'inquiétude la gagner peu à peu. D'un instant à l'autre, Hugh allait se lever, partir... Ils se diraient bonsoir, et tout serait fini. Mais Hugh ne bougea pas.
— Rebecca, cet accord que nous avons passé... Elle eut l'impression que son cœur s'arrêtait de battre. Il allait lui demander de quitter le manoir. Pourquoi serait-elle restée, d'ailleurs? Sa mission avait pris fin ce soir : Hugh s'était engagé sur la bonne voie dans ses rapports avec sa nièce. Il n'avait plus besoin d'elle. — Oui? chuchota-t-elle.
— J'ai songé que... Bien sûr, il faudrait que cela ne vous pose pas de problème d'organisation, et qu'en plus, vous acceptiez de me pardonner mon attitude de tout à l'heure... Voilà : consentiriez-vous à rester auprès de nous un peu plus longtemps que prévu ? De surprise, Rebecca en eut le souffle coupé. — Vous... vous voudriez que je reste, Hugh? — Oui.
La rapidité de cette réponse fit naître un fol espoir en Rebecca. Mais aussitôt, elle se raisonna. Si Hugh tenait tant à la voir demeurer au manoir, c'était uniquement pour le bien-être de Charlotte...
— Vous savez, murmura Rebecca, il vaut mieux ne pas laisser votre nièce s'attacher trop à moi. Si je reste, ce n'est pas pour vous libérer de vos responsabilités envers elle. En aucun cas elle ne devra se sentir abandonnée lorsque je partirai. Et n'oubliez pas que, plus je prolongerai mon séjour ici, plus elle aura besoin de vous pour compenser mon absence.
— Je ferai mon possible.
— Parfait. Quant à moi, je vous aiderai de mon mieux. Je sais ce que doivent vous coûter vos efforts, Hugh, et... — Non, Rebecca, cela ne me coûte pas tant que ça. Il poussa un soupir et se leva. Une profonde déception s'empara de la jeune femme ; il en avait terminé avec la corvée des excuses, il était parvenu à la convaincre de rester encore un peu... En somme, il avait accompli sa mission. Dommage; elle s'était sentie si proche de lui tandis qu'ils se parlaient dans le noir! Mais elle se trompait, encore une fois. Il ne quitta pas la pièce mais se dirigea vers l'un des petits bureaux, qu'il se mit à caresser comme un animal familier.
— C'était le bureau de Geoffrey, déclara-t-il. Enfants, nous étions très proches l'un de l'autre. Il n'avait que dix-huit mois de plus que moi. Il aimait jouer et rire, il adorait les animaux... Rebecca comprit alors qu'il avait choisi ce moment, cet endroit, qu'il l'avait choisie elle aussi pour déposer le fardeau qui pesait depuis trop longtemps sur son cœur. Emue, elle retint son souffle. — Ce soir, j'ai promis à Charlotte de lui acheter un chien, reprit-il. Et d'un coup, j'ai vu son visage se transformer. Pour la première fois, j'ai retrouvé en elle une expression de mon frère. Christine passait son temps à mentir, mais il est possible après tout que Charlotte soit bien la fille de Geoffrey. Et qu'elle soit tout ce qui me reste de lui. Quand je l'ai tenue contre moi tout à l'heure... Comme sous l'emprise d'un trop forte émotion, il s'interrompit. Lorsqu'il reprit la parole, sa voix tremblait. — Je ferai tout pour la rendre heureuse, Rebecca. Et je suis certain que cela ne me posera aucun problème. Bouleversée, Rebecca sourit. Charlotte avait définitivement trouvé son port d'attache. Mais alors... pourquoi tenait-il à ce qu'elle-même reste au manoir?
« Vous savez comme moi ce que nous pourrions vivre, tous les deux... »
Il avait prononcé ces paroles quelques heures auparavant. Que désirait-il, alors, sinon passer un peu plus de temps avec elle? Voilà qui lui donnait de bonnes raisons d'espérer... — Je ne vous ai pas remerciée pour votre dévouement envers Charlotte, reprit Hugh en s'asseyant sur le bureau de son frère. Votre dévouement, mais aussi votre remarquable compréhension. En quelques jours, que dis-je, quelques heures, vous avez réussi à la transformer.
— Simplement parce que je l'ai écoutée, Hugh, et que je lui ai fourni des réponses qui correspondaient à son attente. C'est une enfant très intelligente. Donnez-lui des repères, motivez-la, et elle cherchera sans cesse à progresser, à se dépasser. Offrez-lui un peu de bonheur, et vous verrez qu'elle saura vous en récompenser. Je suis certaine que vous devriez très bien vous entendre, tous les deux.
