Une aventurière au manoir

Darcy Emma · Chapitre 8 sur 9

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Une aventurière au manoir

Rebecca se laissait très rarement aller. Mais…

8.

Rebecca se laissait très rarement aller. Mais cette fois, ce fut plus fort qu'elle : elle avait entrevu le bonheur absolu, et l'avait irrémédiablement perdu. Depuis combien de temps ne s'était-elle pas sentie aussi seule, aussi vulnérable ? Sa souffrance lui ôtait toute énergie, toute combativité, toute envie de poursuivre sa route. Et pourtant, il le fallait. Ne serait-ce que pour Charlotte, qui attendait dans sa chambre l'histoire du soir. Trahir la promesse qu'elle avait faite à la petite fille, c'était anéantir d'un coup tout le bénéfice de cette journée. Non, pour un moment du moins, elle devait oublier ses propres émotions, et se consacrer au bien-être de Charlotte. L'inutilité de sa tâche lui paraissait cependant de plus en plus évidente car, quoi qu'elle fasse, Hugh viendrait toujours tout gâcher. Mais avant de partir, elle désirait montrer à la fillette un petit coin de ciel bleu, et lui laisser le souvenir de quelques moments de bonheur...

Lorsque, enfin, elle réussit à calmer le flot de ses larmes, Rebecca passa dans la salle de bains pour effacer toute trace de son chagrin. Assise dans son lit, Charlotte l'attendait avec une impatience non dissimulée. Le sourire radieux qu'elle lui adressa en la voyant entrer mit du baume au cœur de la jeune femme qui, pour échapper à toute question troublante, commença tout de suite son histoire. Il s'agissait de l'un des multiples épisodes des aventures d'un berger avec son chien, un animal gaffeur et très attachant. Elle sut mettre tant de drôlerie dans son récit, que Charlotte éclata de rire à plusieurs reprises.

Rebecca la prenait dans ses bras pour lui souhaiter une bonne nuit lorsqu'elle sentit soudain l'enfant se raidir. D'un coup, l'atmosphère détendue et joyeuse qui régnait dans la chambre de Charlotte disparut. Et la jeune femme n'eut pas besoin de tourner la tête pour savoir que Hugh Davenport venait d'entrer. Que signifiait cette visite? Avait-il changé d'avis, décidé de donner une chance à sa nièce? A moins qu'il ne veuille prouver à Rebecca qu'elle se trompait sur Charlotte... Cette pensée angoissa la jeune femme. C'était à la fillette de jouer, maintenant. Son sort risquait de se décider dans les minutes à venir. Que lui dire pour la mettre dans une disposition favorable vis-à-vis de son oncle ? La serrant plus fort encore dans ses bras, elle lui caressa les cheveux.

— Ton oncle qui vient te voir, dit-elle de sa voix la plus enjouée. Je pense qu'il aimerait que tu lui racontes ta journée. Elle l'aida à se coucher, la borda et l'embrassa tendrement sur le front. Charlotte ne réagit pas : elle regardait fixement son oncle, et ses beaux yeux bleus avaient perdu tout leur éclat. — Hé, Charlotte ! Et mon bisou, alors ? La petite fille dévisagea Rebecca d'un air égaré. Elle semblait affolée, comme prise au piège... Le sourire chaleureux que lui adressait la jeune femme dut lui rendre un peu de sa combativité, car soudain, comme pour mettre son oncle au défi de trouver quelque chose à redire à son comportement, elle jeta les bras autour du cou de Rebecca et l'embrassa sur la joue. — Bonne nuit, Charlotte.

Elle n'obtint pas de réponse. La petite fille semblait de nouveau paralysée par la présence de Hugh. Celui-ci n'avait pas bougé. Immobile dans l'embrasure de la porte, il contemplait la scène. Rebecca s'efforça tant bien que mal de se composer un visage détendu, et elle parvint à sourire tout en s'avançant vers lui. Lorsqu'elle rencontra le regard du comte de Stan-thorpe, elle comprit que, entre elle et lui, la lutte n'était pas terminée. Mais les dés étaient jetés, elle aurait fait de son mieux. A présent, il fallait laisser les choses suivre leur cours et accepter le destin. — Je vous laisse ensemble, Hugh. Il lui adressa un sourire crispé et s'effaça pour la laisser passer. — Merci.