Un long silence suivit cette déclaration. — Vous avez eu raison de me traiter de monstre, dit enfin Hugh. — Non. Un monstre ne serait pas monté ce soir dans la chambre de Charlotte. Un monstre n'aurait pas accepté de lui offrir un chien. Il se leva d'un bond et se mit à arpenter nerveusement la pièce. — Je vais vous avouer une chose, Rebecca : je ne l'ai pas fait pour Charlotte... Je me sens attiré par vous, et je voulais vous toucher. Et puisqu'il n'y avait que ce moyen... Vous voyez, à présent, quel genre d'homme je suis? Quel sens de l'honneur et du devoir, n'est-ce pas ? J'irai même plus loin : je me moquais de votre bien-être, et plus encore de celui de ma nièce, en montant la voir ce soir. Simplement, je ne supportais pas l'idée qu'à cause de Christine, une fois de plus, je risquais de passer à côté de ce que je désirais. Ma conscience... Oh, ma conscience, reprit-il avec un rire amer, voilà belle lurette que je l'ai fait taire.
Cessant son va-et-vient à travers la pièce, il s'arrêta non loin de Rebecca.
— Mais pour que vous compreniez, reprit-il, il faut que je vous parle de Christine. La trop belle, la trop séduisante, l'angélique Christine ! Avec un cœur noir comme le fond d'un puits. A ces mots, le cœur de Rebecca se serra. Christine... La cause de tous les maux qui accablaient les habitants de Davenport... Lorsque Hugh aurait fini de lui confier les secrets qui le hantaient, il semblait à la jeune femme qu'ensuite, tout deviendrait plus facile. La révélation de Hugh sur le motif qui l'avait poussé à faire un pas vers sa nièce ne choquait pas vraiment Rebecca. Non, elle admirait l'humilité dont il avait fait preuve en lui ouvrant son cœur. Sans compter que le simple fait de confesser et de regretter le mal que l'on a fait ôte à celui-ci beaucoup de sa noirceur-Mais surtout, il éprouvait pour elle, Rebecca, des sentiments assez forts pour accepter de remettre en question son comportement quotidien. Ce qui donnait à la jeune femme de nouvelles raisons d'espérer. A condition, bien entendu, que le fantôme de Christine quitte à tout jamais le manoir de Davenport ! Hugh se remit à marcher de long en large. De temps à autre, il prenait un objet, puis le reposait, avec des gestes mécaniques qui trahissaient une grande nervosité.
— Je maudis le jour où je l'ai fait entrer dans cette maison, dit-il enfin. Je me croyais tellement amoureux d'elle, j'étais tellement aveuglé par sa beauté, et si fier de ma conquête, que je brûlais de la présenter à ma famille. Je ne me doutais pas une seconde de ce qui se tramait dans cet esprit rongé par l'ambition. Car elle ne poursuivait qu'un but : devenir la comtesse de Stan-thorpe. Il posa brusquement une poupée de rafia sur une étagère, et prit à côté une auto miniature, qu'il fit rouler sur sa paume. — Christine n'a eu aucun mal à séduire mon frère. Très vite, elle lui a annoncé qu'elle était enceinte, et il s'est empressé de l'épouser. Alors seulement, elle s'est révélée sous son véritable jour. Et quelques semaines seulement après leur mariage, l'enfer commençait pour ce pauvre Geoffrey. En témoin passif, j'ai assisté à tout cela. Mais que pouvais-je faire ? Mes rapports avec mon frère étaient devenus très difficiles. Je ne le reconnaissais plus... Il n'était plus que le fantôme de lui-même... Vous savez, je n'arrive pas à croire que sa mort était accidentelle. Il connaissait les dangers de cette piste. D'après des témoins, il s'est lancé comme une flèche, depuis l'endroit le plus dangereux. C'était sans doute une façon de braver le destin, de jouer avec une vie qui lui semblait sans importance. A mon avis, il n'imaginait pas jusqu'où irait Christine. Il se tut un long moment.
— Jusqu'où est-elle allée ? finit par demander doucement Rebecca. — Eh bien, la veuve éplorée est revenue au manoir, reprit-il d'une voix éteinte. Quelques heures seulement après l'enterrement de mon frère, elle est venue me voir dans mon bureau. Elle m'a dit que son mariage avec Geoffrey avait été une regrettable erreur, qu'elle avait cédé bêtement à l'attrait de devenir comtesse, mais que l'amour qu'elle éprouvait pour moi n'avait pas disparu.
Reposant la petite voiture, il se dirigea vers Rebecca. — Je l'ai traînée jusqu'à sa Porsche garée devant la porte d'entrée. Je l'ai jetée dedans, et j'ai claqué la portière en la priant d'aller au diable... Les policiers ont pensé que le chagrin lui avait fait perdre la tête, et l'avait poussée à rouler à cette allure folle sur l'autoroute. Mais je savais bien que Christine devait hurler des obscénités au volant de sa Porsche, et que c'est la rage qui a eu raison d'elle. Je n'ai aucune honte à l'avouer : j'ai ressenti sa mort comme une libération.
« Une libération relative... », songea aussitôt Rebecca. Car Christine lui avait laissé Charlotte. Et Hugh avait reporté sur sa nièce toute la haine qu'il avait éprouvée à l'égard de sa belle-sœur. — Je me suis montré aussi aveugle avec Charlotte que je l'avais été au début avec Christine, reprit-il. Chaque fois que mon regard se posait sur le visage angélique de cette petite fille, je revoyais sa mère. Ce qui, ajouté à son comportement destructeur, me la rendait odieuse. Pour la première fois, ce soir, en la regardant, je n'ai plus vu Christine. Non, c'est Geoffrey que j'ai retrouvé en elle. D'un coup, tout ce que vous m'avez dit ces derniers jours m'est revenu à la mémoire. Et la lumière s'est faite en moi. — C'est ce moment-là que j'attendais, depuis mon arrivée au manoir, murmura Rebecca. La mauvaise influence de Christine a disparu avec elle, Hugh. Sans le savoir, c'est pour vous faire prendre conscience de cela que je me suis battue. — J'en ai pris conscience, certes. Mais il m'aura fallu du temps... et votre intervention.
— Peu importe. Ce qui compte, c'est le résultat. Mes parents nous répétaient toujours, pour nous encourager dans les moments difficiles : « Demain sera le premier jour du reste de ta vie. A toi d'en tirer le meilleur parti. » Il s'agit d'une façon très positive de voir les choses, non?
— En effet...
Comme Hugh s'asseyait de nouveau à côté d'elle, la respiration de la jeune femme se fit plus rapide. Il se baissa soudain, et prit dans sa main l'un des pieds nus de sa compagne. Stupéfaite, et trop troublée pour réagir, Rebecca resta immobile. Très doucement. Hugh lui caressa le pied puis la cheville.
— Qui aurait cru que les anges avaient des pieds ? murmura-t-il avec tendresse.
— Les anges ?
— Je ne sais pas encore très bien lequel vous représentez, reprit-il en lui enfilant sa chaussure droite, puis la gauche. L'ange de la vengeance ou celui de la miséricorde ? — Je vous jure que je ne suis qu'une pauvre mortelle... Et comme une pauvre mortelle, elle perdait la tête au simple contact des doigts de Hugh sur sa peau... — Entre nous, je préfère ça, dit-il d'une voix de velours en lui tendant la main, l'aidant à se mettre debout. Il aurait pu la prendre dans ses bras, à cet instant, l'embrasser, la caresser, lui faire l'amour, dans cette pièce même, elle n'aurait pas songé une seconde à l'en empêcher. Au contraire. Mais il ne fit rien de tout cela. La prenant juste par la main, il la guida jusqu'à la porte.
— La journée a été longue, et une bonne nuit de sommeil nous fera du bien, murmura-t-il.
D'un seul coup, Rebecca se sentit très fatiguée. JJ avait raison. Demain serait un autre jour... Demain, beaucoup de choses allaient changer au manoir de Davenport.
Sans lui lâcher la main, Hugh raccompagna Rebecca jusqu'à sa chambre. Parvenu devant la porte, il se tourna vers la jeune femme. Un léger sourire flottait sur ses lèvres. — J'ai appris plusieurs choses, aujourd'hui, déclara-t-il. Si j'ai bien retenu les paroles de Charlotte, « avant de s'endormir, il faut se faire un câlin pour oublier les mauvaises choses de la journée ». D'un geste très doux, il posa la main de la jeune femme sur son épaule.
— Et elle a ajouté : « Je mets mes bras autour de ton cou, et toi tu me serres. »
Il l'attira à lui et la serra avec tant de fougue que Rebecca ne savait plus si c'était son cœur à elle, qu'elle sentait battre, ou s'il s'agissait de celui de Hugh.
— Et puis, poursuivit-il, je frotte ma joue contre tes cheveux, comme ça...
Mais ce n'était pas la caresse d'un adulte à un enfant. Déjà, la bouche de Hugh lui frôlait la tempe, descendait le long de sa joue en une suite de baisers brûlants. Lentement, la jeune femme leva la tête, ferma les yeux, entrouvrit les lèvres. Il l'embrassa alors avec une douceur, une sensualité qui mirent Rebecca à la torture. Lorsqu'il s'écarta d'elle, elle laissa échapper un gémissement de frustration.
— Bonne nuit, Rebecca. Et merci, pour le miracle. Après lui avoir effleuré le front d'un léger baiser, il la poussa doucement dans la chambre. Puis il sortit, en fermant la porte derrière lui.
10.
Rebecca ne savait comment interpréter ce baiser. S'agissait-il d'une simple façon de la remercier? Devait-elle y voir plus ? Pourquoi, dans ce cas, Hugh n'avait-il pas cherché à aller plus loin? Sans doute en saurait-elle plus le lendemain, songea-t-elle en se préparant pour la nuit. D'ailleurs, une simple aventure avec Hugh ne la tentait pas du tout. La force de ce qu'elle éprouvait pour lui ne pouvait se contenter de quelques nuits d'amour. Avec un homme pareil, il fallait que ce soit tout, ou rien...