Elle lui fut reconnaissante de ne pas fermer la porte derrière elle. Adossée au mur, dans le couloir, elle allait pouvoir suivre ce qui se passerait entre Charlotte et son oncle. Elle n'éprouvait aucun sentiment de culpabilité à agir de la sorte. Non, les minutes à venir comptaient trop pour eux trois. Elle brûlait d'un espoir insensé : celui qu'un miracle se produise. Un miracle qui rendrait l'avenir possible... — J'ai entendu dire que tu avais passé un bon moment à Londres ? demanda Hugh.

Pas de réponse.

— T'es-tu bien amusée, Charlotte? — Oui.

— Qu'as-tu fait? reprit-il d'un ton où perçait une légère note d'intérêt.

Rebecca éprouva un tel soulagement qu'elle faillit se laisser tomber sur le sol, tant la tête lui tournait. Hugh essayait! Pourvu que Charlotte accepte le dialogue...

— On a vendu un contrat à un monsieur pour la course de ballons, et peut-être deux autres de plus. Ensuite, on a déjeuné dans un snack, et on a pris le bateau. Après, on a visité le Cutty Sark et mangé des glaces.

Durant les secondes qui suivirent, Rebecca retint son souffle. Le récit de l'enfant était fait d'une voix réticente, agressive presque. Comment Hugh allait-il y réagir ? — Quelle belle journée ! s'exclama-t-il. Sans la voir, Rebecca devinait l'expression de surprise sur le visage de sa protégée, qui devait se demander comment accueillir les paroles, pour une fois chaleureuses, de son pire ennemi... — Avec Rebecca, je peux apprendre beaucoup plus que dans n'importe quelle école ! reprit Charlotte d'un ton vindicatif. La jeune femme sentit son cœur se serrer. La fillette se méfiait, c'était prévisible. Mais Hugh le comprendrait-il? Accepterait-il que sa nièce lui parle sur ce ton?

— Tu as peut-être raison, Charlotte. Il y a beaucoup à apprendre de la vie. Bonne nuit, murmura Hugh avec douceur. Pas de réponse. Rebecca serra les poings, frustrée, déçue. Si seulement la petite fille avait pu réagir de façon plus positive ! — Oncle Hugh...

— Oui? Tu veux quelque chose? — Je pourrais avoir un chien? lança-t-elle d'une seule traite après quelques secondes d'un silence tendu. — Un chien ?

« Accepte ! hurla intérieurement Rebecca. C'est ta dernière chance ! »

— Crois-tu vraiment que tu saurais t'en occuper? Je n'aimerais pas que...

— Oh ! oui, oncle Hugh, je saurai m'en occuper. S'il tombe malade, c'est moi qui l'emmènerai chez le médecin, et j'irai le promener dix fois par jour, et je lui donnerai à manger avant d'aller manger moi-même. Il pourra dormir dans ma chambre, sur mon lit, et... Les mots se bousculaient, se déversaient en cascade. Dans le couloir, Rebecca sentait des larmes d'attendrissement lui monter aux yeux. L'histoire de tout à l'heure avait vraiment plu à Charlotte! Si Hugh ne voyait pas cette petite main se tendre vers lui... — Sur ton lit? répéta-t-il. C'est donc un tout petit chien que tu voudrais... Un white-terrier, ce serait bien, à mon avis. Tu vois comment ils sont, avec des poils longs tout blancs et des oreilles pointues?

— Tu... tu me laisserais en avoir un? demanda Charlotte d'une toute petite voix.

— Pourquoi pas, puisque tu as l'air d'y tenir... Demain, je téléphonerai à un chenil pour savoir s'ils en ont à vendre. Si c'est le cas, je prendrai rendez-vous, et nous irons les voir ensemble. De cette façon, tu pourras choisir celui qui te plaît. Un énorme soupir de soulagement s'échappa de la poitrine de la jeune femme. Hugh faisait des efforts méritoires. Tout espoir n'était pas perdu...

— C'est toi qui m'emmèneras? demanda l'enfant. En vrai? — Je te le promets, Charlotte.

Dans le couloir, Rebecca sourit. Un grand pas venait d'être franchi. — Oncle Hugh? Rebecca a dit... — Mmm? Qu'a-t-elle dit?

— Elle dit qu'avant de s'endormir, il faut faire un câlin pour oublier les mauvaises choses de la journée. — Cela me paraît une très bonne idée. Malheureusement, personne ne m'a jamais appris...

— Ce n'est pas difficile.

De longues secondes s'écoulèrent, qui mirent Rebecca à la torture. — Tu veux bien me montrer comment on fait un câlin? demanda soudain Hugh d'une voix très douce.

— Eh bien, je mets mes bras autour de ton cou. Et puis toi, tu mets tes bras autour de moi, et tu me serres. — Comme ça?

— Oui. Et ensuite, tu frottes ta joue contre mes cheveux. Le silence qui suivit parlait de lui-même. Rebecca s'éclipsa sur la pointe des pieds. Elle savait maintenant tout ce qu'il lui importait de savoir. Rester plus longtemps aurait été pure indiscrétion. Hugh avait compris, ce soir, que sa nièce était une petite fille vulnérable en quête d'amour. Malgré la difficulté que cela représentait pour lui, il avait su réagir en homme responsable et droit. En véritable homme de cœur. Elle regagna sa chambre sans faire de bruit, nerveusement épuisée. Espérant qu'une bonne douche lui remettrait les idées en place, Rebecca se déshabilla et passa un peignoir de soie. Elle s'apprêtait à gagner la salle de bains lorsqu'on frappa à sa porte. — Entrez ! cria-t-elle, certaine qu'il s'agissait d'une des domestiques.

La porte s'ouvrit, et Hugh Davenport avança d'un pas. En toute hâte, Rebecca noua la ceinture de son peignoir. Le souvenir des instants de passion qu'ils avaient partagés un peu plus tôt dans son bureau l'assaillit, et la conscience de sa nudité, sous le fin peignoir, ne fit qu'accentuer sa gêne. La gorge sèche, elle attendit qu'il se mette à parler.

Mais Hugh ne disait rien. Il la regardait avec une intensité si troublante que Rebecca sentit le désir naître au creux de son ventre et son cœur s'emballer. Pourquoi ne parlait-il pas? Pourquoi laissait-il cet étrange malaise s'installer entre eux ? Soudain, il ferma les yeux, comme s'il cherchait à puiser en lui une force qui lui faisait défaut. Lorsque, enfin, il souleva les paupières, ses yeux brillaient d'un feu ardent, mais il paraissait avoir recouvré le contrôle de lui-même.

— J'ai oublié de vous prévenir, mais nous ne serons pas seuls à dîner, ce soir, déclara-t-il. J'ai invité des gens que l'histoire des orphelins de Davenport intéresse beaucoup, et qui viennent spécialement pour en parler avec vous. De surprise, Rebecca resta sans voix. Et elle qui se préparait à l'entendre évoquer son succès avec Charlotte ! Ou encore leur moment de folie, tout à l'heure dans le bureau... Depuis qu'il était entré dans la chambre, elle n'avait aspiré qu'à une chose : qu'il s'avance vers elle, qu'il la prenne dans ses bras, et qu'il la couvre de caresses et de baisers brûlants. Et voilà qu'il venait lui parler intendance !

— Qui sont ces gens? parvint-elle enfin à demander. — Malcolm Baird et sa femme, Roselyn. C'est lui, l'historien qui a retrouvé dans les archives la trace du passage des enfants. Il avait prononcé ces mots en évitant de la regarder, comme quelqu'un qui s'efforce de se concentrer sur son sujet et craint d'en être distrait.