Elle se réveilla tard, le lendemain matin. En entrant dans la salle à manger pour prendre son petit déjeuner, elle découvrit Charlotte et Hugh attablés ensemble. La vue de leurs visages souriants, aussi gais que le grand soleil qui inondait la pièce d'une chaude lumière dorée, lui procura une immense joie. — Bonjour ! dit-elle joyeusement. La chaleur avec laquelle Hugh lui répondit acheva de ravir la jeune femme. Charlotte se leva d'un bond et courut se jeter dans ses bras. — Je vais avoir un chien ! s'écria-t-elle. — Excellente nouvelle! répondit Rebecca en serrant la fillette contre elle.
Avec le plus grand naturel, la petite fille s'installa sur les genoux de la jeune femme.
— Oncle Hugh a téléphoné à sir Roger Woolcott ce matin, expliqua-t-elle. JJ fait partie du jury dans les expositions canines, et connaît les meilleurs chenils. Et je vais avoir un white-terrier. Oncle Hugh a dit que je pouvais le choisir moi-même; nous allons y aller après le petit déjeuner !
— Tu as beaucoup de chance, Charlotte. — Tu pourras venir avec nous, si tu veux. Je sais que tu ne vas pas travailler, car tu n'as pas mis tes beaux habits. Rebecca sourit. Elle portait un jean et un pull rouge tout simple, mais elle n'en avait pas moins plusieurs coups de téléphone à donner, ce matin...
— Hein, oncle Hugh ? reprit Charlotte, sans lui laisser le temps de répondre. Rebecca peut venir avec nous? Hugh adressa à la jeune femme un regard tendre et complice à la fois. Un regard qui troubla tant Rebecca qu'une vive rougeur lui monta au visage. Hugh Daven-port était bien le premier homme à pouvoir se vanter de faire rougir Rebecca Griffith James ! — Ce serait avec grand plaisir, bien sûr, répondit-il en souriant. Mais terminons d'abord notre petit déjeuner, Charlotte, ou nous ne serons jamais prêts.
— Dépêche-toi, Rebecca!
La jeune femme se servit une tasse de café, beurra un toast encore chaud. Quel bonheur de sentir que, entre Hugh et sa nièce, un véritable amour était né ! Ce bonheur, c'était à elle qu'ils le devaient, et la reconnaissance se lisait sur leurs visages. Autour de cette table, dans la salle à manger ouverte sur la roseraie, régnait l'atmosphère qu'elle avait rêvé d'y instaurer. Même le vieux Brooks, qui allait et venait dans la pièce, semblait radieux... — Tu sais, j'ai fait ce que tu m'avais dit avec oncle Hugh. Et il m'a écoutée, déclara soudain Charlotte. — C'est parce que j'apprends vite, répondit-il en souriant. — Moi aussi, j'apprends vite, tu as vu, Rebecca ? — J'ai vu, oui.
Une étrange mélancolie gagnait la jeune femme. Ils ressemblaient à une vraie famille, tous les trois si heureux autour de la grande table... Ressemblaient seulement, hélas. La magie de ces instants pouvait bien n'être qu'éphémère. C'était une dangereuse folie que de s'abandonner à de telles rêveries. — C'est très gentil de m'avoir invitée à vous accompagner, finit-elle par dire à Charlotte. Mais ne m'attendez pas. Même si je ne travaille pas à l'extérieur aujourd'hui, j'ai des coups de téléphone à donner, des papiers à mettre à jour. Il vaut mieux que je m'occupe de tout cela ce matin, pendant que vous allez chercher ton chiot. Comme ça, je serai libre cet après-midi pour m'amuser avec toi. Aussitôt, la fillette se rembrunit.
— Nous pourrons alors montrer son nouveau domaine à ton petit chien ? ajouta Rebecca.
Le sourire revint éclairer le visage de Charlotte. — Il faudra qu'on lui achète une laisse, oncle Hugh. Car il ne faut pas qu'il se sauve !
— Une laisse, un panier pour dormir, une gamelle... Ne t'inquiète pas, nous lui trouverons tout ce dont un chien a besoin. Et maintenant, puisque nous n'attendons pas Rebecca, tu devrais filer dans la cuisine, et prévenir Mme Tomkins qu'elle aura un nouveau convive dès ce soir. Qu'elle ait le temps de commander une nourriture appropriée.
Charlotte partit comme une fusée. Hugh se tourna alors vers Rebecca, un sourire un peu contraint aux lèvres. — Alors, mademoiselle Griffith James ? On me laisse entrer tout seul dans la cage aux lions ?
— Pas du tout. Mais pourquoi partager les honneurs? Vous avez pris seul l'initiative de lui offrir un chien ; il est normal que vous en receviez seul le bénéfice.
— Et si j'avais besoin d'une main secourable, pour m'aider à supporter l'épreuve?