— C'est moi qui l'ai appelé, ajouta-t-il. Je voulais savoir s'il possédait des renseignements sur la vie de ces enfants avant leur passage au manoir. Je me disais que vous aimeriez retracer les premières années de la vie de votre mère, et pourquoi pas. retrouver des parents plus ou moins proches... — Merci, murmura-t-elle. C'était très gentil de votre part. Cette attention la touchait, mais elle était trop troublée en cet instant pour lui manifester sa reconnaissance. — Au fond, je suis un gentil monstre, n'est-ce pas ? Il ponctua cette remarque d'un petit sourire plein de dérision.

— Hugh, je...

Tandis qu'elle s'avançait vers lui, mue par un irrépressible besoin de le toucher, il tendit le bras pour l'arrêter. — Non, Rebecca !

Elle se figea, stupéfaite du changement qui s'était opéré en lui. De nouveau, elle avait devant elle le comte de Stanthorpe, arborant cette expression qu'elle lui connaissait bien, polie, distante, hautaine aussi, héritage d'une tradition vieille de plusieurs siècles. — Malcolm Baird ignorait que l'on avait envoyé les orphelins en Australie, reprit-il d'un ton neutre. Il désire en savoir plus à ce sujet, et je lui ai proposé ce dîner avec vous. C'est un couple assez âgé, mais très sympathique, vous verrez. Et maintenant, il est temps que j'aille me préparer. Ils ne devraient pas tarder à arriver. — Entendu. Merci, Hugh.

Un long moment, elle resta immobile, à contempler la porte qu'il avait fermée en partant. Elle se sentait rejetée, reniée, exclue, et cette situation réveillait en elle d'anciennes, d'intolérables souffrances. Elle avait forcé Hugh Davenport à affronter la réalité. Certes, il avait eu le courage, l'humilité aussi, de se remettre en question et de reconnaître qu'il avait mal jugé Charlotte. Mais il lui était désormais impossible de se sentir à l'aise en présence de l'instigatrice de ce processus. Entre eux s'était installée une gêne que rien ne pourrait chasser...

Elle aurait dû se réjouir, pourtant. N'avait-elle pas atteint son but ? Hugh était devenu un oncle lucide, qui ferait son possible pour rendre Charlotte heureuse. Bien sûr, il y aurait des hauts et des bas, quelques crises inévitables, mais les bases d'une relation vraie et solide étaient jetées, et elle pouvait se vanter d'avoir remporté une superbe victoire. En même temps, suprême ironie, elle avait tout perdu : son combat pour Charlotte lui avait ôté toute chance de gagner un jour l'amour de Hugh. Consciente soudain que l'heure tournait, Rebecca décida de se préparer pour le dîner. Il lui faudrait présenter un visage serein aux invités, ce soir... L'idée de remonter le fil du temps, de découvrir l'histoire de sa mère, l'intéressait. En revanche, peu lui importait de retrouver sa famille anglaise, et de rencontrer des gens qui avaient préféré abandonner une fillette orpheline à un destin incertain plutôt que de la prendre en charge. De plus, elle ne reconnaissait pour sienne qu'une seule famille : la famille James. Avant de sortir, elle jeta un rapide coup d'œil à son reflet, dans le grand miroir de la salle de bains. Elle n'avait pas choisi, ce soir, de briller de tous ses feux! Spontanément, elle avait éliminé les couleurs vives, et choisi une robe aux teintes très douces, harmonie de beige, d'abricot et de vert sombre.

Satisfaite de son apparence, Rebecca descendit dans le salon. Avant d'entrer, elle prit une profonde inspiration. Rencontrer Malcolm et Roselyn Baird ne l'effrayait pas, bien au contraire. En revanche, la perspective d'affronter Hugh la terrifiait. Saurait-elle faire bonne figure, malgré tout?

En voyant la silhouette du comte, mise en valeur par un smoking de coupe impeccable, en rencontrant son regard, elle eut peur un instant de ne pas avoir la force de surmonter l'épreuve. Mais elle n'hésita qu'une seconde, et se dirigea du côté des invités en esquissant un grand sourire.