— Avec deux surdoués, comme Charlotte et vous, je ne vois pas à quoi je servirais.
Sans la quitter des yeux, il éclata de rire. A cet instant, Rebecca en eut la certitude : elle l'aimait, de tout son cœur, de toute son âme. C'était lui, l'homme de sa vie, celui qu'elle avait toujours attendu, sans le savoir. Lui, le père qu'elle voulait donner à ses enfants. Lui, son compagnon de tous les instants. — Quelque chose ne va pas, Rebecca ? demanda-t-il soudain, les sourcils froncés.
Elle se força à sourire.
— Non, pas du tout. J'étais juste en train de me dire que le rire vous allait bien.
« Le rire vous va bien » ! Pauvres mots ! Alors qu'il était tout simplement... sublime. Sans doute l'homme le plus attirant qu'il lui ait été donné de rencontrer.
— Dans ce cas, il faudra que je m'efforce de rire plus souvent ! s'exclama-t-il d'un ton enjoué.
Puis, recouvrant d'un coup son sérieux, il ajouta : — Rebecca, pour en revenir à ces sponsors que j'ai appelés hier... J'aimerais que vous acceptiez d'utiliser mon crédit auprès d'eux. C'est une façon pour moi de vous remercier pour tout le temps que vous nous consacrez. L'offre vous paraît-elle acceptable ? — J'ai toujours entrepris seule mes démarchages, Hugh. Je suppose que c'est une question de fierté... Je supporte mal qu'on intervienne dans mon travail.
— Et moi, je supporte mal de profiter de vous sans rien vous offrir en échange.
Rebecca se raidit. Ils touchaient là des points cruciaux de leurs personnalités respectives : sa fierté de femme indépendante se heurtait à celle du comte de Stanthorpe, habitué à distribuer les faveurs, et non à les recevoir.
L'arrivée de Charlotte allégea la tension qui s'installait entre eux. — Ça y est, oncle Hugh ! Mme Tomkins est prévenue. On y va, dis ?
— Entendu, répondit-il en se levant. Rebecca, je vous demande juste de réfléchir à ce que je viens de vous proposer. Tous les papiers se trouvent sur la table, dans mon bureau, si vous voulez y jeter un coup d'œil.
— D'accord, Hugh. Bonne chance, Charlotte. J'espère que tu choisiras le plus gentil des petits chiens. A tout à l'heure, vous deux !
La jeune femme passa les deux heures suivantes dans sa chambre, à mettre de l'ordre dans ses papiers, à donner divers coups de téléphone. Mais elle avait du mal à se concentrer. L'idée de Hugh était excellente, mais elle répugnait à s'en servir. Car il n'avait cherché par ce moyen qu'à s'acquitter de sa dette envers elle, à lui manifester sa reconnaissance.
Elle finit par décider de se rendre tout de même dans le bureau de Hugh. Mme Tomkins la rejoignit alors qu'elle arrivait au bas de l'escalier.
— Ah, vous voilà, mademoiselle James ! Cynthia Lumleigh a demandé à vous voir, elle vous attend dans le salon. Intriguée et contrariée, Rebecca fronça les sourcils. — A-t-elle précisé le but de sa visite? demanda-t-elle à la gouvernante.
— Eh bien, il se trouve qu'elle a appris par sir Woolcott que Charlotte allait avoir un petit chien, alors elle a apporté un livre sur les white-terriers.
— Ah ! C'est donc lord Davenport qu'elle attend ? — Sans doute. Mais lorsque je l'ai informée qu'il était sorti, elle a demandé à vous parler. Si vous voulez, ajouta la gouvernante en remarquant la grimace de Rebecca, je peux lui dire que vous êtes en promenade ?
Rebecca lui sourit, émue par la sympathie que lui manifestait cette femme jusque-là plutôt froide.
— Non, il vaut mieux que je la voie. — J'espère que lady Charlotte ne rentrera pas trop tôt... Quand Mlle Lumleigh est là, cela se passe toujours très mal pour cette pauvre petite. Ce n'est pas comme avec vous ! Tout le monde, aux cuisines, s'est émerveillé de la voir si gaie, ce matin. Brooks dit qu'il s'agit d'un vrai miracle. Et nous savons tous que c'est à vous que nous le devons. Nous nous réjouissons de savoir que vous resterez encore quelque temps parmi nous. — Merci, madame Tomkins. Votre gentillesse me touche beaucoup.
— Votre intervention nous a sauvé la vie ! répondit la vieille dame avec un petit rire. A présent, si vous voulez rejoindre le salon... Je crains que Mlle Lum-leigh ne s'impatiente. — Bien sûr. J'y vais.
Lorsqu'elle entra dans le salon, Cynthia examinait une figurine de bronze, qu'elle tournait entre ses mains avec des mines de connaisseur. Que ce décor élégant convenait donc à son aristocratique beauté ! Elle sortait probablement de chez le coiffeur, car pas une mèche ne s'échappait de son impeccable chignon. A ses oreilles, autour de son cou, brillaient des perles d'une extrême finesse. Le regard condescendant qu'elle jeta au jean et au pull rouge de Rebecca mit celle-ci hors d'elle. La façon dont Cynthia se posait en hôtesse, sous ce toit qui n'était pas le sien, mit un comble à l'agacement de Rebecca. Elle s'installa cependant sans un mot dans le fauteuil que la belle jeune femme blonde lui désignait. Après un échange de politesses aussi banales qu'hypocrites, Cynthia aborda enfin le problème qui la préoccupait. — Hugh prend un risque terrible en offrant un chien à cette gamine, déclara-t-elle en levant les yeux au ciel. La pauvre bête va sans doute souffrir...
— ... d'un excès d'amour, répliqua aussitôt Rebecca. — Vous ne comprenez pas, mademoiselle James. Charlotte est la fille de Christine. Mais vous ne savez rien de Christine, n'est-ce pas? Hugh était fou d'elle, avant qu'elle n'épouse son frère. Il s'agissait d'une femme superbe, un mannequin que les agences s'arrachaient. Vous n'auriez jamais pu deviner, en la voyant, qu'elle était sortie des bas-fonds de Liverpool. Son ambition l'avait conduite au sommet... Mais sous des dehors charmants, elle cachait une mentalité déplorable. C'était la femme la plus cruelle, la plus vicieuse qui soit. Et Charlotte ressemble à sa mère. Pas seulement physiquement, mais également dans son comportement. Elle esquissa un sourire entendu. — Mais sans doute connaissez-vous bien ce genre de caractère. Venant vous-même d'une famille déshéritée... — Une famille déshéritée ? Je ne vois pas très bien ce que vous voulez dire. Je me considère au contraire comme plus gâtée par la vie que beaucoup d'autres.
— Bien sûr, bien sûr. Quel intéressant mélange que votre milieu familial... Mais tout de même, savoir que vous êtes née de père inconnu doit constituer un handicap, non? Lorsqu'on devient adulte, que l'on veut se marier, il est si important de faire valoir ses origines !
— Important pour vous, peut-être, mais pas du tout pour moi. — J'oubliais que vous étiez australienne! Votre pays ayant été peuplé par des bagnards, je comprends que personne ne tienne à regarder de trop près du côté de ses ascendants ! Il est bien plus commode de juger les gens sur leur bonne mine ! Mais je doute vraiment qu'un homme comme Hugh puisse adopter ce type d'attitude. Surtout après son expérience avec Christine. Elle marqua une pause, sans doute pour mieux aiguiser les flèches suivantes. Rebecca ne disait rien. Pourquoi se serait-elle épuisée à contredire une femme à l'esprit aussi mesquin que Cynthia Lumleigh? Elle ne pouvait pas comprendre que l'Australie était une terre de liberté, et que cela seul comptait pour tous ceux qui avaient bâti ce pays. Mais sa remarque sur Hugh l'avait touchée en plein cœur : ils n'appartenaient pas au même monde, Rebecca le savait bien. Et pour Hugh, ces choses avaient leur importance. — Ici, en Angleterre, nous sommes convaincus que les couples réussissent beaucoup mieux lorsque les deux époux sont issus de la même classe sociale, reprit Cynthia. Il faut partager les mêmes valeurs, avoir le même comportement... Christine ne pouvait pas réussir au sein de la famille Davenport. C'était une femme du peuple, une roturière. Et après avoir assisté au désastre du mariage de son frère, Hugh ne commettra pas la même erreur. Aussi séduisante vous trouve-t-il, mademoiselle James... Le regard de Cynthia s'attarda sur les courbes voluptueuses du corps de Rebecca, et une expression de mépris absolu se peignit sur ses traits.
— Votre charme ne suffit pas, déclara-t-elle. Du moins pas à long terme. Un fois son désir assouvi, Hugh se lassera de vous. Rebecca ne souffla mot. Entre Hugh et elle, c'était bien par une forte attirance physique que tout avait commencé; il la désirait, et c'était juste pour cela qu'il l'avait priée de séjourner plus longtemps au manoir.
— Je voulais amicalement vous prévenir que vous perdiez votre temps, au manoir de Davenport, conclut Cynthia. Après tout, à bien y regarder, vous êtes quelqu'un de très ordinaire... — Tu te trompes, Cynthia.
La voix très sèche de Hugh les fit toutes deux sursauter. — Tu te trompes, reprit-il avec plus de force encore. Rebecca est au contraire une femme extraordinaire. Cynthia s'était raidie. Rebecca, elle, avait détourné la tête. Elle ne voulait pas regarder Hugh en face. Elle ne voulait pas qu'il se rende compte de son désespoir.