Tous deux se levèrent aussitôt. Malcolm Baird, un vieil homme aux cheveux blancs, aux traits nobles et au maintien distingué, lui fit aussitôt penser à un sénateur romain. Roselyn, une grande femme souriante, était encore très belle malgré les rides qui sillonnaient son visage. Son regard possédait une clarté, une vivacité étonnantes. Lorsqu'ils s'avancèrent vers elle, elle crut déceler dans leurs yeux le reflet d'une émotion intense. Mal-colm lui prit la main et la garda longtemps, trop longtemps serrée entre les siennes. Pourquoi la regardait-il avec tant d'attention? Il semblait chercher quelque chose...

Embarrassée, Rebecca voulut se libérer. Elle détestait être observée ainsi. Mais il lui serra la main plus fort encore. Quel ne fut pas l'étonnement de la jeune femme lorsque, levant un regard interrogateur vers le visage du vieil homme, elle vit des larmes briller dans ses yeux !

— Ma chère enfant, commença-t-il d'une voix altérée par l'émotion. Je ne sais comment exprimer la joie que me cause cette rencontre. Fallait-il que le vieil historien se soit impliqué dans ses recherches sur les orphelins de Davenport pour vivre ce moment avec tant d'intensité! Se tournant vers sa femme, il l'invita à s'approcher. Roselyn s'avança d'un pas mal assuré, et, s'arrêtant tout près de Rebecca, elle s'appuya au bras de son mari comme si elle craignait de tomber. Aussitôt, Malcolm lui passa un bras autour des épaules et la serra contre lui. La façon dont Roselyn Baird la fixait mit Rebecca au comble du malaise. A croire qu'elle était soudain devenue la huitième merveille du monde ! — Bonsoir, madame Baird, murmura-t-elle. — Il n'y a plus aucun doute, ma chérie, dit alors l'historien à sa femme. Regarde un peu ses yeux. De grosses larmes perlaient aux paupières de la vieille dame. — Oh, Malcolm! s'écria-t-elle. Après tant et tant d'années... L'historien s'éclaircit la voix, s'efforçant de toute évidence de contenir son émotion.

— Vous trouvez sans doute notre attitude bien étrange, mademoiselle James, murmura-t-il. Et nous vous devons quelques explications. Mais peut-être serait-il préférable de nous asseoir d'abord.

Tout en gagnant le sofa vers lequel Malcolm la guidait, la jeune femme adressa à Hugh un regard interrogateur. Mais à en juger par la façon dont il fronçait les sourcils, il ne comprenait pas non plus le sens de cette scène. Sans avoir demandé son avis à Rebecca, il lui servit un verre de sherry, puis s'installa dans un fauteuil, un peu en retrait. Manifestement, il choisissait de ne pas prendre part à ce qui allait se produire...

— Je ne sais par où commencer, déclara soudain Malcolm Baird. C'est une longue histoire, douloureuse pour ma femme et pour moi-même. Il y a cinquante ans, nous avons perdu une fille, l'unique enfant qu'il nous ait été donné d'avoir. En dépit de tous nos efforts, en dépit d'années de recherches, ce n'est que très récemment que nous avons retrouvé sa trace. Notre fille faisait partie d'un groupe d'orphelins, accueillis au manoir de Davenport pendant la guerre. Mais là s'arrêtait la piste : il nous a été impossible de savoir ce qu'étaient devenus ces enfants. Ma femme et moi, nous avions fini par abandonner tout espoir, jusqu'à ce matin, lorsque Hugh nous a téléphoné.

Rebecca, qui avait écouté ce récit avec beaucoup d'attention, sourit au vieil historien. Cette explication la soulageait. L'émotion que leur causait l'idée de revoir peut-être un jour leur fille était tout à fait compréhensible.

— Je peux effectivement vous aider, monsieur Baird, déclara-t-elle. Tous les orphelins du manoir de Davenport ont été embarqués à bord du Strathfieldsay et envoyés en Australie. C'est maintenant au bout du monde qu'il vous faudra poursuivre votre recherche.