— En fait, poursuivit-il, ses qualités la placent bien au-dessus de toutes les femmes que j'ai rencontrées jusque-là. Et je m'estime particulièrement honoré qu'elle ait accepté de séjourner au manoir. En proie à une grande nervosité, Cynthia se leva et s'avança vers Hugh.
— Ecoute, j'essayais juste de lui expliquer que... — J'ai très bien entendu ce que tu essayais de lui expliquer, Cynthia. Cela m'a suffi : je ne veux plus jamais avoir affaire à toi. Tes principes ne sont pas et ne seront jamais les miens. Mais avant que tu n'ailles exercer ailleurs tes talents de mégère, je tiens à t'infor-mer que le grand-père maternel de Rebecca est Malcolm Baird. Qui, comme tu le sais, aurait été le quinzième comte d'Alisdair, s'il n'avait refusé son titre. — Mais... mais comment... ?
— Il se trouve que la mère de Rebecca était la fille de Malcolm et de Roselyn. Elle est donc apparentée de façon directe avec la famille des Stuart, rois d'Ecosse... Précision qui ne lui fait ni chaud ni froid, et qui ne m'impressionne pas non plus. Mais à l'avenir, fais très attention à ce que tu diras, Cynthia, car je suis un ennemi impitoyable.
— Mais pourquoi ne m'avoir rien dit? demanda Cynthia en se tournant vers Rebecca.
— Parce que ces choses la laissent indifférente! s'exclama Hugh. A présent, j'ai le regret de te dire que tu es indésirable sous mon toit. — Hugh ! s'écria-t-elle, visiblement bouleversée. — Pars vite, Cynthia. Laisse-nous. — Mais...
— Immédiatement!
Il y avait tant de colère dans la voix de Hugh que la jeune femme cessa de tergiverser et quitta la pièce. Rebecca remarqua à peine ce départ. Les yeux perdus dans le vague, elle avait l'impression d'être complètement étrangère à la scène qui venait de se dérouler. Ce n'était pas sa vie, tout cela. C'était celle de Hugh, celle de Cynthia. Ils parlaient de choses qui ne la concernaient pas. L'idée que son grand-père avait refusé son titre de comte pour l'amour de Roselyn lui faisait plaisir. Ses grands-parents ne lui semblaient plus si lointains, tout à coup. Comme elle, ils plaçaient la droiture et l'amour au-dessus de toute chose. Oui, elle irait les voir, très bientôt, et elle ferait tout son possible pour les intégrer à son univers.
La lourde porte d'entrée claqua, et la jeune femme sursauta. A cet instant, Hugh s'approcha d'elle.
— Rebecca... Pourquoi vous êtes-vous laissé insulter par cette vipère? Pourquoi n'avoir rien dit, rien tenté ? Je ne comprends pas. Elle leva les yeux vers lui. Il semblait inquiet, tourmenté même. Mais les quelques mètres qui les séparaient semblaient à la jeune femme une distance infranchissable.
— Pourquoi ? répéta-t-il doucement. Vous vous êtes battue bec et ongles contre moi. Contre Charlotte aussi, vous vous êtes battue. D'une autre façon, certes, mais vous avez tout donné pour la comprendre... Alors pourquoi cette passivité face à Cynthia? Vous saviez bien qu'elle racontait n'importe quoi ! Il fallait vous défendre ! — Avec quoi, Hugh? J'ignorais complètement que mes ancêtres étaient rois d'Ecosse! L'aurais-je su, d'ailleurs, que je n'aurais rien dit : je ne me sens pas du tout concernée par tout cela. Et puis, ajouta-t-elle avec un petit sourire, cela vous a permis de prendre fait et cause pour moi... Je vous en remercie, Hugh. — J'ai dû me retenir pour rester à peu près correct. D'ailleurs, ce ne sont pas les paroles de Cynthia qui m'ont mis le plus hors de moi. Mais bien le fait que vous paraissiez d'accord avec elle. Vous croyez vraiment que je ne suis sensible qu'à votre beauté? Un léger soupir lui échappa, et il lui caressa la joue. — Je ne vous ai guère donné de preuves de ma haute valeur morale, c'est vrai, murmura-t-il. Pas plus tard qu'hier, lorsque je vous ai proposé de tout quitter, d'abandonner Charlotte... Mais c'était avant le miracle, avant que je ne comprenne. J'étais encore plongé dans mon enfer, et je ne considérais que le bonheur d'y échapper, avec vous. Et puis la nuit dernière, j'ai eu l'impression que vous me donniez une dernière chance. Il lui prit la main, la força à se lever et l'attira contre lui.
— Rebecca, reprit-il d'une voix que l'émotion rendait un peu rauque, je te montrerai quel homme je peux être. Un homme digne d'amour, à qui tu auras envie de donner des enfants, avec qui tu voudras partager chaque jour de ta vie. Car c'est cela que je veux. Cela, et rien d'autre.
— C'est ce que je veux, moi aussi... Son bonheur était tel qu'elle crut défaillir.