— Nous savons que nous ne retrouverons pas notre fille, répondit-il tristement. Pour nous, elle est à jamais perdue. Notre consolation, c'est d'avoir découvert l'existence de son enfant, notre petite-fille... Rebecca fronça les sourcils, de plus en plus intriguée. Puis soudain, elle crut que son cœur allait s'arrêter de battre. La façon dont ce couple la regardait, leurs commentaires sur ses yeux... Non, c'était trop incroyable !

— Monsieur Baird, je crains de ne pas saisir... — Je comprends votre réaction, reprit le vieil homme en serrant la main de sa femme. Hugh m'a révélé ce matin que votre mère s'appelait Valérie Grif-fith. C'était le nom de notre fille. Et vous... Enfin, maintenant que nous vous avons vue, nous n'avons plus aucun doute. Vous êtes notre petite-fille. Rebecca, comme frappée de stupeur, regardait fixement cet inconnu qui prétendait être son grand-père. Soudain, elle remarqua la forme de son visage, la mâchoire un peu anguleuse qui ressemblait à la sienne. Et s'il disait vrai? Perdue, elle se tourna vers Roselyn, qui, très pâle, la fixait intensément. La vieille dame avait exactement les mêmes yeux qu'elle, d'un beau brun doré.

Ses grands-parents.

Les parents de sa mère.

Bien portants, distingués, ils ne correspondaient pas du tout à l'image que l'on se fait généralement des gens qui abandonnent leur enfant ! Tout d'un coup, au souvenir du calvaire de sa mère, la sympathie que Rebecca avait spontanément éprouvée pour eux s'évanouit. Une rage froide, meurtrière, s'empara d'elle.

— Comment avez-vous pu la perdre? demanda-t-elle. Ma mère... ma mère...

Elle se leva soudain, incapable de prononcer un mot de plus. Incapable aussi de continuer à regarder en face ces gens qui auraient pu rendre leur fille heureuse, l'élever dans la joie et la sécurité, et qui ne l'avaient pas fait. Au lieu de cela, sa mère avait vécu seule, avait mis seule son bébé au monde, et était morte seule, en sachant qu'elle abandonnait son enfant à un monde hostile... Les larmes aux yeux, le cœur déchiré par une souffrance intolérable, elle se dirigea vers la porte. Mais Hugh l'avait devancée, et il lui barra le passage. Comme elle le détestait, lui et sa fierté mal placée qui leur interdisait le bonheur! Comme elle le détestait d'avoir introduit chez lui ces deux monstres qui avaient fait le malheur de sa mère! Comme elle le détestait... — Donnez-leur une chance, Rebecca, murmura-t-il. Je sais que ça fait mal, que vous ne voulez pas entendre leurs raisons, ni essayer de les comprendre. Mais peut-être vous trompez-vous sur leur compte... Elle tressaillit. Il répétait presque mot pour mot ce qu'elle lui avait dit à propos de Charlotte ! Il la mettait au défi d'agir comme elle le lui avait conseillé ! — Il ne leur reste pas beaucoup d'années à vivre, ajouta-t-il. Grâce à vous, et à vous seule, ils peuvent trouver l'apaisement. Pendant quelques secondes, elle garda le silence. Lui laissait-il une chance, lui ?

— Ecoutez au moins ce qu'ils ont à dire, reprit-il avec feu. Vous vous vantiez d'être une femme généreuse, non? Alors montrez-moi de quoi vous êtes capable, Rebecca. Sinon, c'est moi qui risquerai de vous traiter de monstre...

— Moi, un monstre? Je souffre plutôt d'être trop humaine.

— Mais comme tous les êtres humains, vous pouvez vous tromper. — Vous aussi, lord Davenport.

— Moi aussi.

Ils échangèrent un long regard. Ce fut l'humilité, la douceur qu'elle vit sur le visage de Hugh qui la décidèrent. — Très bien, je reste. Mais qu'ils n'espèrent pas recevoir ma bénédiction !