— Je t'aime, Hugh.
Il la serra dans ses bras avec fougue, presque avec violence, comme s'il avait réussi à attraper un rêve, et qu'il craignait de le voir s'échapper.
— Comment peux-tu m'aimer? murmura-t-il enfin. Mais non, ne réponds pas. Je te jure que je mériterai cet amour. Aussi longtemps que tu accepteras de vivre à mes côtés. Très doucement, il inclina la tête et donna à la jeune femme un baiser brûlant de passion. Une joie sauvage s'empara alors de Rebecca, qui lui jeta les bras autour du cou et se blottit contre lui. Ni l'un ni l'autre n'entendirent la porte s'ouvrir, ne virent la petite fille s'immobiliser sur le pas de la porte, une petite boule de fourrure nichée dans les bras. Enfin, le besoin de savoir l'emporta, et Charlotte rompit le silence.
— Oncle Hugh? Est-ce que ça va marcher, ce qu'on s'est dit tout à l'heure?
A regret, il leva la tête et sourit à sa nièce. — Pas tout de suite. Il faut encore que Rebecca fixe la date du mariage.
— Alors elle a dit oui ?
— Pas tout à fait. Mais presque. — Tu sais, oncle Hugh, t'es encore plus intelligent que je ne le croyais.
— Merci. Et maintenant, la puce, va jouer encore un peu avec ton petit chien. Je t'appellerai quand tout sera décidé. La fillette, aux anges, ferma vivement la porte. Derrière le battant, on entendit un « youpi ! » retentissant, puis une cavalcade joyeuse dans le grand hall.
Soucieuse soudain, Rebecca scrutait le visage de Hugh. — Oh, je vois ce qu'il y a dans ce regard méfiant ! s'exclama-t-il aussitôt. Alors, mademoiselle Rebecca Griffith James ? On croit que le comte de Stanthorpe cherche juste une mère pour sa nièce, c'est cela? Je ne vais pas le nier, je ne serai pas le seul que ta présence au manoir rendra heureux. Au cours de la matinée, Charlotte a fait un gros travail de persuasion, avec moi : est-ce que je ne trouvais pas que tu étais la plus belle des femmes ? Que ce serait formidable si tu restais pour toujours au manoir ? Et que ce serait encore plus pratique si je t'épousais? Elle a été toute surprise que j'acquiesce à chacune de ses idées. Comment aurait-elle pu savoir que j'y avais déjà pensé? Il n'eut pas besoin de beaucoup insister. Entre deux baisers, entre deux caresses, Rebecca accepta de devenir sa femme, après la course organisée par Zacharie Lee. Hugh décida qu'il ferait venir d'Autralie toute la famille James, pour pouvoir, comme tous ses ancêtres avant lui, se marier dans l'église du village. Lorsqu'ils sortirent enfin du salon. Brooks leur annonça que Charlotte promenait son chien dans le parc. Main dans la main, les amoureux partirent à leur recherche. — Viens, passons par la grande allée, proposa la jeune femme. — Je doute que Charlotte ait pris ce chemin-là... — Je sais. J'ai juste envie de voir si... si rien n'a changé, depuis tout à l'heure.
Ils marchèrent en silence sous le couvert des grands arbres, que traversait parfois un éclair de soleil. — Tu ne trouves pas cet endroit magique? murmura Rebecca. On dirait que le temps s'est arrêté, ici. Ou plutôt... que le passé, le présent et le futur coexistent, qu'il suffit d'un rien pour passer de l'un à l'autre.
— C'est une jolie idée, répondit-il en souriant. Une idée qui me plaît bien.
— Tu sais, j'imagine ma mère se promenant sous ces arbres, regardant la maison comme je la vois maintenant. — Et maintenant, ajouta Hugh en la prenant dans ses bras, je ne suis plus perdu, dans ce monde, puisque je t'ai trouvée. Charlotte et moi, nous étions comme deux âmes en peine; tes grands-parents aussi. Et il a suffi que tu entres dans nos vies, avec ta générosité, ton amour, pour que tout s'éclaire... Le destin nous a souri, à tous, lorsque tu as frappé à notre porte. — Mais tu ne crois pas au destin, rappelle-toi ! — C'était avant, répondit-il en riant. Je sais maintenant que le manoir attendait ta venue pour se remettre à vivre. — J'imagine des enfants, plein d'enfants, courant autour de la fontaine, murmura Rebecca, rêveuse. On les entendra rire... Hugh la serra plus tendrement encore contre lui. — Nos enfants. Et puis tous les petits malheureux que tu voudras recueillir, adopter. Il y a tant de chambres et de lits vides, au manoir ! Tu pourras avoir une famille aussi grande que tu le souhaites. — Tu parles sérieusement ?
— Le plus sérieusement du monde, mon amour. Comblée, elle lui sourit. Qu'il était doux, puissant et merveilleux, le sentiment d'aimer et d'être aimée !
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Darcy Emma